Bourgade morte

De nouveau le petit train reprend sa marche lente à travers les

solitudes. Les gares passent, avec des arrêts longs.

Djenien-bou-Rezg, la plaine ardente, une grande redoute rougeâtre,

quelques masures esseulées.

Maintenant c’est Duveyrier, la Zoubia des Arabes, dans un cirque de

collines fauves, de roches noires.

Naguère, le chemin de fer saharien s’arrêtait là, et le village récent,

tout européen, s’était cru de la vitalité. Les maisons basses, passées à

la terre grisâtre, se multipliaient avec les chants d’exilés de la

légion; les cantines et les buvettes s’ouvraient, cahutes en planches et

en vieux fonds de bidons à pétrole; une duègne hardie avait même amené

quelques vagues hétaïres, épaves des bouges de Saïda et de

Sidi-Bel-Abbès.

Des théories de chameaux venaient s’agenouiller dans les rues de sables,

avant d’aller ravitailler les postes perdus du Sud.

Duveyrier fut la source du fleuve d’abondance coulant vers le Sahara.

Une apparente prospérité y régna pendant quelques mois. Des gens

commencèrent à s’y enrichir, émigrant d’un peu partout vers l’appât des

trafics faciles, troubles même souvent.

Lors de certaines transactions, on murmurait tout bas le nom qui emplit

depuis vingt-cinq ans les échos du Sud-Oranais, le vieux nom presque

légendaire qui sonne plus étrangement troublant ici où il est une

réalité: Bou-Amama.

Puis, un jour, la petite voie obstinée--les deux rails de fer qui s’en

vont, luisants et esseulés, à travers le désert--dépassa Duveyrier pour

aller s’arrêter encore plus loin, en face de Figuig fascinatrice. Du

jour au lendemain une autre ville surgit, hâtive comme les

herbes du Sahara sous les premières pluies d’hiver. Et la vie

éphémère de Duveyrier disparut, absorbée par la nouvelle venue:

Beni-Ounif-de-Figuig.

... Aujourd’hui, dans la lumière rose du matin, Duveyrier donne une

singulière impression d’abandon prématuré: maisons aux murs tout neufs,

mais sans toitures, avec les orbites noires des portes et des fenêtres

béantes; les mercantis ont emporté tout ce qu’ils ont pu, poutres,

planches, croisées, tuiles, dans leur exode précipité. Les buvettes

closes ou éventrées tombent déjà en ruines et s’ensablent. Il semble

qu’une calamité, incendie ou inondation, s’est abattue sur cette

bourgade née d’hier, et l’a rendue au silence éternel du désert.

Et c’est d’une tristesse poignante, ce coin de pays abandonné avec ces

décombres.

Seule, la petite garnison donne encore un air de vie à Duveyrier,

piquant le long des rues le coquelicot éclatant d’un burnous de spahi ou

le bleuet d’une tenue de tirailleurs.

A la gare, tout le monde vient, mélancolique distraction, voir passer le

train... et la vie s’en aller ailleurs.

... A Duveyrier, une surprise, reflet des mois troublés qui s’écoulent:

une escouade de tirailleurs en armes monte dans le train, en cas

d’attaque.

Et, malgré cela, encore une fois, comme à Aïn-Sefra, comme à

Oued-Dermel, aucune sensation réelle de danger dans le grand calme et le

sourire de la plaine ensoleillée.

Notes de route · 第 16 / 68 题