»Et maintenant que trois ans se sont encore écoulés sur mon sacrifice,

trois ans qui ont certainement dû guérir Laurence, et durant lesquels

j'ai été plus que jamais nécessaire et utile à Bellamare, car je l'ai vu

enfin mûrir, se préoccuper du lendemain par affection pour moi, se

priver des vains plaisirs pour me soigner quand j'étais souffrante,

renoncer aux enivrements qui l'avaient dominé jusque-là, dans la crainte

de dissiper les ressources personnelles qu'il voulait me consacrer, en

un mot, faire acte d'un homme prévoyant et contenu, la chose la plus

impossible pour lui, dans le seul dessein de me soutenir au

besoin,--c'est maintenant que je regretterais de ne pas être riche par

le fait d'un autre? J'avouerais à Laurence que j'aurais pu l'aimer, je

reviendrais à lui parce qu'il a hérité de son oncle? Et vous

m'estimeriez? et il pourrait m'estimer encore? et je n'aurais pas honte

de moi-même? Non, madame, ne craignez rien; j'ai trop étudié Chimène

dans le texte pour n'avoir pas compris et adopté la devise espagnole:

_Soy quien soy_. Je me souviens trop d'avoir eu un père honnête homme

pour manquer de dignité. J'ai trop aimé Bellamare pour perdre l'habitude

de le préférer à tout. Vous pouvez dire à Laurence tout ce que je viens

de vous dire, vous pouvez même ajouter qu'à présent je suis sûre de

Bellamare, et qu'au premier jour je compte lui offrir ma main. Et, s'il

est vrai, s'il est possible que Laurence ait encore quelque émotion en

se rappelant le passé, soyez sûre qu'il aime trop Bellamare pour être

jaloux de celui qui fut son meilleur ami. A présent, embrassez-moi sans

effort et sans crainte, et comptez que vous avez en moi le coeur le plus

dévoué à votre cause, le plus désintéressé devant votre bonheur.

--Ah! ma chère Impéria, s'écria la comtesse, qui la serrait dans ses

bras, quelle femme vous êtes! Dans mes jours d'orgueil, je me suis

souvent posée à mes propres yeux comme une grande héroïne de roman! Que

j'ai toujours été loin de vous, moi qui mettais ma gloire à savoir

attendre de loin et sans péril, tandis que vous vous consacriez au

martyre d'attendre, avec le spectacle de tant de désenchantements sous

les yeux! Quand j'attendais ainsi, je savais que Laurence, retiré dans

son village et sacrifiant tout au devoir filial, se purifiait et se

rendait à son insu digne de moi... Et vous, attachée aux pas de celui

que vous aimez, vous regardiez ses fautes, vous partagiez ses misères,

et vous ne vous découragiez pas!

--Ne parlons plus de moi, dit Impéria, songeons à ce que vous devez

faire pour que nous soyons tous heureux.

--Je veux parler à Bellamare, répondit vivement madame de Valdère.

C'était inutile, Bellamare m'avait rejoint dans le boudoir. Il avait

tout entendu, il était comme suffoqué par la surprise; puis, saisi tout

à coup d'une grande exaltation, il s'élança dans le salon, et,

s'adressant à madame de Valdère et à Impéria:

--O femmes honnêtes! s'écria-t-il, que vous êtes cruelles sans le

savoir! Que de fautes, que de souillures vous nous épargneriez si vous

nous preniez pour ce que nous sommes en amour, des enfants prêts à

recevoir l'impulsion qu'on leur donne!... Impéria! Impéria! si j'avais

soupçonné plus tôt... Voilà ce que c'est que de se trop défendre de la

fatuité! voilà ce que c'est que de n'être ni avantageux, ni égoïste, ni

calculateur en rien! Comme tu m'en as puni, toi qui d'un mot eusses pu

me rendre digne de toi dix ans plus tôt! Et me voilà vieux, me voilà

peut-être indigne du bonheur que tu veux me donner!... Non, ne le crois

pas, pourtant! je ne veux pas que tu le croies. Je veux que ce qui est

soit! Ah! ce rêve que je n'ai jamais osé dire, je l'ai fait mille fois,

et tu ne t'en es pas doutée. Je t'ai aimée follement, Impéria, mal

aimée, j'en conviens, puisque je ne songeais qu'à l'oublier ou à m'en

défendre par tous les moyens. Je voulais te marier à Laurence, je

voulais m'étourdir dans les plaisirs qui grisent et qui passent! Tu en

as souffert quand tu pouvais si facilement m'y soustraire! Qu'est-ce

donc que la fierté de la femme? Une grande et belle chose, j'en

conviens, mais un supplice dont nous ne connaissons que la rigueur et ne

voyons pas l'utilité. Avoue que tu as trop douté de moi, avoue-le, si tu

veux que je ne me méprise pas d'en avoir trop douté aussi!...--Et vous,

madame, dit-il en s'adressant à la comtesse, vous avez fait comme elle;

c'est donc là le roman de la femme généreuse! Eh bien, il n'est pas

généreux du tout, puisqu'il ajourne le bonheur au profit de je ne sais

quel idéal que vous cherchez au zénith de la vie quand il est sous votre

main!...

--Tu nous grondes, lui dit Impéria: ne dirait-on pas que nous sommes les

coupables, et vous...

--Tais-toi, tais-toi! s'écria Bellamare, toujours plus exalté; tu ne

vois pas que je suis fou d'orgueil en ce moment-ci, que je me justifie,

que je me défends, et, chose qui ne m'est jamais arrivée, que je me

chéris et m'admire? Puisque tu m'aimes, toi, il faut bien que je sois

quelque chose de grand et d'excellent. Laisse-moi me l'imaginer, car, si

je venais à retomber dans la notion de moi-même, j'aurais peur pour ta

raison. Laisse-moi divaguer, laisse-moi être insensé, ou il faudra que

j'éclate!

Il parla encore un peu au hasard, comme un comédien qui, ne trouvant pas

son rôle assez monté au gré de son émotion, l'improviserait sans en

avoir conscience. Il était aisé de voir qu'il avait aimé Impéria plus

énergiquement qu'elle ne l'avait voulu croire, et que la crainte du

ridicule, si puissante sur un esprit façonné à représenter les ridicules

humains, avait paralysé ses élans en toute occasion. Il finit par

pleurer comme un enfant, et, comme je voulais parler de Laurence et

convenir de quelque chose avec madame de Valdère, il avoua qu'il perdait

la tête et avait besoin de ne penser qu'à lui-même. Il s'enfuit dans les

bois, où nous le vîmes courir et parler seul comme un insensé. J'admirai

cette puissance de l'émotion personnelle dont le foyer, si souvent

excité au profit des autres, brûlait encore en lui comme chez un jeune

homme.

Cinq jours après, Laurence était revenu à Bertheville; il y avait trouvé

madame de Valdère, qui l'attendait pour lui ménager une grande surprise.

Il rapportait toutes les actes nécessaires à la prochaine publication de

leurs bans. Elle ne lui permit pas de parler affaires et projets; cette

soirée devait être consacrée au bonheur de se revoir et de résumer le

passé dans une douce quiétude.

J'arrivai, comme j'en avais été sommé par elle, à la fin du dîner.

Non-seulement j'étais initié à ce qui se préparait, mais j'y avais

beaucoup travaillé, et je ne devais pas perdre Laurence de vue pendant

que la comtesse le quitterait. Elle s'était fait apporter une toilette

exquise, qu'elle alla passer très-vite, et, quand elle revint dire à

Laurence de lui donner la main pour la conduire au salon, elle était

éblouissante. Il y avait bien de quoi perdre la tête et oublier

l'intéressante, mais chétive Impéria. Dans le salon, elle lui dit:

--J'ai fait la maîtresse ici en votre absence comme si j'étais déjà chez

moi. Vous allez prendre le café dans la grande salle du bas, dont j'ai

pressé la restauration complète. Je tenais à vous faire voir ce bel

ouvrage terminé, les boiseries achevées, le parquet brillant, les vieux

lustres posés et allumés. On a essayé aussi le chauffage, qui est

délicieux. Rien ne fume, venez voir, et, si vous n'êtes pas content de

ma gestion, ne me le dites pas, j'en aurais trop de chagrin.

Nous passâmes dans la grande salle, dont l'emploi n'avait pas encore été

déterminé par Laurence. C'était une ancienne salle de conseil qui

n'avait rien à envier à celle de Saint-Vandrille. L'architecture en

était si bien conservée et les boiseries d'un si bon style, qu'il en

avait souhaité et opéré le rétablissement sans autre but que l'amour de

la restauration. Il admira l'effet général et ne demanda pas pourquoi

une grande toile verte coupait et masquait tout le fond. Il pensa que

cela cachait les échafaudages qu'on n'avait pas eu le temps d'enlever.

Le secret de nos rapides préparatifs n'avait pas transpiré. Il ne se

doutait réellement de rien. Alors, un petit orchestre invisible que nous

avions fait venir de Rouen joua une ouverture classique, la toile

d'emballage qui cachait le fond tomba, et laissa paraître une autre

toile rouge et or qu'encadrait la devanture d'un joli petit théâtre

improvisé. Laurence tressaillit.

--Qu'est-ce donc? dit-il, la comédie? Je ne l'aime plus, je ne pourrai

pas l'écouter!

--Ce sera court, lui répondit la comtesse. Vos ouvriers, dont vous avez

su vous faire aimer, ont imaginé de vous donner ce divertissement: ce

sera très-naïf; soyez-le aussi, sachez-leur gré de l'intention.

--Bah! dit Laurence, ils vont être prétentieux et ridicules!

Il regarda le programme, c'était une représentation de fragments. On

allait jouer les scènes de nuit III, VIII et IX du cinquième acte du

_Mariage de Figaro_.

--Allons! dit Laurence, ils sont fous, ces braves gens; mais j'ai été un

si mauvais Almaviva dans mon temps, que je n'ai le droit de siffler

personne.

La toile se leva. Figaro était en scène. C'était Bellamare dans un joli

costume, se promenant dans l'obscurité du décor avec une grâce et un

naturel inimitables. Je ne sais si Laurence le reconnut tout de suite.

Moi, j'hésitais à le reconnaître. Je n'étais pas habitué à ces soudaines

transformations. Je croyais que le costume et le fard en faisaient tout

le secret. Je ne savais pas que l'acteur de talent rajeunit en réalité

par je ne sais quelle mystérieuse opération de son sentiment intérieur.

Bellamare était admirablement fait et toujours souple. Il avait la jambe

fine, élastique, la ceinture dégagée, les épaules légères, la tête bien

proportionnée et bien attachée. Sa résille rose mariait adroitement son

ton vif au fard plus sobre de ses joues. Son petit oeil noir était un

fin diamant. Ses dents, toujours belles, brillaient dans la demi-teinte

de la nuit simulée sur la scène. Il avait trente ans au plus, il me

sembla charmant. Je redoutais d'entendre son organe défectueux. Il dit

les premiers mots de la scène: _O femme! femme! femme! créature

décevante!_ et cette voix comique, empreinte de je ne sais quelle

tristesse intérieure bien sentie, ne me choqua pas plus que celle de

Samson, qui m'avait tant de fois remué et pénétré. Il continua. Il

disait si bien! Ce monologue est si charmant, et il l'avait si finement

creusé et compris! Je ne sais si j'étais influencé par tout ce que je

savais du personnage réel, mais l'acteur me parut admirable. J'oubliai

son âge, je compris l'amour obstiné d'Impéria, j'applaudis avec

enthousiasme.

Laurence était immobile et muet. Ses yeux étaient fixes, il paraissait

changé en statue. Il retenait son haleine, il ne cherchait pas à

comprendre ce qu'il voyait. La sueur perla à son front quand, passant à

la scène VIII, Suzanne entra et entama le dialogue avec Figaro. C'était

Impéria! Madame de Valdère était pâle comme la mort. Laurence, devinant

son anxiété, se tourna vers elle, lui prit la main et la tint contre ses

lèvres tout le temps que dura la scène. C'est un rapide duo d'amour à

teinte chaude. Les deux amis la jouèrent avec feu. Impéria me parut

aussi rajeunie que Bellamare; elle était pleine de verve et d'animation,

on eût dit que la pauvre fatiguée avait de la vitalité à revendre.

Lambesq vint ensuite simuler avec plus d'énergie que de distinction la

colère d'Almaviva. Chérubin se montra un instant sous les traits d'Anna,

dont l'embonpoint précoce semblait avoir disparu, tant elle portait avec

aisance et gentillesse ses habits de page. Moranbois parut aussi sous le

grand chapeau de Basile, qui rendait plus creuse sa figure pâle et

flétrie. Ils ne dirent que quelques mots. Léon avait esquissé un rapide

ensemble qui pût tenir lieu de dénoûment et faire oublier les rôles qui

manquaient. On n'avait voulu que se montrer tous bien vivants à Laurence

et faire refleurir un instant pour lui les roses d'antan au milieu des

neiges de la saison. Léon lui exprima, au nom de tous, ce sentiment

fraternel et tendre en quelques vers bien tournés et bien dits.

Laurence alors s'élança vers eux, les bras ouverts, en même temps qu'ils

sautaient légèrement de l'estrade pour courir à lui. Madame de Valdère

respira en voyant que son fiancé embrassait Impéria comme les autres,

avec autant de joie et aussi peu d'embarras.

Laurence, en voyant la brave fille embrasser aussi avec effusion madame

de Valdère, comprit ce qui s'était passé entre elles.

--Nous avons appris ton bonheur, lui dit Impéria; nous avons voulu te

dire le nôtre. Bellamare et moi, fiancés depuis longtemps, avons décidé

en Amérique de nous marier dès notre retour en France. C'est donc notre

visite de faire part que nous te rendons.

Laurence fit un cri de surprise.

--Et pourtant, dit-il, j'y avais pensé vingt fois!

--Et tu ne pouvais pas le croire? lui dit Bellamare. Moi qui n'y avais

jamais pensé dans ce temps-là, je ne peux pas le croire encore. C'est si

invraisemblable! Es-tu jaloux de ma chance? ajouta-t-il tout bas.

--Non, répondit Laurence de même, tu la mérites, justement parce que tu

ne l'as pas cherchée. Si j'étais encore amoureux d'elle, ton bonheur me

consolerait de ma blessure; mais l'inconnue a triomphé en se faisant

connaître; je suis à elle, et bien à elle, pour toujours!

Les acteurs allèrent se déshabiller. Laurence, aux pieds de la comtesse,

dans le salon où je faillis entrer étourdiment et dont je m'éloignai

sans qu'ils m'eussent aperçu, bénissait sa délicate confiance et lui

jurait qu'elle ne s'en repentirait jamais.

J'allai flâner un peu curieusement autour des acteurs. Je rencontrai

Impéria, rhabillée et très-bien mise, avec une toilette de ville qui

paraissait encore fraîche, bien qu'elle eût joué nombre de fois, me

dit-elle, _la Dame aux camellias_ à New-York. Dans une autre chambre, où

j'aperçus Moranbois, je crus pouvoir entrer, et reculai de surprise en

voyant Chérubin allaitant son poupon. L'enfant s'interrompait pour rire

en promenant ses gros doigts roses sur la veste à boutons d'or du page.

--Entrez, entrez, me cria l'actrice travestie; venez voir comme il est

beau!

Elle lui ôta son lange, et, l'élevant dans ses bras, elle couvrit de son

enfant nu sa poitrine nue, purifiée par cet embrassement passionné.

--Ne me demandez pas qui est son père, ajouta-t-elle; ce cher amour ne

le saura pas, et il sera bien heureux. Il n'aura que moi! L'homme à qui

je dois cet enfant-là, et qui ne s'en soucie pas, est un ange pour moi,

puisqu'il me le laisse à moi toute seule!

--Vous ne craignez pas, lui dis-je en admirant le marmot, qui était

magnifique, que cette vie agitée ne le fatigue?

--Non, non, reprit-elle. J'en ai perdu deux que l'on m'a fait mettre en

nourrice, sous prétexte qu'ils seraient mieux soignés. J'ai bien juré

que, si j'avais le bonheur d'en avoir un autre, il ne me quitterait pas.

Est-ce qu'un enfant peut être mal dans les bras de sa mère? Celui-là est

né sous un quinquet, dans la coulisse, comme je sortais de scène. Il est

toujours dans la coulisse quand je joue, et il ne crie pas; il sait déjà

qu'il ne faut pas crier là. Il est content de me voir en costume: il

aime le clinquant. Il est fou de joie quand je suis en rouge; il adore

les plumes!

--Et il sera comédien? demandai-je.

--Certainement, pour ne pas me quitter... D'ailleurs, si c'est le plus

dur des métiers, c'est encore celui où l'on a, de temps en temps, le

plus de bonheur.

--Allons! dit Moranbois, rhabille-toi et donne-moi mon filleul.

Il prit l'enfant, le traita tendrement de _crapaud_, et le promena dans

les corridors en lui chantant de sa voix caverneuse et fausse je ne sais

quel air impossible à reconnaître, mais que le marmot goûta fort et

essaya de chanter aussi à sa manière.

Un souper exquis et ravissant nous réunit tous de minuit à six heures du

matin. Les cristaux de Venise étincelaient de leurs vives couleurs au

feu des bougies. Les fleurs de la serre, étagées sur un gradin

circulaire, nous entouraient de parfums printaniers, pendant que la

neige continuait à joncher le parc éclairé par la pleine lune. Nous

étions plus bruyants à nous huit qu'une bande d'étudiants. On parlait

tous à la fois, on trinquait à tous les souvenirs, et puis on se mettait

à écouter Bellamare racontant, avec un charme incomparable que Laurence

ne m'avait nullement exagéré: sa campagne d'Amérique, une répétition

musicale où l'on avait juré de ne pas s'interrompre ni de manquer la

mesure en franchissant en _steamer_ les rapides du Saint-Laurent, une

nuit de bombance à Québec où l'on avait soupé à la lueur de l'aurore

boréale, une nuit de détresse où l'on s'était perdu dans la forêt

vierge, des jours de fatigue et de jeûne dans le désert au delà des

grands lacs, une rencontre fâcheuse avec des sauvages, une autre avec

des troupeaux de bisons, de grandes ovations en Californie, où l'on

avait eu des Chinois pour machinistes, etc. Quand il nous avait

enchaînés par ces récits, il nous conviait à rire et à chanter; puis on

s'arrêtait pour écouter le grand silence de l'hiver au dehors, et ces

moments de recueillement pénétraient Laurence d'un sentiment de repos

moral, intellectuel et physique, dont il appréciait enfin la solennelle

douceur.

Madame de Valdère fut adorable. Elle s'amusait comme une enfant; elle

tutoyait Impéria, qui le lui rendait pour ne pas l'affliger. Par moments

aussi, elle tutoyait Bellamare sans s'en apercevoir. Bellamare était

déjà un vieux ami pour elle, un confident éprouvé. Entre elle et

Impéria, ces deux femmes irréprochables dont il avait été le père, il se

sentait réhabilité, disait-il, de ses vieux péchés.

Purpurin servait, on l'avait travesti en nègre.

A la fin du souper, Laurence interpella Moranbois en lui donnant son

sobriquet primitif, que l'Hercule ne permettait qu'à ses meilleurs amis.

--Cocanbois, lui dit-il, où est ta caisse? Je suis toujours associé, je

veux voir le fond de ta caisse.

--C'est facile, répondit le régisseur sans se troubler. Nous sommes

justement venus ici pour te rendre tes comptes.

Et il tira de sa poche un massif portefeuille éraillé, fermé à clef,

dont il tira cinq billets de banque.

--_On la connaît_, ta plaisanterie! reprit Laurence. Passe-moi ton

ustensile.

Il regarda le portefeuille. La somme qu'on lui rapportait prélevée, il y

restait trois cents francs.

--Éternels _boulotteurs_! dit en riant Laurence, il est bien heureux que

vous ayez enfin joué proprement ce soir!--Allons, ma femme, dit-il en

s'adressant à la comtesse, puisque, ce soir, on se tutoie, va chercher

la recette de nos artistes, c'est à toi de l'apprécier.

Elle l'embrassa au front devant nous tous, prit la clef qu'il lui

tendait, disparut et revint vite.

Quand elle eut rempli et bourré le portefeuille du régisseur, il y avait

pour deux cent mille francs de valeurs dans la caisse.

--Ne répliquez pas, dit-elle à Bellamare; ma part est de moitié: c'est

la dot d'Impéria.

--Je donne aujourd'hui ma part de recette à mon filleul, dit Moranbois

sans s'émouvoir.

--Et moi la mienne à Bellamare, dit Léon. J'ai hérité aussi d'un oncle,

non pas millionnaire, mais j'ai de quoi vivre.

--Et tu nous quittes? dit Bellamare en laissant tomber avec effroi le

portefeuille. O fortune! si tu nous désunis, tu n'es bonne qu'à nous

allumer le punch!

--Moi, vous quitter! s'écria Léon, pâle aussi, mais de l'air inspiré

d'un auteur qui a trouvé son dénoûment, jamais! pour moi, il est trop

tard! L'inspiration est une chose folle qui veut un milieu impossible;

si je deviens un vrai poëte, ce sera à la condition de ne pas devenir un

homme sensé. Et puis... ajouta-t-il avec un peu de trouble, Anna, il me

semble que ton enfant crie!

Elle se leva et passa dans la pièce voisine, où l'enfant dormait dans

son berceau sans s'inquiéter de notre tapage.

--Mes amis, dit alors Léon, l'émotion de cette nuit d'ivresse et

d'amitié a été si vive pour moi, que je veux ouvrir mon coeur trop

longtemps fermé. Il y a un remords dans ma vie! et ce remords s'appelle

Anna. J'ai été le premier amour de cette pauvre fille, et je l'ai mal

aimée! C'était une enfant sans principes et sans raison. C'était à moi,

homme, de lui donner une âme et un cerveau. Je ne l'ai pas su, parce que

je ne l'ai pas voulu. Je me suis cru un trop grand personnage

intellectuel pour travailler à une bonne action dont j'aurais recueilli

le fruit. J'étais dans l'âge des hautes ambitions, des rancunes amères

et des illusions folles. «A quoi bon, me disais-je, me consacrer au

bonheur d'une femme, quand toutes les autres doivent m'en donner?» C'est

ainsi que raisonne la présomptueuse jeunesse. J'arrive à l'âge mûr, et

je vois que, dans les autres milieux, les femmes ne valent pas mieux que

dans le nôtre. Si elles ont plus de prudence et de retenue, elle ont

moins de dévouement et de sincérité. Les fautes qu'Anna a commises, elle

eût pu ne pas les commettre, si j'eusse été patient et généreux; à

présent, cette fille égarée est une tendre mère, si tendre, si

courageuse, si touchante, que je lui pardonne tout! Je ne suis pas bien

sûr d'être le père de son enfant, n'importe! Si je rentrais dans le

monde, épouser avec ce doute serait ridicule et scandaleux. Dans la vie

que nous menons, c'est une bonne action: d'où je conclus que, pour moi,

le théâtre sera plus moral que le monde. Donc, j'y reste et je m'y

enchaîne sans retour. Bellamare, tu m'as souvent reproché d'avoir

profité de la faiblesse d'une enfant et de l'avoir dédaignée pour cette

faiblesse, qui eût dû m'attacher à elle. Je ne voulais pas accepter ce

reproche. Je sens à présent qu'il était mérité, qu'il a été le point de

départ de ma misanthropie. Je veux m'en débarrasser, j'épouserai Anna.

Elle croit que j'ai eu pour elle un retour d'amour, mais que je ne le

prends pas au sérieux, et que mes éternels soupçons rendront notre union

impossible. Elle ne me permet pas de croire que son enfant m'appartient.

Elle le nie pour me punir d'en douter; eh bien, je ne veux rien savoir.

J'aime l'enfant, et je veux l'élever. Je veux réhabiliter la mère. Je

vous le jure en son absence, mes amis, pour que vous me serviez de

garants auprès d'elle: je jure d'épouser Anna...

--Et tu feras bien, s'écria Bellamare, car je suis sûr, moi, qu'elle t'a

toujours aimé.--Allons! dit-il en s'adressant au jour naissant qui, mêlé

bizarrement au clair de lune, nous envoyait une grande lueur bleue à

travers les fleurs et les bougies, parais, petit jour caressant, le plus

beau de ma vie! Tous mes amis heureux, et moi... moi! Impéria! ma

sainte, ma bien-aimée, ma fille! nous allons donc enfin _faire de

l'art_!--Écoute, Laurence! si j'accepte le capital que tu me prêtes...

--Pardon, dit Laurence, j'espère que cette fois il ne sera pas question

de restitution. Je te connais, Bellamare, l'obstacle éternel de ta vie,

c'est ta conscience. Avec un capital plus mince que celui que je mets

dans tes mains, tu te serais tiré d'affaire, si tu ne l'avais toujours

dû à des amis que tu ne voulais pas ruiner. Avec moi, tu ne peux pas

avoir cette crainte. Mon offrande ne me gênera même pas, et, quand elle

me gênerait un peu, quand j'aurais à retrancher quelque chose à ma trop

large opulence... Tu m'as donné trois ans d'une vie bien remplie qui a

emporté toute l'écume de ma jeunesse, et dont il ne m'est resté que

l'amour d'un idéal dont tu es l'apôtre et le professeur le plus

persuasif et le plus persuadé... Tu as formé mon goût, tu as élevé mes

idées, tu m'as appris le dévouement et le courage... Tout ce que j'ai de

jeune et de généreux dans l'âme, c'est à toi que je le dois. Grâce à

toi, je ne suis pas devenu sceptique. Grâce à toi, j'ai le culte du

vrai, la confiance au bien, la puissance d'aimer. Si je suis encore

digne d'être choisi par une femme adorable, c'est qu'au travers d'une

vie folle comme un rêve, tu m'as toujours dit: «Mon enfant, quand les

anges passent dans la poussière que nous soulevons, mettons-nous à

genoux, car il y a des anges, quoi qu'on en dise!» Je suis donc à jamais

ton obligé, Bellamare, et ce n'est pas avec un ou deux ans de mon revenu

que je peux m'acquitter envers toi. L'argent ne paye pas de pareilles

dettes! Je t'ai compris; tu veux _faire de l'art_ et non plus du métier.

Eh bien, mon ami, recrute une bonne troupe pour compléter la tienne et

joue de bonnes pièces toujours. Je ne crois pas que tu fasses fortune,

il y a tant de gens qui aiment l'ignoble! mais je te connais, tu seras

heureux dans ta médiocrité, dès que tu pourras servir la bonne

littérature et appliquer la bonne méthode sans rien sacrifier aux

exigences de la recette.

Le beau Laurence · 第 14 / 15 段