--Je sais qu'il m'aime, j'en suis sûre à présent. Il me l'a dit hier

soir avec une passion si persuasive, que je ne l'estimerais pas si j'en

doutais; mais il a eu si longtemps l'esprit et le coeur malades que je

ne serai pas surprise de le voir m'échapper encore. Je n'ai pas le droit

de me révolter contre cette chose fatale. Je l'ai acceptée d'avance en

venant m'établir près de lui avec l'intention de me faire aimer pour

moi-même, sans fiction et sans poésie. En me faisant passer pour une

amie de son inconnue, j'ai voulu connaître à fond et bien comprendre le

sentiment qu'il avait eu pour elle. J'ai vu que cet amour n'était rien

de plus qu'une émotion passagère, un chapitre du roman ambulant de sa

vie, quoiqu'il en parlât avec respect et reconnaissance. J'ai craint

alors de lui paraître trop romanesque moi-même en me trahissant, et,

pour lui donner en moi la confiance qui lui avait manqué, je lui ai

montré que je savais être une amie désintéressée, généreuse et tendre.

Il l'a compris; mais cette amitié était encore trop nouvelle pour

chasser le souvenir d'Impéria. Je le sentais, je le voyais. Je voulais

attendre encore, me conserver libre vis-à-vis de lui, lui rendre mon

affection nécessaire et ne lui avouer le passé qu'en lui donnant

l'avenir. On m'a forcée hier de me trahir. Il a été enivré, exalté,...

et moi, j'ai été lâche, je n'ai pu me résoudre à lui avouer qu'Impéria

était là tout près... Vous venez ce matin me dire qu'il faut être

sincère et pousser l'épreuve jusqu'au bout. Eh bien, vous me brisez.

J'ai été si heureuse en le voyant heureux à mes pieds! N'importe, vous

avez raison. Ma conscience obéit à la vôtre. Je ferai tout ce que vous

voudrez.

Et de nouveau elle pleura sincèrement, et comme qui dirait à plein

coeur; elle fit pleurer Bellamare.

--Voyons, chère madame, lui dis-je, je ne suis pas très-sensible et pas

du tout romanesque et pourtant je sens que vous êtes un ange, le bon

ange de Laurence probablement; mais, dans votre intérêt, devons-nous

vous exposer à quelque reproche dans l'avenir, s'il découvre la vérité

en trois points, qui est qu'Impéria est revenue, qu'elle est libre et

qu'elle l'aime peut-être? Ne craignez-vous pas que, dans un jour de

malaise nerveux, un jour de pluie, à la campagne, un de ces jours où

pour un rien on ferait un crime, il ne se plaigne de notre silence à

tous, et du vôtre particulièrement?

--Il ne s'agit pas de moi, dit-elle; ne vous occupez pas de moi! Je suis

une nature fidèle et recueillie; je ne suis pas une nature exubérante.

J'ai attendu longtemps, et pendant longtemps j'ai vécu d'un rêve qui

s'effaçait souvent et revenait par crises; je voyageais, je

m'instruisais, je me calmais, je faisais même d'autres projets, et, si

je n'ai pas pu aimer un autre homme que Laurence, c'est malgré moi.

J'aurais voulu l'oublier. Quoi qu'il arrive, je ne me tuerai pas, et je

me défendrai du désespoir violent. J'aurai toujours eu trois mois de

bonheur dans ma vie et les quelques heures de joie pure et parfaite de

la nuit dernière. Ce qu'il nous importe de savoir, ce que je veux savoir

absolument, c'est laquelle, d'Impéria ou de moi, donnera plus de bonheur

à Laurence.

--Et comment le saurons-nous? dit Bellamare, qui était retombé dans ses

perplexités. Qui peut lire dans l'avenir? Celle qui le rendra le plus

heureux sera celle qui l'aimera le plus.

--Non, répondit madame de Valdère, car celle qui l'aimera le plus sera

celle qui se sacrifiera. Écoutez, il faut sortir de cette impasse, je

veux voir Impéria, je veux qu'elle s'explique; j'ai le droit de

préserver Laurence d'une nouvelle douleur, si elle l'aime peu ou point.

--Comment arranger tout cela sans qu'il s'en aperçoive? dit Bellamare.

N'est-il pas tous les jours chez vous?

--J'ai en ce moment tout empire sur lui, répondit la comtesse. Il m'a

suppliée hier de fixer le jour de notre mariage. Je vais l'envoyer à

Paris chercher mes papiers. J'aviserai mon notaire, par dépêche

télégraphique, de les lui faire attendre quelques jours. Allez à Rouen

chercher Impéria, et jurez-moi que vous ne lui direz rien encore. C'est

par moi, par moi seule qu'elle droit apprendre la vérité.

Bellamare jura et repartit à l'instant même; j'allai éveiller Laurence,

qui courut aussitôt chez celle qu'il appelait déjà sa fiancée et dont il

était désormais éperdument épris. Elle eut le courage de lui cacher ses

agitations, ses terreurs, et de paraître céder à son impatience. Le

soir, il partait pour Paris.

Dans la nuit, le train qui l'emmenait à Rouen dut croiser celui qui

amenait Bellamare et Impéria à Barentin.

Ceux-ci nous arrivèrent dans la matinée du lendemain. Je les attendais

chez madame de Valdère, prêt à me retirer quand ils approcheraient.

--Non, me dit-elle; Impéria ne vous connaît pas et serait gênée pour

s'expliquer devant vous; mais je tiens essentiellement à ce que vous

puissiez rendre compte à Laurence, un compte minutieux et fidèle de

cette entrevue. Passez dans mon boudoir, d'où vous pourrez tout

entendre. Écoutez-nous, prenez des notes au besoin, je l'exige.

J'obéis. Impéria entra seule. Bellamare, ne voulant pas gêner les

épanchements des deux femmes, monta à l'appartement qu'on lui avait

préparé. Madame de Valdère reçut Impéria en lui tendant les deux mains

et en l'embrassant.

--M. Bellamare, lui dit-elle, a dû vous prévenir un peu?

--Il m'a dit, répondit Impéria de sa voix nette et assurée, qu'une dame

charmante, bonne, belle et instruite m'avait vue autrefois sur les

planches... je ne sais où! et avait daigné me prendre en amitié; que

cette dame, me sachant dans les environs, désirait me voir pour me faire

une communication importante. J'ai eu confiance, et je suis venue.

--Oui, reprit madame de Valdère, dont la voix tremblait; vous avez eu

raison. J'ai pour vous la plus grande estime;... mais vous êtes

fatiguée, c'est peut-être trop tôt...

--Non, madame, je ne suis jamais fatiguée.

--Vous avez froid...

--Je suis habituée à tout.

--Prenez une tasse de chocolat que j'ai fait préparer pour vous.

--Je vois aussi du thé. Je le préférerais.

--Je vais vous servir; laissez, laissez-moi faire. Pauvre enfant! que

cette vie que vous menez est rude pour une personne si délicate!

--Je ne m'en suis jamais plainte.

--Vous avez été élevée dans le bien-être pourtant, dans le luxe même...

Je connais votre naissance.

--Comme vous êtes bonne, nous ne parlerons pas de cela; je n'en parle

jamais, moi.

--Je le sais; mais j'ai le droit de vous faire une question. Si vous

recouvriez de la fortune, ne quitteriez-vous pas le théâtre avec

plaisir?

--Non, madame, jamais.

--C'est donc une passion?

--Oui, une passion.

--Exclusive de toute autre?

Impéria garda le silence.

--Pardonnez-moi, reprit madame de Valdère d'une voix encore plus émue.

Je suis indiscrète, je suis condamnée à l'être. Mon devoir est de vous

interroger, d'obtenir votre confiance sans réserve. Si vous me la

refusez... mais ne voyez-vous pas déjà que vous auriez tort, que je suis

une personne sincère?... Tenez! ne me prenez pas pour une

convertisseuse; il s'agit de bien autre chose! Je suis l'amie dévouée

d'un homme qui vous a beaucoup aimée, et qui, devenu très-riche, libre

de tout lien, pourrait vous aimer encore...

--C'est de Laurence que vous me parlez, madame; j'ai appris hier, par

des gens qui causaient dans le wagon où j'étais, que l'ancien comédien

avait hérité d'une grande fortune.

--Ah! eh bien?

--Eh bien, quoi? Je m'en suis réjouie pour lui.

--Et pour vous?

--Pour moi? c'est là ce que vous voulez savoir? Eh bien, non, madame, je

n'ai pas songé à moi.

--Vous ne l'avez donc jamais aimé? s'écria madame de Valdère, qui ne put

contenir sa joie.

--Je l'ai tendrement aimé, et son souvenir me sera toujours cher,

répondit Impéria avec fermeté; mais je n'ai pas voulu être sa maîtresse,

ne voulant pas devenir sa femme.

--Pourquoi? Avez-vous conservé les préjugés de la naissance?

--Je ne les ai jamais eus.

--Étiez-vous réellement engagée?

--Vis-à-vis de moi-même, oui.

--L'êtes-vous encore?

--Toujours.

La comtesse ne put se contenir plus longtemps, elle serra mademoiselle

de Valclos dans ses bras.

--Je vois, madame, lui dit celle-ci, que vous prenez à moi un intérêt

dont je ne suis pas l'objet principal. Permettez-moi de vous rassurer

entièrement et de vous dire que bien réellement une autre affection me

sépare à jamais de Laurence.

--Eh bien, sauvez-le, sauvez-moi tout à fait; voyez-le et dites-le-lui à

lui-même...

--A quoi bon? Je le lui ai dit si sérieusement quand nous nous sommes

vus à Clermont pour la dernière fois!

--Mais vous pleuriez alors, il a cru que vous l'aimiez.

--Il vous a dit cela?

--C'est M. Bellamare qui me l'a dit.

--Ah! oui; Bellamare croit aussi que je l'aimais!

--Et que vous l'aimez encore.

--Il sera bientôt désabusé; mais dites-moi, madame, si ma réponse eût

été contraire à ce qu'elle vient d'être, qu'eussiez-vous donc fait?

--Ma chère enfant, j'avais pris une grande résolution, et je l'aurais

tenue. Je serais partie sans reproche, sans faiblesse et sans

ressentiment contre vous.

--Vous êtes l'inconnue de Blois!

--Bellamare vous l'a dit?

--Non, je le devine.

--C'est moi, en effet; à quoi me reconnaissez-vous?

--A votre générosité! Ce n'est pas la première fois que vous êtes prête

à agir ainsi. Ne l'avez-vous pas écrit à Bellamare? ne l'aviez-vous pas

chargé de me parler de vous?

--Oui. Il l'a fait?

--Il l'a fait sans me dire votre nom, que je sais d'aujourd'hui

seulement. Dans le wagon où j'ai appris la brillante position de

Laurence, quelqu'un a dit: «Il épousera sa voisine, madame de Valdère.»

Soyez donc heureuse sans scrupule et sans effroi, chère madame. J'ai

appris cela avec un grand plaisir. J'aime Laurence comme un frère.

--Jurez-le, chère enfant, c'est comme un frère que vous l'avez pleuré?

--Je vois que ces larmes vous resteront sur le coeur; il faut que ma

confiance réponde à la vôtre. Vous saurez tout en peu de mots, car vous

connaissez toute ma vie, hormis l'histoire secrète de mes sentiments.

--Dites-moi, dites-moi tout! s'écria madame de Valdère.

Impéria se recueillit un instant, et raconta ainsi son histoire:

--Vous savez comment et pourquoi je suis entrée au théâtre. Laurence a

dû vous le dire. Je voulais faire vivre mon père, et, malgré toutes les

vicissitudes de mon existence, j'ai réussi à lui donner jusqu'à son

dernier jour autant de bien-être qu'il en pouvait goûter dans l'état de

folie douce où il était tombé. J'allais le voir tous les ans, il ne me

reconnaissait pas; mais je m'assurais qu'il ne manquait de rien, et je

revenais tranquille. C'est à M. Bellamare que je dois d'avoir pu remplir

ce devoir, et c'est de M. Bellamare que je vais vous parler. Quand, pour

la première fois, j'allai le trouver secrètement pour lui demander de

faire de moi une artiste, il n'était pas un inconnu pour moi. Il était

venu monter et diriger une comédie d'enfants et d'amis intimes que nous

préparions à Valclos pour la fête de mon pauvre père. J'avais douze ans.

Bellamare était encore jeune. Sa laideur comique m'égaya beaucoup

d'abord; puis son esprit, sa bonté, sa grâce tendre avec les enfants,

prirent mon coeur d'enfant et s'en emparèrent pour jamais.

--Quoi! s'écria madame de Valdère, c'est Bellamare que vous aimez?

Est-il possible?

--C'est lui, répondit avec fermeté mademoiselle de Valclos, c'est ce

pauvre homme qui a toujours été laid, qui sera bientôt vieux et qui

restera toujours pauvre... Regardez-moi; je serai bientôt comme lui, le

temps a bien effacé les différences! Quand j'avais douze ans, il en

avait trente, et mes yeux ne calculaient pas. Quand il m'eut fait

répéter mon rôle, étudier mes gestes, et qu'il m'eut encouragée

paternellement en me disant que j'étais née artiste, je fus prise d'un

grand orgueil, et le souvenir de l'homme qui m'avait dit le mot de ma

destinée s'imprima dans mon cerveau comme le toucher d'un esprit

mystérieux venu d'une autre sphère pour m'avertir de ma vocation. Le

jour où il quitta Valclos, les petits garçons qu'il avait fait jouer

dans notre comédie se jetèrent à son cou. Il était si bon, si gai, il

les gouvernait si bien en les amusant, que tous l'adoraient. Il vint à

moi et me dit:

»--Mademoiselle Jane, n'ayez pas peur! je ne vous demanderai pas la

permission de vous embrasser. Je suis trop laid, et vous êtes trop

jolie; mais ma main n'est pas si laide que ma figure, voulez-vous y

mettre votre petite main?

»Je fus attendrie, sa main était très-belle. J'oubliai sa figure, je lui

jetai les bras au cou et l'embrassai sur les deux joues. Il sentait bon,

il a toujours eu un grand soin de sa personne. Sa figure était douce et

unie. Depuis ce moment-là, je ne l'ai jamais vu laid.

»Quand il fut parti, on parla beaucoup de lui chez nous. Mon père, qui

était un homme de mérite, très-lettré, faisait le plus grand cas de

l'intelligence et des sentiments de Bellamare. Il le traitait en homme

sérieux et le considérait comme un véritable artiste. Bellamare avait

beaucoup de succès dans notre province, où il donnait alors des

représentations. Mes parents y assistaient souvent. J'obtins un jour de

les y suivre. Il jouait Figaro. Il était bien costumé, bien grimé, plein

de vivacité, d'élégance et de grâce; il me parut charmant. Ses défauts

mêmes, son mauvais organe, me plurent. Il m'était impossible de séparer

ses désavantages physiques de ses qualités. On l'applaudit

passionnément. Je fus exaltée par son succès, on me permit de lui jeter

un bouquet dont la bandelette portait ces mots: _La petite Jane à son

professeur_. Il porta le bouquet à ses lèvres en me regardant d'un air

attendri. J'étais ivre de fierté. Mes petits cousins partageaient mon

ivresse; ils connaissaient l'acteur en renom, l'artiste applaudi,

triomphant! Ils avaient joué avec lui, ils l'avaient tutoyé, ils les

avait appelés gravement: _Mes chers camarades_. On ne put les empêcher

d'aller dans l'entr'acte l'embrasser dans les coulisses. Il leur remit

pour moi une photographie qui le représentait dans son joli costume de

Figaro, et il leur dit:

»--Vous conseillerez à votre cousine de regarder ce museau-là quand elle

aura quelque petit chagrin, ça lui rendra l'envie de rire.

»Il était loin d'être grotesque dans ce rôle, et le hasard de la

photographie l'avait encore flatté. Je la reçus avec orgueil, je la

gardai avec un soin religieux; non-seulement je ne le voyais plus laid,

mais je le voyais beau.

»L'amour est plus précoce qu'on ne croit chez les jeunes filles. J'étais

une enfant, j'ignorais le trouble des sens; mais mon imagination était

envahie par un type et mon coeur dominé par une préférence. Je n'en

faisais pas mystère, j'étais trop innocente pour cela. On ne s'en

inquiéta nullement; on n'y attachait aucune importance, et, comme on ne

parlait de Bellamare que pour vanter sa probité, son talent, son

instruction littéraire, son savoir-vivre et le charme de sa

conversation, rien ne combattit mon idéal.

»Quand vint l'âge de raison, je ne parlais plus de lui, mais je rêvais

d'être actrice et ne m'en vantais pas. Tous les ans, on jouait une

nouvelle comédie pour la fête de mon père. Bellamare n'était plus là,

mais je m'efforçais de jouer de mieux en mieux. On me trouvait

remarquable, je croyais l'être, je m'en réjouissais. Je n'avais de goût

que pour la littérature de théâtre, j'apprenais et je savais par coeur

tout le répertoire classique. J'écrivais même de petites comédies bien

niaises, et je faisais de grands vers, bien maladroits sans doute, mais

que mon bon père trouvait admirables. Il encourageait mon goût et ne

devinait rien.

»Vous savez dans quelle douloureuse circonstance j'allai trouver

Bellamare pour lui confier mes malheurs et mes projets. Dans cette

entrevue secrète, je le vis profondément ému; au premier abord, il

m'avait paru très-vieilli. Son regard attendri et brillant le rajeunit

tout à coup à mes yeux. C'est là seulement que je me rendis compte du

sentiment qu'il m'inspirait, et j'eus un frisson de terreur en sentant

qu'il pouvait me deviner.

»Il m'eût aimée, aimée passionnément, je le sais, maintenant que je l'ai

vu aimer d'autres femmes; mais son amour était un éclair et se dissipait

aussitôt qu'il était assouvi. Bellamare est le véritable artiste d'un

autre temps, avec toutes les qualités ardentes, tous les travers

ingénus, tous les entraînements, toutes les lassitudes que comporte une

vie d'insouciance et de surexcitation. Il m'eût aimée et trahie,

secourue et assistée, mais oubliée comme les autres. L'eussé-je fixé, il

ne m'eût pas épousée: il était marié.

»Je ne devinai pas tout cela au premier abord; mais j'eus peur de

moi-même, et, en me reprenant, je lui montrai tant de fermeté dans mes

principes d'honneur, qu'il changea tout à coup de visage et d'accent. Il

me jura d'être mon père, il m'a tenu parole.

»Et moi, je l'ai toujours aimé, bien qu'il m'ait fait beaucoup souffrir

en menant sous mes yeux la vie d'un homme de plaisir, ne parlant jamais

de ses aventures,--il a beaucoup de retenue et de pudeur,--mais ne

pouvant pas toujours cacher ses émotions. Il y a eu des intervalles

assez longs où j'ai cru ne plus l'aimer et où je me suis applaudie de

n'avoir jamais confié mon secret à personne. Ma fierté, trop souvent

blessée, est la cause bien simple de ma discrétion invincible. Si

j'avais avoué la vérité à Laurence ou à tout autre, je les aurais vus

rire amèrement de ma folie. Je n'ai pu me résoudre à être ridicule. Mon

silence et la persistance de mon affection m'ont empêchée de l'être.

Bellamare, ne soupçonnant pas la nature de mon attachement, n'a jamais

eu de torts envers moi.

»Un seul ébranlement s'est produit dans l'équilibre où je m'étais

maintenue. L'amour de Laurence m'a troublée et fait souffrir. Je vous ai

promis de tout dire, je ne vous cacherai rien.

»La première fois que je le remarquai, il ne me plut pas. Quand, depuis

l'enfance, on a fait son type de prédilection d'une physionomie riante

et caressante, de beaux traits avec un regard triste, cette expression

un peu menaçante que donne un amour contenu, causent plus d'effroi que

de sympathie. Je fus très-sincère en disant de Laurence que je n'aimais

pas les beaux garçons.--Je fus touchée de son dévouement, j'appréciai

son noble caractère; mais, quand vous l'avez vu à Blois, je ne sentais

absolument rien de plus pour lui que pour Léon, bien que sa société fût

plus aimable et me plût davantage. Quand il nous quitta, je ne m'en

aperçus pas beaucoup. Quand je le retrouvai gravement malade à Paris, je

le soignai comme j'aurais soigné Léon ou Moranbois. Les pauvres se

soignent mutuellement sans aucune de ces prudentes réserves que les

riches peuvent conserver entre eux jusqu'au lit de mort. Nous ne pouvons

guère nous faire remplacer, nous autres; nous nous assistons

personnellement, nous nous aimons peut-être davantage.

»Vous devez d'ailleurs savoir par Laurence quel genre d'amitié

expansive, familière, confiante, fait naître entre camarades de théâtre

la vie en commun. On se querelle beaucoup, chaque réconciliation

resserre le lien fraternel; on se blesse pour un rien, on se demande

pardon à l'excès. Notre association éprouva de grandes traverses. Vous

savez notre naufrage, la mort tragique de Marco, nos aventures de

brigands, nos triomphes, nos revers, nos dangers, nos souffrances,

toutes les causes d'exaltation qui firent, de cette amitié à plusieurs,

une sorte d'ivresse collective. C'est à cette époque, c'est au retour de

cette émouvante campagne, que l'amour de Laurence commença de me

troubler. Je vis clairement qu'il ne l'avait pas vaincu et qu'il en

souffrait toujours. Quand il revint me le dire ouvertement, j'avais,

cette fois, souffert pour mon compte en son absence. Voici ce qui était

arrivé.

»Bellamare m'avait beaucoup fâchée sans le savoir. Il avait appris la

mort de sa femme. Il avait parlé de se remarier pour avoir une amie, une

compagne, une associée à perpétuité, et il m'avait ingénument consultée

en me disant qu'il avait songé à Anna. Elle était bien jeune pour lui,

disait-il, mais elle avait eu plusieurs amours et deux enfants. Elle

devait avoir soif d'une vie tranquille, car, par nature, elle était

sage. Avec un bon mari, elle le serait gaiement et sans regret.

»Je ne montrai aucun dépit. Je parlai à Anna, qui se prit à rire aux

éclats; elle adorait Bellamare, mais filialement. C'était une femme de

l'âge et de la tournure de Régine qui convenait, disait-elle, à notre

bien-aimé directeur.

»Je baissai la tête; mais, quand je voulus rendre cette réponse à

Bellamare, il sut à peine de quoi je lui parlais. Il avait oublié sa

fantaisie. Il riait du mariage, il se déclarait incapable d'avoir une

femme fidèle, parce qu'il eût fallu prêcher d'exemple. Il disait qu'en

me parlant d'Anna la veille, il était complétement grisé par le rôle de

mari qu'il venait de jouer dans la _Gabrielle_ d'Emile Augier. Il avait

rêvé famille, il adorait les marmots. Il n'en avait jamais eu. C'est

pourquoi il pensait au mariage _au moins une fois tous les dix ans_.

»Je me trouvai bien folle et bien humiliée. Je jurai qu'il ne se

douterait jamais de mon amour. Laurence arriva sur ces entrefaites, et

sa passion m'étourdit. Je sentis que j'étais femme, que j'étais seule à

jamais dans la vie, que le bonheur venait peut-être à moi, que mon refus

était injuste et cruel, que j'allais briser le coeur le plus généreux,

le plus fidèle et le plus pur. Je faillis dire: «Oui, partons ensemble!»

»Mais cela ne dura qu'un instant, car, pendant que Laurence me parlait,

je voyais Bellamare errer de loin dans une attitude brisée, et je me

disais qu'en me donnant à un autre amour il fallait abjurer, ensevelir

pour jamais celui qui avait rempli ma vie de courage, d'honneur et de

travail. Cet homme que j'aimais depuis mon enfance, qui m'avait aimée si

saintement malgré la légèreté de ses moeurs, qui me vénérait comme une

divinité et qui ne m'aimait pas parce qu'il m'aimait trop, il fallait ne

jamais le revoir. Cet immense respect qu'il avait eu pour moi, il ne

l'aurait plus pour personne. Ce dévouement à toute épreuve que j'avais

eu pour lui, dans quel coeur de femme le retrouverait-il? Quand on

parlait à une autre d'aimer Bellamare, elle riait! Moi seule étais assez

obstinée pour vouloir être la compagne de sa misère, le soutien de sa

vieillesse, la réhabilitation de sa laideur. Moi seule, qui ne lui avais

jamais inspiré de désirs, je connaissais le côté chaste, religieux et

vraiment grand de cette âme mobile, ardemment éprise d'idéal. Je voyais

son front se dégarnir, ses yeux se creuser, son rire devenir moins

franc, et des moments de lassitude profonde qui rendaient son jeu moins

net, ses accès de sensibilité plus nerveux, parfois fantasques.

Bellamare sentait les premières atteintes du découragement, car il me

pressait d'épouser Laurence, et moi, je sentais en lui une sorte de

désespoir, comme celui d'un père qui jette sa fille unique dans les bras

de l'époux qui va l'emmener pour jamais.

»Je vis l'avenir, la troupe bientôt désunie, l'association rompue,

Bellamare seul, cherchant de nouveaux compagnons, tombant dans les mains

des exploiteuses et des fripons. Je savais bien que mon influence sur

lui et sur les autres, l'appui que j'avais toujours prêté aux sévères

économies de Moranbois, la douceur que j'avais mise à calmer les

amertumes secrètes et toujours croissantes de Léon, mes remontrances à

Anna pour l'empêcher de s'envoler avec le premier venu, retenaient seuls

depuis longtemps cette chaîne toujours flottante, dont je rattachais

toujours patiemment les anneaux. Et j'allais quitter cet homme de bien,

ce noble artiste, ce tendre père, cet ami de quinze ans, parce qu'il

était moins jeune et moins beau que Laurence!

»J'eus horreur de cette pensée, je pleurai sottement, sans pouvoir le

cacher à celui que mon égoïsme regrettait et que ma fermeté brisait;

mais, tout en pleurant devant lui, tout en sanglotant dans le sein de

Bellamare, qui n'y comprenait rien, je renouvelai à Dieu mon serment de

ne le jamais quitter, et je me consolai du départ de Laurence, car

j'étais contente de moi.

Le beau Laurence · 第 13 / 15 段