chers associés me comprennent. O idéal de ma vie! n'être plus forcé de
faire de l'argent pour manger! Pouvoir dire enfin au public: «Viens à
l'école, mon petit ami. Si le beau t'ennuie, va te coucher. Je ne suis
plus l'esclave de tes gros sous. Nous n'allons pas échanger des
balivernes contre du pain. Nous en avons, du pain, tout comme toi, mon
maître, et nous savons fort bien le manger sec plutôt que de le tremper
dans la fumée de ton cynisme intellectuel. Petit public qui fais les
gros profits, apprends que le théâtre de Bellamare n'est pas ce que tu
penses. On peut s'y passer de toi quand tu boudes; on peut y attendre
ton retour quand le goût du vrai te reviendra. C'est un duel entre nous
et toi. Tu te mets en grève? soit! nous jouerons encore mieux devant
cinquante personnes de goût que devant mille étourneaux sans jugement.»
Mais... voyez au plafond ce rayon rouge qui fait paraître blêmes toutes
nos figures fatiguées du passé, et qui, tout à l'heure, descendant sur
nos fronts, les fera resplendir des joies de l'espérance! C'est le
soleil qui se lève, c'est la splendeur du vrai, c'est la rampe
éblouissante qui monte de l'horizon pour éclairer le théâtre où toute
l'humanité va jouer le drame éternel de ses passions, de ses luttes, de
ses triomphes et de ses revers. Nous sommes, en tant qu'histrions, des
oiseaux de nuit, nous autres! Nous rentrons dans l'ombre du néant quand
la terre grouille et s'éveille; voici enfin un beau matin qui nous
sourit comme à des êtres réels et qui nous dit: «Non, vous n'êtes pas
des spectres; non, le drame que vous avez joué cette nuit n'est pas une
fiction vaine: vous avez tous saisi votre idéal, et il ne vous échappera
plus. Vous pouvez aller dormir, mes pauvres ouvriers de la fantaisie;
vous êtes à présent des hommes comme les autres, vous avez des
affections puissantes, des devoirs sérieux, des joies durables. Vous ne
les avez pas achetés trop cher ni trop tard: regardez-moi en face, je
suis la vie, et vous avez enfin droit à la vie!»
L'enthousiasme de Bellamare nous gagna tous, et il n'y eut personne qui
ne pensât que le bonheur est dans le sentiment que nous en avons,
nullement dans la manière dont l'avenir tient ses promesses. J'étais
enivré comme les autres, moi qui n'avais pas eu d'autre fonction et
d'autre mérite dans toute cette aventure que de me dévouer durant
quelques jours à hâter et à assurer le bonheur des autres.
Quand je me retrouvai seul, plusieurs jours après, dans la chaîne
prosaïque de ma vie nomade, ce souper de comédiens dans l'ancien
monastère de Bertheville m'apparut comme un rêve, mais comme un rêve si
romanesque et si singulier, que je me promis bien de tenir ma promesse à
Laurence, et de le recommencer avec les mêmes convives aussitôt que les
circonstances le permettraient.
FIN