--S'il ne s'agissait que de moi, reprit-il, je n'hésiterais pas, car

elle me plaît, et je suis sûr qu'elle est tendre et dévouée; mais, si je

ne la rends pas heureuse, si mes tristesses et mes bizarreries

l'affligent et la découragent! En ce moment, elle ne songe qu'à me

guérir du passé; je ne lui cache plus rien, elle l'exige. Tout ce que je

vous dis, elle l'entend; tout ce que je vous laisse voir, elle le voit;

tout ce que je souffre, elle le sait. Elle me questionne, elle me

devine, elle me fait raconter tous les détails de ma vie passée et

présente. Elle s'y intéresse, elle me plaint; me console, me gronde et

me pardonne. C'est une amie angélique, elle croit me guérir, et je me

laisse faire; et je m'imagine qu'elle me guérit, et je sens qu'elle me

calme. Elle ne s'inquiète pas trop de mes rechutes. Elle a une patience

inouïe! Eh bien, oui, elle m'est nécessaire et je ne pourrais plus me

passer du baume qu'elle met sur mes blessures; mais je crains que mon

amour ne soit égoïste... odieux peut-être!... car, si on venait un matin

frapper à ma porte en disant: «Bellamare est en bas avec Impéria, ils

viennent te chercher pour jouer la comédie à Caudebec ou à Yvetot,» je

sens que je descendrais comme un fou, que je sauterais en pleurant de

joie dans leur carriole, et que je les suivrais au bout du monde...

Comment voulez-vous qu'avec cette folie dans le cerveau je jure à une

femme de coeur de ne vivre que pour elle? Quels seraient son humiliation

et son désespoir d'avoir couvé si tendrement cet oeuf de colombe

sédentaire d'où s'échapperait un pigeon voyageur! Non, je ne suis pas

encore mûr pour le mariage, il ne faut pas me dire de me hâter. Il faut

me donner le temps de me porter en terre et de ressusciter, si la chose

est possible!

Il avait raison. Nous nous quittâmes à trois heures du matin, je devais

absolument repartir à sept; mais je lui jurai de dépêcher mes affaires

et de revenir passer une semaine avec lui.

J'étais depuis deux jours à Duclair, et je déjeunais seul à la table

d'hôte, n'ayant pu arriver à l'heure accoutumée, lorsque je vis entrer

un homme encore jeune, c'est-à-dire pas très-jeune, et pas très-beau,

c'est-à-dire assez laid, dont le salut, le regard et le sourire me

prévinrent en sa faveur. Il s'assit devant moi et mangea à la hâte, sans

paraître se soucier de ce qu'on lui servait et tout en consultant un

carnet de notes. Je le pris pour un voyageur de commerce. Je ne sais

quoi d'enjoué, de railleur et de bienveillant à la fois me faisait

désirer qu'il me parlât; mais il paraissait trop bien élevé pour entamer

la conversation à tort et à travers, et je pris le parti de le prévenir

en lui demandant, ce que je savais fort bien, à quelle heure passait le

bateau à vapeur pour le Havre.

--Je crois, répondit-il, qu'il passe à deux heures.

Ce peu de paroles fut un trait de lumière pour moi; il parlait du nez!

Une vague révélation s'était déjà faite en moi à mon insu. J'avais envie

de lui demander son nom, lorsque je le vis s'approcher d'un encrier et

mettre l'adresse d'une lettre qu'il avait tirée de sa poche. J'eus

l'indiscrétion de jeter les yeux sur cette lettre et j'y lus: _A

Monsieur Pierre Laurence, à Arvers_...

--Permettez, lui dis-je, je viens, par une de ces distractions qui ne

s'expliquent pas, de regarder le nom que vous écriviez, et je crois

devoir vous donner un renseignement. Laurence n'est plus à Arvers.

Il me regarda d'un air pénétrant, levant les yeux sans lever la tête,

et, s'étant assuré qu'il ne m'avait jamais vu, mais que j'avais une

honnête figure, il me pria de vouloir bien lui donner la nouvelle

adresse de Laurence.

--On l'appelle ici le baron Laurence; mais il n'aime pas qu'on lui donne

ce titre, dont il n'a pas hérité en ligne directe. Il habite son

château, le château de feu son oncle, à quelques heures d'ici.

--Il a donc hérité?

--Parfaitement, il a cent mille livres de rente.

--Comme il va rire de ma missive! N'importe, veuillez me dire le nom du

château.

--Bertheville.

--Ah! c'est vrai, je me souviens, dit l'homme gai en écrivant et en

souriant jusqu'aux oreilles. Quel coup du sort! Ce cher enfant! le voilà

riche et heureux! Il l'a bien mérité!

--Il n'est peut-être pas si heureux que vous croyez, monsieur Bellamare!

--Ah çà! vous me connaissez donc?

--Vous voyez!

--Et lui?...

--Lui, il est mon ami.

--Oh! alors,--je sais que vous êtes inspecteur des finances, on me l'a

dit dans l'auberge,--vous allez avoir la bonté de vous charger de ça,

une traite de cinq mille francs, que je lui dois depuis des années. Je

sais qu'il me tiendra quitte des intérêts.

--Et de la somme aussi. Je vous jure qu'il ne voudra pas la recevoir!

N'importe, je connais votre délicatesse, je lui remettrai votre papier.

Où pourrai-je vous le renvoyer?

--Je ne veux pas qu'il me le rende. S'il est riche, il doit être

généreux. Il y a des pauvres plus pauvres que moi et mes comédiens; mais

est-ce que je ne pourrais pas le voir? Est-ce qu'il ne recevrait pas son

ancien ami, son ancien directeur?... Laurence était de ces coeurs qui ne

peuvent changer.

--Cher monsieur Bellamare, il ne vous recevrait que trop bien; mais

devez-vous réveiller le feu qui couve sous la cendre?

--Que voulez-vous dire?

--Puis-je vous demander si mademoiselle Impéria fait encore partie de

votre société?

--Impéria? mais oui, certes! Je l'attends dans une heure avec le reste

de mes associés.

--Léon, Moranbois, Anna et Lambesq?

--Ah çà! vous nous connaissez tous?

--Laurence m'a raconté toute sa vie dans les plus grands détails.

Avez-vous encore Lucinde et Régine?

--Non, elles ne nous ont pas suivis en Amérique, où nous venons de

passer deux ans et d'organiser, autour de notre petit noyau, des troupes

de rencontre de distance en distance; mais mes cinq associés ne m'ont

jamais quitté.

--Et Purpurin est toujours à votre service?

--Toujours; il mourra près de moi. Pauvre Purpurin!

--Quoi donc?

--Oh! nous avons eu bien des aventures, c'est notre destinée, entre

autres une rencontre avec de prétendus sauvages, convertis par les

missionnaires et civilisés, qui ont voulu nous scalper. Purpurin y a

laissé un peu de sa chevelure, la peau avec. Nous sommes arrivés à temps

pour ravoir le reste. Il est guéri; mais cette petite opération et la

peur qu'il a eue n'ont pas apporté un développement sensible à son

intelligence. Il a dû renoncer à la réclamation, ce qui après tout n'est

pas un mal... Mais parlez-moi donc de Laurence. Est-ce qu'il pense

toujours à Impéria?

--Plus que jamais.

--Diable!

--Elle ne l'a jamais aimé?

--Si fait. Je crois que si.

--Et à présent?

--Elle nie, comme toujours.

--Pourquoi?

--Ah! voilà, pourquoi! je ne puis vous le dire; peut-être l'effroi d'une

vie qui n'eût pas convenu à ses goûts et à ses habitudes d'artiste.

--Mais maintenant qu'il est riche...

--Est-ce qu'à présent il l'épouserait?

--J'en suis certain!

Bellamare devint très-pâle et marcha avec agitation le long de la table.

--Perdre Impéria, me dit-il, c'est tout perdre, car elle a beaucoup de

talent aujourd'hui, et, par son courage, son amitié, son dévouement, son

intelligence, elle est le nerf, elle est l'âme de toutes nos existences.

Nous séparer d'elle, c'est nous briser tous, et moi-même...

Il s'arrêta suffoqué par un sanglot intérieur qu'il étouffa en marchant

de nouveau autour de la chambre.

--Écoutez-moi, lui dis-je, je ne suis pas plus d'avis que vous qu'il

doive épouser mademoiselle de Valclos. L'inconnue de Blois est morte,

mais...

--Morte? quel dommage!

--Mais elle a laissé une amie, une confidente qui aime Laurence, qui

demeure près de lui, et que Laurence épouserait, s'il pouvait oublier

Impéria. Je suis persuadé que ce mariage conviendrait beaucoup mieux à

l'un et à l'autre...

--Dites-moi donc, reprit Bellamare m'interrompant avec préoccupation,

depuis quand madame de Valdère est morte.

--Madame de Valdère?

--Ah! oui, son nom m'est échappé; mais qu'est-ce que cela fait à

présent, puisque la pauvre inconnue n'est plus de ce monde? Son roman

était si pur, c'était une femme si droite, si chaste et si bonne! Vous

n'êtes pas homme à trahir ce secret-là?

--Non, certes; mais je ne comprends rien à ce que vous dites; madame de

Valdère n'est pas du tout morte, c'est elle qui est la voisine, l'amie,

la confidente, presque la fiancée de Laurence.

--Eh bien!... Ah! j'y suis... Non, attendez! L'avez-vous vue, cette

voisine?

--Pas encore. Je sais qu'elle est grande, belle...

--Et très-blonde?

--Non, blanche avec des cheveux bruns, à ce que m'a dit Laurence.

--Oh! des cheveux! on les a de la couleur qu'on veut! Son prénom?

--Jeanne.

--C'est elle! veuve? sans enfants? assez riche? vingt-huit à trente ans?

--Oui, oui, oui! Laurence m'a dit tout cela.

--Eh bien, c'est elle, je vous jure que c'est elle! Et Laurence ne

devine pas que l'amie de son inconnue est son inconnue elle-même qui se

fait passer pour morte? Ce garçon-là sera toujours ingénu et modeste

jusqu'à l'aveuglement! Oh! voilà qui change bien la situation, cher

monsieur! Laurence est un homme d'imagination. Quand il saura la vérité,

il aimera de nouveau ce qu'il a aimé dans des circonstances romanesques.

Il aimera l'inconnue, il oubliera Impéria.

--Et ce sera mieux ainsi pour lui, pour elle, pour Impéria et pour vous

tous.

--Oui, certes! Il faut avertir madame de Valdère que la feinte a duré

assez longtemps et qu'elle doit se révéler à Laurence, parce qu'il y a

péril en la demeure, parce qu'Impéria est de retour... Moi, je ne me

suis fait encore annoncer nulle part. Les journaux de la province n'ont

pas imprimé mon nom. Débarqué au Havre depuis deux jours, je voulais

gagner Rouen sans donner de représentations durant le trajet. Je fais

encore mieux, je passe inaperçu, je brûle Rouen, et je m'en vais

travailler le plus loin possible. Vous ne direz pas notre rencontre à

Laurence, vous ne parlerez pas de moi, il peut pendant quelques mois me

croire encore au Canada... Faites qu'il épouse madame de Valdère dans

quelques semaines, et tout est sauvé.

--Alors, il faudrait partir vite; il se peut que Laurence vienne me voir

ici, où il vient souvent. Il peut nous apparaître d'un moment à l'autre.

Que feriez-vous alors?

--Je lui dirais qu'Impéria est restée en Amérique, mariée à un

millionnaire.

--Mais ne peut-elle pas apparaître au même instant? Ne m'avez-vous pas

dit que vous l'attendiez?

--Oui, nous devions nous arrêter ici; j'avais quelqu'un à voir aux

environs, un ami qui ne m'attend pas, qui ne saura pas que je suis

passé. Voilà qui est décidé, je vais au-devant de ma troupe pour qu'elle

n'entre pas dans cette ville. Adieu! merci! Permettez-moi de vous serrer

la main et de me sauver bien vite.

--Reprenez votre argent, lui dis-je, puisqu'il ne faut pas que Laurence

sache notre entrevue. Vous avez le temps de régler ce compte avec lui.

--C'est juste; adieu encore.

--Est-ce que vous me défendez de vous suivre? J'avoue que j'ai une envie

folle de voir Moranbois, Léon...

--C'est-à-dire Impéria? Allons, venez; vous les verrez tous, mais ne

leur parlez pas de Laurence.

--C'est entendu.

Je pris mon chapeau, et tous deux de courir vers la campagne. Bellamare,

avisant un loueur de voitures, s'arrêta et fit marché avec lui pour un

grand omnibus qui fut attelé à la hâte. Nous sautâmes dedans et prîmes

la route de Caudebec.

--Cet omnibus, me dit-il, va recevoir mon monde et mon bagage, qui

seront transbordés sur le chemin sans que nous ayons à rentrer dans la

ville. Je dirai à mes camarades que l'ami que je voulais voir à Duclair

n'y demeure plus, que l'auberge est mauvaise et chère, et nous filons

tout de suite sur Rouen par Barentin, où nous prenons le chemin de fer.

Au bout d'un quart d'heure de marche, durant lequel je renseignai

amplement Bellamare sur la situation d'esprit où j'avais laissé

Laurence, nous accostâmes un autre omnibus qui amenait la _société_.

Bellamare alla lui donner les explications projetées, et je me mis à

aider au transbordement des femmes et des bagages pour avoir l'occasion

de regarder tous ces personnages du _roman comique_ de Laurence qui

m'intéressaient vivement.

La première femme qui sauta légèrement et sans précaution sur le chemin

encore rempli de neige fut la petite Impéria. Elle était bien petite et

bien menue en effet, cette femme qui avait tenu une si grande place dans

la vie de mon ami. Serrée dans sa petite robe de voyage, les cheveux

roulés sous son microscopique toquet de faux astrakan, elle avait

l'apparence d'une fillette qui va en vacances; mais, en la regardant

mieux, je vis qu'elle avait bien trente ans et qu'elle avait perdu toute

fraîcheur. Malgré ses traits purs et réguliers, elle ne me sembla pas

jolie. Anna la blonde était un peu grasse pour jouer les ingénues, et

ses joues marbrées par le froid étaient d'un ton fort triste. Elle

portait dans ses bras un gros enfant. Moranbois, entièrement chauve et

toujours coiffé d'une casquette de loutre, trouva moyen de me brutaliser

quand je lui offris de l'aider à porter un gros coffre qui me prouva que

les forces de l'Hercule n'avaient pas diminué malgré le temps, les

voyages et les aventures. Léon, très-pâle et trop bien rasé, me parut un

homme usé et malade. Il était d'un type distingué, et son extrême

politesse contrastait avec la brutalité de Moranbois. Lambesq était gros

et laid; il marchait de côté comme les crabes, et se plaignait d'avoir

encore dans les jambes le roulis de la traversée. Purpurin, scalpé,

portait un faux toupet pris sans doute aux accessoires du théâtre, et

d'un ton mal assorti à sa chevelure. Vraiment ils n'étaient pas beaux,

ces pauvres artistes voyageurs que j'avais vus si intéressants et si

caractérisés à travers les récits de Laurence. J'eus le loisir de les

examiner pendant que Moranbois, qui faisait les comptes, se querellait

avec les conducteurs, menaçant d'un bras, et de l'autre portant le

poupon d'Anna. Impéria s'approcha de Bellamare, qui s'inquiétait d'elle,

et lui jura d'un air décidé et enjoué qu'elle se portait bien et se

trouvait heureuse de voir de la terre et des arbres, même des arbres

sans feuilles, après vingt-huit jours de navigation. Elle admirait la

Normandie, elle préférait décidément le Nord aux pays chauds. Enfin elle

causa près de moi pendant quelques instants, et je compris son charme et

sa puissance. En parlant, elle se transfigurait; ses traits fatigués et

tirés reprenaient leur élasticité. La maigreur disparaissait; la finesse

transparente de la peau se colorait d'une nuance particulière qui tenait

le milieu entre le marbre et la vie. Elle avait encore des dents

magnifiques, et ses yeux prenaient un éclat pénétrant qui pouvait bien

devenir irrésistible. Elle était de ces êtres qui ne frappent pas, mais

qui fascinent.

Bellamare aussi me paraissait rajeuni depuis le premier moment où il

m'était apparu; en quelques minutes, Léon me fit le même effet. Je me

rendis compte de ces résultats d'une vie de surexcitation nerveuse. De

telles gens n'ont pas d'âge. Ils paraissent toujours plus jeunes ou plus

vieux qu'ils ne le sont. Quand je les vis partir, il me sembla que

j'aurais voulu pouvoir les suivre pour les étudier davantage, et puis je

m'attendrissais à l'idée de leur misère et de leur probité. Ils

semblaient n'avoir pas de quoi payer leur voiture, et ils rapportaient

cinq mille francs à Laurence!

Je rentrai à l'auberge, où Laurence précisément m'attendait. Qu'il était

loin de se douter de l'éclat de foudre qui venait de passer si près de

lui! Ce matin-là, il n'était occupé que de madame de Valdère. Elle lui

avait paru triste et découragée depuis notre entrevue de l'avant-veille.

C'est que lui-même, agité par ses épanchements avec moi, lui avait

laissé voir un redoublement de mélancolie. Maintenant, il avait peur

qu'elle ne se préparât mystérieusement à le fuir pour toujours. Il en

était furieux et désolé.

--Les femmes, disait-il, n'ont que de l'orgueil; pas de pitié vraie!

Il me supplia d'aller demeurer chez lui. Je n'avais d'affaires que

durant quelques heures de la journée. Il me promettait de me conduire et

de me ramener chaque jour dans un équipage rapide comme le vent.

--C'est pourtant un plaisir, lui disais-je en revenant avec lui à

Bertheville dans une voiture, souple comme un arc, qu'enlevaient trois

chevaux admirables attelés de front, c'est un vrai plaisir que de voler

ainsi à travers la neige et la glace, les pieds sur une excellente

bouilloire, les genoux enveloppés dans une fourrure soyeuse.

--Avec un ami près de soi, me dit-il en me serrant la main; là seulement

est le plaisir de prince, et je suis né paysan. Les cahots d'une

charrette au trot d'une vieille mule valent mieux pour la santé. Je n'ai

plus appétit ni sommeil à présent. La destinée est une folle qui se

trompe toujours, comblant ceux qui ne lui demandent rien et frustrant

ceux qui l'invoquent.

Le soir, il me conduisit chez madame de Valdère et me présenta comme son

unique ami.

--Unique? Bellamare, Léon... et _les autres_ sont-ils morts?

demanda-t-elle d'un ton ému.

--C'est tout comme, aujourd'hui, répondit Laurence; je n'ai pas pensé à

eux de la journée, et je ne vois pas pourquoi les jours qui se suivent

ne se ressembleraient pas.

Madame de Valdère se détourna pour servir le thé, mais je vis un rayon

de joie sur ses beaux traits. Laurence ne me l'avait pas surfaite; sa

beauté, sa fraîcheur, la perfection de sa forme, l'attrait pénétrant de

sa physionomie, étaient incontestables; ses cheveux étaient bruns

naturellement. Plus tard, quand je lui demandai pourquoi Laurence et

Bellamare l'avaient vue blonde, elle me raconta qu'à cette époque elle

avait eu pendant quelque temps la fantaisie de la poudre d'or, qui

commençait à être de mode. Cette circonstance avait aidé à son

déguisement dans le souvenir de Laurence.

En un instant, je vis qu'elle l'aimait éperdument et absolument. Je

désirais être seul avec elle, mais c'était impossible sans que Laurence

s'en aperçût. Je pris le parti de lui écrire séance tenante. Tout en

crayonnant sur un album, je traçai ces mots que je lui remis à la

dérobée.

«Je ne puis disposer de votre secret sans votre aveu. Dites la vérité

à Laurence. Il le faut!»

Elle sortit pour lire le billet, et rentra un peu troublée. Elle n'avait

pas l'aplomb et l'expérience de son âge, elle avait encore l'émotion et

la candeur de la première jeunesse; Laurence était son premier, son

unique amour.

Elle lui demanda un livre qu'il avait promis de lui apporter. Il l'avait

oublié. Il prétendit l'avoir laissé dans la poche de sa pelisse et

sortit comme pour le chercher dans l'antichambre; mais il sortit de la

maison, s'élança à pied à travers la neige et la nuit, et courut chez

lui chercher le livre. Nous l'entendîmes sortir.

--Nous sommes seuls, me dit madame de Valdère; parlez vite.

Je lui racontai tout ce qui s'était passé dans la journée.

--Ainsi, me dit-elle, ils sont partis? Impéria ne le verra pas, elle ne

saura pas qu'elle est encore aimée, qu'elle est riche, qu'elle peut le

rendre heureux? Je ne puis accepter cela. Je ne veux pas devoir Laurence

à une surprise, à un mensonge, car le silence en serait un. S'il doit

aimer toujours mademoiselle de Valclos, il faut que mon destin

s'accomplisse. Il en est temps encore; il ne m'a rien promis, je ne lui

ai fait aucun aveu, ni donné droit sur ma vie. Je partirai, vous ferez

venir ici la troupe de Bellamare, et, si cette épreuve ne me chasse pas

du coeur de Laurence, je reviendrai. Dites-lui tout de suite qu'il peut

les rejoindre à Rouen. Il ira, j'en suis bien sûre... Moi, je

m'éloignerai jusqu'à ce que je sache mon sort. Quel qu'il soit, je le

subirai avec courage et dignité.

Elle fondit en larmes. Je combattis en vain sa résolution. Pourtant,

j'obtins d'elle que Laurence connaîtrait son inconnue avant d'être

soumis à l'épreuve décisive. Je lui persuadai d'aller mettre de la

poudre d'or et une mantille noire, afin de se montrer telle que de la

chambre bleue il l'avait entrevue.

Quand elle revint blonde et voilée, je lui fis tourner le dos à la porte

par où Laurence devait rentrer, et je me retirai. Je le rencontrai tout

haletant apportant le volume. Je lui dis que j'étais pris d'un violent

mal de tête, et que sa voisine m'avait permis de me retirer.

Il rentra fort tard; j'étais couché. Il vint se jeter à mon cou: il

était ivre d'amour et de bonheur. Bellamare ne s'était pas trompé.

L'homme d'imagination avait repris son existence normale. Il adorait

deux femmes dans madame de Valdère, l'inconnue qui l'avait fait rêver,

l'amie qui avait généreusement travaillé à le guérir. Il voulait

l'épouser dès le lendemain. Il l'eût fait, si la chose eût été possible.

Lui avait-elle révélé le passage d'Impéria? Il ne m'en dit pas un mot,

et je n'osai pas le questionner. J'avoue qu'en voyant l'ivresse de

Laurence et en l'entendant faire les projets d'un millionnaire amoureux

qui veut combler son idole, je pensai avec un certain serrement de coeur

à la pauvre petite comédienne qui s'en allait, sans gants et presque

sans manteau, sur la neige des chemins, à la recherche d'un cruel

travail, avec son talent, ses nerfs, sa volonté, son sourire et ses

larmes de commande pour tout capital, pour tout avenir. Jusque-là,

j'avais impitoyablement travaillé pour sa rivale. Je me surpris à

trouver celle-ci trop facilement heureuse. Resté seul, je ne pus me

rendormir. J'étais en proie à je ne sais quelle incertitude, et je me

demandais si j'avais eu le droit d'agir comme je l'avais fait.

Je m'habillai, et, comme je regardais le lever d'un beau soleil d'hiver

par ma fenêtre, je vis dans la cour un homme enveloppé d'une peau de

bique et coiffé d'un bonnet de laine, qui ressemblait à un marinier de

la Seine et qui me faisait des signes. Je descendis, et, le voyant de

près, je reconnus Bellamare.

--Conduisez-moi, me dit-il, chez madame de Valdère; il faut que je lui

parle à l'insu de Laurence. Je sais qu'il s'est couché tard, nous aurons

le temps. Je vous dirai en route ce qui m'amène.

Je lui indiquai le chemin, je courus prendre un vêtement et je le

rejoignis.

--Vous voyez, dit-il, je suis revenu sur mes pas. A Barentin, j'ai

embarqué tout mon monde pour Rouen. J'ai marché toute la nuit dans une

mauvaise patache; mais j'étais tourmenté, j'avais la fièvre, je n'ai pas

senti le froid. J'avais résolu de faire une mauvaise action, une

lâcheté,--par égoïsme! Je ne peux pas l'accomplir. Ce serait la première

de ma vie. Impéria s'est toujours sacrifiée pour ses amis. Elle eût pu

être engagée à Paris, y avoir de grands succès, y faire fortune, ou tout

au moins y trouver une existence aisée et tranquille. Il y a aux

Français plus d'une sociétaire qui ne la vaut pas. Elle a refusé pour ne

pas nous quitter. Vous savez comment elle a agi lorsqu'elle était

comblée des dons du prince Klémenti et de ses hôtes. Vous avez deviné

qu'en refusant l'amour de Laurence, c'est encore à nous qu'elle a voulu

se consacrer. Cela ne peut pas durer éternellement. Elle a trente ans à

présent. Elle est faible, épuisée. Notre petite société ne fera jamais

fortune, notre vie sera un éternel tirage. Encore quelques années, tout

en riant et chantant, elle succombera à la peine; c'est comme ça que

nous finissons, nous autres!--et voilà qu'elle peut avoir cent mille

livres de rente et un mari excellent, charmant, qui l'aime toujours, qui

sera heureux de la rendre heureuse. Et je le lui cacherais! Non. Je ne

dois pas, je ne veux pas. Je veux voir madame de Valdère, car je lui

avais juré autrefois de servir sa cause. Il faut qu'elle sache que je

l'abandonne, que je dois l'abandonner. C'est une femme d'un très-grand

coeur, je le sais; je l'ai revue plus d'une fois depuis l'aventure de

Blois, et j'avais toujours cru pouvoir lui donner de l'espérance. Tout

est changé depuis l'époque où Impéria a congédié Laurence avec une

douleur qu'il lui était impossible de me cacher. C'est à cette époque-là

que nous sommes partis pour l'Amérique. Je n'ai donc pas revu la

comtesse. Elle voyageait. Je ne savais où lui écrire. Il faut qu'elle

sache tout, et que, dans sa suprême délicatesse, elle prononce. Quant à

moi, ce qu'il y a de certain, c'est que je ne peux pas tromper Impéria

et que je ne le veux pas. Après cela, que ces deux femmes se disputent

le coeur de mon ancien jeune premier, ou que la plus généreuse le cède à

l'autre, ça ne me regarde plus. J'aurai fait mon devoir.

J'étais trop de l'avis de Bellamare pour le contredire. Nous fîmes

réveiller madame de Valdère. Elle nous écouta en pleurant et resta sans

force, sans parole, sans résolution et sans défense. Elle fut faible et

admirable, car elle n'eut pas un mot pour se plaindre. Elle ne s'occupa

que du bonheur de Laurence et se résuma ainsi:

Le beau Laurence · 第 12 / 15 段