Vous le voyez, c'est l'idéal de la compagne, de l'amie, de l'épouse.

Joignez à cela qu'elle est libre, veuve et sans enfants. Elle a mon âge

à peu près. Elle est assez riche pour n'avoir aucun souci de ma fortune,

et sa naissance ne diffère pas de la mienne: son grand-père était un

paysan. Elle a vu le monde, elle ne l'a jamais aimé. Elle veut le

quitter tout à fait, n'ayant rencontré personne qui lui ait fait désirer

de se remarier. Elle a appris que l'abbaye de Saint-Vandrille était à

vendre pour une somme assez minime, et, comme elle a assez de goût et

d'instruction pour aimer la conservation des belles choses, elle est

venue passer quelques mois dans les environs, afin de savoir si le

climat conviendrait à sa santé et si le pays environnant lui assurerait

le genre de vie tranquille et retiré qu'elle rêve. La maisonnette

qu'elle a louée touche à mon parc, et nous nous voyons une ou deux fois

par semaine; nous pourrions nous voir tous les jours: l'obstacle, hélas!

vient de moi, de ma pusillanimité, de mes retours vers le passé, de ma

crainte de ne plus savoir aimer malgré le besoin d'amour qui me consume.

Il faut que je vous dise comment nous avons fait connaissance. C'est le

plus prosaïquement du monde. J'avais été passer deux jours à Fécamp pour

chercher un maître ouvrier, à l'effet de réparer de vieilles boiseries

admirables, reléguées au grenier par mon prédécesseur. Revenu dans la

soirée, assez tard, je dormis tard le matin, et je vis, de ma fenêtre,

cette belle et charmante femme en grande conversation avec le sculpteur

sur bois, qui commençait à installer son travail en plein air devant la

salle du rez-de-chaussée. Elle était si simplement vêtue qu'il me fallut

de l'attention pour reconnaître en elle une femme d'un certain rang dans

la hiérarchie des femmes honnêtes. Je descendis dans la salle qu'il

s'agissait de lambrisser, et, quand je vis la chaussure, le gant et la

manchette, je ne doutai plus. C'était une Parisienne et une personne des

plus distinguées. Je sortis dans la cour, je la saluai en passant, et

j'allais respecter son investigation, lorsqu'elle vint à moi avec un

mélange d'usage et de timidité qui donnait un grand charme à son action.

--Je dois, me dit-elle, demander pardon au châtelain de Bertheville

(c'est le nom de mon abbaye) pour le sans-gêne avec lequel j'ai franchi

les portes ouvertes de son manoir...

--Pardon? lui répondis-je, quand j'aurais à vous en rendre grâce!

--Voilà qui est très-aimable, reprit-elle avec une bonhomie enjouée qui

ne l'empêcha pas de rougir un peu; mais je n'abuserai pas, je me retire,

et, vous sachant ici, ce que j'ignorais encore, je ne me permettrai

plus...

--Je vais repartir à l'instant même, si ma présence vous empêche

d'examiner mes travaux.

--J'ai fini... Je venais demander quelques renseignements pour mon

compte.

J'offris de lui donner ceux dont le propriétaire dispose, et elle vit

tout de suite que j'allais être sérieux et parfaitement convenable. Elle

ne fit donc pas de difficulté pour me dire qu'elle avait envie de

Saint-Vandrille, mais qu'elle était effrayée de la dépense à y faire

pour rendre ce débris habitable. Elle avait voulu savoir de mon maître

ouvrier le prix de son travail. Il y avait à Saint-Vandrille un

très-beau revêtement de ce genre, qui exigeait aussi une restauration.

J'avais déjà vu Saint-Vandrille, mais sans me rendre compte du parti à

en tirer. Je proposai d'y aller le jour même et de faire un petit

travail accompagné d'une estimation approximative des dépenses. Elle

accepta en me remerciant beaucoup, mais en me disant qu'elle enverrait

chercher mon travail, et en ne m'engageant point à le lui porter.

Quand elle me laissa, j'étais un peu étourdi par sa beauté et son air de

franchise; je me ravisai presque aussitôt. Je me raillai de l'excès de

mon obligeance, car j'allais perdre ma journée et me donner beaucoup de

peine pour une personne qui ne souhaitait pas me revoir; mais j'avais

promis, et deux heures après j'étais à Saint-Vandrille. J'y trouvai ma

belle voisine, qui vint à moi en me remerciant de mon exactitude. Je

m'étais informé d'elle dans l'intervalle. Je savais qu'elle s'appelait

madame de Valdère, qu'elle habitait Paris ordinairement, qu'elle venait

de louer tout près de moi, qu'elle vivait absolument seule avec une

vieille gouvernante, une cuisinière et un domestique, ne connaissant ou

ne voulant encore connaître personne aux environs, passant ses matinées

à la promenade et ses soirées à broder ou à lire.

Saint-Vandrille est, comme Jumiéges, une vaste ruine dans un petit

enclos. Vous connaissez sans doute Jumiéges. Si vous ne le connaissez

pas, figurez-vous l'église de Saint-Sulpice ruinée, éventrée, au milieu

d'un joli jardin anglais, dont les allées sablées circulent à travers de

beaux gazons sous des arcades à jour tapissées de lierre et

enguirlandées de plantes folles. Les deux tours monumentales de l'église

dressent leurs squelettes blancs comme de vieux os sur le beau ciel

normand, si riche de couleur quand le soleil perce ses brumes. Des

volées d'oiseaux de proie jettent de grands cris rauques en voletant

sans cesse autour de ces donjons à jour, dont la dentelle protége leurs

nids. Au bas des grandes murailles de la nef découverte croissent des

arbres magnifiques et des buissons pleins de grâce. Dans un reste des

anciens bâtiments de service, le propriétaire actuel, homme de science

et de goût, s'est arrangé une demeure encore très-vaste et décorée dans

le meilleur style. Des débris retrouvés dans les ruines, il a fait un

musée intéressant. C'est une habitation à la fois sévère, confortable et

charmante, en face d'un splendide décor que vivifie et parfume une

admirable végétation, bien dirigée dans sa pittoresque ordonnance.

En examinant Saint-Vandrille, nous ne parlâmes que de Jumiéges, dont

l'appropriation était à mes yeux un chef-d'oeuvre et pouvait servir de

type aux projets de madame de Valdère.

--Je comprends très-bien, me dit-elle, que l'acquisition de ces

monuments historiques crée des devoirs sérieux. Les restaurer

n'appartient qu'à des fortunes princières, et je ne vois pas trop où

serait le grand profit pour l'art et la science, qui ont bien assez de

spécimens archéologiques encore debout. Je n'attache, d'ailleurs, aucun

prix à ce qui est presque entièrement refait à neuf, avec des matériaux

nouveaux et par des mains qui n'ont plus l'individualité du passé. Quand

une ruine est vraiment une ruine, il faut lui laisser sa beauté

relative, son grand air d'abandon, son mariage avec la plante qui

l'envahit et la solennité de son enseignement. La préserver de la

dévastation brutale, l'encadrer de verdure et de fleurs, c'est tout ce

qu'on peut et doit faire, et cette partie de ma mission, je la

remplirais assez bien, je crois; j'aime les jardins et je m'y entends un

peu; mais l'appropriation de mon habitation personnelle à ce voisinage

exigeant, voilà ce qui m'inquiète. Et puis, ajouta-t-elle, il y a dans

ce genre de propriété une servitude qui m'effraye: on n'a pas le droit

d'en refuser l'entrée aux amateurs et même aux oisifs et aux

indifférents. Dès lors, on n'est plus chez soi, et que deviendrai-je,

moi qui chéris la solitude, si je ne peux me promener dans mes ruines

qu'à la condition d'y rencontrer à chaque pas des Anglais ou des

photographes? Si nous étions aux portes de Paris, on aurait des jours et

des heures à sacrifier au public; mais ici a-t-on le droit de refuser la

porte à des gens qui ont fait trente ou quarante lieues pour voir un

monument dont vous n'êtes en réalité que le gardien ou le cicerone?

A cela, je n'avais rien à répondre. Je savais par quelles exigences

indiscrètes, par quelles brutales récriminations, l'inépuisable

obligeance de notre voisin de Jumiéges était souvent payée. Je

conseillai à madame de Valdère de se construire un chalet au milieu des

bois et de ne plus penser à Saint-Vandrille.

J'aurais dû rester sur cette sage conclusion, abandonner mon expertise

et prendre congé d'elle; mais la passion de l'archéologie m'entraîna.

Saint-Vandrille a une plus belle église et mieux conservée en beaucoup

d'endroits que Jumiéges. Les bâtiments adjacents sont laids et

incommodes; mais il y a un jardin carré qui descend en terrasses sur de

riantes prairies, et ce jardin de moines, dessiné dans l'ancien style,

était, pour mes rêves de décorateur consciencieux, une grande séduction.

Il y a aussi une immense salle de chapitre très-entière, tout entourée

d'arcades élégantes. D'une grande tribune qui communique avec le

réfectoire, on plonge dans le vaste vaisseau. Je me revis dans la salle

du chapitre de Saint-Clément, j'y évoquai la conférence magistrale du

prince avec ses vassaux, les rapides et déchirantes funérailles de

Marco; puis, mon hallucination suivant sa pente, je crus me retrouver

dans la bibliothèque immense où nous avions joué la tragédie devant les

seigneurs monténégrins; je revis Impéria chantant et mimant _la

Marseillaise_, et, dans une confusion de fantômes et de fictions,

Lambesq hurlant les fureurs d'Oreste, tandis que je déclamais Polyeucte.

La bonne et plaisante figure de Bellamare m'apparaissait dans la

coulisse, d'où la voix caverneuse de Moranbois nous _envoyait le mot_.

Des larmes me vinrent aux yeux, un rire nerveux me crispa la gorge, et

je m'écriai involontairement:

--Ah! la belle salle de spectacle!

Madame de Valdère me regardait avec émotion, elle crut sans doute que je

devenais fou: elle devint pâle et tremblante.

Je crus devoir, pour la rassurer, lui faire la déclaration que j'ai

coutume de lancer à ceux qui m'examinent avec méfiance et curiosité.

--J'ai été comédien, lui dis-je en m'efforçant de sourire.

--Je le sais bien, reprit-elle encore émue. Je connais, je crois, toute

votre histoire. N'en soyez pas surpris, monsieur Laurence. J'ai eu à

Blois une jolie petite maison renaissance, au numéro 25 d'une certaine

rue où il y avait des tilleuls et des rossignols. Il s'est passé dans

cette maison une singulière aventure dont vous étiez le héros.

L'héroïne, qui était venue là à mon insu et sans ma permission, bien

qu'elle fût mon amie, m'a tout confessé par la suite. Pauvre femme! elle

est morte avec ce souvenir.

--Morte! m'écriai-je. Je ne la verrai donc jamais!

--C'est tant mieux pour elle, puisque vous ne l'eussiez pas aimée.

Je vis que madame de Valdère savait tout. Je la pressai de questions,

elle les éluda; ce souvenir lui était pénible, et elle n'était nullement

disposée à trahir le secret de son amie. Je ne devais jamais savoir son

nom, ni quoi que ce soit qui pût me faire retrouver sa trace dans un

passé fermé, enseveli sans retour.

--Vous pouvez au moins, lui dis-je, me parler du sentiment qu'elle a eu

pour moi: était-il sérieux?

--Très-sérieux, très-profond, très-tenace. Vous n'y avez pas cru?

--Non, et j'ai probablement manqué le bonheur par méfiance du bonheur;

mais a-t-elle souffert de cet amour?... est-ce la cause?...

--De sa mort prématurée? non. Elle avait gardé l'espérance ou elle

l'avait recouvrée, quand elle a su que vous aviez quitté le théâtre.

Elle allait peut-être tenter de vous rattacher à elle quand elle est

morte des suites d'un accident; le feu a pris à sa robe de bal... Elle a

beaucoup souffert; elle est morte il y a deux ans. Ne parlons plus

d'elle, je vous en prie; cela me fait beaucoup de mal.

--Cela m'en fait aussi, repris-je, et j'en voudrais parler! Ayez un peu

de courage par pitié pour moi.

Elle me répondit avec bonté qu'elle s'intéressait à mon regret, s'il

était réel; mais pouvait-il l'être? Ne serais-je pas porté à dédaigner

au delà de la tombe une femme que j'avais dédaignée vivante? Étais-je

disposé à écouter avec respect ce qu'on me dirait d'elle?

Je jurai que oui.

--Cela ne me suffit pas, reprit madame de Valdère. Je veux connaître vos

sentiments intimes à son égard. Racontez-moi cette aventure sincèrement,

à votre point de vue. Dites-moi le jugement que vous avez porté sur mon

amie et toutes les raisons qui vous ont entraîné à lui écrire que vous

l'adoriez, pour l'oublier ensuite et retourner à la belle Impéria.

Je lui racontai fidèlement tout ce que je vous ai raconté, sans rien

omettre. J'avouai qu'il y avait eu peut-être un certain dépit dans mon

premier élan vers l'inconnue, et un autre dépit dans mon silence, quand

elle avait douté de moi.

--J'étais sincère, lui dis-je; j'avais aimé Impéria, mais je me jetais

dans un nouvel amour avec courage, avec loyauté, avec ardeur. Votre amie

eût pu me sauver, elle ne l'a pas voulu. Je n'aurais jamais revu

Impéria, je l'aurais oubliée sans retour et sans regret. Rien ne m'était

plus facile dans ce moment-là. L'inconnue s'est montrée jalouse sous des

formes hautaines dont la froide générosité m'a humilié profondément.

J'ai eu peur d'une personne exigeante au point de me faire un crime

d'avoir aimé avant de la connaître, et maîtresse d'elle-même au point de

cacher son mépris sous des bienfaits. J'aurais mieux aimé une jalousie

ingénue; j'aurais trouvé des paroles émues, des serments vrais pour la

rassurer. J'ai prévu des luttes terribles, une amertume invincible

amassée dans son coeur. J'ai été poltron dans mon orgueil. J'ai renoncé

à elle! Et puis sa position et la mienne étaient trop disparates.

Maintenant, je ne serais plus si timide et si susceptible. Je ne

craindrais pas de lui paraître ambitieux, et je saurais vaincre sa

méfiance; mais elle n'est plus, ma destinée n'était pas d'être heureux

en amour. Elle n'a pas su combien je l'aurais aimée, et, moi, j'ai été

repoussé par Impéria, comme si le ciel eût voulu me punir de n'avoir pas

saisi le bonheur quand il m'était offert.

--Oui, reprit madame de Valdère; en cela, vous avez été très-coupable

envers vous-même, et vous avez cruellement méconnu une femme aussi

loyale et aussi sincère que vous. Mon amie était de bonne foi quand elle

vous écrivait pour vous offrir son concours auprès d'Impéria. Elle

n'était ni méfiante ni hautaine. Elle était brisée de douleur, elle se

sacrifiait. Elle n'était point parfaite, mais elle avait la candeur

complète des âmes romanesques; en prenant peur de son caractère, vous

avez fait, permettez-moi de vous le dire, la plus grande bévue qu'un

homme d'esprit puisse faire. Elle était d'une douceur qui dégénérait en

faiblesse, et vous eussiez gouverné comme une enfant cette prétendue

femme terrible.

--J'ai été enfant moi-même, répondis-je, et j'en ai été bien puni!

--Sans doute, puisque vous vous êtes repris d'amour pour Impéria, et que

cet amour est devenu un mal incurable.

--Qu'en savez-vous? m'écriai-je.

--Je l'ai vu là tout à l'heure, quand vous vous êtes écrié: «Voilà une

belle salle de spectacle!» Tout votre passé d'illusions, tout votre

avenir de regrets, étaient écrits dans vos yeux; vous ne vous consolerez

jamais!

Il me sembla que c'était un reproche direct, car les yeux de cette belle

femme étaient humides et brillants. Je lui pris la main sans trop savoir

ce que je faisais.

--Ne parlons plus ni d'Impéria, ni de l'inconnue, lui dis-je. Il n'y a

plus de passé pour moi, pourquoi n'y aurait-il pas d'avenir?

Je m'aperçus, à sa surprise, que je lui faisais une déclaration, et je

me hâtai d'ajouter:

--Parlons de Saint-Vandrille.

Je lui offris mon bras pour descendre dans le jardin inculte et

abandonné, et nous ne parlâmes point de Saint-Vandrille. Nous revenions

toujours à l'inconnue, et je croyais voir qu'à force de parler de moi et

de me dépeindre à madame de Valdère, elle avait excité chez celle-ci une

grande curiosité de me voir, peut-être un intérêt plus vif que la

curiosité. Ma voisine me parut, sinon aussi aventureuse que son amie, du

moins aussi romanesque, et je commençai à sentir qu'il me serait

très-facile de m'éprendre d'elle, pour peu que j'y fusse encouragé.

Je ne le fus point, et je m'épris davantage. Je n'avais pas osé lui

demander de me recevoir; elle s'enferma si bien durant quelques jours,

que je rôdai en vain autour de sa demeure sans l'apercevoir. C'est alors

que l'idée me vint de transformer en cabinet de travail la chambre à

coucher de mon oncle, et d'installer mes pénates dans le pavillon carré,

qui deviendrait la chambre bleue de Blois. Du moment que je connaissais

la véritable créatrice de cette jolie chambre, elle me deviendrait

doublement intéressante, et je commençai à y travailler de mémoire avec

beaucoup d'ardeur. Quand, au bout de quelques jours, elle commença à

ressembler à l'original, j'écrivis à madame de Valdère pour la supplier

de venir me donner sur place un renseignement et un conseil. J'avais été

si obligeant pour elle qu'elle crut ne pouvoir me refuser. Elle vint,

fut très-surprise, très-touchée même de ma fantaisie sentimentale, et

déclara que mes souvenirs étaient très-fidèles. Elle me permit alors

d'aller la voir, et me montra mes deux lettres à l'inconnue, que

celle-ci lui avait confiées en mourant, lui disant de les brûler quand

elle les aurait lues.

--Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? lui dis-je.

--Je ne sais, répondit-elle. J'ai toujours rêvé que je vous

rencontrerais quelque part et que je pourrais vous les rendre.

Pourtant, elle ne me les rendit pas, et je n'avais aucun motif pour les

réclamer. Je lui demandai si elle n'avait pas un portrait de son amie.

--Non, dit-elle, et, si j'en avais un, je ne vous le montrerais pas.

--Pourquoi? Sa méfiance lui servit; elle vous a défendu... soit! Je ne

veux plus aimer dans le passé; j'en ai assez, j'en ai été assez

malheureux pour que tout soit expié. J'ai le droit d'oublier mon long

martyr.

--Pourtant la chambre bleue!

--La chambre bleue, c'est vous, répondis-je. C'est vous, créatrice et

habitante de cette chambre, que dans cette chambre j'ai aimée en rêve

avant l'apparition de votre amie.

--Alors, c'est aussi le passé?

--Pourquoi ne serait-ce pas le présent?

Elle me reprocha de venir chez elle pour lui dire des fadeurs.

C'était de mauvais goût, j'en convins; mais que devait-elle attendre

d'un ancien amoureux de théâtre?

--Taisez-vous, dit-elle, vous vous calomniez! Je vous connais très-bien;

mon amie avait reçu assez de lettres de M. Bellamare pour vous

apprécier, et, moi qui ai lu ces lettres, je sais qui vous êtes.

N'espérez pas m'en faire douter.

--Qui suis-je, selon vous?

--Un homme sérieux et délicat qui ne fera jamais légèrement la cour à

une femme qu'il estime; un homme qui, pendant trois ans, a caché son

amour à Impéria, parce qu'il la respectait. Dès lors, une femme qui se

respecte et qui sait cela n'accepterait pas volontiers le marivaudage

avec vous; convenez-en.

Je ne fis donc pas la cour à madame de Valdère, je ne la lui fais pas;

mais je la vois souvent, et je l'aime. Il me semble qu'elle m'aime

aussi. Peut-être suis-je un fat, peut-être n'a-t-elle pour moi que de

l'amitié,--comme Impéria! C'est peut-être ma destinée d'inspirer

l'amitié. C'est doux, c'est pur, c'est charmant, mais cela ne suffit

pas. Je commence à m'irriter de cette confiance dans ma loyauté, qui

n'est pas si réelle qu'elle le paraît, puisqu'elle me coûte. Et voilà où

j'en suis! Amoureux timide et méfiant, impatient et craintif, parce

que... parce que, faut-il tout vous dire? j'ai autant de peur d'être

aimé que de peur de ne pas l'être. Je vois que j'ai affaire à une femme

foncièrement honnête, qui ne comprendrait pas un amour de passage quand

elle peut m'appartenir à jamais. J'aspire au bonheur de posséder une

telle femme et de l'aimer toujours, comme je me sais capable d'aimer. Il

ne tient qu'à moi de lui donner cette confiance en lui exprimant une

passion vraie, et je reste là depuis bientôt deux mois comme un écolier

qui craint de se laisser deviner et qui craint qu'on ne le devine pas.

Pourquoi, me direz-vous?...

--Oui, m'écriai-je, pourquoi? Dites pourquoi, mon cher Laurence!...

confessez-vous entièrement.

--Eh! mon Dieu, répondit-il en se levant et en se promenant avec

agitation dans la chambre bleue, parce que j'ai contracté dans ma vie

errante une maladie chronique très-grave: le vouloir irréalisable, la

fantaisie de l'impossible, l'ennui du vrai, l'idéal sans but déterminé,

la soif de ce qui n'est pas et ne peut pas être! Ce que j'ai rêvé à

vingt ans, je le rêve toujours; ce qui m'a fui, je le cherche toujours

dans le vide.

--La gloire de l'artiste! est-ce cela?

--Peut-être! J'ai eu à mon insu quelque ambition inassouvie. Je me suis

cru modeste parce que je voulais l'être; mais ma vanité froissée a dû me

ronger, comme ces maladies qu'on ne sent pas et qui vous tuent. Oui, ce

doit être cela! j'aurais voulu être un grand artiste, et je ne suis

qu'un critique intelligent. Je suis trop cultivé, trop raisonneur, trop

philosophe, trop réfléchi; je n'ai pas été inspiré. Je ferai très-bien

un peu de tout, je ne serai maître en rien. C'est une souffrance de

comprendre le beau, de l'avoir analysé, de savoir en quoi il consiste,

comment il éclôt, se développe et se manifeste, et de ne pouvoir le

faire jaillir de soi-même. C'est comme l'amour, voyez-vous! on le sent,

on le touche, on croit le saisir; il vous échappe, il vous fuit. On

reste devant le souvenir d'un rêve ardent et d'une déception glacée!

--Impéria! lui dis-je, c'est Impéria! Vous y pensez toujours!

--Impéria insensible et mon ambition déçue, c'est tout un, répondit-il.

Ces deux premiers éléments de vitalité sont le point de départ de ma

vie. J'ai perdu les trois plus belles années de ma jeunesse à les voir

m'échapper jour par jour, heure par heure. Je retrouverai peut-être des

biens préférables; mais ce que je ne retrouverai pas, c'est mon coeur

d'enfant, mon espoir obstiné, ma confiance aveugle, mes aspirations de

poëte, mes jours d'insouciance et mes jours de fièvre. Tout cela est

fini, fini! Je suis un homme fait, et j'aime une femme faite. Je suis

excellent, elle est adorable; nous pourrons être très-heureux... Me

voilà riche comme un nabab et logé comme un prince. D'un grabat bourré

de paille, je passe à un lit d'or et de soie. Je peux contenter toutes

mes fantaisies, me griser avec du vin qui a cent ans de bouteille, avoir

un harem mieux installé et mieux caché que celui du prince Klémenti. Je

peux avoir mieux que lui un théâtre, une troupe à mes gages; mon oncle

m'a fait une subvention de cent mille francs, comme celle de l'Odéon!

J'aurai de l'art pour mon argent, comme j'ai de la poésie par droit

d'héritage, une belle nature où je taille et plante à mon gré. Voyez!

n'est-ce pas un site romantique? ajouta-t-il en tirant le rideau ouaté

de la fenêtre et en me montrant le paysage à travers les vitres claires,

diamantées au bord par la gelée. Regardez! je n'aime pas les persiennes.

Rien n'est plus doux que de regarder du coin de son feu les frimas du

dehors. La neige ne tombe plus que par légers flocons que la lune

argente mollement. Là-bas, au-dessous de mon parc, la Seine, large comme

un bras de mer, coule paisible et puissante. Ces grands cèdres noirs qui

encadraient le fond laissent glisser sans bruit sur la neige qui tapisse

leurs pieds les amas de neige qui tapissent leurs branches. Voilà un

beau décor délicieusement éclairé! c'est grand et solennel, c'est morne,

c'est muet comme un cimetière, c'est mort comme moi!... O Impéria!

En jetant ce nom, d'une voix déchirée qui fit vibrer sur les consoles

les Amours en porcelaine de Saxe et les cristaux de Bohême, il frappa du

pied comme un nécromant qui évoque un spectre rebelle; tout vibra de

nouveau et tout rentra dans le silence. Il donna un coup de poing qui

fit voler en éclats toute une étagère chargée de précieux bibelots, puis

se mit à rire en disant avec un sang-froid amer:

--Ne faites pas attention; j'ai souvent besoin de casser quelque chose!

--Laurence, mon cher Laurence, lui dis-je, vous êtes plus malade que je

ne pensais! Ceci n'est pas une affectation, je le vois. Vous souffrez

beaucoup, et vous vous soignez à contre-sens. Il faut quitter cette

solitude, il faut voyager, mais avec une compagne. Il faut épouser

madame de Valdère et partir avec elle.

Le beau Laurence · 第 11 / 15 段