quand un notaire est venu lui dire sans ménagement que nous étions
riches. Il n'a pas compris qu'il perdait son frère. Il n'a vu que le
sort brillant qui m'était échu, l'unique espoir, l'unique préoccupation
de sa vie; ce désir était devenu plus intense avec la crainte de ma
damnation. Il s'est jeté dans mes bras en disant: «Te voilà seigneur, tu
ne seras plus jamais comédien! je peux mourir!» et il est mort! Vous
voyez, mon ami, que cette fortune me coûte bien cher! Mais nous
causerons à loisir; vous devez être fatigué, refroidi. Soupons, je vous
garde après le plus longtemps possible. J'ai besoin de vous voir, de me
reconnaître et de me résumer avec vous, car, depuis notre connaissance
et notre séparation, je n'ai pas eu une heure d'épanchement.
Quand nous fûmes à table, il renvoya ses gens.
--Mes amis, leur dit-il, vous savez que j'aime à veiller sans faire
veiller les autres. Mettez-nous sous la main tout ce qu'il nous faut,
assurez-vous que rien ne manque à l'appartement de mon hôte, et allez
vous coucher si bon vous semble.
--A quelle heure faut-il réveiller l'hôte de M. le baron? dit le valet
de chambre.
--Vous le laisserez dormir, répliqua Laurence, et vous ne m'appellerez
plus M. le baron; je vous ai déjà prié de ne pas me donner un titre qui
ne m'appartient pas.
Le valet de chambre sortit en soupirant.
--Vous le voyez, me dit Laurence quand nous fûmes seuls, rien ne manque
à mon déguisement, pas même les valets de la comédie. Ceux-ci se croient
amoindris de servir un homme sans titre et sans morgue. Ce sont de
grands imbéciles qui me gênent plus qu'ils ne me servent, et qui, je
l'espère, me quitteront d'eux-mêmes quand ils verront que je les traite
comme des hommes.
--Je crois au contraire, lui dis-je, qu'ils se trouveront peu à peu
très-heureux d'être traités ainsi. Donnez-leur le temps de comprendre.
--S'ils comprennent, je les garderai, mais je doute qu'ils s'habituent
aux manières d'un homme qui n'a pas besoin d'être servi personnellement.
--Ou vous vous habituerez à être servi ainsi. Vous êtes plus aristocrate
d'aspect et de manières, mon cher Laurence, qu'aucun châtelain que j'aie
rencontré.
--Je joue mon rôle, cher ami! Je sais comment il faut être devant les
domestiques de bonne maison. Je sais que, pour être respecté d'eux, il
faut une grande douceur et une grande politesse, car eux aussi sont des
comédiens qui méprisent ce qu'ils feignent de vénérer; mais ne vous y
trompez pas, ceux que vous voyez ici sont des cabotins très-vulgaires.
Mon oncle était un faux grand seigneur; au fond, il avait tous les
ridicules d'un parvenu qui déteste son origine. J'ai vu cela à
l'attitude et aux habitudes de ses gens. Leur genre de vanité est de
troisième ordre; quand ils m'auront quitté, j'en prendrai de plus
relevés, et ceux-là me regarderont comme un homme vraiment supérieur,
parce que je jouerai mon rôle d'_aristo_ mieux que n'importe quel
_aristo_. Est-ce que tout n'est pas fiction et comédie en ce monde? Je
ne le savais pas, moi! Je me suis demandé, en prenant possession de ce
domaine, si je m'y souffrirais huit jours. Je ne craignais pas tant de
m'y ennuyer que d'y paraître déplacé et de m'y sentir ridicule; mais,
quand j'ai vu combien il était facile d'imposer aux gens du monde par
une aisance et une dignité d'emprunt, j'ai reconnu que mon ancien métier
d'histrion était une éducation excellente, et qu'on n'en devrait pas
donner d'autre aux fils de famille.
Laurence me débita encore quelques paradoxes sur un ton de raillerie qui
n'était pas gai. Il affectait un peu trop de dédain pour sa nouvelle
situation.
--Voyons, lui dis-je, ne jouez pas la comédie avec un homme à qui vous
avez dévoilé tous les recoins de votre coeur et de votre conscience. Il
est impossible que vous ne vous trouviez pas plus heureux ici que dans
votre village. Je mets à part la perte de votre père, qui était fatale
selon les lois de la nature; ce chagrin ne se trouve pas tellement lié à
votre héritage qu'il doive vous empêcher d'en apprécier les douceurs.
--Pardonnez-moi, reprit-il, ce mal et ce bien sont étroitement liés; je
ne puis l'oublier. Je vous l'ai dit naïvement autrefois, je vous le dis
aujourd'hui avec la même sincérité, je suis né acteur. Je n'en ai pas eu
le talent, j'en ai gardé la passion. J'ai besoin d'être plus grand que
nature. Il faut que je pose vis-à-vis de moi-même, que j'oublie l'homme
que je suis, et que je plane au-dessus de ma propre individualité par
l'imagination. Toute la différence entre l'acteur par métier et moi,
c'est qu'il a besoin du public, et que, moi, ne l'ayant jamais
passionné, je m'en passe fort bien; mais il me faut ma chimère: elle m'a
soutenu, elle m'a fait accomplir de grands sacrifices. Je me sais
honnête et bon, cela ne me suffit pas, c'est la nature qui m'a fait
ainsi; je prétends sans cesse à être sublime à mes propres yeux, et à
l'être par le fait de ma volonté. Enfin la vertu est mon rôle, et je
n'en veux pas jouer d'autre. Je sais que je le jouerai toujours, ou que
je me prendrai en dégoût et en aversion. Vous ne comprenez pas cela?
vous me prenez pour un fou? Vous ne vous trompez pas, je le suis; mais
ma folie est belle, et, puisqu'il m'en faut une, ne cherchez pas à
m'ôter celle-là. J'ai été vraiment stoïque dans mon village, car tout le
monde m'y a cru heureux, et certes je ne l'étais qu'en de rares moments,
quand je pouvais me dire: «Tu as réussi à être grand.» La vie de mon
père, sa sécurité, qui était mon ouvrage, c'était la raison d'être de
mon sacrifice. J'en étais arrivé à ne plus rien regretter du passé. A
présent, qu'ai-je à faire ici qui soit digne de moi? Avoir de belles
manières, m'exprimer plus purement, avoir plus de littérature que la
plupart des messieurs qui m'observent et m'auscultent pour savoir s'ils
m'accepteront comme un des leurs? C'est vraiment trop facile, et ce
n'est pas là un idéal dont je me sente bien jaloux.
Je lui demandai si l'on savait dans son nouveau pays qu'il eût joué la
comédie.
--On l'avait dit, répondit-il, on le répétait, on n'en était pas sûr,
bien qu'on eût vu autrefois à Rouen sur les planches un grand jeune
homme mince qui me ressemblait beaucoup et qui portait sur l'affiche le
même nom que M. le baron. On n'avait pu supposer alors que je pusse être
son parent, il ne faisait pas volontiers les honneurs de sa roture.
Quand je me présentai comme son héritier, on questionna mes gens, qui ne
savaient rien et qui nièrent avec indignation. On me questionna plus
adroitement, et je me hâtai de dire la vérité avec tant de résolution et
de fierté, qu'on se hâta de me répondre que je _n'en valais pas moins_.
Un homme qui a cent mille livres de rente, car j'ai cent mille livres de
rente, mon cher ami, n'est pas le premier venu en province; c'est une
puissance utile ou nuisible, et tout ce qui l'entoure a besoin de lui
plus ou moins. Je sentis tout de suite qu'il fallait réaliser mon
capital et quitter le pays, ou m'imposer par les apparences du mérite.
Cela rentrait dans ma monomanie, et je posai l'homme de mérite sans me
donner la moindre peine.
--Quittez ce ton de persiflage envers vous-même, mon cher Laurence. Vous
avez été naïf en me racontant votre vie, soyez-le encore. Vous êtes un
homme de coeur très-intelligent; donc, vous êtes réellement un homme de
mérite. Vous tenez à paraître ce que vous êtes, c'est votre droit; je
dirai plus, c'est votre devoir. Je ne vois en vous rien qui sente le
comédien, si ce n'est cette affectation de railler le milieu social où
la destinée vous replace et que je commence à comprendre. L'homme qui a
livré tout son être, intelligence, figure, accent, coeur et entrailles
au contrôle d'un public souvent injuste et brutal, a certainement
beaucoup souffert de ce contact direct, et sa fierté a dû se révolter à
l'idée que, pour quelques sous donnés à la porte, le premier manant venu
achetait le droit de l'humilier. Je vous avoue qu'avant de vous
connaître, j'avais un grand dédain pour les comédiens. Je ne pardonnais
qu'à ceux dont le talent réel a le droit de tout braver et la puissance
de tout vaincre. J'éprouvais une sorte de dégoût pour ceux qui étaient
médiocres, et je ne surmontais ce dégoût que par la compassion que
m'inspiraient leur détresse, la difficulté de vivre en ce monde, le
manque d'éducation première, l'encombrement du travail dans la société
moderne. C'est cette difficulté toujours croissante de trouver de
l'ouvrage, quand on n'est pas remarquablement doué, qui combat et
détruit le préjugé contre les comédiens, plus que tous les raisonnements
philosophiques, car au fond le préjugé a sa raison d'être. Pour se
présenter au public fardé et costumé en comique ou en héros,
c'est-à-dire en homme qui a la prétention de faire rire ou pleurer une
foule, il faut une audace qui est vaillance ou effronterie, et quiconque
paye a bien le droit de lui crier, s'il est mauvais: «Va-t'en, tu n'es
pas beau, ou tu n'es pas drôle.» Eh bien, mon cher Laurence, vous dites
que vous étiez passable, et voilà tout. Vous avez donc souffert de ne
pas être au premier rang, et vous avez cherché à vous en consoler en
vous disant avec raison qu'en vous l'homme était supérieur à l'artiste;
et maintenant que vous vous rappelez la froideur des gens de l'autre
côté de la rampe, vous leur gardez rancune à votre insu. Vous vous
efforcez de les traiter de haut, comme ils vous traitaient quand vous
leur apparteniez. Ils ne vous trouvaient pas assez comédien, et vous
avez besoin de leur dire que leur existence à eux est aussi une comédie,
qu'elle est mauvaise et qu'ils y sont mauvais. C'est là un lieu commun
qui ne prouve rien, car tout est affreusement sérieux en réalité dans la
comédie du monde et dans le monde de la comédie. Oubliez donc cette
petite amertume. Acceptez franchement votre retour à la liberté et à
l'action sociale. Vous avez une grande excuse, une excuse que vous
m'avez sincèrement fait admettre, _l'amour_, qui est la grande
absolution de la jeunesse. Cet amour est oublié, je suppose; s'il ne
l'est pas, il peut tout vaincre à présent, je le suppose encore. Quoi
qu'il en soit, vous n'avez à rougir de rien dans le passé, et c'est pour
cela que vous devez aborder le monde, non comme un transfuge repentant
ou défiant, mais comme un voyageur qui a profité de son expérience pour
juger impartialement toutes choses, et qui rentre chez lui pour
réfléchir et agir en philosophe.
Laurence écouta mon petit sermon sans l'interrompre, et, comme c'était
toujours un coeur d'enfant dans une poitrine virile, il me tendit ses
deux mains avec effusion.
--Vous avez raison, me dit-il, je sens que vous avez raison et que vous
me faites du bien. Ah! si j'avais un ami près de moi! J'en ai si grand
besoin, et je suis si seul! Tenez, mon ami, ma vie entière est un
vertige, et je suis encore bien jeune; je n'ai pas vingt-huit ans! J'ai
passé par des existences si diverses que je ne sais vraiment plus qui je
suis. Tout est aventure et roman dans cette existence agitée. Il y avait
bien vraiment de quoi être un peu fou. Sans vous, je le serais devenu
tout à fait, car, lorsque vous m'avez rencontré dans un cabaret, j'étais
en train de devenir un viveur de village, peut-être un ivrogne triste et
rêvant le suicide dans les fumées du vin bleu. Grâce à vous, j'ai repris
possession de moi-même, mais l'exaltation a augmenté, et il était temps
d'en finir. Mon pauvre père, pardonne-moi ce que je dis là!
Une larme vint au bord de sa paupière; il se versait machinalement un
second verre de vin de Malvoisie. Il le versa dans le seau à glace, et,
comme je le regardais:
--Je ne bois plus, dit-il, si ce n'est par distraction et sans savoir ce
que je fais. Sitôt que j'y pense, vous voyez, je m'abstiens.
--Pourtant, vous soupez ainsi tous les soirs?
--Oui, habitude de comédien qui aime à faire de la nuit le jour.
--Au village, pourtant...
--Au village, je travaillais dès le matin comme un boeuf; mais je
faisais le samedi, le dimanche et le lundi comme les autres, et, ces
jours-là, je ne me couchais pas. Que voulez-vous, l'ennui! J'étais
pourtant un bon ouvrier. Il n'y paraît déjà plus, voyez! j'ai les mains
blanches, d'aussi belles mains que quand je jouais les amoureux. Ça ne
fait pas que je m'amuse. Ah! mon ami, je vous parle franchement, ne
prenez pas ceci pour une affectation. Je m'ennuie à avaler ma langue, je
m'ennuie à en mourir.
--N'avez-vous donc pas su vous créer encore des occupations sérieuses?
--Sérieuses! Dites-moi donc ce qu'il y a de sérieux dans l'existence
d'un millionnaire de la veille qui est encore un étranger au milieu des
gens pratiques? Est-ce que je serai jamais pratique, moi? est-ce que je
peux l'être? Écoutez le récit de mes trois mois de villégiature dans ce
château; mais c'est assez rester à table. Venez dans ma chambre, nous y
serons mieux.
Il prit un flambeau de vermeil d'un travail exquis, et, après m'avoir
fait traverser un salon splendide, un billard immense et un boudoir
merveilleux, il me fit entrer dans une chambre à coucher où je m'écriai
tout de suite:
--La chambre bleue!
--Comment! dit-il en souriant, vous vous souvenez assez bien de mon
histoire, mes descriptions sommaires vous ont assez frappé pour que vous
reconnaissiez des choses que vous n'avez jamais vues!
--Mon cher ami, votre histoire m'a tellement impressionné que je me suis
amusé à l'écrire à mes moments perdus, en changeant tous les noms. Je
vous la lirai, et, si mes souvenirs manquent d'exactitude, si j'ai
altéré la couleur, vous corrigerez, vous rectifierez, vous changerez; je
vous laisserai le manuscrit.
Il me dit que je lui ferais le plus grand plaisir.
--C'est donc là, repris-je, la fameuse chambre bleue?
--C'est une copie aussi exacte que me l'ont permis mes propres
souvenirs.
--Vous êtes donc redevenu amoureux de la belle inconnue?
--Mon ami, la belle inconnue est morte; tout est mort dans le roman de
ma vie.
--Mais la fameuse troupe, Bellamare, Léon, Moranbois... et celle que je
n'ose nommer?...
--Ils sont tous morts pour moi. Absents, en Amérique, je ne sais où;
Impéria, ayant perdu son père, les avait suivis au Canada, où ils
étaient encore il y a six mois. Bellamare m'écrivait qu'il serait en
mesure, à son retour, de me rendre mon argent. Tout le monde se portait
bien. Ne parlons pas d'eux; cela me trouble un peu, et je suis peut-être
en train d'oublier...
--Dieu le veuille! C'est ce qu'avant tout je désire pour vous; mais
cette chambre bleue, c'est un souvenir que vous avez voulu, que vous
voulez garder?
--Oui; quand j'ai su que mon inconnue n'était plus, son souvenir m'a
repincé le coeur, et, comme un grand enfant que je suis, j'ai voulu
élever ce monument intime à sa mémoire. Vous vous souvenez que cette
chambre bleue n'était pas plus la sienne que la maison renaissance où
j'étais entré par mégarde. Cette demeure charmante, poétisée pour moi
par une gracieuse et bienveillante apparition, n'en était pas moins le
seul cadre où je pusse évoquer son image voilée. J'ai copié la chambre
de mon mieux; seulement, comme celle-ci est plus grande, j'ai pu y
ajouter de bons sofas où nous allons fumer de bons cigares.
Je lui demandai comment et par qui il avait appris la mort de son
inconnue.
--Je vous le dirai tout à l'heure, répondit-il. Il faut procéder avec
ordre. Je reprends mon récit; ce ne sera plus qu'un court chapitre à
ajouter au roman que vous avez pris la peine de rédiger.
III
Après avoir enseveli mon pauvre père, je partis pour la Normandie dans
la situation d'esprit d'un homme qui voyage à la recherche de choses
nouvelles pour se distraire d'un profond chagrin, nullement avec
l'ivresse d'un pauvre diable qui a gagné à la loterie et qui va toucher
son capital. J'avais gardé de ma première et unique visite à mon oncle
un souvenir très-maussade. Il ne m'avait pas bien accueilli, vous vous
en souvenez, puisque vous vous souvenez de tout, et sa gouvernante
m'avait regardé de travers. Je retrouvai le manoir tel qu'il l'avait
laissé, c'est-à-dire en très-bon état de réparation. Le vieux garçon
était homme d'ordre, il ne manquait pas une ardoise à son toit, pas une
pierre à ses murs; mais l'ornementation intérieure était d'un goût
détestable. Il y avait de l'or partout, du style nulle part. Comme on
avait mis les scellés, et que jusqu'à sa dernière heure il avait été
absolu et méfiant, sa gouvernante, qui ne le gouvernait pas autant que
je l'avais supposé, n'avait pu se livrer au pillage. Je trouvai, outre
un immeuble splendide, des fermages très-productifs, des affaires
très-bien établies et de belles sommes en réserve. Je congédiai la
gouvernante en la priant d'emporter les trois quarts du riche et affreux
mobilier, et, cédant à une fantaisie d'artiste, à un irrésistible besoin
de mettre de l'harmonie dans toutes les parties de ce monument d'un
autre âge, je passai tout mon temps à m'installer avec goût, avec
science, avec esprit enfin, en m'ingéniant à dissimuler le confort sous
l'archéologie. Vous verrez ça demain au jour; c'est assez bien réussi,
je crois, et ce sera mieux quand tout sera terminé. Seulement j'ai peur,
quand je n'aurai plus rien à faire chez moi, de ne pouvoir plus y
rester, car, aussitôt que je m'arrête un instant, je bâille et j'ai
envie de pleurer. Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que, si je
voulais m'épargner beaucoup de désagréments et de méfiances, il fallait
que je répondisse aux politesses qui m'étaient adressées. J'avais pris
une liste des amis et connaissances de mon oncle. J'avais adressé des
billets de faire part en mon nom, puisque j'étais l'unique représentant
de la famille. Je reçus beaucoup de cartes, et même celles des plus gros
bonnets. Je risquai mes visites. Je fus accueilli avec plus de curiosité
que de bienveillance; mais il paraît que je triomphai d'emblée de toutes
les préventions. On me trouva _beaucoup de fond et un ton parfait_. On
sut que, dans mes affaires de prise de possession, je m'étais conduit en
grand seigneur. Toutes mes visites me furent rendues. On me trouva
occupé à rhabiller mes vieux murs, et on comprit que je n'étais pas un
bourgeois ignorant. Mon goût et mes dépenses me posèrent en savant et en
artiste, mon isolement acheva de me poser en homme sérieux. On s'était
imaginé que j'amènerais mauvaise compagnie; quelle compagnie pouvais-je
amener? Des acteurs? Je ne saurais où prendre un seul de ceux que j'ai
connus courant le monde. Des ouvriers de mon village? A moins de leur
faire des rentes, je ne pourrais les enlever à leur travail.
On ne se rendit pas compte de l'isolement extraordinaire où m'avait jeté
une destinée exceptionnelle; on crut que je m'abstenais volontairement
de camaraderie et de tapage nocturne. On m'en sut un gré infini. On
m'invita à paraître dans le monde du cru. Je répondis que la mort
récente de mon père me rendait encore trop triste et trop peu sociable.
On m'admira d'avoir aimé mon père! Des jeunes gens, mes voisins,
m'invitèrent à leurs chasses. Je promis d'y prendre part quand j'aurais
fini mes travaux d'installation. Ils s'étonnèrent, en partant pour Paris
à l'entrée de l'hiver, que je n'eusse pas de regret de ne pas les y
suivre; ils m'eussent présenté dans le plus beau monde. Je ne voulus pas
poser l'excentricité; je promis d'être plus tard un homme du
monde.--Mais mon parti est bien pris, mon cher ami! J'ai déjà assez vu
la plupart de ces gens-là. Leur existence ne sera jamais la mienne. Ils
sont vides presque tous. Ceux qui me semblent avoir de l'intelligence et
du mérite ont contracté dans le bien-être des habitudes d'oisiveté qui
me rendraient fou. Ceux qui servent le gouvernement sont des machines.
Ceux qui ont de l'indépendance dans les idées ne se servent pas de leur
énergie intérieure ou s'en servent mal. Tous prennent au sérieux cette
chose sans cohésion et sans but qu'ils appellent le monde, et où je
n'aperçois rien qui ait un sens sérieux. Non, non, encore une fois, ne
croyez pas que je m'en méfie de parti pris, j'y cherche au contraire
avec anxiété le point lumineux qui pourrait m'attirer et me passionner.
Je n'y vois qu'un fourmillement de petites choses effacées, incomplètes,
inachevées. Je n'ai encore vu que les répétitions de la pièce qu'on y
joue. Eh bien, cette pièce est décousue, incompréhensible, sans intérêt,
sans passion, sans grandeur et sans gaieté. Les acteurs que j'ai pu
étudier sont incapables de la débrouiller, car ceux qui auraient du
talent sont dédaigneux ou blasés, ou bien ils sentent que leurs rôles
sont irréalisables, et ils les jouent froidement. J'ai été nourri, moi,
de nobles tragédies et de beaux drames. La plus mauvaise oeuvre d'art a
d'ailleurs un plan et vise à prouver quelque chose; une soirée dans le
monde semble n'avoir pour but que de tuer le temps. Que voulez-vous
qu'aille faire là un homme habitué devant le public à préciser ses
gestes, à épier ses entrées, à ne pas dire un mot inutile, à ne pas
faire un pas au hasard? Représenter une action, c'est faire acte de
logique et de raisonnement; dire des riens dont le souvenir s'efface à
mesure qu'on les dit, écouter des discussions oiseuses que le bon goût
défend même d'approfondir, c'est faire preuve d'usage et de
savoir-vivre; mais c'est ne rien faire du tout, et je suis incapable de
me résigner jamais à ne rien faire.
La morale de ceci n'est pas qu'un comédien soit trop supérieur à la
réalité pour s'identifier à elle: ne me prêtez pas cette forfanterie;
mais comprenez donc qu'un artiste quelconque a fait de la réalité un
moule que sa personnalité occupe et remplit. Là où son empreinte ne
marque pas, il ne vit plus, il se pétrifie. J'ai besoin d'être, non pour
qu'on voie qui je suis, mais pour sentir que j'existe. Pour le moment,
je suis archéologue, antiquaire, numismate; plus tard, je serai
peut-être naturaliste, ou peintre, ou chroniqueur, ou sculpteur, ou
romancier, ou agriculteur, que sais-je? Il faudra que j'aie toujours une
passion, une tâche, une curiosité; mais je ne serai jamais ni député, ni
préfet, ni chasseur, ni diplomate, ni homme politique, ni thésauriseur,
rien enfin de ce qui fait de nos jours ce que l'on appelle l'homme
pratique. Je verrai si cette maison que je crée m'inspire quelque chose,
sinon je la quitterai et je ferai de grands voyages; mais j'ai peur de
la solitude en voyage comme j'ai peur de l'oisiveté dans la vie
sédentaire. Ce qu'il me faudrait, ce qui est de mon âge, ce que mon
coeur appelle en même temps qu'il le redoute, c'est l'amour, c'est la
famille. Je voudrais être marié, car je ne saurai jamais me résoudre à
me marier. Pourtant la pensée m'en est venue plusieurs fois depuis que
je connais ma voisine, et il est temps que je vous parle de ma voisine.
Elle s'appelle Jeanne, et elle a les cheveux bruns ondés. Ce sont là ses
seuls défauts, car ce sont ses seuls points de ressemblance avec
Impéria, qui s'appelle, vous vous en souvenez, Jane de Valclos, et
j'aurais voulu aimer une femme qui ne me rappelât en rien celle pour qui
j'ai tant souffert. Du reste, le contraste est complet. Elle est grande
et belle; l'autre était petite et jolie. Elle n'a pas la voix timbrée ni
la prononciation vibrante d'une actrice. C'est une voix douce, un peu
sourde et voilée, qui caresse et ne fait pas tressaillir, une
prononciation qui glisse sans accuser et n'insiste que sur ce qui est
très-senti. Je dirais volontiers de cette femme que c'est un instrument
garni de ces cordes de soie qui n'ont pas assez de sonorité pour un
orchestre d'opéra, mais qui chantent avec plus de moelleux et de suavité
dans la _musica di camera_.
Elle est grande et belle, vous disais-je, et j'ajouterai qu'elle est un
peu gauche, ce qui me plaît infiniment. Elle ne saurait pas faire trois
pas sur un théâtre sans se heurter partout. Cela tient aussi à une vue
courte qui ne lui permet pas de voir à l'oeil nu les détails des choses.
Pour moi, la source des instincts et des goûts est dans le sens de la
vue. Ceux dont l'oeil étendu embrasse tout sont plastiques; au
contraire, ceux qui ont besoin de regarder de près sont spécialistes. La
spécialité de ma voisine, c'est la vie d'intérieur, une petite activité
qui ne se voit pas du dehors, mais qui est ingénieuse et incessante, une
sollicitude attentive et continue, délicate et inépuisable pour ceux
dont elle entreprend la guérison. Elle est le contraire de moi, qui sais
pratiquer le dévouement par un grand parti pris de volonté, mais qui,
rendu à moi-même, ne puis plus rien voir qu'au travers de moi-même. Elle
s'oublie, elle; elle prendrait toutes les empreintes qu'on voudrait lui
donner, elle saurait être _un autre_, voir par ses yeux, respirer par
ses poumons, s'identifier à lui et disparaître.