pour lui remontrer combien sa passion romanesque était insensée. Elle
n'était sûre de rien dans l'avenir, pas même de plaire, et elle
sacrifiait sa jeunesse à un rêve, à un parti pris qui ressemblait à une
monomanie.
--Eh bien, répondit-elle, cela ressemble à l'amour que tu as pour moi.
Dès le premier jour, tu as su que j'aimais un absent. J'ai dit cela bien
haut la première fois que, dans le foyer de l'Odéon, tu m'as regardée
avec des yeux trop expressifs. Je te l'ai répété en toute occasion, et
cela est. Ne pouvant avoir mon amour, tu as voulu mon amitié. Tu l'as
conquise, tu l'as. Tu t'en es contenté trois ans, tu n'as pas voulu
l'échanger contre des agitations qui nous eussent fait du mal en pure
perte. Tu sais que j'aurais fui! Tu t'es trouvé heureux avec nous, même
à travers les plus grandes misères et les plus douloureuses épreuves;
nous nous sommes tous chéris avec enthousiasme, et, conviens-en, il y a
eu des jours, des semaines, des mois entiers peut-être, où nous étions
si montés, si exaltés, que tu t'applaudissais de n'être que mon ami. Tu
n'aurais pas voulu, dans ces moments-là, me voir échanger notre
fraternité chevaleresque contre les bourrasques, les ardeurs et les
fantaisies où notre pauvre Anna se consume. Eh bien, ma vie s'est
affolée comme la tienne; une idée, une préférence secrète, un rêve
d'avenir ont fait de nous deux insensés qui doivent se comprendre et se
pardonner. Tu dis que je suis ton idée fixe; permets-moi d'avoir aussi
ma folie sérieuse, incurable. Nous n'avons pas l'existence réellement
sociale, nous autres; nous sommes en dehors de toutes les conventions,
bonnes ou mauvaises, que la raison suggère aux gens prévoyants et
rangés. Leur logique n'est pas la nôtre. Le préjugé a beau disparaître;
nous faisons bande à part, et ceux qui nous connaîtraient bien diraient
de nous que nous sommes, avec les dévots mystiques, les derniers
disciples d'un idéal extrasocial, extrapratique, extrahumain. A tout
homme lié au monde tel qu'il est, on peut dire: «Où allez-vous? à quoi
cela vous mène-t-il?» Cet homme, s'il est en train de faire de grandes
folies, s'arrête éperdu et ne voit devant lui que la honte ou le
suicide. Nous, quand on nous demande où nous allons, nous répondons en
riant que nous allons pour ne pas nous arrêter, et notre avenir est
toujours plein de fantômes qui rient plus fort que nous. Le
découragement ne nous prend que quand nous ne pouvons plus compter sur
le hasard. Ne me dis donc pas que je suis folle. Je le sais bien,
puisque je suis devenue actrice, et tu es fou aussi, puisque tu t'es
fait acteur. Il t'a fallu une idole, il m'en avait fallu une avant de te
connaître; nous nous sommes rencontrés trop tard.
Il me sembla qu'elle avait raison, et je ne discutai plus, je fus même
embarrassé quand elle me demanda où nous en serions, si j'avais réussi à
me faire aimer d'elle.
--Est-ce que tu es libre? Est-ce que tu n'appartiens pas à un devoir, à
un pays, à un père, à un travail différent du nôtre? N'as-tu pas fait
une grande folie de t'attacher à nous, qui n'avons plus ni pays, ni
famille, ni devoir en dehors de notre _bercail ambulant_? Ne nous as-tu
pas préparé un immense chagrin en nous donnant quelques années de ta
jeunesse, sachant que tu serais forcé de te reprendre? Que ferais-tu de
moi à cette heure, si j'étais ta compagne? J'ignore si tu as réellement
de quoi vivre, et cela me serait fort égal, pourvu que nous pussions
travailler ensemble; mais le pourrions-nous? Pourrais-tu seulement me
donner un asile dont on ne me chasserait pas comme une vagabonde? Le
dernier de vos paysans ne se croirait-il pas en droit de mépriser et
d'insulter mademoiselle de Valclos la baladine? Tu vois bien que tu dois
t'estimer heureux de n'avoir pas contracté envers moi des devoirs que tu
ne pourrais pas remplir.
--Aussi, lui dis-je, je ne venais pas te demander ta main; mais il me
semblait que ton coeur était libre et que tu pouvais me dire: «Espère et
reviens.» Mon pauvre père n'a, m'a-t-on dit, que quelques années,
peut-être quelques mois à vivre. Je veux me consacrer à prolonger autant
que possible son existence, et cela sans regret, sans hésitation, sans
impatience. Je ne me sens pas effrayé de ma tâche; je la remplirai, quel
que soit l'avenir; mais l'avenir, c'est toi, Impéria, et tu ne veux pas
que mon dévouement aspire à une récompense? Je t'ai souvent dit que je
devais hériter d'une fortune bien petite, mais bien suffisante pour
faire durer et peut-être consolider notre association. J'aurais accepté
avec joie cette communauté d'intérêts avec Bellamare et ses amis...
--Non, dit Impéria. Bellamare n'eût pas accepté. Tout cela est insensé,
mon brave Laurence! Ne mêlons pas les intérêts du monde avec ceux de la
bohème. Bellamare n'empruntera jamais que pour rendre, et lui seul peut
sauver Bellamare.
--Il me serait permis au moins, repris-je, de rester associé à ses
destinées et aux tiennes. Tu ne veux donc pas même me laisser l'espoir
de recommencer nos campagnes et de redevenir ton frère!
--Prochainement, non, dit-elle; tu souffrirais trop de l'explication que
nous venons d'avoir ensemble; mais un jour, quand tu m'auras tout à fait
pardonné de ne pas t'aimer, quand, toi-même, tu aimeras une autre
femme... mais une autre femme ne voudra pas que tu la quittes, et tu
vois... nous tournons dans un cercle vicieux, car pour ton bonheur à
venir il faut que tu rompes avec le présent, et que tu rompes sans
arrière-pensée. Je serais bien coupable, si je te disais le contraire.
Chacune de ses paroles tombait sur mon coeur comme la pelletée de terre
sur un cercueil. J'étais anéanti, et tout à coup il se fit en moi une
réaction violente. Je fis comme le condamné qui brise ses liens, ne
fût-ce que pour faire quelques pas avant de mourir. Je lui exprimai mon
amour avec la violence du désespoir, et de nouveau elle pleura amèrement
en me disant que j'étais impitoyable, que je la torturais. Sa douleur,
qui était réelle et qui la suffoquait, me donna un moment le change. Je
me persuadai qu'elle m'aimait et qu'elle se sacrifiait à la pensée d'un
devoir cruel. Oui, je vous jure qu'elle semblait m'aimer, me regretter
et craindre mes caresses, car elle me retirait ses mains, et si parfois,
vaincue, elle cachait son visage sur mon épaule, tout aussitôt elle
s'éloignait, effrayée, comme une femme près de faiblir. Elle n'était ni
perfide, ni froide, ni coquette; je le savais, j'en étais sûr, après une
si longue intimité et tant d'occasions de voir son généreux caractère à
tous les genres d'épreuve. Je devenais fou.
--Sacrifie-moi ton serment, lui dis-je; oublie l'homme à qui tu te dois;
moi, je te sacrifierai tout. Je laisserai mon père mourir seul et
désespéré. L'amour est au-dessus de toutes les lois humaines, il est
tout, il peut tout créer et tout détruire. Sois à moi, et que l'univers
s'écroule autour de nous!
Elle me repoussa doucement, mais d'un air triste.
--Tu vois, dit-elle, voilà où l'on va quand on écoute la passion; on
blasphème et on ment! Tu n'abandonnerais pas plus ton père que je
n'abandonnerais mon ami. Nous les oublierions peut-être un jour, le
lendemain nous nous quitterions pour les rejoindre, et, si nous ne le
faisions pas, nous nous mépriserions l'un l'autre. Laisse-moi, Laurence,
si je t'écoutais, notre amour tuerait notre amitié et notre estime
mutuelle. Je te jure, moi, que, le jour où je perdrai le respect de
moi-même, je ferai justice de moi, je me tuerai!
Elle alla rejoindre Bellamare, qui reparaissait au fond du ravin, et je
la laissai me quitter sans la retenir. Tout était fini pour moi, et
j'entrais dans la phase de la plus complète indifférence de la vie.
Bellamare reconduisit Impéria après m'avoir prié de l'attendre; il avait
à me parler. Quand il revint, il me trouva cloué à la même place, dans
la même attitude, les yeux fixés sur le ruisseau, dont je suivais
machinalement les petits remous contre la pierre, sans me souvenir de
moi-même.
--Mon enfant, me dit-il en s'asseyant près de moi, veux-tu, peux-tu me
raconter ce qui s'est passé entre elle et toi? Crois-tu devoir me le
dire? Je n'ai pas le droit de la questionner, je te le répète; n'ayant
jamais été épris d'elle, je ne suis pas autorisé à lui demander une
réponse catégorique comme celle que tu viens d'exiger. Elle vient de me
dire, comme toujours, qu'elle ne voulait pas aimer, et... je te dois la
vérité, elle a tant de chagrin, qu'il me semble qu'elle t'aime malgré
elle. Il faut qu'il y ait un obstacle qu'il m'est impossible de deviner.
Si c'est un secret qu'elle t'a confié, ne me le dis pas; mais, si c'est
une simple confidence, prends-moi pour conseil et pour juge. Qui sait si
je ne vaincrai pas l'obstacle et si je ne te rendrai pas l'espérance?
Je lui racontai tout ce qu'elle m'avait dit. Il rêva, questionna encore,
chercha consciencieusement et ne trouva rien qui pût expliquer le
mystère. Il en fut même dépité; lui si intelligent, si expérimenté, si
pénétrant, il voyait devant lui, disait-il, une statue voilée avec une
inscription indéchiffrable.
--Voyons, reprit-il en se résumant, il ne faut jamais se dire qu'une
chose est finie. Rien ne finit dans la vie. Il ne faut jamais abjurer
une affection ni enterrer son propre coeur. Je ne veux pas que tu t'en
ailles brisé ou démoli. Un homme n'est ni un mur dont on écrase les
pierres sur le chemin, ni une pipe dont on jette les morceaux au coin de
la borne. Les morceaux d'une intelligence sont toujours bons. Tu vas
retourner chez toi et soigner ton père; tu feras tout ce qu'il veut, tu
arroseras ses plates-bandes, tu tailleras ses espaliers, et tu penseras
à l'avenir comme à une chose qui t'appartient, qui t'est due et dont tu
disposes. Tu sais bien que sur _lo scoglio maledetto_ j'ai fait des
projets jusqu'à la dernière heure, et qu'ils se sont réalisés. Va donc,
mon enfant, et ne t'imagine pas que j'accepte ta démission d'artiste. Je
vais travailler pour toi, je vais mettre Impéria à la question. A
présent, je dois et je veux savoir son secret. Quand je le saurai, je
t'écrirai: «Reste à jamais!» ou: «Reviens dès que tu pourras.» Si elle
t'aime, eh bien, ce n'est pas le diable que de se voir, à l'insu de ton
monde, de temps en temps. Il y a toujours moyen, si ton exil doit se
prolonger, de le rendre supportable, ne fût-ce que par la confiance
réciproque et la certitude de se rejoindre. Va-t'en donc tranquillement,
rien n'est changé à ta situation; ce doute que tu as supporté trois ans,
tu peux bien le supporter encore trois semaines, car je te réponds de
savoir ton sort au plus tard au bout de ce temps-là.
Cet admirable ami réussit à me rendre un peu de courage, et je partis
sans revoir Impéria ni les autres, pour ne pas perdre le peu d'énergie
qui me restait. Quand je fus de retour chez moi, je lui écrivis pour le
prier de me ménager, s'il acquérait la certitude de mon malheur. Dans ce
cas-là, lui disais-je, ne m'écrivez rien. J'attendrai; je perdrai peu à
peu et sans secousse ma dernière espérance.
J'ai attendu trois semaines, j'ai attendu trois mois, j'ai attendu trois
ans. Il ne m'a pas écrit. J'ai cessé d'espérer...
J'ai eu une consolation: mon père a repris la santé; il n'est plus
menacé d'apoplexie, il est calme, il me croit heureux, et il est
heureux.
J'ai abjuré tous mes rêves d'artiste, et, voulant en finir avec les
regrets, je me suis fait franchement ouvrier. J'ai travaillé à redevenir
le paysan que j'aurais dû être. Je n'ai jamais reproché à mon père de
m'avoir deux fois sacrifié, la première à son ambition, la seconde à sa
dévotion. Il n'a pas compris sa faute, il en est innocent; je m'en venge
en l'aimant davantage. J'ai besoin d'aimer, moi; je suis une nature de
chien fidèle. Mon père est devenu l'enfant qu'on m'a confié et que je
garde, ou plutôt je suis une nature d'amoureux, j'ai besoin de servir et
de protéger quelqu'un; le vieillard s'est donné à moi, c'est mon emploi
de veiller sur lui et de lui épargner tout chagrin, tout danger, toute
inquiétude. Je lui suis reconnaissant de ne pouvoir se passer de moi, je
le remercie de m'avoir enchaîné.
Vous pensez bien que cette résignation ne m'est pas venue en un jour;
j'ai beaucoup souffert! La vie que je mène ici est l'antipode de mes
goûts et de mes aspirations, mais je la préfère aux mesquines ambitions
de clocher qu'on voulait me suggérer. Je n'ai pas voulu du plus mince
emploi; je ne veux pas d'autre chaîne que celle de l'amour et de ma
propre volonté. Celle que je porte me blesse quelquefois jusqu'au sang,
mais c'est pour mon père que je saigne, et je ne veux pas saigner pour
un sous-préfet, pour un maire, ou même un contrôleur de finances. Si
j'étais percepteur, mon cher monsieur, je vous regarderais comme un
maître, et je ne vous ouvrirais pas mon coeur comme je le fais en ce
moment. Bellamare me l'avait bien dit: quand on s'est donné au théâtre,
on ne se reprend plus. On ne peut plus retrouver de place dans le monde;
on a représenté trop de beaux personnages pour accepter les bas emplois
de la civilisation moderne. J'ai été Achille, Hippolyte et Tancrède par
le costume et la figure, j'ai bégayé la langue des demi-dieux, je ne
saurais être ni commis ni greffier. Je me croirais travesti, et je
serais encore plus mauvais employé que je n'ai été mauvais comédien. Du
temps de Molière, il y avait au théâtre un emploi qualifié ainsi: «Un
tel représente les rois et les paysans.» J'ai souvent songé à ce
contraste qui résume ma vie et continue ma fiction, car je ne suis pas
plus paysan que je ne suis monarque. Je suis toujours un déclassé,
imitant la vie des autres et n'ayant pas d'existence en propre.
L'amour heureux eût fait de moi un homme en même temps qu'un artiste.
Une belle dame a rêvé de me transformer entièrement; c'était trop
entreprendre: elle eût peut-être créé l'homme, elle eût tué l'artiste.
Impéria n'a voulu faire ni l'un ni l'autre, c'était son droit. Je l'aime
encore, je l'aimerai toujours; mais j'ai juré de la laisser tranquille,
puisqu'elle aime ailleurs. Je me soumets, non passivement, cela ne m'est
possible qu'en apparence, mais par une exaltation secrète dont je ne
fais part à personne. J'y mets peut-être la vanité du cabotin qui aime
les rôles sublimes, mais je joue mon drame sans contrôle d'aucun public.
Quand cette exaltation devient trop vive, je me fais le comédien,
c'est-à-dire le rapsode, le boute-en-train et le chanteur de ballades
villageoises de mes camarades villageois. Je bois de temps en temps pour
m'étourdir, et, quand mon imagination a des élans trop élevés, je fais
la cour à des filles laides qui ne sont pas cruelles et qui n'exigent
pas que je mente pour les persuader.
Cela durera autant que la vie de mon père, et j'ai dû me faire une
philosophie bien trempée pour me préserver du désir sacrilége de sa
mort. Je ne me permets donc jamais de penser à ce que je deviendrai
quand je l'aurai perdu. Sur l'honneur, monsieur, je n'en sais rien et ne
veux pas le savoir.
Voilà qui vous explique comment l'homme que vous avez vu à moitié ivre
hier au cabaret est le même qui vous raconte aujourd'hui une histoire
archiromanesque. Elle est vraie de tous points, et je ne vous en ai dit
que les péripéties les plus accusées pour ne pas lasser votre patience.
* * * * *
Laurence termina ici son récit et me quitta, remettant au lendemain le
plaisir d'écouter mes réflexions. Il était deux heures du matin.
Mes réflexions ne furent ni longues ni gourmées. J'admirais cette nature
dévouée. Je chérissais ce coeur généreux et droit. Je ne comprenais pas
beaucoup sa persistance à aimer une femme froide ou préoccupée. J'étais
un homme planté au beau milieu de l'état social tel qu'il est. Je
n'avais pas l'instinct romanesque; c'est pour cela peut-être que le
récit de Laurence m'avait intéressé vivement, car l'intérêt repose
toujours sur une bonne part d'étonnement, et un narrateur qui serait
complétement au point de vue de son auditeur ne l'amuserait nullement,
j'en suis certain.
La seule observation que j'aurais pu faire à Laurence est celle-ci:
«Vous ne finirez certes pas votre vie dans les conditions où vous la
subissez maintenant. Vous ne serez pas plutôt libre que vous retournerez
au théâtre, ou que vous chercherez à entrer dans le monde. N'atrophiez
pas votre intelligence de gaieté de coeur, n'ébranlez pas par les excès
votre admirable organisation.» Mais il craignait tant d'entendre parler
de l'avenir, ce mot seul le crispait si subitement, que je n'osai pas
même le prononcer. Je vis bien que son sacrifice était encore plus
douloureux qu'il ne voulait l'avouer, et que l'idée d'une liberté qui ne
pouvait arriver qu'à la mort de son père lui causait une terreur et une
anxiété profondes.
Je me permis seulement de lui dire que, dût-il être jardinier toute sa
vie, il ne fallait pas plus s'abrutir dans cette condition-là que dans
toute autre, et je fus d'autant plus éloquent que j'avais été surpris
l'avant-veille par une ivresse bien conditionnée. Il me promit de
s'observer et de vaincre ces moments de lâcheté où il faisait trop bon
marché de lui-même. Il me remercia chaleureusement de la sympathie
très-réelle que je lui exprimais; nous passâmes encore deux jours
ensemble, et je le quittai avec chagrin. Je ne pus lui faire promettre
de m'écrire.
--Non, me dit-il, j'ai assez remué les cendres de mon foyer en vous
racontant ma vie. Il faut que tout s'éteigne à jamais. Si je me faisais
une habitude d'y toucher de temps en temps, je ne serais plus maître de
l'incendie. Je vois bien que vous me plaignez: je me laisserais aller à
me plaindre, il ne faut pas de ça!
Je me mis à sa disposition pour tous les services que je pourrais être à
même de lui rendre, et je lui laissai mon adresse. Il ne m'écrivit
jamais, et ne m'accusa même pas réception de quelques volumes qu'il
m'avait prié de lui envoyer.
* * * * *
Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis mon passage en Auvergne, et
j'étais toujours inspecteur des finances; mes fonctions m'avaient appelé
en Normandie, et je me rendais d'Yvetot à Duclair par une froide soirée
de décembre, dans une petite calèche de louage.
La route était bonne, et, malgré un temps très-sombre, j'aimais mieux
arriver un peu tard à mon gîte que d'être forcé de me lever de grand
matin, le point du jour étant la plus cruelle heure du froid.
J'étais en route depuis une heure quand le temps s'adoucit sous
l'influence d'une neige très-drue. Une heure plus tard, le chemin en
était tellement couvert, que mon conducteur, qui s'appelait Thomas et
qui était un vieil homme un peu indolent, avait peine à ne pas me mener
à travers champs. Ses haridelles refusèrent plusieurs fois d'avancer, et
enfin elles refusèrent si bien, qu'il nous fallut descendre pour dégager
les roues et prendre les bêtes par la bride; mais ce fut inutilement,
nous étions embourbés dans le fossé. C'est alors que M. Thomas m'avoua
qu'il n'était plus sur la route de Duclair et qu'il croyait être sur
celle qui retourne vers Caudebec. Nous étions en plein bois, sur un
chemin très-vallonné; la neige tombait toujours plus épaisse et nous
risquions fort de rester là. Pas une voiture, pas un roulier, pas un
passant pour nous aider et nous renseigner.
J'allais en prendre mon parti, me rouler dans mon manteau et dormir dans
la voiture, quand M. Thomas me dit qu'il se reconnaissait et que nous
étions dans les bois entre Jumiéges et Saint-Vandrille. Ces deux
résidences étaient trop éloignées pour que ses chevaux épuisés pussent
nous conduire à l'une ou à l'autre; mais il y avait plus près un château
où il était très-connu et où nous recevrions l'hospitalité. J'eus pitié
du pauvre homme, qui était aussi fatigué que ses bêtes, et je lui promis
de les garder pendant qu'il irait, à travers bois, chercher du secours
au château voisin.
C'était tout près effectivement, car, au bout d'un quart d'heure, je le
vis revenir avec deux hommes et un cheval de renfort. On nous tira
lestement d'affaire, et un des hommes, qui me parut être un garçon de
ferme, me dit que nous ne pouvions regagner la route de Duclair par ce
mauvais temps. On ne voyait pas à trois pas devant soi.
--Mon maître, ajouta-t-il, serait très-fâché, si je ne vous amenais pas
souper et coucher au château.
--Qui est votre maître, mon ami?
--C'est, répondit-il, M. le baron Laurence.
--Qui? m'écriai-je, le baron Laurence le député?
--C'est, reprit le paysan, son château que vous verriez d'ici, si on
pouvait voir quelque chose. Allons, venez, il ne fait pas bon à rester
là. Les bêtes sont en sueur.
--Passez devant, lui dis-je; je vous suis.
Comme le chemin était fort étroit, je suivis littéralement la calèche et
les hommes, et je ne pus adresser d'autres questions sur le compte du
baron Laurence; mais c'était bien l'oncle de mon ami le comédien. Il n'y
avait qu'un Laurence à la Chambre, et j'admirais la destinée qui me
conduisait vers ce potentat de la famille. J'étais dès lors résolu à le
voir, à lui rendre compte de la situation de son neveu, à lui dire tout
le bien que je pensais de ce jeune homme, à lui tenir tête, s'il le
méconnaissait.
La neige, qui allait son train, ne me permit pas de contempler le
manoir. Il me sembla traverser des cours étroites entourées de
constructions élevées. Je montai un grand perron, et je me vis en face
d'un valet de chambre de bonne mine qui me reçut très-poliment en me
disant qu'on me préparait un appartement, et qu'en attendant je
trouverais bon feu dans la salle à manger.
Tout en parlant, il me débarrassait de mon paletot couvert de neige et
passait un morceau de serge sur mes bottines. Une grande porte s'ouvrait
en face de moi, et je voyais un autre domestique en train de poser des
victuailles appétissantes sur une table richement servie. Une immense
pendule de Boulle sonnait minuit.
--Je présume, dis-je au valet de chambre, que M. le baron est couché et
ne se dérangera pas pour un voyageur inconnu que cette mauvaise nuit lui
amène. Veuillez lui remettre ma carte demain matin, et, s'il veut bien
me permettre de le remercier...
--M. le baron n'est pas couché, répondit le domestique, c'est l'heure de
son souper, et je vais lui porter la carte de monsieur.
Il me fit entrer dans la salle à manger et disparut. L'autre domestique,
occupé à servir le souper, m'avança poliment un siége près de la
cheminée, y jeta une brassée de pommes de pin et reprit ses occupations
sans mot dire.
Je n'avais pas froid, j'étais en sueur. Je regardai le local. Cette
grande salle ressemblait au réfectoire d'un antique couvent. Je
m'assurai, en regardant de près, que c'était, non une imitation moderne,
mais une vraie architecture romane et monastique, quelque chose comme
une succursale de Jumiéges ou de Saint-Vandrille, les deux célèbres
abbayes qui possédaient jadis tout le pays environnant. M. le baron
Laurence avait transformé le couvent en palais, ni plus ni moins que le
prince Klémenti. Les aventures de la troupe Bellamare me revinrent à la
mémoire, et je m'attendais presque à voir entrer le frère Ischirion ou
le commandant Nikanor, quand la double porte du fond s'ouvrit, et un
grand personnage en robe de chambre de satin cramoisi garnie de fourrure
vint à ma rencontre, les bras ouverts. Ce n'était pas le prince
Klémenti, ce n'était pas le baron Laurence; c'était mon ami Laurence,
Laurence en personne, un peu engraissé, mais plus beau que jamais.
Je l'embrassai avec joie. Il était donc réconcilié avec son oncle? il
était donc l'héritier présomptif de son titre et de sa richesse?
--Mon oncle est mort, répondit-il. Il est mort sans me connaître et sans
songer à moi; mais il avait oublié de tester, et, comme j'étais son
unique parent...
--Unique? Votre père...