J'y renonçai, mais alors je fis tout ce qui est humainement possible

pour lui remontrer combien sa passion romanesque était insensée. Elle

n'était sûre de rien dans l'avenir, pas même de plaire, et elle

sacrifiait sa jeunesse à un rêve, à un parti pris qui ressemblait à une

monomanie.

--Eh bien, répondit-elle, cela ressemble à l'amour que tu as pour moi.

Dès le premier jour, tu as su que j'aimais un absent. J'ai dit cela bien

haut la première fois que, dans le foyer de l'Odéon, tu m'as regardée

avec des yeux trop expressifs. Je te l'ai répété en toute occasion, et

cela est. Ne pouvant avoir mon amour, tu as voulu mon amitié. Tu l'as

conquise, tu l'as. Tu t'en es contenté trois ans, tu n'as pas voulu

l'échanger contre des agitations qui nous eussent fait du mal en pure

perte. Tu sais que j'aurais fui! Tu t'es trouvé heureux avec nous, même

à travers les plus grandes misères et les plus douloureuses épreuves;

nous nous sommes tous chéris avec enthousiasme, et, conviens-en, il y a

eu des jours, des semaines, des mois entiers peut-être, où nous étions

si montés, si exaltés, que tu t'applaudissais de n'être que mon ami. Tu

n'aurais pas voulu, dans ces moments-là, me voir échanger notre

fraternité chevaleresque contre les bourrasques, les ardeurs et les

fantaisies où notre pauvre Anna se consume. Eh bien, ma vie s'est

affolée comme la tienne; une idée, une préférence secrète, un rêve

d'avenir ont fait de nous deux insensés qui doivent se comprendre et se

pardonner. Tu dis que je suis ton idée fixe; permets-moi d'avoir aussi

ma folie sérieuse, incurable. Nous n'avons pas l'existence réellement

sociale, nous autres; nous sommes en dehors de toutes les conventions,

bonnes ou mauvaises, que la raison suggère aux gens prévoyants et

rangés. Leur logique n'est pas la nôtre. Le préjugé a beau disparaître;

nous faisons bande à part, et ceux qui nous connaîtraient bien diraient

de nous que nous sommes, avec les dévots mystiques, les derniers

disciples d'un idéal extrasocial, extrapratique, extrahumain. A tout

homme lié au monde tel qu'il est, on peut dire: «Où allez-vous? à quoi

cela vous mène-t-il?» Cet homme, s'il est en train de faire de grandes

folies, s'arrête éperdu et ne voit devant lui que la honte ou le

suicide. Nous, quand on nous demande où nous allons, nous répondons en

riant que nous allons pour ne pas nous arrêter, et notre avenir est

toujours plein de fantômes qui rient plus fort que nous. Le

découragement ne nous prend que quand nous ne pouvons plus compter sur

le hasard. Ne me dis donc pas que je suis folle. Je le sais bien,

puisque je suis devenue actrice, et tu es fou aussi, puisque tu t'es

fait acteur. Il t'a fallu une idole, il m'en avait fallu une avant de te

connaître; nous nous sommes rencontrés trop tard.

Il me sembla qu'elle avait raison, et je ne discutai plus, je fus même

embarrassé quand elle me demanda où nous en serions, si j'avais réussi à

me faire aimer d'elle.

--Est-ce que tu es libre? Est-ce que tu n'appartiens pas à un devoir, à

un pays, à un père, à un travail différent du nôtre? N'as-tu pas fait

une grande folie de t'attacher à nous, qui n'avons plus ni pays, ni

famille, ni devoir en dehors de notre _bercail ambulant_? Ne nous as-tu

pas préparé un immense chagrin en nous donnant quelques années de ta

jeunesse, sachant que tu serais forcé de te reprendre? Que ferais-tu de

moi à cette heure, si j'étais ta compagne? J'ignore si tu as réellement

de quoi vivre, et cela me serait fort égal, pourvu que nous pussions

travailler ensemble; mais le pourrions-nous? Pourrais-tu seulement me

donner un asile dont on ne me chasserait pas comme une vagabonde? Le

dernier de vos paysans ne se croirait-il pas en droit de mépriser et

d'insulter mademoiselle de Valclos la baladine? Tu vois bien que tu dois

t'estimer heureux de n'avoir pas contracté envers moi des devoirs que tu

ne pourrais pas remplir.

--Aussi, lui dis-je, je ne venais pas te demander ta main; mais il me

semblait que ton coeur était libre et que tu pouvais me dire: «Espère et

reviens.» Mon pauvre père n'a, m'a-t-on dit, que quelques années,

peut-être quelques mois à vivre. Je veux me consacrer à prolonger autant

que possible son existence, et cela sans regret, sans hésitation, sans

impatience. Je ne me sens pas effrayé de ma tâche; je la remplirai, quel

que soit l'avenir; mais l'avenir, c'est toi, Impéria, et tu ne veux pas

que mon dévouement aspire à une récompense? Je t'ai souvent dit que je

devais hériter d'une fortune bien petite, mais bien suffisante pour

faire durer et peut-être consolider notre association. J'aurais accepté

avec joie cette communauté d'intérêts avec Bellamare et ses amis...

--Non, dit Impéria. Bellamare n'eût pas accepté. Tout cela est insensé,

mon brave Laurence! Ne mêlons pas les intérêts du monde avec ceux de la

bohème. Bellamare n'empruntera jamais que pour rendre, et lui seul peut

sauver Bellamare.

--Il me serait permis au moins, repris-je, de rester associé à ses

destinées et aux tiennes. Tu ne veux donc pas même me laisser l'espoir

de recommencer nos campagnes et de redevenir ton frère!

--Prochainement, non, dit-elle; tu souffrirais trop de l'explication que

nous venons d'avoir ensemble; mais un jour, quand tu m'auras tout à fait

pardonné de ne pas t'aimer, quand, toi-même, tu aimeras une autre

femme... mais une autre femme ne voudra pas que tu la quittes, et tu

vois... nous tournons dans un cercle vicieux, car pour ton bonheur à

venir il faut que tu rompes avec le présent, et que tu rompes sans

arrière-pensée. Je serais bien coupable, si je te disais le contraire.

Chacune de ses paroles tombait sur mon coeur comme la pelletée de terre

sur un cercueil. J'étais anéanti, et tout à coup il se fit en moi une

réaction violente. Je fis comme le condamné qui brise ses liens, ne

fût-ce que pour faire quelques pas avant de mourir. Je lui exprimai mon

amour avec la violence du désespoir, et de nouveau elle pleura amèrement

en me disant que j'étais impitoyable, que je la torturais. Sa douleur,

qui était réelle et qui la suffoquait, me donna un moment le change. Je

me persuadai qu'elle m'aimait et qu'elle se sacrifiait à la pensée d'un

devoir cruel. Oui, je vous jure qu'elle semblait m'aimer, me regretter

et craindre mes caresses, car elle me retirait ses mains, et si parfois,

vaincue, elle cachait son visage sur mon épaule, tout aussitôt elle

s'éloignait, effrayée, comme une femme près de faiblir. Elle n'était ni

perfide, ni froide, ni coquette; je le savais, j'en étais sûr, après une

si longue intimité et tant d'occasions de voir son généreux caractère à

tous les genres d'épreuve. Je devenais fou.

--Sacrifie-moi ton serment, lui dis-je; oublie l'homme à qui tu te dois;

moi, je te sacrifierai tout. Je laisserai mon père mourir seul et

désespéré. L'amour est au-dessus de toutes les lois humaines, il est

tout, il peut tout créer et tout détruire. Sois à moi, et que l'univers

s'écroule autour de nous!

Elle me repoussa doucement, mais d'un air triste.

--Tu vois, dit-elle, voilà où l'on va quand on écoute la passion; on

blasphème et on ment! Tu n'abandonnerais pas plus ton père que je

n'abandonnerais mon ami. Nous les oublierions peut-être un jour, le

lendemain nous nous quitterions pour les rejoindre, et, si nous ne le

faisions pas, nous nous mépriserions l'un l'autre. Laisse-moi, Laurence,

si je t'écoutais, notre amour tuerait notre amitié et notre estime

mutuelle. Je te jure, moi, que, le jour où je perdrai le respect de

moi-même, je ferai justice de moi, je me tuerai!

Elle alla rejoindre Bellamare, qui reparaissait au fond du ravin, et je

la laissai me quitter sans la retenir. Tout était fini pour moi, et

j'entrais dans la phase de la plus complète indifférence de la vie.

Bellamare reconduisit Impéria après m'avoir prié de l'attendre; il avait

à me parler. Quand il revint, il me trouva cloué à la même place, dans

la même attitude, les yeux fixés sur le ruisseau, dont je suivais

machinalement les petits remous contre la pierre, sans me souvenir de

moi-même.

--Mon enfant, me dit-il en s'asseyant près de moi, veux-tu, peux-tu me

raconter ce qui s'est passé entre elle et toi? Crois-tu devoir me le

dire? Je n'ai pas le droit de la questionner, je te le répète; n'ayant

jamais été épris d'elle, je ne suis pas autorisé à lui demander une

réponse catégorique comme celle que tu viens d'exiger. Elle vient de me

dire, comme toujours, qu'elle ne voulait pas aimer, et... je te dois la

vérité, elle a tant de chagrin, qu'il me semble qu'elle t'aime malgré

elle. Il faut qu'il y ait un obstacle qu'il m'est impossible de deviner.

Si c'est un secret qu'elle t'a confié, ne me le dis pas; mais, si c'est

une simple confidence, prends-moi pour conseil et pour juge. Qui sait si

je ne vaincrai pas l'obstacle et si je ne te rendrai pas l'espérance?

Je lui racontai tout ce qu'elle m'avait dit. Il rêva, questionna encore,

chercha consciencieusement et ne trouva rien qui pût expliquer le

mystère. Il en fut même dépité; lui si intelligent, si expérimenté, si

pénétrant, il voyait devant lui, disait-il, une statue voilée avec une

inscription indéchiffrable.

--Voyons, reprit-il en se résumant, il ne faut jamais se dire qu'une

chose est finie. Rien ne finit dans la vie. Il ne faut jamais abjurer

une affection ni enterrer son propre coeur. Je ne veux pas que tu t'en

ailles brisé ou démoli. Un homme n'est ni un mur dont on écrase les

pierres sur le chemin, ni une pipe dont on jette les morceaux au coin de

la borne. Les morceaux d'une intelligence sont toujours bons. Tu vas

retourner chez toi et soigner ton père; tu feras tout ce qu'il veut, tu

arroseras ses plates-bandes, tu tailleras ses espaliers, et tu penseras

à l'avenir comme à une chose qui t'appartient, qui t'est due et dont tu

disposes. Tu sais bien que sur _lo scoglio maledetto_ j'ai fait des

projets jusqu'à la dernière heure, et qu'ils se sont réalisés. Va donc,

mon enfant, et ne t'imagine pas que j'accepte ta démission d'artiste. Je

vais travailler pour toi, je vais mettre Impéria à la question. A

présent, je dois et je veux savoir son secret. Quand je le saurai, je

t'écrirai: «Reste à jamais!» ou: «Reviens dès que tu pourras.» Si elle

t'aime, eh bien, ce n'est pas le diable que de se voir, à l'insu de ton

monde, de temps en temps. Il y a toujours moyen, si ton exil doit se

prolonger, de le rendre supportable, ne fût-ce que par la confiance

réciproque et la certitude de se rejoindre. Va-t'en donc tranquillement,

rien n'est changé à ta situation; ce doute que tu as supporté trois ans,

tu peux bien le supporter encore trois semaines, car je te réponds de

savoir ton sort au plus tard au bout de ce temps-là.

Cet admirable ami réussit à me rendre un peu de courage, et je partis

sans revoir Impéria ni les autres, pour ne pas perdre le peu d'énergie

qui me restait. Quand je fus de retour chez moi, je lui écrivis pour le

prier de me ménager, s'il acquérait la certitude de mon malheur. Dans ce

cas-là, lui disais-je, ne m'écrivez rien. J'attendrai; je perdrai peu à

peu et sans secousse ma dernière espérance.

J'ai attendu trois semaines, j'ai attendu trois mois, j'ai attendu trois

ans. Il ne m'a pas écrit. J'ai cessé d'espérer...

J'ai eu une consolation: mon père a repris la santé; il n'est plus

menacé d'apoplexie, il est calme, il me croit heureux, et il est

heureux.

J'ai abjuré tous mes rêves d'artiste, et, voulant en finir avec les

regrets, je me suis fait franchement ouvrier. J'ai travaillé à redevenir

le paysan que j'aurais dû être. Je n'ai jamais reproché à mon père de

m'avoir deux fois sacrifié, la première à son ambition, la seconde à sa

dévotion. Il n'a pas compris sa faute, il en est innocent; je m'en venge

en l'aimant davantage. J'ai besoin d'aimer, moi; je suis une nature de

chien fidèle. Mon père est devenu l'enfant qu'on m'a confié et que je

garde, ou plutôt je suis une nature d'amoureux, j'ai besoin de servir et

de protéger quelqu'un; le vieillard s'est donné à moi, c'est mon emploi

de veiller sur lui et de lui épargner tout chagrin, tout danger, toute

inquiétude. Je lui suis reconnaissant de ne pouvoir se passer de moi, je

le remercie de m'avoir enchaîné.

Vous pensez bien que cette résignation ne m'est pas venue en un jour;

j'ai beaucoup souffert! La vie que je mène ici est l'antipode de mes

goûts et de mes aspirations, mais je la préfère aux mesquines ambitions

de clocher qu'on voulait me suggérer. Je n'ai pas voulu du plus mince

emploi; je ne veux pas d'autre chaîne que celle de l'amour et de ma

propre volonté. Celle que je porte me blesse quelquefois jusqu'au sang,

mais c'est pour mon père que je saigne, et je ne veux pas saigner pour

un sous-préfet, pour un maire, ou même un contrôleur de finances. Si

j'étais percepteur, mon cher monsieur, je vous regarderais comme un

maître, et je ne vous ouvrirais pas mon coeur comme je le fais en ce

moment. Bellamare me l'avait bien dit: quand on s'est donné au théâtre,

on ne se reprend plus. On ne peut plus retrouver de place dans le monde;

on a représenté trop de beaux personnages pour accepter les bas emplois

de la civilisation moderne. J'ai été Achille, Hippolyte et Tancrède par

le costume et la figure, j'ai bégayé la langue des demi-dieux, je ne

saurais être ni commis ni greffier. Je me croirais travesti, et je

serais encore plus mauvais employé que je n'ai été mauvais comédien. Du

temps de Molière, il y avait au théâtre un emploi qualifié ainsi: «Un

tel représente les rois et les paysans.» J'ai souvent songé à ce

contraste qui résume ma vie et continue ma fiction, car je ne suis pas

plus paysan que je ne suis monarque. Je suis toujours un déclassé,

imitant la vie des autres et n'ayant pas d'existence en propre.

L'amour heureux eût fait de moi un homme en même temps qu'un artiste.

Une belle dame a rêvé de me transformer entièrement; c'était trop

entreprendre: elle eût peut-être créé l'homme, elle eût tué l'artiste.

Impéria n'a voulu faire ni l'un ni l'autre, c'était son droit. Je l'aime

encore, je l'aimerai toujours; mais j'ai juré de la laisser tranquille,

puisqu'elle aime ailleurs. Je me soumets, non passivement, cela ne m'est

possible qu'en apparence, mais par une exaltation secrète dont je ne

fais part à personne. J'y mets peut-être la vanité du cabotin qui aime

les rôles sublimes, mais je joue mon drame sans contrôle d'aucun public.

Quand cette exaltation devient trop vive, je me fais le comédien,

c'est-à-dire le rapsode, le boute-en-train et le chanteur de ballades

villageoises de mes camarades villageois. Je bois de temps en temps pour

m'étourdir, et, quand mon imagination a des élans trop élevés, je fais

la cour à des filles laides qui ne sont pas cruelles et qui n'exigent

pas que je mente pour les persuader.

Cela durera autant que la vie de mon père, et j'ai dû me faire une

philosophie bien trempée pour me préserver du désir sacrilége de sa

mort. Je ne me permets donc jamais de penser à ce que je deviendrai

quand je l'aurai perdu. Sur l'honneur, monsieur, je n'en sais rien et ne

veux pas le savoir.

Voilà qui vous explique comment l'homme que vous avez vu à moitié ivre

hier au cabaret est le même qui vous raconte aujourd'hui une histoire

archiromanesque. Elle est vraie de tous points, et je ne vous en ai dit

que les péripéties les plus accusées pour ne pas lasser votre patience.

* * * * *

Laurence termina ici son récit et me quitta, remettant au lendemain le

plaisir d'écouter mes réflexions. Il était deux heures du matin.

Mes réflexions ne furent ni longues ni gourmées. J'admirais cette nature

dévouée. Je chérissais ce coeur généreux et droit. Je ne comprenais pas

beaucoup sa persistance à aimer une femme froide ou préoccupée. J'étais

un homme planté au beau milieu de l'état social tel qu'il est. Je

n'avais pas l'instinct romanesque; c'est pour cela peut-être que le

récit de Laurence m'avait intéressé vivement, car l'intérêt repose

toujours sur une bonne part d'étonnement, et un narrateur qui serait

complétement au point de vue de son auditeur ne l'amuserait nullement,

j'en suis certain.

La seule observation que j'aurais pu faire à Laurence est celle-ci:

«Vous ne finirez certes pas votre vie dans les conditions où vous la

subissez maintenant. Vous ne serez pas plutôt libre que vous retournerez

au théâtre, ou que vous chercherez à entrer dans le monde. N'atrophiez

pas votre intelligence de gaieté de coeur, n'ébranlez pas par les excès

votre admirable organisation.» Mais il craignait tant d'entendre parler

de l'avenir, ce mot seul le crispait si subitement, que je n'osai pas

même le prononcer. Je vis bien que son sacrifice était encore plus

douloureux qu'il ne voulait l'avouer, et que l'idée d'une liberté qui ne

pouvait arriver qu'à la mort de son père lui causait une terreur et une

anxiété profondes.

Je me permis seulement de lui dire que, dût-il être jardinier toute sa

vie, il ne fallait pas plus s'abrutir dans cette condition-là que dans

toute autre, et je fus d'autant plus éloquent que j'avais été surpris

l'avant-veille par une ivresse bien conditionnée. Il me promit de

s'observer et de vaincre ces moments de lâcheté où il faisait trop bon

marché de lui-même. Il me remercia chaleureusement de la sympathie

très-réelle que je lui exprimais; nous passâmes encore deux jours

ensemble, et je le quittai avec chagrin. Je ne pus lui faire promettre

de m'écrire.

--Non, me dit-il, j'ai assez remué les cendres de mon foyer en vous

racontant ma vie. Il faut que tout s'éteigne à jamais. Si je me faisais

une habitude d'y toucher de temps en temps, je ne serais plus maître de

l'incendie. Je vois bien que vous me plaignez: je me laisserais aller à

me plaindre, il ne faut pas de ça!

Je me mis à sa disposition pour tous les services que je pourrais être à

même de lui rendre, et je lui laissai mon adresse. Il ne m'écrivit

jamais, et ne m'accusa même pas réception de quelques volumes qu'il

m'avait prié de lui envoyer.

* * * * *

Dix-huit mois s'étaient écoulés depuis mon passage en Auvergne, et

j'étais toujours inspecteur des finances; mes fonctions m'avaient appelé

en Normandie, et je me rendais d'Yvetot à Duclair par une froide soirée

de décembre, dans une petite calèche de louage.

La route était bonne, et, malgré un temps très-sombre, j'aimais mieux

arriver un peu tard à mon gîte que d'être forcé de me lever de grand

matin, le point du jour étant la plus cruelle heure du froid.

J'étais en route depuis une heure quand le temps s'adoucit sous

l'influence d'une neige très-drue. Une heure plus tard, le chemin en

était tellement couvert, que mon conducteur, qui s'appelait Thomas et

qui était un vieil homme un peu indolent, avait peine à ne pas me mener

à travers champs. Ses haridelles refusèrent plusieurs fois d'avancer, et

enfin elles refusèrent si bien, qu'il nous fallut descendre pour dégager

les roues et prendre les bêtes par la bride; mais ce fut inutilement,

nous étions embourbés dans le fossé. C'est alors que M. Thomas m'avoua

qu'il n'était plus sur la route de Duclair et qu'il croyait être sur

celle qui retourne vers Caudebec. Nous étions en plein bois, sur un

chemin très-vallonné; la neige tombait toujours plus épaisse et nous

risquions fort de rester là. Pas une voiture, pas un roulier, pas un

passant pour nous aider et nous renseigner.

J'allais en prendre mon parti, me rouler dans mon manteau et dormir dans

la voiture, quand M. Thomas me dit qu'il se reconnaissait et que nous

étions dans les bois entre Jumiéges et Saint-Vandrille. Ces deux

résidences étaient trop éloignées pour que ses chevaux épuisés pussent

nous conduire à l'une ou à l'autre; mais il y avait plus près un château

où il était très-connu et où nous recevrions l'hospitalité. J'eus pitié

du pauvre homme, qui était aussi fatigué que ses bêtes, et je lui promis

de les garder pendant qu'il irait, à travers bois, chercher du secours

au château voisin.

C'était tout près effectivement, car, au bout d'un quart d'heure, je le

vis revenir avec deux hommes et un cheval de renfort. On nous tira

lestement d'affaire, et un des hommes, qui me parut être un garçon de

ferme, me dit que nous ne pouvions regagner la route de Duclair par ce

mauvais temps. On ne voyait pas à trois pas devant soi.

--Mon maître, ajouta-t-il, serait très-fâché, si je ne vous amenais pas

souper et coucher au château.

--Qui est votre maître, mon ami?

--C'est, répondit-il, M. le baron Laurence.

--Qui? m'écriai-je, le baron Laurence le député?

--C'est, reprit le paysan, son château que vous verriez d'ici, si on

pouvait voir quelque chose. Allons, venez, il ne fait pas bon à rester

là. Les bêtes sont en sueur.

--Passez devant, lui dis-je; je vous suis.

Comme le chemin était fort étroit, je suivis littéralement la calèche et

les hommes, et je ne pus adresser d'autres questions sur le compte du

baron Laurence; mais c'était bien l'oncle de mon ami le comédien. Il n'y

avait qu'un Laurence à la Chambre, et j'admirais la destinée qui me

conduisait vers ce potentat de la famille. J'étais dès lors résolu à le

voir, à lui rendre compte de la situation de son neveu, à lui dire tout

le bien que je pensais de ce jeune homme, à lui tenir tête, s'il le

méconnaissait.

La neige, qui allait son train, ne me permit pas de contempler le

manoir. Il me sembla traverser des cours étroites entourées de

constructions élevées. Je montai un grand perron, et je me vis en face

d'un valet de chambre de bonne mine qui me reçut très-poliment en me

disant qu'on me préparait un appartement, et qu'en attendant je

trouverais bon feu dans la salle à manger.

Tout en parlant, il me débarrassait de mon paletot couvert de neige et

passait un morceau de serge sur mes bottines. Une grande porte s'ouvrait

en face de moi, et je voyais un autre domestique en train de poser des

victuailles appétissantes sur une table richement servie. Une immense

pendule de Boulle sonnait minuit.

--Je présume, dis-je au valet de chambre, que M. le baron est couché et

ne se dérangera pas pour un voyageur inconnu que cette mauvaise nuit lui

amène. Veuillez lui remettre ma carte demain matin, et, s'il veut bien

me permettre de le remercier...

--M. le baron n'est pas couché, répondit le domestique, c'est l'heure de

son souper, et je vais lui porter la carte de monsieur.

Il me fit entrer dans la salle à manger et disparut. L'autre domestique,

occupé à servir le souper, m'avança poliment un siége près de la

cheminée, y jeta une brassée de pommes de pin et reprit ses occupations

sans mot dire.

Je n'avais pas froid, j'étais en sueur. Je regardai le local. Cette

grande salle ressemblait au réfectoire d'un antique couvent. Je

m'assurai, en regardant de près, que c'était, non une imitation moderne,

mais une vraie architecture romane et monastique, quelque chose comme

une succursale de Jumiéges ou de Saint-Vandrille, les deux célèbres

abbayes qui possédaient jadis tout le pays environnant. M. le baron

Laurence avait transformé le couvent en palais, ni plus ni moins que le

prince Klémenti. Les aventures de la troupe Bellamare me revinrent à la

mémoire, et je m'attendais presque à voir entrer le frère Ischirion ou

le commandant Nikanor, quand la double porte du fond s'ouvrit, et un

grand personnage en robe de chambre de satin cramoisi garnie de fourrure

vint à ma rencontre, les bras ouverts. Ce n'était pas le prince

Klémenti, ce n'était pas le baron Laurence; c'était mon ami Laurence,

Laurence en personne, un peu engraissé, mais plus beau que jamais.

Je l'embrassai avec joie. Il était donc réconcilié avec son oncle? il

était donc l'héritier présomptif de son titre et de sa richesse?

--Mon oncle est mort, répondit-il. Il est mort sans me connaître et sans

songer à moi; mais il avait oublié de tester, et, comme j'étais son

unique parent...

--Unique? Votre père...

Le beau Laurence · 第 9 / 15 段