par la force de l'habitude et par l'obstination de la spécialité. Il
n'est donc pas étonnant que, jusqu'au moment où j'ai vu la tartane
cingler sur nous et la figure de Moranbois se dresser sur le tillac,
j'aie été préoccupé et soutenu par le besoin d'admirer et de décrire.
Cet archipel où nous étions enfermés, ces roches dénudées et
déchiquetées qui prenaient à la base tous les reflets glauques de la
mer, et au sommet toutes les nuances éthérées du ciel, ces formes
bizarres, repoussantes, cruelles des îlots déserts que nous ne pouvions
pas atteindre, et qui semblaient nous appeler comme des instruments de
supplice, avides de nous broyer et de nous déchirer sous leurs dents
aiguës, tout cela était si grand et si menaçant, que je me sentais avide
de me mesurer, par la poésie, avec ces choses terribles. Plus je sentais
notre abandon et notre impuissance, plus j'avais soif d'écraser par le
génie de l'inspiration ces mornes géants de pierre et cette implacable
fureur des flots. Il m'était indifférent de mourir, pourvu que j'eusse
eu le temps de composer un chef-d'oeuvre et de le graver sur le rocher.
--Et ce chef-d'oeuvre, tu l'as fait? m'écriai-je. Tu vas nous le dire!
--Hélas! répondit Léon, j'ai cru le faire! N'ayant plus la force
d'écorcher la roche avec un canif, je l'ai écrit sur mon album. Je l'ai
gardé précieusement sur ma poitrine durant les jours d'hébétement qui
ont suivi notre délivrance. J'essayais de le relire en cachette; je ne
le comprenais pas, et je me persuadais que c'était par suite de l'état
de faiblesse physique où j'étais tombé. Quand je me suis senti guéri et
rassuré, chez le prince Klémenti, j'ai constaté avec épouvante que mes
vers n'étaient pas des vers. Il n'y avait ni nombre, ni rime, l'idée
même n'avait aucun sens. C'était le produit d'une complète aliénation
mentale. Je m'en suis consolé en me disant que cette fureur de rimer
jusque dans l'agonie m'avait, du moins, rendu insensible à la souffrance
et supérieur au désespoir.
--Mes enfants, dit Bellamare, si nous ne retrouvons pas notre écueil
dans cette traversée, il est probable que nous n'aurons jamais ni le
temps ni le moyen de le chercher. Ne vous semble-t-il pas inouï qu'à
deux journées de l'Italie, en pleine Europe civilisée, sur une mer
étroite fréquentée à toute heure, explorée dans tous les sens, nous
ayons été perdus sur une île inconnue, comme si nous eussions été en
quête d'une terre nouvelle dans un voyage d'exploration vers les pôles?
Cette aventure-là est si invraisemblable, que nous n'oserons jamais la
raconter. On ne nous croira pas quand nous dirons que le patron et les
deux matelots qui nous accompagnaient sont morts sans avoir pu dire le
nom de l'écueil, sans le savoir probablement, et que ceux qui sont venus
nous y chercher et qui ont dû nous l'apprendre n'ont pas trouvé un seul
de nous capable de l'entendre et de le retenir. J'avoue que, pour mon
compte, j'étais tout à fait imbécile. J'agissais toujours machinalement,
je vous soignais tous, et Impéria m'aidait. Léon et notre pauvre Marco
s'occupaient aussi des malades; mais il me serait impossible de dire
combien de temps nous avons mis pour gagner Raguse, et j'y ai bien passé
deux jours avant de savoir dans quel pays nous étions et sans songer à
m'en enquérir.
--J'avouerai la même chose, dit Impéria, et Léon a été plus longtemps,
je le parie.
--Savez-vous, reprit Léon, que nous avons peut-être rêvé ce naufrage?
Qui peut jurer que ce qu'il voit et entend soit réel?
--J'ai ouï parler, dit Bellamare, d'une croyance, d'une métaphysique ou
d'une religion de l'antique Orient qui enseignait que rien n'existe,
excepté Dieu. Notre passage sur la terre, nos émotions, nos passions,
nos douleurs et nos joies, tout cela n'était que vision, effervescence
de je ne sais quel chaos intellectuel: monde latent qui aspirait à être,
mais qui retombait sans cesse dans le néant, pour se perdre dans la
seule réalité, qui est Dieu.
--Je ne comprends rien à ce que vous contez là, dit Régine; mais je vous
jure que je n'ai pas rêvé la faim et la soif sur l'écueil maudit. Toutes
les fois que j'y pense, j'ai comme une cloche en branle dans l'estomac.
Nous arrivâmes à Trieste sans avoir retrouvé l'écueil. Là, nous fîmes
des recherches et des questions. A l'inspection des cartes détaillées,
nous pensâmes et on nous dit que nous devions avoir échoué sur _lo
scoglio pomo_, en pleine mer, ou les Lagostini, plus près de Raguse;
mais nous dûmes rester dans une éternelle incertitude, d'autant plus
qu'un savant nous donna une autre version qui plut davantage à nos
imaginations excitées. Selon lui, notre naufrage coïncidant avec la
secousse de tremblement de terre qui s'était fait sentir sur les côtes
de l'Illyrie, l'écueil irretrouvable devait être spontanément sorti de
la mer à ce moment et s'y être replongé ensuite. Ainsi nous n'avions pas
été seulement menacés d'y mourir de faim et de froid, mais encore nous
eussions pu, à tout instant, disparaître dans le troisième dessous,
comme les maudits et les démons d'un dénoûment d'opéra.
En quittant Trieste, où nous jouâmes _les Folies amoureuses_, _Quitte
pour la peur_, _les Caprices de Marianne_, _Bataille de dames_, nous
parcourûmes le nord de l'Italie en nous adjoignant une troupe française
dont quelques sujets étaient passables. Ceux qui ne valaient rien
faisaient nombre, et nous pûmes étendre notre répertoire et aborder le
drame à beaucoup de personnages: _Trente Ans ou la Vie d'un joueur_, _le
Comte Hermann_, etc. Nos affaires ne furent pas mauvaises, et le public
se montra très-content de nous. Cependant, le métier perdit pour moi
beaucoup de son prestige. Le personnel nouveau était si différent du
nôtre! Les femmes avaient des moeurs impossibles, les hommes des
manières intolérables. C'étaient de vrais cabotins, dévorés de vanité,
susceptibles, grossiers, querelleurs, indélicats, ivrognes. Chacun d'eux
avait un ou deux de ces vices; il y en avait qui les possédaient tous à
la fois. Ils ne comprenaient rien à notre manière d'être et nous en
raillaient. J'avais été élevé avec des paysans assez rudes; ils étaient
gens de bonne compagnie en comparaison de ceux-ci. Et tout cela ne les
empêchait pas de savoir porter un costume, de se mouvoir en scène avec
une certaine élégance et de dissimuler les hoquets de l'ivresse sous un
air grave ou ému.
Dans la coulisse, ils nous étaient odieux. Régine seule les tenait en
respect par ses moqueries cavalières. Lambesq, à la répétition, leur
jetait les accessoires à la tête. Moranbois en remit quelques-uns à leur
place à la force du poignet. Bellamare les plaignait d'être tombés si
bas par excès de misère et lassitude de leurs déceptions. Il essayait de
les relever à leurs propres yeux, de leur faire comprendre que le mal de
leur condition venait de leur paresse, de leur manque de conscience dans
le travail et de respect envers le public. Ils l'écoutaient avec
étonnement, quelquefois avec un peu d'émotion; mais ils étaient
incorrigibles.
Il devenait évident pour moi qu'au théâtre la médiocrité conduit
fatalement au désordre les gens qui n'ont pas une valeur morale
exceptionnelle, et je me demandais si, privé de la direction de
Bellamare et de l'influence d'Impéria et de Léon, qui étaient, eux, des
êtres d'exception, je ne serais pas tombé aussi bas que ces malheureux
acteurs. Le personnel des directeurs de ces troupes ambulantes était le
pire de tous. L'insuccès presque continuel les réduisait à la faillite
perpétuelle. Ils en prenaient leur parti avec une philosophie honteuse
et ne reculaient devant aucun manque de foi pour se rattraper. Ils se
demandaient par quel miracle Bellamare, resté pauvre, avait conservé son
nom sans tache et ses honorables relations. Il ne leur venait pas à
l'esprit de se dire qu'il n'avait pas eu d'autre secret que d'être
honnête homme, pour trouver en toute occasion l'appui des honnêtes gens.
Il nous tardait de nous séparer de cet élément hétérogène, et, quand
nous nous retrouvâmes en France, vis-à-vis les uns des autres, nous
éprouvâmes un grand soulagement. Nous remplaçâmes Marco par un élève du
Conservatoire qui n'avait pu être engagé à Paris et qui n'avait aucun
talent en propre, puisqu'il se bornait à singer Régnier. Régine et
Lucinde nous restèrent comme pensionnaires, et Lambesq demanda à être
associé. Nous n'hésitâmes pas à l'admettre. Il avait certes des défauts
incorrigibles, une immense vanité, une susceptibilité puérile et un
amour de sa propre personne qui était invraisemblable à force
d'ingénuité; mais il avait pourtant trouvé un enseignement dans le
malheur, et, après nous avoir indignés lors du naufrage, il s'était
réhabilité à Saint-Clément et dans la montagne. Il avait fait des
réflexions sur les inconvénients de l'égoïsme. Le fond de son coeur
n'était pas glacé, il s'était attaché à nous. Il alla jusqu'à proposer à
Anna de l'épouser, car Anna avait été sa maîtresse, et dans ce temps-là
elle eût voulu être sa femme; mais depuis elle en avait aimé plusieurs
autres, et elle refusa, tout en le remerciant et en lui promettant une
fidèle amitié.
A ce propos, Anna, qui avait coutume de ne jamais parler du passé,
s'expliqua avec moi dans un moment de tête-à-tête amené par le hasard.
Je désirais savoir ce qu'elle pensait de Léon, et si les regrets
étouffés de celui-ci avaient quelque solide raison d'être.
--Je n'aime pas, me dit-elle, à regarder en arrière. Il n'y a là pour
moi que chagrins et désillusions. Je suis très-impressionnable, et je
serais dix fois morte, si je n'avais dans le caractère une ressource
suprême, qui est d'oublier. J'ai cru aimer bien souvent; mais en réalité
je n'ai aimé que mon premier amant, ce fou de Léon, qui eût pu faire de
moi une femme fidèle, s'il n'eût été soupçonneux et jaloux à l'excès. Il
a été très-injuste avec moi; il s'est cru trompé par Lambesq dans un
moment où il n'en était rien; je me suis alors donnée à Lambesq par
dépit, et puis à d'autres par ennui, par caprice de désespoir. Songe à
cela, Laurence: on plaisante l'amour quand on peut l'appeler fantaisie;
mais il y a des fantaisies de galanterie qui sont gaies, et il y en a
qui sont tragiques, parce qu'elles ont pour cause l'effroi du souvenir
et l'horreur de la solitude. Ne me raille donc jamais; tu ne sais pas le
mal que tu me fais, toi qui vaux mieux que les autres, et qui, ne
m'aimant pas, n'as pas voulu feindre de m'aimer pour me faire commettre
une faute de plus! Si Léon te parle quelquefois de moi, dis-lui que ma
vie absurde et brisée est son ouvrage, et que sa méfiance m'a perdue. A
présent, il est trop tard... Je n'ai plus qu'à pardonner avec une
douceur que l'on prend pour de l'insouciance, et qui finira sans doute
par en être.
Notre vie recommençait à être ce qu'elle avait toujours été avant nos
désastres, un voyage enjoué sans pertes ni profits, un pêle-mêle
d'occupations fiévreuses et de temps perdu, un ensemble de bonnes
relations semées de petites brouilles et de chaleureuses
réconciliations. Cette vie sans repos et sans recueillement fait peu à
peu du comédien de province un être qu'on pourrait considérer, non comme
ivre à l'état chronique, mais comme toujours entre deux vins. Le théâtre
et le voyage alcoolisent comme des spiritueux. Les plus sobres d'entre
nous étaient souvent les plus irritables.
Au commencement de l'hiver, je reçus une lettre qui brisa ma carrière
d'artiste et décida de ma vie. Ma marraine, une bonne femme qui est ici
marchande d'épiceries, m'écrivait:
«Viens vite. Ton père se meurt!»
Nous étions alors à Strasbourg. Je pris à peine le temps d'embrasser mes
camarades, et je partis. Je trouvai mon père sauvé. Mais il avait eu une
attaque d'apoplexie à la suite d'une violente émotion, et ma marraine me
raconta ce qui s'était passé.
Personne, dans ma petite ville, ne s'était jamais douté de la profession
que j'avais embrassée. Les gens de chez nous ne voyagent pas pour leur
plaisir. Ils n'ont point d'affaires au dehors, étant tous issus de cinq
ou six familles attachées au sol depuis des siècles. Si les jeunes vont
quelquefois à Paris, c'est tout. Je n'avais jamais joué la comédie à
Paris, et jamais la troupe, nous disions «la société» Bellamare, n'avait
eu occasion d'approcher de mon pays. Je n'avais donc pas même pris la
peine de cacher mon nom, qui n'avait rien de particulier pour frapper
l'attention et qui se prêtait fort bien à mon emploi.
Il arriva pourtant qu'un commis voyageur que j'avais connu à son passage
en Auvergne, aux vacances de l'année précédente, se trouva en même temps
que nous à Turin, et reconnut ma figure sur la scène et mon nom sur
l'affiche. Il essaya de me voir au café où j'allais quelquefois après le
spectacle; mais je n'y allai pas ce soir-là. Il partait le lendemain, et
l'occasion fut perdue pour moi de lui recommander le secret dans le cas
où il repasserait à Arvers.
Il y repassa deux mois plus tard et ne manqua pas de s'informer de moi.
Personne ne put lui dire où j'étais et ce que je faisais. Alors, soit
bavardage, soit désir de rassurer mes amis inquiets, il leur apprit la
vérité. Il m'avait vu de ses propres yeux sur les planches.
D'abord la nouvelle ne causa qu'une surprise hébétée, et puis vinrent
les commentaires et les questions. On voulut savoir si je gagnais
beaucoup d'argent et si je faisais fortune. Faire fortune, c'est en
Auvergne le _criterium_ du bien et du mal. Un métier qui enrichit est
toujours honorable, un métier qui n'enrichit pas est toujours honteux.
Le commis voyageur ne se fit pas faute de dire que j'étais sur le chemin
qui mène à mourir de faim, et que, puisque j'aimais à voir du pays,
j'eusse mieux fait de courir pour placer des vins.
La nouvelle fit en un instant le tour de la petite ville et arriva
jusqu'à mon père avant la fin du jour. Vous vous souvenez qu'il appelait
_comédiens_ les meneurs d'ours et les avaleurs de sabre. Il haussa les
épaules et traita de menteurs ceux qui me calomniaient de la sorte. Il
vint trouver le commis voyageur à l'auberge où nous voici, et tâcha de
comprendre ce dont il s'agissait. Charmé de prendre un peu d'importance
aux yeux d'un père de famille alarmé et d'une population ébahie, notre
homme me réhabilita un peu en disant que je n'escamotais pas la noix
muscade et que je ne dansais pas sur la corde; mais il déclara que
j'avais une existence bien précaire, que probablement j'étais en train
d'acquérir tous les vices qu'engendre une vie d'aventures, et que ce
serait me rendre service que de m'arracher à un milieu qui m'entraînait
ou m'exploitait.
Mon pauvre père se retira bien triste et tout rêveur; mais il avait en
moi une telle confiance, qu'il ne voulut pas me faire connaître sa
première impression. Avec cette patience du paysan qui sait attendre que
le blé germe et mûrisse, il voulut ne s'en rapporter qu'à ma prochaine
lettre. Je lui écrivais tous les mois, et mes lettres tendaient toujours
à maintenir sa sécurité. Je ne lui avais pas raconté mes terribles
aventures, et je n'avais plus qu'à lui rendre bon compte de mes études
sans lui en dire la nature et le but.
Il se rassura. J'étais un bon fils, je ne pouvais pas le tromper. Si
j'étais comédien, c'était sans doute quelque chose d'honorable et de
sage qu'il ne pouvait pas juger; mais il lui resta une tristesse sur le
coeur, et il en fut plus assidu à l'église afin de prier pour moi.
Très-croyant, il n'avait jamais été dévot. Il le devint, et le curé prit
de l'ascendant sur lui. Alors, peu à peu ses inquiétudes furent
réveillées et entretenues. On combattit sa confiante apathie, on me
présenta à ses yeux comme une brebis égarée, puis comme un pécheur
endurci; enfin un jour on lui déclara que, s'il ne m'arrachait aux
griffes de Satan, je serais damné, que j'aurais une mort honteuse,
terrible peut-être, et que je serais non enseveli en terre sainte, mais
jeté à la voirie.
Ce fut le dernier coup pour lui. Il rentra chez lui écrasé, et le
lendemain on le trouva presque mort dans son lit. Le sacristain, qui
était son ami particulier, ma pauvre marraine, qui est une bonne bête,
et la mère Ouchafol, qui est une bête mauvaise, n'avaient pas peu
contribué par leurs sots discours et leurs folles idées à désespérer et
à tuer mon père.
Quand je le vis hors de danger, je lui jurai que je ne le quitterais
jamais sans sa permission pleine et entière, et il reprit sa bêche.
J'imposai silence à nos stupides amis et j'entrepris de faire comprendre
et accepter à mon père le parti que j'avais pris d'être comédien. Ce
n'était pas facile; il avait été frappé de surdité dans sa maladie, et
ses idées ne s'étaient pas éclaircies. Je vis que la réflexion le
fatiguait et qu'une secrète anxiété retardait sa guérison complète. Je
me mis à travailler au jardin et feignis d'y prendre grand plaisir; sa
figure s'épanouit, et je vis qu'une révolution complète s'était opérée
dans son esprit. Autrefois, voulant que je fusse un monsieur, il ne me
laissait pas seulement toucher à ses outils. Désormais, me croyant damné
si je retournais au théâtre, il ne voyait plus de salut et d'honneur
pour moi que dans le travail manuel et dans la soudure de mon être au
coin du sol où il avait rivé le sien.
Toutes mes tentatives furent vaines. Il ne trouvait pas un mot pour
discuter avec moi, mais il baissait la tête, devenait pâle et s'en
allait brisé à son lit. J'y renonçai. Cette inaltérable douceur, ce
silence navrant, ne me prouvaient que trop l'impossibilité où il était
de me comprendre et la puissance invincible de l'idée fixe, la
damnation. Quand une âme généreuse et tendre, comme était la sienne, a
pu admettre cette odieuse croyance, elle est à jamais fermée.
Les médecins m'avaient averti de la probabilité d'une ou de plusieurs
rechutes, probablement graves, de la foudroyante maladie. Je ne voulus
pas risquer d'en hâter le retour, et je me soumis; je me fis jardinier.
Cependant, je voulais faire mes adieux à mon autre famille, à Bellamare
et à Impéria surtout. J'appris par hasard qu'ils étaient à Clermont, et,
comme je leur avais laissé une partie de mes effets en garde, j'obtins
facilement de mon père quelques jours de liberté pour terminer mes
affaires au dehors, en lui jurant que je serais de retour au bout de la
semaine.
Je trouvai la troupe au-dessous du _boulottage_ accoutumé; on n'avait
pas voulu toucher aux derniers billets de banque que j'avais laissés
dans la caisse. J'exigeai qu'on s'en servît et qu'on ne m'en fît la
restitution que par petites sommes, quand on pourrait, et sans se créer
aucune préoccupation à cet égard. Je prétendis que je n'en avais nul
besoin, que, condamné à rester indéfiniment dans mon village, j'avais en
propre des ressources plus que suffisantes. Je mentais; il ne me restait
plus absolument rien. Je ne voulais pas l'avouer à mon père, je ne
voulais lui demander que de partager son abri et son pain pour prix de
mon travail de journalier.
Mais, avant de quitter Impéria, je voulus en finir avec la tenace
espérance que je n'avais jamais pu vaincre, et je lui demandai de
m'entendre sans distraction et sans interruption en présence de
Bellamare. Elle y consentit, non sans une inquiétude qu'elle ne put me
dissimuler. Bellamare lui dit devant moi:
--Ma fille, je sais fort bien de quoi il va être question; j'ai deviné
depuis longtemps. Tu dois écouter Laurence sans effroi, sans pruderie,
et lui répondre sans réticence et sans mystère. Je ne connais pas tes
secrets, je n'ai aucun motif et aucun droit de te questionner; mais
Laurence doit les savoir, les apprécier, et en tirer la conséquence de
sa conduite future. Sortons tous les trois, allons dans la campagne, je
vous laisserai causer seuls. Je ne veux pas avoir une opinion, une
influence quelconque avant que Laurence t'ait parlé librement et à coeur
ouvert.
Nous nous enfonçâmes dans une petite gorge ombragée où coulait une eau
limpide, et Bellamare nous quitta en nous disant qu'il reviendrait dans
deux heures.
Impéria me faisait l'effet d'une victime résignée à l'épreuve
douloureuse d'une confidence redoutée depuis longtemps et parfaitement
inutile.
--Je vois bien, lui dis-je, que vous m'avez deviné aussi, que vous me
plaignez, et que vous ne m'aimerez jamais; mais un homme qui se noie se
rattrape jusqu'au dernier moment à tout ce qu'il peut saisir, et je vais
entrer dans une existence qui est la mort intellectuelle, si je n'y
porte pas un peu d'espoir. Ne trouvez donc pas inutile que je veuille me
préparer à un naufrage peut-être pire que celui de l'Adriatique.
Impéria mit ses mains sur son visage et fondit en larmes.
--Je sais, lui dis-je en baisant ses mains mouillées, que vous avez de
l'amitié, une véritable amitié pour moi.
--Oui, dit-elle, une amitié profonde, immense. Oui, Laurence, quand tu
me dis que je ne t'aime pas, tu me fais un mal affreux. Je ne suis pas
froide, je ne suis pas égoïste, je ne suis pas ingrate, je ne suis pas
imbécile. Ton affection pour moi a été bien généreuse, tu ne me l'as
jamais laissé voir que malgré toi, en de rares moments de fièvre et
d'exaltation. Quand tu me l'as exprimée avec ardeur sur l'écueil, tu
étais fou, tu étais mourant. Après, et presque toujours, tu l'as si bien
renfermée et vaincue, que je t'ai cru absolument guéri. Je sais que tu
as tout fait pour m'oublier et pour me donner à croire que tu ne pensais
plus à moi. Je sais que tu as eu des maîtresses de passage, que tu t'es
jeté à corps perdu dans des distractions qui n'étaient peut-être pas
bien dignes de toi, et dont tu sortais triste et comme désespéré. Plus
d'une fois, à ton insu, tes yeux m'ont dit: «Si je suis mécontent de
moi-même, c'est votre faute. Il fallait me donner seulement de l'espoir,
j'aurais été chaste et fidèle.» Oui, mon bon Laurence, oui, je sais tout
cela, et tout ce que tu veux me dire, je pourrais te le dicter.
Peut-être que... si tu m'avais été fidèle sans espérance... Mais non,
non, je ne veux pas te dire cela, ce serait trop romanesque et peut-être
pas vrai; tu aurais été encore plus parfait que tu ne l'es, tu aurais
été un héros de la chevalerie, j'aurais même pris de l'amour pour toi,
il aurait fallu le vaincre ou y succomber; le vaincre, ce qui est pour
toi un grand chagrin; y succomber, ce qui eût été pour moi un remords et
un désespoir. Écoute, Laurence, je ne suis pas libre, je suis mariée.
--Mariée! m'écriai-je; toi, mariée! Ce n'est pas vrai!
--Ce n'est pas vrai par le fait; mais à mes yeux je suis irrévocablement
liée. J'ai engagé ma conscience et ma vie à un serment qui est ma force
et ma religion. J'aime réellement quelqu'un, et je l'aime depuis cinq
ans.
--Ce n'est pas vrai! répétai-je avec colère; cette fable est usée; ce
prétexte ne peut plus servir. Vous avez dit à Bellamare devant moi, à
Paris, un jour où j'étais encore malade et où je feignais de dormir, que
ce n'était pas vrai.
--Tu as entendu cela! reprit-elle en rougissant. Eh bien... c'est raison
de plus.
--Expliquez-vous.
--Impossible. Tout ce que je peux dire, c'est que je cache mon secret,
surtout à Bellamare. C'est à lui que je mens et que je mentirai tout le
temps nécessaire. C'est lui qui pourrait deviner, et je ne veux pas
qu'il devine.
--Alors, c'est Léon que tu aimes?
--Non, je te jure que ce n'est pas Léon. Je n'y ai jamais songé, et,
comme après lui il n'y a plus que Lambesq à supposer, je te prie de
m'épargner l'humiliation de m'en défendre et de ne plus me faire de
questions inutiles. J'ai été sincère avec toi, toujours! ne m'en punis
pas par ta méfiance. Ne me fais pas souffrir plus que je ne souffre.
--Eh bien, mon amie, sois sincère jusqu'au bout; dis-moi si tu es
heureuse, si tu es aimée.
Elle refusa de me répondre, et je perdis l'empire de ma volonté; ce
mystère incompréhensible m'exaspérait. Je m'en plaignis avec tant
d'énergie, que j'arrachai une partie de la vérité, conforme, hélas! à ce
qu'Impéria m'avait dit, d'un ton à demi sérieux, à Orléans, sur la route
qui conduisait à la villa Vachard. Elle n'avait jamais révélé son amour
à celui qui en était l'objet; il ne le pressentait seulement pas. Elle
était sûre qu'il en serait heureux, le jour où elle le lui ferait
connaître; mais ce jour n'était pas encore venu: elle avait deux ou
trois ans encore à l'attendre. Elle voulait se conserver libre et
irréprochable pour donner confiance à cet homme que le mariage
effrayait. Où était cet homme? que faisait-il? où et quand le
voyait-elle? Impossible de le lui faire dire. Quand j'émis la
supposition qu'il était non loin du lieu habité par le père d'Impéria,
et qu'elle le rencontrait là tous les ans quand elle allait voir ce père
infirme, elle répondit: _Peut-être_, mais d'un ton qui me parut
signifier: «Crois cela, si bon te semble; tu ne devineras jamais.»