--Mes amis, nous dit-il, je suis navré de ce double meurtre, et,

accompli dans de telles conditions, je le regarde comme un crime. Vous

allez emporter de nous une triste opinion; mais faites la part de

chacun. J'ai voulu introduire quelque civilisation dans ce pays sauvage.

J'ai cru qu'il était possible de faire entrer la notion du progrès dans

des têtes héroïques, mais étroites et dures. J'ai échoué. Prendrai-je ma

revanche? Je l'ignore. Peut-être remporterai-je la palme au moment où la

balle d'un musulman me couchera par terre. Peut-être me reverrez-vous en

France, rassasié de périls et de déceptions, me consolant au foyer des

arts et des lettres. Quel que soit l'avenir, gardez-moi un peu d'estime.

Je ne regrette pas de vous avoir associés à une tentative généreuse. Que

Rachel soit ici ou ailleurs, l'artiste qui m'a charmé doit garder en

toute sécurité de conscience l'hommage de ma satisfaction et de ma

gratitude. Il faut que désormais je me prive de plaisirs élevés, et je

comprends que ma résidence vous soit devenue odieuse. N'attendons pas

qu'elle soit impossible, car, vous le voyez, je ne suis pas toujours un

maître aussi absolu que j'ai l'air de l'être. Je vais donner des ordres

pour que demain, à la pointe du jour, votre départ s'effectue sans bruit

et sans obstacle. Je vous donnerai une escorte aussi sûre que possible,

mais soyez armés à tout événement. Je ne puis vous accompagner, ma

présence serait une cause d'irritation de plus contre vous. Je sais que

vous êtes braves, terribles même, car vous avez gravement maltraité

quelques-uns de mes hommes qui se croyaient invincibles. Ceux-là ne sont

point à redouter pour le moment; mais ils ont des parents au dehors, et

la _vendetta_ est autrement redoutable dans nos montagnes que dans

celles de la Corse. Soyez prudents, et, si vous entendez sur votre

passage quelque insulte ou quelque menace, faites ce que je fais

souvent, ayez l'air de ne pas l'entendre.

Il nous demanda ensuite où nous voulions aller; nous n'en savions rien,

mais notre parti fut pris à l'instant de retourner en Italie. Nous

avions horreur de l'Orient, et, dans ce premier moment de consternation

et d'indignation, il nous semblait que nous y aurions toujours à

trembler les uns pour les autres.

--Si vous retournez à Gravosa, dit le prince, ma petite villa est

toujours à votre disposition pour tout le temps que vous voudrez.

N'emportez pas les décors et les costumes qui pourraient embarrasser et

retarder votre marche dans la montagne; je vous les enverrai demain.

Nous fîmes nos paquets dans la soirée même, et le lendemain nous nous

présentâmes dès le jour au pont-levis. Les mules, les chevaux et les

hommes d'escorte étaient prêts sur les revers du fossé; mais, par une

lenteur qui nous parut volontaire, on nous fit attendre longtemps le

pont. Enfin nous franchîmes la vallée sans voir personne, et nous

entrâmes dans le défilé qui s'enfonçait dans la montagne. Nous n'étions

pas sans appréhension; si nous avions des ennemis, ils devaient nous

attendre là. Nos guides, au nombre de quatre, marchaient en avant avec

insouciance, leurs chevaux allaient plus vite que nos mules, et, quand

ils avaient de l'avance, ils ne se retournaient pas pour voir si nous

pouvions les suivre, ils continuaient à augmenter la distance entre eux

et nous. Si nous eussions été attaqués, ils ne se seraient probablement

pas retournés davantage.

Pourtant nous ne fûmes pas inquiétés, nous ne rencontrâmes aucune figure

hostile, et nous étions vers trois heures de l'après-midi aux deux tiers

du chemin, assez près de la plaine pour nous croire hors de danger. Nous

ne savions pas que le danger était précisément à la sortie des États du

prince.

Il faisait beaucoup plus chaud qu'à notre première traversée dans ces

montagnes, et nos bêtes firent mine de refuser le service. Notre escorte

s'arrêta enfin en nous voyant forcément arrêtés, et un des cavaliers

nous fit entendre par signes que, si nous voulions boire et faire boire

les animaux, il y avait de l'eau à peu de distance.

Nous n'avions pas soif, nous nous étions munis de fioles; mais les

bêtes, et surtout celle qui portait notre petite fortune et nos effets

les plus précieux, se dirigeaient d'elles-mêmes avec obstination vers le

lieu indiqué. Il fallait bien les suivre. Quand nous vîmes dans quel

précipice elles nous conduisaient, nous mîmes pied à terre et leur

lâchâmes la bride. Nos guides en avaient fait autant de leurs chevaux;

un seul d'entre eux les suivit en sautant de roche en roche pour les

empêcher de rester trop longtemps dans l'eau. Moranbois retint la mule,

qui n'eût pu remonter avec son chargement; mais, avant qu'il l'eût

débarrassée de la caisse, c'est-à-dire de la sacoche qui contenait nos

valeurs, elle s'échappa de ses mains et s'élança dans le ravin.

Moranbois, craignant qu'elle ne perdît nos richesses, la suivit avec

intrépidité. Nous connaissions son adresse et sa force, et l'endroit

était praticable, puisqu'un autre homme s'y risquait. Pourtant nous

avions l'esprit frappé et nous ne le vîmes pas sans inquiétude

s'enfoncer et disparaître sous les broussailles qui tapissaient le

talus. Au bout d'un instant, n'y pouvant tenir, je le suivis, sans faire

part aux autres de ma préoccupation.

L'abîme était encore plus profond qu'il ne nous avait paru; à la moitié

de son escarpement, il devenait moins difficile, et je commençais à voir

le fond, quand un homme d'un aspect repoussant de saleté et armé d'un

fusil dirigé sur moi sortit de derrière un rocher et me dit en mauvais

français:

--Vous pas bouger, pas craindre, pas crier,--ou mort. Vous avancer, vous

voir!

Il me saisit le bras et me fit faire deux pas en avant. Je vis alors

dans une sorte d'entonnoir à pic où coulait, je crois, un filet d'eau,

Moranbois l'intrépide, l'invincible Moranbois, terrassé par six hommes

qui le garrottaient et le bâillonnaient. Autour d'eux, une vingtaine

d'autres, armés de fusils, de pistolets et de couteaux, rendaient tout

espoir de secours impossible. Le guide et les autres montures avaient

disparu. Seule, la mule de Moranbois était aux mains de ces bandits qui

commençaient à la dépouiller.

Tout cela m'apparut en un clin d'oeil avec une netteté désespérante. Je

ne pouvais tirer sur les bandits, sans risquer d'atteindre le

prisonnier. Je compris rapidement qu'il fallait me taire.

--Pas faire de mal, reprit l'affreux drôle qui me tenait le bras;

rançon, rançon! c'est tout!

--Oui, oui, criai-je de toutes mes forces, rançon, rançon!

Et le truchement cria aussi, répétant probablement le même mot à ses

compagnons dans leur langue.

Aussitôt tous les bras se levèrent de notre côté en signe d'adhésion, et

mon interlocuteur reprit:

--Vous, laisser là-haut tout, les bêtes et les caisses, les armes,

l'argent de poche et les bijoux. Pas de mal à vous.

--Mais lui! m'écriai-je en lui montrant Moranbois, lui, je le veux, ou

nous nous ferons tous tuer!

--Aurez lui sain et sauf; faites vite, ou lui mort. Dire là-haut, et

filer! trouver lui au bas de montagne.

Je remontai comme un ouragan. Bellamare et Léon avaient entendu des voix

étrangères, ils venaient à ma rencontre.

--Remontons, leur dis-je épuisé; aidez-moi, remontons!

En trois mots, tout fut compris, et il n'y eut pas un moment

d'hésitation. La défense était impossible, les trois guides qui nous

restaient avaient disparu. Sans doute, n'osant se venger eux-mêmes, ils

nous avaient conduits et livrés aux brigands de la frontière.

Nous laissâmes tout, même nos manteaux de voyage et nos armes. Nous

jetions tout par terre avec une hâte fiévreuse, délirante. Nous n'avions

qu'une pensée, courir plus vite au bas de la montagne et retrouver notre

ami. On nous trompait peut-être! on l'assassinait peut-être pendant que

nous laissions tout pour le sauver. On allait peut-être nous assassiner

aussi quand on nous verrait seuls et désarmés. N'importe; une chance de

salut pour Moranbois et cent contre nous, il ne fallait pas hésiter.

Le bandit, qui m'avait suivi, était là perché sur une roche, le fusil

armé entre les mains. Nous ne faisions aucune attention à lui. Quand il

se fut assuré que nous n'emportions rien et que nous y mettions une

conscience exaltée, il daigna nous crier: «Merci, Excellences!» d'un air

de courtoisie dérisoire qui nous fit partir d'un rire nerveux.

--Lui, lui! s'écria Impéria en tendant au bandit son bracelet de

diamants qu'elle était sur le point d'emporter à son bras par mégarde.

Ceci pour vous! sauvez notre ami!

Le drôle sauta comme un chat, prit le bracelet et voulut baiser la main

qui le lui tendait.

--Lui, lui! répéta Impéria en reculant.

--Courez, reprit-il, courez!

Et il disparut.

Il s'en allait à vol d'oiseau, et nous avions un long circuit à faire.

Enfin nous arrivâmes éperdus au lieu désigné. Moranbois était là, couché

en travers du sentier, toujours bâillonné, évanoui, les mains liées.

Nous nous hâtâmes de le délier et de l'examiner. On nous avait tenu

parole, on ne lui avait fait aucun mal; mais les efforts qu'il avait

faits pour se dégager l'avaient épuisé. Il fut plus d'une heure sans

reprendre connaissance.

Nous l'avions emporté jusqu'à la plaine, car nous avions vu de loin une

trentaine de bandits s'abattre sur nos dépouilles, et nous avions peur

qu'il ne leur prît fantaisie de venir nous enlever nos habits, peut-être

outrager les femmes. Évidemment ils étaient lâches, puisqu'ils avaient

agi par ruse; mais nous n'étions plus à craindre, grâce au soin qu'ils

avaient pris de nous faire abandonner nos armes.

Quand nous nous trouvâmes en vue de quelques misérables habitations,

notre première pensée fut d'y courir; puis nous craignîmes de nous

trouver chez des affiliés d'une bande qui venait détrousser les

voyageurs à si peu de distance, nous nous jetâmes dans un massif de buis

et de lentisques. Nous ne pouvions plus porter Moranbois, nous ne

pouvions plus soutenir les femmes. Nous nous laissâmes tous tomber par

terre. Moranbois revint à lui, et, au bout d'une heure de repos, où nous

n'échangeâmes pas une parole dans la crainte d'attirer de nouveaux

ennemis, nous recommençâmes à marcher dans une plaine aride semée de

pierres. Nous voulions gagner un petit bois que nous apercevions devant

nous, sur la droite de la route; quand nous y arrivâmes, il faisait

nuit.

--Il faut nous arrêter ici ou mourir, dit Bellamare. Demain, au jour,

nous saurons où nous sommes, et nous aviserons. Allons, mes amis,

remercions Dieu! Nous sommes ses enfants gâtés, nous avons sauvé

Moranbois!

Ce mot, dit avec une conviction et une gaieté sublimes, réveilla toutes

les fibres de nos coeurs. Nous nous jetâmes dans les bras les uns des

autres en criant:

--Oui! oui! nous sommes heureux, et Dieu est bon!

L'hercule fondit en larmes; c'était probablement la première fois de sa

vie.

La nuit fut froide et nous parut longue. Nous n'avions plus de manteaux

pour nous garantir et rien à manger ni à boire après une journée de

fatigue et d'émotions terribles; mais personne ne songea à se plaindre,

et même aucun de nous ne consentit à faire part aux autres de son

malaise et de sa souffrance. Les femmes étaient aussi stoïques que nous.

Le _scoglio maledetto_ nous avait _recuits_, comme disait Moranbois, et

nous pouvions supporter une dure journée et une mauvaise nuit.

Dès le jour, nous nous orientâmes. Le chemin qui serpentait dans la

plaine était bien la route de Raguse; nous n'avions que les montagnes

dalmates à traverser, et nous nous mîmes en route, toujours à jeun. Nous

rencontrâmes des habitations; nous n'avions pas un sou pour payer un

déjeuner quelconque. On se fouilla, on s'éplucha; quelques boutons de

manchettes oubliés dans le dépouillement opéré pour la rançon, quelques

foulards, une boucle d'oreille, c'était de quoi vivre jusqu'à Raguse, et

on se trouvait riche encore pour un jour. Après cela, ce serait la mort

ou la mendicité, nouvelle face de cette aventureuse existence qui

semblait vouloir ne nous épargner aucune mauvaise chance.

Nous avisions devant nous une petite ferme qui avait un peu l'aspect

d'une chênaie normande.

--Allons frapper là, dit Bellamare; mais il s'agit de ne pas faire peur

aux gens, et nous avons piteuse mine.--Mesdames, un peu de toilette,

s'il vous plaît; redonnez un peu de chic à vos petits chapeaux déformés;

rattachez avec des épingles, si vous avez des épingles, vos jupes

déchirées.--Messieurs, refaites le noeud de vos cravates...--Et toi,

Laurence..., rentre ce bout de courroie qui te fait une queue. Les

naturels du pays sont capables de te prendre pour un _Nyam-Nyam_.

Je cherchai et tirai ce bout de courroie; c'était le reste de la petite

ceinture que je portais toujours sous mon gilet et qui contenait mes

billets de banque. Ne pouvant la déboucler assez vite, je l'avais tirée

avec impatience et, comme elle était fort usée, elle s'était rompue.

J'avais jeté sur le tas de nos dépouilles opimes ce qui m'était venu à

la main, croyant sacrifier ainsi en conscience ma dernière ressource.

Quelle fut ma surprise lorsqu'en regardant la portion qui restait pendue

à mes reins, je vis qu'elle contenait encore mes cinq mille francs à peu

près intacts!

--Miracle! m'écriai-je; mes amis, la fortune nous sourit, et l'étoile

des bohémiens nous protége! Voici de quoi retourner en France sans

demander l'aumône. Déjeunons richement, s'il se peut. J'ai de quoi

remplacer les boutons de manchettes et les foulards qui vont payer notre

écot, car mon papier n'a pas cours dans ce désert.

Nous fîmes un excellent repas champêtre chez des gens très-hospitaliers

qui nous parlaient par gestes et qui furent si contents de nous, qu'ils

nous firent faire un bon bout de chemin sur une espèce de char antique à

roues pleines, qui criait comme un damné. Nos petits cadeaux avaient eu

grand succès.

Nous arrivâmes à Raguse moins pimpants que nous n'en étions sortis.

Notre premier soin fut de courir au consulat français, où j'échangeai un

de mes billets et où nous racontâmes notre triste aventure. Il nous fut

dit qu'il n'y avait aucun espoir de recouvrer notre fortune; nous étions

bien heureux d'avoir conservé la vie.

Il fallait que les heiduques, c'est le nom que l'on donnait à ces

brigands, fussent très-nombreux en ce moment et que leurs bandes eussent

peur les unes des autres, puisqu'on n'avait pas pris le temps de nous

débarrasser de nos habits et même de nos chemises. Sans doute on ne nous

avait pas massacrés pour ne pas attirer d'autres oiseaux de proie par le

bruit d'un combat; on s'était contenté de nous dévaliser en gros plutôt

que de partager avec de nouveaux venus les menues dépouilles.

Lambesq, qui était soupçonneux, pensa que le prince n'était pas étranger

à ce coup de main pour rentrer dans ses dépenses; mais aucun de nous ne

voulut partager cette opinion. Le prince n'avait qu'un tort apparent:

c'est de nous avoir donné une escorte aussi peu nombreuse et aussi peu

sûre; mais ne nous avait-il pas avertis qu'il ne pouvait mieux faire? Et

puis étions-nous certains d'avoir été trahis par nos guides? Voyant les

bandits en nombre et ne voulant pas se faire tuer pour nous, trois

avaient pris la fuite. Le quatrième, celui qui avait dû être pris avec

Moranbois, ne pouvant faire espérer une rançon pour lui-même, devait

avoir été tué.

Le chancelier du consulat nous dit que certainement nos bandits étaient

étrangers au pays. Les indigènes tuent par vengeance et ne dévalisent

les morts qu'en temps de guerre. Ils ne connaissent pas la coutume

italienne de la rançon. Je me souvins que le drôle avec qui j'avais dû

composer avait un type et un accent tout à fait différents de ceux des

gens de la contrée.

Tous les commentaires étaient, du reste, bien inutiles, nous étions

ruinés sans retour. Nous nous occupâmes du départ pour le surlendemain.

Nous ne voulions pas exploiter notre mésaventure en battant la grosse

caisse pour faire quelque argent dans le pays; nous étions d'ailleurs

trop fatigués pour nous remettre au travail. Le jour suivant, nous vîmes

arriver nos costumes et nos décors que le prince nous renvoyait, sans se

douter de nos revers. Sans doute, s'il les eût connus, il nous eût

offert quelque dédommagement, et peut-être l'eussions-nous accepté sans

le souvenir de notre pauvre Marco, qui était désormais entre nous et ses

largesses. Nous ne voulûmes même pas lui écrire ce qui nous était

arrivé. S'il sévissait contre nos guides, une révolte contre lui pouvait

éclater. C'était assez de victimes comme cela.--Nous n'avions qu'une

idée, quitter au plus vite ce pays qui nous avait été si désastreux.

Nous achetâmes quelques nippes et nous retînmes nos places sur le bateau

à vapeur du _Lloyd_ autrichien pour Trieste. En soupant dans l'unique

hôtel de la ville et en causant de notre dernière aventure, Moranbois

nous dit qu'il nous coûtait plus cher qu'il ne valait.

--Tais-toi, lui dit Bellamare; rien ne vaut un homme de coeur, et rien

n'est meilleur pour la santé qu'un bon mouvement!--Voyons, mes cabotins

bien-aimés, est-ce que, depuis ce moment-là, nous ne sommes pas plus

heureux que nous ne l'étions en quittant cette forteresse de malheur?

Nous emportions une fortune qui vraiment nous était trop amère! Nous

avions besoin de détester les sauvages qui nous l'avaient donnée au prix

d'une de nos têtes les plus chères. Chacune des jouissances que cet

argent nous eût procurées nous eût serré le coeur comme un remords, et

nous n'aurions jamais pu nous égayer sans voir au milieu de nous la face

pâle de Marco. A présent, cette figure nous sourira; car, si le brave

enfant pouvait revenir, il nous dirait: «Ne pleurez plus, ce que vous

n'avez pu faire pour me sauver, vous l'avez fait pour un autre, et,

cette fois, vous avez réussi.» Allons, Moranbois, ne sois plus triste.

Est-ce parce que, pour la première fois de ta vie, tu as _été tombé_,

mon hercule? Avais-tu la prétention de battre à toi seul trente hommes?

Est-ce comme caissier que tu soupires? Qu'est-ce qu'il y a de si dérangé

dans nos finances? Quand nous sommes partis d'ici, il y a cinq semaines,

nous n'avions pas grand'chose: nous nous sommes trouvés bien fiers de

tant gagner en si peu de temps, ce n'était pas naturel, ça ne pouvait

pas durer; mais nous voilà encore sur nos pieds, puisque nous avons nos

instruments de travail, nos décors et nos costumes. Un de nous retrouve

par miracle le premier fonds de roulement. Nous allons nous reposer en

mer, saluer en passant _lo scoglio maledetto_ et lui faire un pied de

nez; après quoi, nous travaillerons, et nous serons tous des talents de

premier ordre, vous verrez! Purpurin lui-même dira des vers corrects.

Que voulez-vous! nous avons beaucoup souffert ensemble, et les heures de

dévouement nous ont grandis. Nous avons gagné quelque chose de plus que

la richesse, nous sommes devenus meilleurs. Nous nous aimons davantage;

nous nous chamaillerons peut-être encore aux répétitions, mais nous

sentons bien d'avance que nous nous pardonnerons tout et que nous

pourrions nous battre sans cesser de nous aimer. Allons! depuis le

départ de Saint-Clément, tout est pour le mieux, et je bois à la santé

des brigands!

La parole de Bellamare gouvernait nos âmes, et je ne sais aucun

découragement dont elle ne nous eût arrachés. Nous étions, comme tous

les artistes, très-railleurs et très-facétieux les uns avec les autres;

mais lui, le plus facétieux et le plus railleur de tous, il avait une

conviction si ardente dans les occasions sérieuses, qu'il nous rendait

enthousiastes comme lui.

Nous n'eûmes donc pas un regret pour notre fortune évanouie, et

Moranbois dut en prendre son parti comme les autres.

Durant la traversée, nous eûmes tous la préoccupation de retrouver _lo

scoglio maledetto_. Nous l'eussions certes reconnu entre mille; mais

nous ne le rencontrâmes certainement pas, ou nous le rencontrâmes durant

la nuit. En vain interrogions-nous les gens de l'équipage et les

passagers; on ne pouvait nous renseigner, puisque nous avions baptisé

notre île au hasard, et qu'aucun de nous n'était assez géographe pour

mettre les gens compétents sur la trace. Deux ou trois fois, il nous

sembla qu'elle nous apparaissait dans la brume du soir: c'était un rêve.

Là où nous pensions voir des formes connues, il n'y avait rien.

--Gardons ce rocher dans notre imagination, nous dit Léon. Il y sera

toujours plus terrible et plus beau que la vision réelle ne nous le

rendrait.

--Plus beau! s'écria Régine: tu l'as trouvé beau, toi? Les poëtes

sont-ils assez fous!

--Non, reprit Léon, les poëtes sont sages, ils sont même les seuls sages

qui existent. Quand les autres s'inquiètent et s'effrayent, ils rêvent

et contemplent; tout en souffrant, ils voient: ils ont, jusqu'à la

dernière heure, la jouissance de regarder et d'apprécier. Oui, mes amis,

c'était un lieu splendide, et jamais je n'ai si bien compris la

fascination de la mer que durant cette semaine d'angoisses où nous

étions seuls face à face et côte à côte avec elle, toujours menacés et

insultés par son aveugle colère, toujours protégés par cette roche

qu'elle ronge depuis des siècles incalculables sans pouvoir la dévorer.

Nous étions pourtant en plein dans le ventre du monstre, et j'ai souvent

pensé alors à la légende de Jonas dans la baleine. Sans doute le

prophète était échoué comme nous sur un écueil. Dans son temps, on

racontait tout en métaphore, et peut-être son refuge avait-il la forme

fantastique du Léviathan de la Bible; peut-être, comme nous, y avait-il

pu creuser une grotte pour s'abriter durant ses trois jours et trois

nuits de naufrage.

--Ton explication est ingénieuse, dit Bellamare; mais raconte-nous donc

tes impressions de sept jours et de sept nuits dans le ventre du rocher,

car, pour moi, j'avoue n'avoir pas eu la sagesse d'admirer autre chose

que notre persistance à ne pas vouloir y mourir.

--Raconter les contemplations à chaque instant interrompues par le

spectacle du martyre des autres est impossible, reprit Léon. Vous ne

vouliez pas mourir, vous autres, et chacun de vous était

providentiellement soutenu par son instinct ou sa pensée dominante.

Régine pensait à faire son salut à la condition de ne plus jeûner;

Lucinde se sentait encore trop belle pour quitter la partie; Anna...

--Ah! moi, dit Anna, je n'étais soutenue par rien. Je me laissais aller

à mourir.

--Non! puisque tu criais de peur en voyant venir la mort.

--Je criais sans savoir pourquoi; cependant, lorsque je me calmais,

c'était par la pensée de revoir dans un autre monde les deux pauvres

petits enfants que j'ai perdus... Mais parlons des autres, si ça ne vous

fait rien!

--Moi, dit Bellamare, je pensais à vous tous, et jamais je ne vous ai si

bien appréciés tous. Mon amitié pour vous se mêlait à mon sentiment

d'artiste, et j'ai dû rabâcher souvent à mon insu cette réflexion qui ne

me sortait pas de la tête: «Quel dommage qu'il n'y ait pas là un public

éclairé pour voir comme ils sont beaux et dramatiques!» Sérieusement, je

prenais machinalement note de tous les effets. J'étudiais les guenilles,

les poses, les groupes, les aberrations, l'accent, la couleur et la

forme de toutes ces scènes de désespoir, d'héroïsme et de folie!

--Et moi, dit Impéria, j'entendais continuellement une musique

mystérieuse dans le vent et dans les vagues. A mesure que je

m'affaiblissais, cette musique prenait plus de suite et d'intensité. Un

moment est venu, c'est durant les derniers jours, où j'aurais pu noter

des motifs admirables et des harmonies sublimes.

--Moi, dit Lambesq, j'étais irrité par le bruit sec que rendaient les

pierres amoncelées par nos travaux d'installation quand le vent les

dispersait: c'était comme les applaudissements dérisoires d'un public en

déroute, et j'étais furieux contre le chef de claque qui laissait aller

notre succès à la dérive.

Le beau Laurence · 第 7 / 15 段