Il y avait deux gardes placés sous la herse. Bellamare les interrogea.

Leur consigne leur défendait de répondre, ils eurent l'air de ne pas

entendre. En ce moment, le frère Ischirion parut de l'autre côté du

fossé. Il portait un panier rempli d'oeufs qu'il avait été chercher dans

le village. Donc, il avait été debout assez matin pour savoir ce qui

s'était passé la veille ou dans la nuit. Bellamare attendit qu'on l'eût

fait rentrer, et, comme Moranbois le secouait rudement pour le faire

parler plus vite, nous dûmes prendre sa défense; il était là le seul qui

pût nous comprendre et nous répondre.

--Qui a assassiné notre camarade et le groom du prince? dit Bellamare au

moine éperdu. Vous le savez, voyons, ne jouez pas la surprise.

--Au nom du grand saint Georges, répondit le moine, ne cassez pas mes

oeufs, Excellence! ils sont tout frais, c'est pour votre déjeuner...

--Je vais t'écraser comme une vipère, lui dit Moranbois, si tu fais la

sourde oreille. Est-ce toi qui as assassiné ces enfants? Non, tu

n'aurais pas eu ce courage; mais c'est toi qui les as espionnés,

dénoncés, livrés, j'en suis sûr, et je te réponds que tu ne porteras pas

ta sale tête en paradis.

Le moine tomba sur ses genoux, jurant par tous les saints du calendrier

grec qu'il ne savait rien, et qu'il était innocent de toute mauvaise

intention. Il mentait évidemment; mais les deux gardes, qui regardaient

tranquillement la scène, commençaient à s'émouvoir un peu, et Bellamare

ne voulait pas qu'ils intervinssent avant d'avoir obtenu une réponse du

moine. Il lui fit déclarer que la seule autorité qui pût être

responsable d'une exécution dans la forteresse était le commandant

Nikanor.

--Et quel autre aurait droit sur les personnes? répondit le moine. En

l'absence du prince, il faut bien un maître ici: le commandant a droit

de vie et de mort sur tous les habitants de la forteresse et du village.

--Sur vous, chiens d'esclaves, c'est possible, lui dit Moranbois; mais

sur nous, c'est ce que nous allons voir! Où est-elle terrée, ta bête

fauve de commandant? conduis-nous à son chenil, vite, et ne raisonne

pas!

Le moine obéit en se lamentant sur ses oeufs cassés par les mouvements

brusques de Moranbois, et en souriant sous cape de notre indignation. Il

nous menait à l'antre du tigre; il espérait sans doute que nous n'en

sortirions pas.

II

A l'extrémité de la seconde cour, dans une salle voûtée, basse et

sombre, nous trouvâmes le commandant couché sur une natte et fumant sa

longue chibouque avec une majesté paisible. Il n'était nullement gardé.

Nous considérant comme de vils saltimbanques, il ne lui était pas venu à

l'esprit que nous pussions lui demander des comptes.

--Est-ce vous qui avez assassiné notre camarade? lui dit Bellamare en

italien.

--Je n'ai jamais assassiné personne, répondit le vieillard avec une

douceur imposante qui nous ébranla un instant. Et, sans quitter sa

nonchalante attitude, il tira une bouffée de tabac de sa pipe et regarda

d'un autre côté.

--Ne jouons pas sur les mots, reprit Bellamare. C'est par votre ordre

qu'on a égorgé les deux jeunes gens?

--Oui, répliqua Nikanor avec le même sang-froid, c'est par mon ordre. Si

vous n'êtes pas contents, adressez-vous au prince, et, s'il me blâme,

c'est que je l'aurai mérité; mais je n'ai de comptes à rendre qu'à lui.

Soyez prudents et laissez-moi tranquille.

--Nous ne sommes pas venus pour respecter votre repos, reprit Bellamare.

Nous vous interrogeons, il faut répondre, que la chose vous plaise ou

non. Pourquoi avez-vous condamné ces malheureux?

Nikanor hésita un instant, puis, accentuant la lenteur prétentieuse avec

laquelle il parlait italien, il répondit:

--C'est pour une offense personnelle au prince.

--Quelle offense?

--Le prince seul le saura.

--Nous voulons le savoir et nous le saurons, s'écria Moranbois de sa

voix enrouée, qui devint terrible.

Et, en un clin d'oeil, saisissant Nikanor par la barbe, il lui retourna

la face sur le pavé et lui mit son genou sur la nuque.

Le vieillard crut que son heure était venue, il n'avait pas daigné

songer à se défendre; il se dit sans doute qu'il était trop tard, et

qu'il allait subir la peine du talion; il garda le silence et ne donna

aucun signe d'espoir ou de frayeur.

--Je te défends de le tuer, dit Bellamare à Moranbois, qui était

véritablement hors de lui. Je veux qu'il se confesse.

Il nous fit signe, nous fermâmes les portes derrière nous, en poussant

la lourde gâchette d'une serrure très-primitive. Le moine nous avait

suivis par curiosité ou pour appeler au secours, s'il était nécessaire.

Lambesq, avisant des cordes et des bâillons qui étaient là en

permanence, le garrotta et le bâillonna lestement. Nous avions dépouillé

le commandant de ses armes, et, comme il y avait à une sorte de râtelier

une demi-douzaine des longs fusils de la garnison, nous étions en état

de soutenir un siége.

--A présent, dit Bellamare, qui avait relevé Nikanor et qui lui tenait

un pistolet sur la gorge, vous parlerez.

--Jamais, répondit le montagnard inflexible sans quitter son accent

prétentieux et glacé.

--Je vais te tuer! lui dit Moranbois.

--Tuez, reprit-il; je suis prêt.

Que faire? Nous étions désarmés par ce stoïque mépris de la vie. La

vengeance était d'ailleurs trop facile.

--Tu nous diras au moins, reprit Moranbois, le nom du bourreau?

--Il n'y a pas de bourreau, répondit le commandant. J'ai tué moi-même

les coupables avec ce sabre que vous tenez. Si vous vous en servez

contre moi, vous ferez un crime. Moi, j'ai fait mon devoir.

--Je ne te tuerai pas, reprit Moranbois; mais je veux te battre comme un

chien, et je te battrai. Mets-toi en défense, tu es l'homme le plus fort

du pays, je t'ai vu à l'oeuvre dans les exercices. Allons, défends-toi.

Je veux te renverser et te cracher au visage. Seulement, pas un cri, pas

un signal à tes gens, ou je te fais sauter la cervelle comme à un lâche.

Nikanor accepta le défi avec un sourire dédaigneux. Moranbois le saisit

à la ceinture, et tous deux restèrent embrassés un instant et comme

pétrifiés dans la tension de leurs muscles; mais, au bout de cet instant

rapide, Nikanor était encore une fois sous les pieds de l'hercule qui

lui crachait au visage, et lui coupait les moustaches avec le damas qui

avait tranché la tête de Marco.

Nous assistions immobiles à ce châtiment, le sang de notre camarade

était entre nous et tout sentiment de pitié; mais nous ne pouvions pas

tuer un ennemi désarmé et nous nous tenions prêts à empêcher Moranbois

de s'enivrer trop de sa propre colère. Tout à coup nous fûmes enveloppés

d'un nuage de fumée, et des balles parties de la fenêtre du

rez-de-chaussée crépitèrent autour de nous. Par je ne sais quel miracle,

elles ne frappèrent que le malheureux moine, qui eut un bras cassé.

Avant que les soldats qui venaient au secours de leur chef pussent

recommencer l'attaque, nous avions poussé devant la fenêtre étroite et

longue le long et étroit divan du capitaine. Nous étions assiégés, et

nous étions ravis d'avoir quelque chose à faire. On battait la porte,

mais elle tenait bon. Le commandant évanoui ne bougeait plus, le moine

se tordait en vain. Vous pensez bien qu'aucun de nous ne songeait à lui.

Nous nous ménageâmes une fente entre le divan et la fenêtre, et nous

fîmes une décharge qui éloigna l'ennemi; mais il revint, il fallut se

renfermer de nouveau et recommencer. Je crois qu'il y eut un homme

blessé. On jugea que nous étions inexpugnables de ce côté-là, on réunit

tous les efforts contre la porte, qui céda, mais que Moranbois soutint

de manière à ne laisser passage que pour un homme à la fois. Bellamare

saisit le premier qui se présenta, il l'étreignit au cou et le jeta sous

ses pieds; les autres en se précipitant l'étouffèrent presque en lui

marchant sur le corps. Je m'emparai du second. Il nous était facile de

saisir le canon de leurs fusils aussitôt qu'ils se présentaient, de

détourner le coup et d'attirer l'homme à nous. Cette lutte corps à corps

n'était nullement prévue par eux. Ils ne nous croyaient pas capables de

résister ainsi. Ils ne se faisaient pas la moindre idée de cette force

d'élan spontané qui rend le Français invincible à un moment donné; ils

étaient neuf contre nous quatre, mais nous avions l'avantage de la

position. Ils vinrent dix, ils vinrent douze, ils étaient tous là; mais

trois ou quatre étaient hors de combat, et les autres reculèrent... Ils

nous prenaient pour des démons.

Ils revinrent, ils croyaient que nous avions tué leur commandant, ils

voulaient le venger, dussent-ils périr un à un. Vraiment ils étaient

braves, et, en les terrassant, nous ne pouvions nous résoudre à les

égorger. Nous l'aurions pu. A peine étaient-ils dans nos mains que leurs

figures exprimaient non la crainte, mais la stupeur, je ne sais quelle

horreur superstitieuse, et tout aussitôt la résignation du fatalisme

devant une mort qu'ils croyaient inévitable. Nous les laissions étendus

par terre et ils ne bougeaient plus, craignant d'avoir l'air de demander

grâce.

Je ne sais combien dura cette lutte insensée. Aucun de nous n'en eut

conscience. Autant que je pus saisir quelques mots que j'avais appris de

leur langue, ils dirent que nous étions sorciers et parlèrent d'aller

chercher de la paille pour nous enfumer; mais ils n'en eurent pas le

temps: une exclamation du dehors et le son d'une voix bien connue arrêta

le combat et termina le siége. Le prince arrivait. Il imposa silence,

fit mettre bas les armes et se présenta en criant:

--C'est moi! qu'y a-t-il? expliquez-vous!

Nous étions trop essoufflés pour répondre. Ruisselants de sueur, noirs

de poudre, les yeux hors de la tête, nous étions tous bègues.

Bellamare, qui s'était battu comme un lion, fut le plus vite remis, et,

imposant silence à Moranbois qui voulait parler, il conduisit le prince

auprès du commandant qui avait repris connaissance, comme si

l'apparition inespérée de son maître l'eût rappelé à la vie et à la

consigne.

--Monseigneur, dit Bellamare, cet homme a coupé de sa propre main la

tête à notre camarade Marco et à votre domestique Meta, deux Français,

deux enfants, pour une faute, peut-être une espièglerie qu'il n'a pas

voulu nous dire, et qu'il a juré de ne dire qu'à vous. Nous étions fous,

nous étions ivres, nous étions enragés, et pourtant un seul de nous l'a

défié, renversé par terre et lui a coupé la moustache... en lui crachant

au visage, je dois et je veux tout dire: s'il n'est pas content, nous

sommes prêts à nous battre en duel avec lui, tous, les uns après les

autres. Voilà toute la vengeance que nous avons tirée de lui, et, si

vous ne la trouvez pas douce, vous en demandez trop à des Français qui

ont horreur de la lâcheté féroce et qui regardent comme un infâme le

meurtrier de sang-froid. Vos soldats sont venus au secours de leur chef;

je ne dis pas qu'ils aient eu tort; ils ont tiré sur nous sans

sommation, ce n'est peut-être pas la coutume chez vous; nous nous sommes

défendus. Ils ont blessé votre cuisinier en voulant nous tuer. Nous n'y

sommes pour rien, il vous le dira lui-même. Nous aurions pu tuer nos

prisonniers, et nous ne les avons pas même frappés de nos armes, mais

nous avons joué des poings et des bras. S'il leur en cuit, c'est tant

pis pour eux! Vous ne nous trouvez pas disposés au repentir, et nous

périrons tous avant de dire que vos usages sont humains et que les actes

de rigueur commis en votre nom sont justes. Voilà, j'ai dit.

--Et nous t'approuvons, ajouta Moranbois en enfonçant sa casquette de

loutre sur son crâne.

Le prince avait écouté sans manifester la moindre surprise, la moindre

émotion. Il était devant son escorte, devant Nikanor, qui écoutait

impassible et muet aussi. Il jouait son rôle d'homme supérieur; mais il

était pâle, et son oeil semblait chercher une solution qui satisfît

l'orgueil de ses barbares et les exigences de notre civilisation.

Il se renferma encore un instant dans cette méditation silencieuse avant

de répondre, puis il donna rapidement quelques ordres en langue slavone.

On emporta aussitôt le moine, on versa un verre d'eau-de-vie à Nikanor

qui avait peine à se tenir debout, et à qui le prince ne voulait pas

permettre de s'asseoir devant lui; puis tout le monde sortit, et le

prince, s'adressant au commandant, lui dit en italien, d'un ton sec et

glacé:

--Avez-vous tué Meta et Marco? Répondez dans la langue dont je me sers

pour vous interroger.

--Je les ai tués, répondit Nikanor.

--Pourquoi avez-vous fait cela?

Nikanor répondit en esclavon.

--Je vous ai ordonné, reprit le prince, de répondre en italien.

--Dirai-je cette chose devant des étrangers? répondit le montagnard ému,

en rougissant presque.

--Vous la direz, je le veux.

--Eh bien, maître, le valet et le comédien ont vu tes femmes dans le

bain.

--Est-ce tout? dit le prince froidement.

--C'est tout.

--Et tu les as tués par colère, en les prenant sur le fait?

--Non, j'étais averti que cela durait depuis quelques jours. Je les ai

guettés et saisis dans le couloir de ton appartement, hier, à deux

heures après midi. Je les ai menés sans bruit au cachot, et, cette nuit,

en présence de tes femmes, j'ai fait tomber leurs têtes qui sont

maintenant sur la tour. Nul autre homme que le moine n'a su la cause de

leur mort. Ton honneur n'a pas été souillé; j'ai fait ce que tu avais

ordonné, ce que tout homme doit faire, ou commander à son serviteur, ou

attendre de son ami.

Le prince devint pâle. Il ne pouvait plus nous cacher la similitude de

ses moeurs chrétiennes avec les moeurs turques, et il en était

profondément humilié. Il essaya pourtant de les justifier à nos yeux.

--Monsieur Bellamare, dit-il en français, si vous étiez marié, et qu'un

débauché cynique vînt regarder votre femme nue à travers une porte, lui

pardonneriez-vous cet outrage?

--Non, dit Bellamare. Dans mon premier mouvement, je le jetterais

probablement par la fenêtre, ou je le précipiterais la tête en avant

dans les escaliers; mais je ferais cela moi-même, et, si j'avais affaire

à deux enfants, je me contenterais de les chasser à coups de pied au

derrière. Dans tous les cas, fussé-je encore plus outragé, eût-on

déshonoré ma femme ou ma maîtresse, je ne chargerais aucun de mes amis

de couper froidement la tête à mon rival et de la planter en triomphe

sur le toit de ma maison.

Le prince se mordit la lèvre, et, se tournant vers Nikanor:

--Vous n'avez jamais compris votre consigne, lui dit-il, et, comme une

brute que vous êtes, vous avez interprété à la mode turque les lois et

usages de notre nation. Il y a peine de mort contre ceux qui pénètrent

dans notre gynécée et qui établissent des rapports coupables avec nos

femmes; mais ici le cas était différent, vous n'avez surpris personne

dans mon gynécée, et vous avez puni du dernier supplice deux étrangers

affranchis de notre autorité et coupables seulement envers leur propre

honneur. Allez vous mettre aux arrêts, monsieur, en attendant que votre

punition soit décrétée.

Il ajouta d'un ton ferme:

--Justice sera faite!

Mais je crus saisir un regard d'intelligence qui disait au commandant:

«Sois tranquille, tu en seras quitte pour quelques jours de prison.»

Quoi qu'il en soit, nous ne pouvions exiger davantage, et aucune

satisfaction à notre dignité ne pouvait rendre la vie à notre pauvre

petit camarade. Nous demandâmes seulement au prince, et sur un ton assez

raide, que ses restes nous fussent rendus pour être ensevelis avec

décence.

--C'est trop juste, répondit-il, évidemment contrarié et troublé de

cette demande; mais je ne puis permettre que l'inhumation ait lieu

ostensiblement; attendez la nuit.

--Et pourquoi donc? dit Moranbois indigné. Une infamie a été commise

chez vous, et vous ne voulez pas que la réparation soit franche? Ça nous

est égal, nous n'avons besoin de personne pour enterrer nos morts; mais

nous voulons le corps de notre pauvre enfant, nous le voulons tout de

suite, et, si on nous le cache, nous le chercherons partout; et, si on

veut nous empêcher de le soustraire aux outrages... eh bien, nous voilà

reposés, nous recommencerons à houspiller vos janissaires.

Le prince fit semblant de n'avoir pas entendu cette harangue, dont le

dernier mot, qui le comparait à un sultan, dut le blesser beaucoup. Il

se promenait dans la salle du corps de garde d'un air préoccupé.

--Pardon, dit-il, comme s'il sortait d'une profonde rêverie.

Et, en s'adressant à Bellamare:

--Que me demandez-vous?

--Le cadavre de notre camarade, répondit Bellamare. Votre Altesse

disposera de celui de son malheureux domestique comme elle l'entendra.

--Pauvre enfant! dit le prince avec un profond soupir vrai ou simulé.

Et il sortit en nous disant d'attendre un instant. Il ne revint pas;

mais, au bout de dix minutes, deux hommes de son escorte nous

apportèrent roulé dans une natte le corps mutilé de l'infortuné Marco.

Moranbois le prit dans ses bras, et, tandis qu'il l'emportait, Lambesq

et moi, nous allâmes chercher la pauvre tête livide sur la tour. Nous

portâmes ces tristes restes sur notre théâtre, on les enveloppa dans la

robe blanche que le jeune artiste avait portée quelques jours auparavant

lorsqu'il avait joué le rôle du lévite Zacharie dans Athalie. Nous lui

mîmes une couronne de feuillage sur la tête et brûlâmes des parfums

autour de lui. Moranbois sortit pour lui faire creuser une fosse dans le

cimetière du village, et Bellamare se rendit auprès de nos actrices pour

les informer de ce qu'elles ne devaient plus ignorer. Il était encore de

bonne heure; nous en étions surpris, nous avions vécu dix ans depuis le

lever du soleil.

Léon avait été en proie à une vive inquiétude jusqu'au moment où il

avait vu rentrer le prince. Il avait entendu des coups de fusil; mais on

faisait si souvent l'exercice à feu dans les cours du manoir, qu'il

n'avait pas vu là un indice certain de notre danger, et, comme il avait

donné sa parole de ne pas quitter les femmes, il était resté à son

poste.

Il vint nous rejoindre avec elles sur ce théâtre de tragédie à façade

byzantine, dont nous avions fait une chapelle funéraire. Si vous voulez

vous représenter une scène dramatique rendue comme on ne la joue jamais

pour le public, figurez-vous le tableau que composaient à leur insu mes

camarades des deux sexes. Épuisé de fatigue morale et physique, je

m'étais laissé tomber dans un coin sur l'estrade, et je les regardais;

les femmes avaient toutes pris le deuil. Impéria, debout, déposait un

pieux baiser sur le front de marbre du pauvre enfant. Les autres femmes,

agenouillées, priaient autour de lui. Bellamare, assis sur le bord du

théâtre, était morne et immobile. Je ne l'avais vu ainsi qu'une seule

fois, sur l'écueil. Léon sanglotait, appuyé sur un fût de colonne du

décor. Lambesq, véritablement affecté, entretenait les parfums sur un

beau trépied que le prince nous avait prêté pour figurer dans la

tragédie, puis il allait de l'un à l'autre comme pour parler, et il ne

disait rien. Il se reprochait sa longue inimitié contre Marco, et

semblait éprouver le besoin de s'en accuser tout haut; mais tout le

monde la lui pardonnait intérieurement. Il s'était vraiment bien conduit

dans notre campagne de la matinée, et nous n'avions plus aucune amertume

contre un homme qui voulait se réhabiliter.

Moranbois revint nous annoncer que la fosse était prête. Nous trouvions

que c'était nous séparer trop vite de notre pauvre camarade, comme si

nous étions pressés de nous débarrasser d'un spectacle douloureux. Nous

voulions passer la nuit à le veiller. Moranbois partageait nos idées;

mais il nous avertit que nous n'avions pas de temps à perdre pour plier

bagage. Le secret du harem n'avait pas transpiré au dehors; mais, bien

que Nikanor ne l'eût pas révélé, les gardiens du dedans l'avaient

deviné, et commençaient à le faire pressentir aux habitants de la

vallée. Le meurtre des deux enfants ne pouvait manquer d'être regardé

comme une chose très-juste, et leur faute comme exécrable. Plus d'une

famille professait à la fois le christianisme et l'islamisme. Dans cet

étrange pays, la guerre patriotique fait qu'on oublie les dissidences

religieuses. On commençait à savoir aussi que les ambitions du prince

étaient déçues, que les chefs des montagnes avaient repoussé l'idée de

se donner un maître, et que ses soldats, après s'être flattés d'être les

premiers dans la confédération, étaient humiliés de son échec. Ils

l'attribuaient à ses idées françaises et commençaient à prendre ses

histrions en horreur. Voilà ce que le prince avait fait entendre à

Moranbois, à qui il venait de parler. Il lui avait donné le conseil

d'ensevelir Marco dans un petit bois de cyprès qui faisait partie de son

domaine particulier, et non dans le cimetière, où il y avait un coin de

rebut pour les suppliciés et pour les ennemis de la religion: laquelle?

Moranbois n'avait pas cru devoir résister. Sachant fort bien que, si

nous blessions les croyances du pays, les restes de notre camarade

seraient outragés dès que nous aurions le dos tourné, il avait accepté

l'offre du prince et creusé lui-même la fosse au lieu que celui-ci lui

avait indiqué.

C'était un massif très-touffu où l'on pénétrait par la porte de derrière

de la chapelle, en suivant une sinueuse allée de lauriers et de

marasques. Nous pûmes donc, en plein jour, et sans être vus du dehors,

transporter notre pauvre mort sous cet impénétrable ombrage. Le prince

avait à dessein éloigné tous ses gens de ce point de ses dépendances et

de la partie du manoir qu'il nous fallait traverser. Nous pûmes déposer

quelques instants le corps dans la chapelle grecque; nous voulûmes même

qu'il en fût ainsi, non qu'aucun de nous, sauf Régine et Anna, fût

très-bon chrétien; mais nous voulions rendre à la victime d'une coutume

barbare tous les honneurs dont la barbarie peut disposer.

Quand nous eûmes couché le mort dans son dernier lit, nivelé la terre

avec soin, et recouvert la place avec de la mousse et des feuilles

sèches, Léon, pâle et la tête découverte, prit la parole.

«Adieu, Marco, dit-il, adieu, toi, la jeunesse, l'espoir, le rire, la

flamme de notre famille errante, le doux et filial compagnon de nos

travaux et de nos misères successives, de nos joies imprévoyantes et de

nos amers désastres! Voici le plus cruel de nos revers, et nous allons

te laisser ici, seul, sur une terre ennemie, où il nous faut cacher tes

restes comme ceux d'un être maudit, sans qu'il nous soit permis de

laisser une pierre, un nom, une pauvre fleur, sur la place où tu

reposes.

»Pauvre cher enfant, ton père, un brave ouvrier, ne pouvant s'opposer à

ta brûlante espérance, t'avait confié à nous comme à d'honnêtes gens, et

parmi nous tu as trouvé des pères, des oncles, des frères et des soeurs,

car nous t'avions tous adopté, et nous devions te protéger et te guider

longtemps dans la carrière et dans la vie. Tu méritais notre affection,

tu avais les plus généreux instincts et les plus charmantes aptitudes.

Perdu avec nous sur un écueil au milieu des vagues furieuses, tu as été,

malgré ton jeune âge, un des plus dévoués. Une mauvaise influence, un

entraînement fatal de la puberté, t'ont livré à un péril que tu as voulu

braver, à une folie que tu as expiée effroyablement, mais avec vaillance

et résolution, j'en suis certain, puisque nul cri de détresse, nul appel

désespéré à tes camarades n'a rompu l'horrible silence de la nuit

maudite qui vient de nous séparer pour jamais.

»Pauvre cher Marco, nous t'avons bien aimé, et nous te garderons un

souvenir ineffaçable, une bénédiction toujours tendre! Arbres des

tombeaux, gardez le secret de son dernier sommeil sous votre ombre.

Soyez son linceul, neiges de l'hiver et sauvages fleurs du printemps!

Oiseaux qui traversez le ciel sur nos têtes, voyageurs ailés plus

heureux que nous, vous êtes les seuls témoins que nous puissions

invoquer! La nature, indifférente à nos larmes, rouvrira du moins son

sein maternel à ce qui fut un corps, et reportera à Dieu, principe de la

vie, ce qui fut une âme. Esprits de la terre, essences mystérieuses,

souffles et parfums, forces indéfinissables, recueillez la parcelle de

généreuse vitalité que laisse ici cet enfant immolé par la férocité des

hommes, et, si quelque malheureux exilé comme nous vient par hasard

fouler sa tombe, dites-lui bien bas: «Ici repose Pierre Avenel, dit

Marco, égorgé à dix-huit ans loin de sa patrie, mais béni et arrosé des

larmes de sa famille adoptive.»

Impéria nous donna l'exemple, et nous baisâmes tous la terre à la place

qui cachait le front du pauvre enfant. Nous trouvâmes le prince qui nous

attendait dans la chapelle. Il était triste, et je crois qu'il nous

parla sincèrement cette fois.

Le beau Laurence · 第 6 / 15 段