Le prince avait disparu pendant ce tumulte. Où était-il? Très-naïf avec

nous, mais très-malin avec les gens de son pays, il s'était ménagé son

effet. Il avait reçu ses hôtes en costume français, prenant plaisir à

les agacer par cette affectation, et voulant les forcer à l'accepter

pour un métis qui valait tous leurs _pur-sang_. Dans l'entr'acte que lui

ménageait le long et bruyant triomphe d'Impéria, il avait été lestement

revêtir son plus magnifique costume d'apparat et il avait replacé sa

belle moustache de cérémonie, qui était en tout temps postiche, la

sienne étant pauvre naturellement. Il fit ainsi son entrée sur la scène

et présenta à la prétendue Rachel un énorme bouquet d'anémones de

montagne et de fleurs de myrte dont la tige était passée dans un

bracelet de diamants.

Il accompagna cette offrande d'un _speech_ en langue du pays, qu'il

débita en se tournant vers le public, et qui exprimait l'ardent

patriotisme et l'implacable _vendetta_ nationale que le génie de

l'artiste avait fait vibrer et tressaillir dans des âmes héroïques.

Puis, voyant que le public hésitait à accepter les faciles

transformations de sa personne, le prince ajouta quelques mots en

touchant son dolman et sa barbe et en frappant sur son coeur. Cela était

facile à comprendre. Il leur disait que la valeur d'un homme n'était pas

dans un costume qu'on pouvait se procurer avec de l'argent, ni dans une

moustache que le barbier pouvait aussi bien replanter qu'abattre, mais

qu'elle était dans un coeur vaillant que Dieu seul pouvait vous mettre

dans la poitrine. Il accentua si bien ce dernier trait et son geste fut

si énergique, qu'il enleva son effet en maître comédien brûleur de

planches. Il avait certes étudié Lambesq, et disait tout aussi bien que

lui dans son idiome. Nous donnâmes le signal des applaudissements dans

la coulisse, et le public entraîné lui fit l'ovation qu'il avait couvée.

Impéria, rentrée au foyer, s'évanouit de fatigue et d'émotion. En

reprenant ses esprits, elle vit à ses pieds le monceau d'hommages qui

lui avaient été jetés. Elle les fit emporter par Moranbois, comme

appartenant à l'association, et, quoi qu'on pût lui dire, il fallut les

mettre à la caisse commune. Elle n'en garda que deux belles écharpes

dont elle fit cadeau à Lucinde et à Régine, lesquelles n'étaient que

pensionnaires. Bellamare exigea pourtant qu'elle reprît le bracelet de

diamants pour le porter devant le prince, qui ne comprenait pas les

refus, et ne les attribuait qu'au dédain pour la valeur de l'objet

offert.

Nous jouâmes ainsi quatre fois la tragédie en un mois devant un

auditoire toujours plus nombreux, et toujours _la Marseillaise_ excita

les mêmes transports et fit pleuvoir une grêle de cadeaux. C'était comme

à Toulon, seulement c'était plus luxueux, et, comme le prince persistait

à vouloir persuader aux autres et à lui-même que personne autre que

Rachel n'était capable de chanter _la Marseillaise_ comme Impéria la

chantait, nous nous vîmes à la tête d'une belle somme et d'une valeur

réalisable tant en bijoux anciens et en tissus brodés qu'en couteaux,

pipes et autres objets riches et curieux. Impéria se fâchait

très-sérieusement quand on essayait de séparer ses intérêts des nôtres.

Elle entendait que le traité d'association fût exécuté à la lettre. Elle

ne profita de ses avantages que pour faire donner une belle

gratification aux pensionnaires. Lambesq n'en fut point exclu, malgré

tous ses torts. Il avait fait ronfler les vers avec des vibrations

cyclopéennes qui avaient produit plus d'effet que le jeu correct et

approfondi de Léon. Il avait donc contribué à nos succès, on lui devait

une récompense. Il ne s'y attendait pas et se montra très-reconnaissant.

Le succès, c'est la vie pour le comédien, c'est la sécurité du présent,

c'est l'espérance illimitée, c'est la confiance dans la bonne étoile.

Nous étions unis comme frères et soeurs; plus de jalousies, plus de

dépits, plus de bourrasques; une obligeance parfaite de tous pour tous,

une gaieté intarissable, une santé de fer. Nous avions cette prodigieuse

exubérance de vitalité et cette imprévoyance enfantine qui caractérisent

la profession quand elle va bien. Nous faisions d'ardentes études, nous

introduisions des perfectionnements à notre mise en scène. Bellamare,

n'ayant pas les soucis du dehors, était tout à nous et nous faisait

faire des progrès réels. Léon n'était plus triste. Le plaisir d'entendre

bien dire ses vers par Impéria le remettait en veine d'inspiration. Nous

menions une vie charmante dans notre oasis. Le temps était superbe et

nous permettait de temps en temps des promenades dans un pays entrecoupé

d'horreurs splendides et de merveilles cachées. Nous n'apercevions pas

l'ombre d'un brigand. Il est vrai que, quand nous devions nous aventurer

un peu dans la montagne, le prince nous faisait escorter; nous allions

alors chasser, et les femmes nous rejoignaient avec les provisions pour

déjeuner dans les sites les plus sauvages. Nous étions affolés de

découvertes, et personne ne se souciait plus du vertige.

Les habitants de la vallée nous avaient pris en amitié et nous offraient

une hospitalité touchante. C'était les plus honnêtes, les plus douces

gens du monde. Le soir, quand nous rentrions dans la forteresse, il nous

semblait rentrer chez nous, et le grincement du pont-levis derrière nous

ne nous causait aucune mauvaise impression. Nous prolongions les études,

les dissertations littéraires, les gais propos, les rires et les

gambades jusque fort avant dans la nuit. Nous n'étions jamais épuisés,

jamais las.

Le prince s'absentait souvent et toujours inopinément. Se préparait-il à

un coup de main, comme son groom le pensait, ou chauffait-il son parti

pour en prendre la direction suprême? Meta, qui bavardait plus que nous

ne le lui demandions, prétendait qu'il y avait de grandes intrigues pour

et contre son maître, qu'il y avait un compétiteur plus sérieux que lui,

appelé Danilo Niégosh, lequel réunissait plus de chances dans la

province de la Montagne-Noire, où Klémenti échouerait certainement

malgré ses efforts, ses dépenses, ses réceptions et son théâtre.

--Il n'y a, disait-il, qu'une chose qui pourrait le faire réussir: ce

serait d'enlever aux Turcs, à lui tout seul, une bonne place de guerre.

C'est comme ça dans le pays. Ces messieurs, quand ils vont tous

ensemble, font autant les uns que les autres; aussi les ambitieux

voudraient bien faire un coup d'éclat sans avertir personne, ou réussir

avec leur petite bande dans une entreprise que tous les autres auraient

jugée impossible. C'est comme ça qu'ils font quelquefois des choses

étonnantes; mais c'est comme ça aussi qu'il leur en cuit bien souvent

pour s'être attaqués à plus fort qu'eux, et c'est toujours à

recommencer.

Le groom avait peut-être raison; nous ne pouvions cependant nous

empêcher d'admirer ces beaux seigneurs, barbares de moeurs et

d'habitudes, mais fiers et indomptables, qui aimaient mieux vivre en

sauvages dans leurs inexpugnables montagnes que de les abandonner à

l'ennemi pour aller vivre dans les pays civilisés. Nous sentions plus

d'estime et de sympathie pour eux que pour notre prince, et il nous

semblait que les autres chefs n'avaient point à lui envier sa

littérature et sa barbe d'emprunt. Nous nous trouvions ridicules de leur

vouloir infuser une civilisation dont ils n'avaient aucun besoin, et qui

n'avait servi au prince qu'à le dépoétiser de moitié.

Peut-être trouverez-vous que nous avions tort et que nous raisonnions

trop en artistes, c'est possible. L'artiste s'éprend de la couleur

locale et se soucie peu des obstacles qu'elle apporte au progrès. Je

vous l'ai dit, il ne va pas au fond des idées: il s'y noierait; il est

fait d'imagination et de sentiment.

Nous ne discutions pas avec le prince. C'eût été fort inutile et il ne

nous en donnait pas le temps. Quand il venait nous trouver à nos

répétitions, ou quand il nous emmenait dans son salon byzantin, il nous

pressait comme des citrons pour exprimer à son profit notre esprit et

notre gaieté. Avait-il un réel besoin de s'amuser et d'oublier avec nous

sa petite fièvre d'ambition, ou s'exerçait-il avec nous à jouer le rôle

d'un homme frivole, pour endormir les soupçons de certains rivaux?

Quelle que fût sa pensée, il était parfaitement aimable et bon enfant,

et nous ne pouvions pas lui refuser d'être aimables avec lui. Il nous

faisait bien payer notre écot à sa table et gagner l'argent de notre

traité, car il nous demandait très-souvent la comédie _gratis_ pour lui

seul, et il riait à se tordre devant l'excellent comique de Bellamare et

la gentillesse burlesque de Marco; mais il ne s'était montré ni défiant

ni avare, et nous ne voulions pas être en reste avec lui. S'il n'avait

pas toujours un excellent ton, il avait au moins l'esprit de combler nos

actrices d'attentions et de prévenances sans faire la cour à aucune.

Comme Anna continuait d'avoir la tête fort montée pour lui, nous avions

craint quelque tiraillement dans nos rapports à ce sujet. Nous ne

faisions pas les pédagogues avec ces dames, mais nous détestions les

gens qui viennent roucouler sous les yeux des acteurs et qui les

obligent ainsi à faire des figures de jaloux ou de complaisants, encore

qu'ils ne soient ni l'un ni l'autre. En province et dans une petite

troupe, la situation est parfois insupportable, et nous n'étions pas

plus disposés à la subir dans un palais d'Orient que dans les coulisses

de Quimper-Corentin. Anna avait été bien avertie que, si le prince lui

jetait le mouchoir, nous ne voulions être ni confidents ni témoins.

Le prince fut plus fin que de cacher ses amours, il s'abstint de toute

galanterie. Il nous voulait dispos et en possession de tous nos moyens;

il ne voulut pas mettre le trouble dans notre intérieur, et nous lui en

sûmes beaucoup de gré. Nous lui avons dû un mois de bonheur sans nuage.

J'ai besoin de me le rappeler pour vous parler de lui avec justice.

Combien nous étions loin de prévoir par quelle horrible tragédie nous

devions payer sa splendide hospitalité!

Il faut pourtant que j'arrive à ce déchirement, à cette scène atroce

dont le souvenir me fait toujours venir une sueur froide à la racine des

cheveux.

Nous avions rempli notre engagement. Nous avions joué _Phèdre_,

_Athalie_, _Polyeucte_ et _Cinna_. Le prince tint ses promesses et nous

fit riches. En réglant avec nous, il nous montra une lettre de

Constantinople où on lui apprenait que Zamorini était parti pour la

Russie. Cet exploiteur nous faussait compagnie, nous étions dégagés

envers lui. Il laissait à notre charge le voyage que nous avions fait,

mais nous étions trop bien dédommagés pour nous plaindre, et Bellamare

hésitait à décider si nous irions à Constantinople pour notre compte, ou

si nous retournerions en France par l'Allemagne. Le prince nous

conseillait ce dernier parti; la Turquie ne nous donnerait que

déceptions, périls et misères. Il nous engageait à nous rendre à

Belgrade et à Pesth, nous prédisant de grands succès en Hongrie; mais il

nous pria de ne prendre aucun parti avant une courte absence qu'il était

forcé de faire. Peut-être nous demanderait-il encore une quinzaine aux

mêmes conditions. Nous promîmes de l'attendre trois jours, et il partit

en nous répétant de considérer sa maison comme la nôtre. Jamais il ne se

montra plus aimable. Il persistait si bien à prendre Impéria pour

Rachel, qu'il lui dit en lui faisant ses adieux:

--J'espère que vous ne garderez pas un mauvais souvenir de mon sauvage

pays, et que vous direz un peu de bien de moi à vos généraux et à vos

ministres.

Nous restâmes donc fort tranquilles sous la garde des douze hommes de

garnison qui veillaient au service de la maison et à celui de la

forteresse, tour à tour domestiques et soldats. Je vous ai dit que

c'étaient de beaux hommes graves qui n'entendaient pas un mot de

français. Une espèce de lieutenant, qui s'appelait _Nikanor_ (je ne

l'oublierai jamais), et qui commandait en l'absence du prince, parlait

très-bien italien, mais il ne nous parlait jamais. Nous n'avions point

affaire à lui, ses fonctions étant toutes militaires. C'était un grand

vieillard dont le regard oblique et la lèvre mince ne nous plaisaient

pas. Nous nous imaginions, non sans raison, qu'il avait un profond

mépris, peut-être une secrète aversion pour nous.

Notre service immédiat était fait par le frère Ischirion et par le petit

Meta, et autant que possible nous nous passions d'eux. Le moine était

malpropre, curieux, obséquieux et faux. Le groom était bavard, familier,

_loustic mais canaille_, disait Moranbois.

Ce ne fut donc pas sans déplaisir que nous vîmes notre petit Marco se

lier jusqu'au tutoiement réciproque avec ce garçon et s'isoler de nous

de plus en plus pour courir avec lui dans les cloîtres et dans les

offices. Marco répondait à nos reproches qu'il était le fils d'un

ouvrier de Rouen, comme Meta était celui d'un ouvrier de Paris, qu'ils

avaient parlé le même argot dès l'enfance, que Meta avait tout autant

d'esprit que lui, enfin qu'ils n'étaient pas plus l'un que l'autre. Il

donnait pour prétexte à son éternelle maraude avec ce Frontin le plaisir

de faire enrager le moine, qui était une vieille peste et les détestait

tous les deux. Il était facile de voir que le moine les avait

effectivement en horreur, bien qu'il ne se plaignît jamais de leurs

malices et parût les supporter avec une angélique patience. L'histoire

des têtes de Turcs lui était restée sur le coeur. Il les avait

retrouvées sur l'autel d'un petit oratoire où il faisait ses dévotions

et serrait ses confitures. Il avait fort bien deviné l'auteur de cette

profanation. J'ignore s'il s'en était plaint au prince. Le prince avait

paru ignorer tout, et les têtes n'avaient jamais reparu.

Comme notre table était désormais aussi bien servie que le permettaient

les ressources du pays et les notions culinaires d'Ischirion, nous

avions formellement défendu à Marco et à Meta de dérober quoi que ce

soit à l'office, et, s'ils continuaient ce pillage, c'était pour leur

compte et à notre insu.

Un jour, ils vinrent à la répétition avec des figures toutes

bouleversées, riant d'un rire étrange, plutôt convulsif que gai. Nous

n'aimions pas que Meta se tînt dans nos jambes pendant l'étude. Il nous

dérangeait, touchait à tout et ne faisait que babiller. Bellamare,

impatienté, le mit à la porte un peu durement, et gronda Marco qui

s'était fait attendre et qui répétait tout de travers. Marco se mit à

pleurer. Comme cela ne lui arrivait pas souvent et qu'il était

réellement en faute, on crut devoir laisser la leçon de Bellamare entrer

un peu en lui, et on ne chercha pas à les réconcilier tout de suite.

Après la répétition, il disparut. Nous ne nous sommes jamais pardonné

cette sévérité, et Bellamare, si sobre de réprimandes et si paternel

avec les jeunes artistes, se l'est reprochée comme un crime.

Nous dînions toujours à trois heures dans le grand réfectoire. Ni Marco

ni Meta ne se montrèrent. On pensa qu'ils boudaient comme des enfants

qu'ils étaient.

--Qu'ils sont bêtes! dit Bellamare, j'avais déjà oublié leurs méfaits.

Le soir vint, et la collation nous fut servie par Ischirion en personne.

Nous lui demandâmes où étaient les jeunes gens. Il nous répondit qu'il

les avait vus sortir avec des lignes pour pêcher dans le lac, que sans

doute ils étaient revenus trop tard et avaient trouvé le pont levé, mais

qu'il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter. Partout dans le village ils

trouveraient des gens empressés à leur donner l'hospitalité jusqu'au

lendemain.

La chose était si vraisemblable, nous avions été si bien accueillis

toutes les fois que nous avions parcouru le village, que nous ne

conçûmes aucune inquiétude. Cependant, nous fûmes frappés de ce que

Lambesq nous dit en rentrant dans notre chambre. Il nous demanda si nous

savions que le prince avait un harem.

--Non pas un harem précisément, lui répondit Léon; c'est, je crois, ce

qu'on appelle un _odalik_. Il n'est pas, comme les Turcs, marié à l'une

de ses femmes et possesseur des autres par droit d'acquisition. Il a

tout simplement plusieurs maîtresses qui sont libres de le quitter, mais

qui n'en ont nulle envie, parce qu'elles seraient vendues à des Turcs.

Elles vivent en bonne intelligence, probablement parce que cela est dans

les habitudes des femmes de l'Orient, et on les tient cachées, parce que

cela est la manière d'aimer ou le point d'honneur des hommes.

--C'est possible, reprit Lambesq; mais savez-vous dans quel coin de ce

mystérieux manoir elles sont murées?

--Murées? dit Bellamare.

--Oui, murées, bien murées. On a supprimé toutes les portes qui

communiquaient avec la partie du couvent qu'elles habitent; c'est

l'ancienne buanderie, où il y a une belle citerne. On a fait de cette

buanderie une salle de bains très-luxueuse, on a planté un petit jardin

dans le préau, on a bâti un très-joli kiosque, et ces trois dames vivent

là sans jamais sortir. Il y a une négresse pour les servir et deux

gardiens pour surveiller l'unique porte de leur prison, où le prince se

rend la nuit par un couloir pratiqué dans l'épaisseur des murs. Ce cher

prince a la lasciveté pudique des Orientaux.

--Comment savez-vous ces détails? lui dit Bellamare avec surprise.

Est-ce que vous auriez eu l'imprudence de rôder par là?

--Non; ce serait de mauvais goût, répondit Lambesq, et Dieu sait si ces

dames sont des houris ou des guenons! Enfin je n'ai pas été tenté; mais

le petit effronté de groom a trouvé dans l'appartement du prince la clef

du passage mystérieux, et il s'en est servi plusieurs fois pour voir,

sans être aperçu, ces dames dans le bain.

--Il vous l'a dit?

--Non; c'est Marco qui me l'a dit, et même...

--Et même quoi?

--Je ne sais si je dois vous le dire... il me l'a confié un soir qu'il

était gris et qu'il se réconciliait avec moi plus qu'il n'était

nécessaire. Je me serais bien passé de sa confiance; mais j'avoue que

j'étais curieux de voir s'il se moquait de moi, et il m'a donné des

détails qui me prouvent... Enfin je crois qu'il est bon que vous le

sachiez; Meta l'a emmené avec lui voir la toilette des odalisques, et il

en a eu la tête tournée. Je gage qu'il était là hier quand nous l'avons

attendu à la répétition, et peut-être la chose n'est-elle pas sans

danger pour lui. Je ne sais pas comment les _icoglans_ du prince

prendraient la plaisanterie, s'ils le pinçaient en flagrant délit de

curiosité.

--Bah! nous ne sommes pas chez les Turcs, reprit Bellamare, on ne

l'empalerait pas pour ça; mais le prince serait fort mécontent, je

suppose, et je vais m'opposer sévèrement à ces escapades. Marco est un

bon et brave enfant; quand il comprendra que ces petites folies-là

peuvent porter atteinte à notre honneur, il y renoncera. Vous avez bien

fait, Lambesq, de me dire la vérité, et je regrette que vous ne me

l'ayez pas dite plus tôt.

On se coucha tranquillement, mais je ne sais quel vague pressentiment

troubla mon sommeil et m'éveilla avant le jour. Je pensais à Marco

malgré moi, j'aurais voulu qu'il fût rentré.

Il avait tonné dans la nuit et une lourde chaleur s'était concentrée

dans les appartements. Me sentant oppressé, je ne voulus pas réveiller

mes camarades; je passai sans bruit sur la terrasse que dominait un

bastion voisin et d'où l'on voyait, un peu plus loin, la tour d'entrée

se dessinant sur un ciel chargé de nuages. La lueur verdâtre du matin

faisait ressortir les formes bizarres de ces nuées immobiles. La

forteresse, vue ainsi, présentait un amas de masses noires

solennellement tristes.

Il y avait, à ce qu'il me sembla, quelques personnes sur la tour, mais

elles ne bougeaient pas. Je pensai que c'était des groupes de cigognes

endormies sur les créneaux. Cependant, le jour augmentait, et bientôt il

me fut impossible de ne pas reconnaître les têtes de Turcs replacées

triomphalement sur leurs tiges de fer. C'était sans doute une infraction

aux ordres du prince absent, car son intention ne pouvait pas être de

présenter ce défi à la susceptibilité nerveuse de nos actrices; mais

c'était un défi de ses gens, peut-être une menace à notre adresse.

J'allai doucement réveiller Bellamare pour lui faire part de cette

circonstance. Pendant qu'il s'habillait pour venir avec moi s'en

assurer, le jour s'était complétement dégagé de la nuit, et nous vîmes

distinctement, entre deux créneaux qui nous faisaient face, Marco et

Meta qui nous regardaient.

--On les a donc faits prisonniers? me dit Bellamare, et on les a forcés

de passer la nuit en compagnie de ces têtes coupées, pour les punir...

La parole expira sur ses lèvres, chaque seconde augmentait l'intensité

du rayon matinal. Les deux jeunes gens étaient immobiles comme s'ils

eussent été étroitement enchaînés, le menton appuyé sur le rebord de la

plate-forme. Leur pâleur était livide, un rictus effrayant contractait

leurs bouches entr'ouvertes, ils nous regardaient d'un oeil fixe. Nos

gestes et notre appel ne leur faisaient aucune impression... Quelques

gouttes de sang suintaient sur la pierre...

--Ils sont morts! s'écria Bellamare en me serrant dans ses mains

crispées, on les a décapités... Il n'y a là que leurs têtes!

Je faillis m'évanouir, et, pendant quelques instants, je ne sus où

j'étais. Bellamare aussi tournait sur lui-même et chancelait comme un

homme ivre. Enfin il raffermit sa volonté.

--Il faut savoir, me dit-il, il faut châtier... Viens!

Nous réveillâmes nos camarades.

--Écoutez, leur dit Bellamare, il y a quelque chose d'atroce, un meurtre

infâme... Marco et Meta!... Taisez-vous! pas un mot, pas un cri...

Songeons à nos pauvres femmes, qui ont déjà tant souffert!

Il alla fermer leur porte en dehors, et donna la clef à Léon en lui

disant:

--Tu n'es pas fort, tu ne pourrais pas nous aider. Je te confie les

femmes; si on venait les inquiéter, frappe sur notre tamtam, nous

t'entendrons, nous ne sortons pas de la maison. Ne leur dis rien si

elles ne s'éveillent pas avant l'heure accoutumée et si elles n'essayent

pas de sortir. De leur chambre, elles ne peuvent pas voir cette chose

horrible.--Viens, Moranbois! viens, Laurence! pour les muscles, vous

valez dix hommes à vous deux; moi aussi, je suis fort quand il le

faut.--Et vous, Lambesq, écoutez! vous êtes très-solide aussi; mais vous

n'aimiez pas Marco. Êtes-vous assez généreux, assez bon camarade, pour

vouloir le venger, même au péril de votre vie?

--Vous en doutez? répondit Lambesq avec un accent de bravoure et de

sincérité qu'il n'avait jamais eu sur la scène.

--C'est bien! répondit Bellamare en lui serrant la main avec énergie.

Prenons des armes, des poignards surtout, nous n'en manquons pas ici.

Moranbois ouvrit la caisse et, en un clin d'oeil, nous fûmes armés; puis

nous nous rendîmes à la tour d'entrée. Elle n'était pas gardée, personne

ne paraissait levé dans cette partie de la forteresse; le pont n'était

pas encore baissé. Seule, la sentinelle qui veillait sur le bastion

voisin nous regarda d'un oeil indifférent et n'interrompit pas un

instant ses volte-face monotones. Sa consigne n'avait point prévu notre

dessein.

Avant tout, nous voulions nous assurer de la vérité, quelque évidente

qu'elle fût. Nous montâmes l'escalier en vis de la tour, et nous n'y

trouvâmes que les têtes sanglantes des deux malheureux enfants. Elles

avaient été tranchées net par le damas dont les Orientaux se servent si

cruellement bien, leurs corps n'étaient point là.

--Laissons leurs têtes où elles sont, dit Bellamare à Moranbois, dont

les dents claquaient de douleur et de colère. Le prince revient

aujourd'hui, il faut qu'il les voie.

--Eh bien, il les verra, répondit Moranbois; mais je ne veux pas que ces

innocents restent en la compagnie de ces charognes de Turcs.

Et, comme il avait besoin d'exhaler sa rage, il arracha les têtes

desséchées de leurs supports et les jeta sur le pavé de la cour, où

leurs crânes se brisèrent avec un bruit sec.

--Ceci est inutile! lui disait Bellamare.

Mais il ne put l'empêcher, et nous quittâmes la tour après avoir couvert

de nos foulards ces deux malheureuses figures que nous ne voulions pas

laisser en spectacle dérisoire à leurs bourreaux. Nous prîmes la clef de

la tour, et, comme nous en sortions, nous vîmes que, malgré le soleil

levé, le pont était toujours dressé, contre l'usage; on nous faisait

prisonniers.

--Ça nous est bien égal, dit Moranbois, ce n'est pas dehors que nous

avons affaire.

Le beau Laurence · 第 5 / 15 段