--N'allez pas croire, nous dit-il, tout ce que vous débite mon maître.

C'est un homme terrible à la bataille, je ne dis pas non, mais pas plus

que les autres, allez! Ils sont comme ça une cinquantaine de princes qui

s'entendent bien pour flanquer des tripotées aux chiens de Turcs, mais

qui voudraient tous commander en premier. Mon maître n'y arrivera pas,

il est trop Français; sa mère n'était pas plus noble que moi, et son

père ne descendait pas tout droit des fameux Klémenti de l'ancien temps.

On ne voit pas de bon oeil les genres européens que se donne monsieur,

et ces gardes du corps que vous voyez là, plantés comme des chandelles,

sans entendre un mot de ce que nous disons, nous méprisent; ils

voudraient me tordre le cou parce que je rase monsieur quand il veut

être propre pendant quelque temps.

--S'il veut être propre, c'est pour nous plaire apparemment, dit Régine;

mais dis-nous, petit! cette moustache coupée prouve que, d'ici à quelque

temps, ton maître ne compte pas sur la guerre, car cette lèvre bleuâtre

ne serait pas d'ordonnance?

--Ça prouve peut-être, répondit le groom, que monseigneur veut tenter un

coup de main sans être reconnu; on ne sait pas. Ça m'est égal, à moi: la

paix, la guerre, ça se ressemble tant dans ce pays de brigands, qu'on

n'en voit pas la différence.

--Des brigands? s'écria Lucinde; j'ai toujours désiré d'en voir. Il y a

en a donc par ici?

--Il n'y a que de ça, mademoiselle, et vous en voyez là autour de vous.

--Allons donc! Ces beaux hommes-là?

--Aussi vrai que je vous le dis! C'est comme les loups: ça ne fait pas

de mal quand ça n'a pas faim; mais, quand ça manque de tout, gare aux

gens qui prennent fantaisie de voir leurs montagnes! Ils sont très-doux

et même accueillants quand tout va bien chez eux; mais, quand ils sont

trop molestés par les Turcs, il faut bien qu'ils prennent aux étrangers

de quoi acheter du pain et de la poudre. Braves gens tout de même!

seulement, c'est sauvage et il ne faudrait pas les agacer! Il y a aussi

des ramassis de bandits de tout pays qui parcourent la frontière,

soi-disant comme patriotes, mais dont il y a bien à se méfier. N'allez

jamais vous promener plus loin que le petit lac et ne vous risquez

jamais dans la montagne. Je vous le dis sans rire.

Ce garçon intelligent et effronté, qui s'appelait Colinet et que son

maître avait surnommé Meta, moitié d'homme, eût volontiers bavardé toute

la nuit; mais le prince rentra et nous emmena prendre le café dans son

salon, qui était délicieusement arrangé dans un goût bas-empire

très-intéressant. Il nous montra tout l'appartement,--sa chambre à

coucher, décorée à la française, avec un lit français où il ne couchait

pas, préférant s'étendre sur une peau d'ours en hiver et sur une natte

en été,--son boudoir et son cabinet de travail. Ces pièces étaient

riches, dorées sur toutes les coutures, mais sans caractère ni

confortable sérieux. Nous préférâmes rester dans le salon oriental, où

nous attendaient de superbes chibouques et des cigares détestables; mais

le café épais commençait à nous paraître délicieux. On s'y fait, et le

rude marasquin du pays ne nous parut plus si terrible qu'au

commencement.

Le prince s'en abreuva de manière à tomber dans une torpeur qui

ressemblait beaucoup au sommeil; Impéria prit sa guipure; Régine,

avisant des cartes, défia Moranbois au besigue; Bellamare défia Léon aux

échecs; Lambesq prit un numéro du _Siècle_ qui avait trois semaines de

date, et Marco s'endormit, ce qui lui arrivait toujours quand il ne

pouvait rire et gambader. La soirée menaçait d'être trop paisible pour

nous, lorsque le prince, se redressant sur son divan, se mit à réciter

des vers de Racine en feignant de les avoir oubliés, pour nous engager à

les déclamer devant lui.

--C'est nous faire payer notre écot un peu vite, me dit tout bas

Bellamare; mais autant vaut payer comptant que de faire des dettes.

Allons-y gaiement. Le prince demandait une scène de _Phèdre_. C'était

l'emploi de Lucinde; mais elle avait pris sur l'écueil une extinction de

voix qui n'était pas entièrement dissipée, et elle était trop fière de

son bel organe pour consentir à le compromettre; elle engagea Impéria à

la remplacer.

--Je n'ai jamais joué qu'Aricie, répondit Impéria. Phèdre n'est ni dans

mes moyens, ni dans mes études.

--Ça ne fait rien, dit Bellamare. Tu sais le rôle, et, d'ailleurs,

Moranbois est là.

Moranbois avait une mémoire prodigieuse et savait par coeur tout le

répertoire classique. Il se dissimula derrière un écran, Impéria et

Régine se drapèrent dans de grands châles de cachemire que leur offrit

le prince, et, se plaçant à distance convenable, les lumières bien

disposées et le fauteuil royal mis _en état_, c'est-à-dire posé à son

plan, elles commencèrent la scène:

Ah! que ne suis-je assise à l'ombre des forêts!

J'étais curieux de voir comment Impéria, dont la voix était cristalline

plutôt que tragique, réciterait ces vers de contralto, et comment son

jeu si délicat et si mesuré se plierait à la sombre attitude de la femme

dévorée d'amour. Elle avait ri d'avance du _fiasco_ qu'elle allait faire

et nous avait priés de l'applaudir quand même, afin que le prince, qui

ne devait guère s'y connaître, ne s'aperçût pas de son insuffisance.

Quelle ne fut pas ma surprise, celle de Bellamare et de tous les autres,

quand nous vîmes tout d'un coup Impéria changer de figure, et, comme

inspirée par la pensée du rôle, trouver, sans l'avoir jamais cherchée,

l'attitude brisée et absorbée de la grande victime du destin! Son oeil

se creusa et redevint fixe comme si elle interrogeait encore sur

l'écueil maudit les voiles décevantes qui s'effaçaient à l'horizon. Tout

ce que nous avions souffert nous redevint présent et un frisson passa

dans nos veines. Elle le sentit vibrer autour d'elle et sa figure prit

une expression que nous ne lui connaissions pas. Son irréprochable

diction s'accentua par degrés, sa froide poitrine palpita, et sa voix

frêle, devenue stridente, trouva des accents de détresse, de révolte et

d'étouffement qui ne ressemblaient à rien de connu. Avait-elle la

fièvre? est-ce nous qui avions le délire? Elle nous fit verser de

véritables larmes, et cette émotion, nécessaire sans doute à des gens

qui s'étaient efforcé de rire jusque dans les affres de la mort, nous

emporta jusqu'au délire. On applaudit, on cria, on se jeta dans les bras

les uns des autres, on baisa les mains d'Impéria en lui disant qu'elle

était sublime. On fit plus de bruit qu'une salle tout entière. Le prince

fut oublié comme s'il n'eût jamais existé.

Quand je me souvins de lui, je vis qu'il nous regardait avec étonnement;

sans doute il nous prenait pour des fous, mais c'était encore un

spectacle. Il croyait étudier la vie intime des comédiens, dont les gens

du monde sont prodigieusement curieux, et qu'il ne saisissait là que

dans un moment tout exceptionnel.

Il prenait intérêt à la chose. Tout ce que nous lui devions, c'était de

ne pas l'ennuyer. Tout était donc pour le mieux. Il n'eut pas besoin de

nous demander une autre scène, nous avions tous un besoin enragé de

jouer la tragédie et de nous sentir excités les uns par les autres.

L'hercule Moranbois alla chercher la caisse aux costumes. Le boudoir du

prince servit de vestiaire aux hommes, son cabinet de travail aux

femmes. Il remarqua un peu bêtement la décence de nos habitudes, et

Moranbois, qui ne pouvait se contraindre longtemps, lui dit du ton le

plus courtisan qu'il put prendre:

--Alors, Votre Altesse s'était mis en tête que nous n'étions que des

pignoufs?

Le prince daigna rire aux éclats de cette sortie.

En un quart d'heure, nous avions passé nos maillots et endossé nos

draperies. Je faisais Hippolyte, Lambesq faisait Thésée, Anna Aricie,

Léon Théramène. Nous jouâmes toute la pièce je ne sais comment; nous

étions tous pris et enlevés au-dessus de terre par le talent qui se

révélait chez Impéria. Il semblait que le naufrage eût changé son

tempérament d'artiste; elle était nerveuse, enfiévrée, admirable

quelquefois, déchirante toujours. Elle se livrait au hasard de

l'inspiration, elle ne se rendait pas compte de ce qu'elle faisait. Elle

était prise par moments d'une envie de rire qui se résolvait en

sanglots. Ce besoin de rire commençait aussi à solliciter notre système

nerveux; c'était la réaction inévitable après nos larmes. Quand Léon

arriva au récit de Théramène, qu'il avait en horreur, il prétendit qu'il

ne s'en souvenait plus, et Marco, averti par lui, poussa Purpurin,

costumé de la plus désopilante façon, en face de Thésée. Purpurin ne se

fit pas prier. Enchanté de montrer son talent dramatique, il commença

ainsi, mêlant ses deux tirades de prédilection:

A peine nous sortions des portes de Trézène.

C'était pendant l'horreur d'une profonde nuit,

Ma mère Jézabel... Ses gardes affligés...

Il n'en put dire davantage. Le prince se renversa en riant sur les

coussins, et ce fut pour nous le signal d'une hilarité exubérante.

Pendant que nous quittions nos costumes, Bellamare eut aussi la comédie,

et ce fut le prince qui la lui donna.

--Monsieur l'imprésario, lui dit ce naïf potentat, vous m'avez fait un

mystère, je ne sais pourquoi;... mais enfin je le découvre, et vous

allez avouer la vérité. Cette jeune actrice que vous appelez Impéria,

c'est un nom de guerre?

--Nous avons tous des noms de guerre, répondit Bellamare, et cela ne

couvre aucun secret digne d'intéresser Votre Altesse.

--Pardonnez-moi. J'ai parfaitement reconnu mademoiselle Rachel.

--Qui? s'écria Bellamare effaré de surprise; laquelle?

--Impéria, vous dis-je. J'ai vu Rachel une fois, dans _Phèdre_

précisément. C'est sa taille, son âge, sa voix, son jeu... Allons,

convenez-en, ne me mystifiez pas plus longtemps. C'est bien Rachel, qui,

pour me punir de ne l'avoir pas reconnue tout de suite, vous a défendu

de trahir son incognito.

Bellamare était trop honnête pour mentir, et en même temps trop malin

pour renoncer au divertissement que nous promettait l'étrange erreur du

prince. Il assura qu'Impéria n'était pas Rachel, mais il l'assura d'un

ton craintif et avec des airs embarrassés qui persuadèrent à notre hôte

qu'il ne s'était pas trompé.

Quand Impéria rentra au salon, Klémenti lui baisa respectueusement et

tendrement les mains en la suppliant de garder le cachemire qu'elle lui

rapportait. Elle le refusa, disant qu'elle n'avait pas assez de talent

et de réputation pour accepter un tel cadeau. Lucinde, qui survint, la

trouva bien sotte et regretta beaucoup de n'avoir pas joué Phèdre.

Régine lui dit tout bas:

--Prends-le, tu me le donneras, si tu n'en veux pas.

Le prince paraissait blessé du refus. Bellamare prit le châle et dit au

prince qu'il le ferait accepter; mais il le replaça adroitement dans la

chambre de Son Altesse, jugeant avec raison qu'il ne fallait pas

exploiter le nom de Rachel, et que le présent ne serait acceptable que

lorsqu'il serait offert à Impéria appréciée pour elle-même.

Quand nous fûmes rentrés chez nous, il nous régala de l'anecdote, tout

en ajoutant qu'Impéria avait révélé ce soir-là des qualités qui

rendaient la méprise de notre hôte excusable.

--Taisez-vous, mon ami, répondit Impéria tout à coup attristée. Ce que

j'ai été ce soir, je l'apprécie mieux que vous. Je me suis livrée à un

essai, j'ai joué d'inspiration, croyant être détestable, et en me

promettant de charger encore, si je vous faisais rire. Je vous ai fait

pleurer parce que vous aviez besoin de pleurer; mais vous rirez demain

si je recommence.

--Non, dit Bellamare, je m'y connais; ce que tu as trouvé ce soir était

vraiment beau; je t'en donne ma parole d'honneur.

--Eh bien, si cela est vrai, reprit-elle, je ne le retrouverai pas

demain, puisque je l'ai fait sans intention.

--On verra! dit Lucinde, qui s'était laissé entraîner comme les autres à

applaudir sa compagne, mais qui en avait assez déjà et ne se souciait

pas d'être mise hors de concours.

--Voyons tout de suite, reprit Bellamare avec la passion qu'il portait

dans son enseignement; si c'est une inspiration fugitive comme tant

d'artistes distingués en ont eu une dans leur vie pour ne plus la

ressaisir, je vais le voir, moi! Recommence moi ça!

Ah! que ne suis-je assise...

--Je suis fatiguée, répondit Impéria, cela m'est impossible.

--Fatiguée? raison de plus, allons! essaye, je le veux, c'est pour toi,

ma fille! tâche de graver ton inspiration sur le marbre avant qu'elle

soit refroidie. Si tu la retrouves, je vais la noter, et je te

l'incrusterai après pour que tu ne la perdes plus.

Impéria s'assit, essaya de composer son attitude et sa physionomie. Elle

ne retrouva ni son aspect, ni son accent.

--Vous voyez bien, dit-elle, c'était le passage d'un souffle. Peut-être

même n'y avait-il rien en moi. Vous avez eu l'hallucination collective

qui appartient aux imaginations exaltées.

--Ce sera donc comme pour moi? lui dis-je. J'ai eu le feu sacré un

certain soir, et, après...

--La chose arrive à tout le monde, répondit Bellamare. Je me souviens

d'avoir joué Arnolphe tout un soir sans parler du nez. J'avais battu ma

femme le matin, et j'étais radieux comme les astres. De ce qu'on retombe

dans sa nature après ces prodiges-là, il n'en résulte pas qu'on ne

puisse pas les reproduire et les fixer. Ne vous découragez jamais,

enfants; Apollon est grand et Bellamare est son prophète!

Le lendemain, Bellamare fut mandé par le prince dans son cabinet.

--Il faut, lui dit-il, que vous fassiez acte de courage, fussiez-vous

encore un peu fatigué. J'espérais vous laisser quelques jours de repos;

mais la situation me presse, et, d'ailleurs, la présence de Rachel parmi

vous... Ne dites pas non, mon groom a causé ce matin avec votre jeune

comique, qui lui a tout avoué; c'est bien Rachel qui se cache sous le

nom d'Impéria. Je n'aurais pas pu m'y tromper, moi! J'ai encore la voix

de Rachel dans l'oreille et son fin profil devant les yeux. Si elle

persiste à se dissimuler, ne la contrariez pas, nous ferons semblant de

garder son secret; mais le prestige de son vrai nom et la séduction de

son merveilleux talent vont être d'une grande utilité à ma patrie.

Entendez-moi bien; personne n'est capable de commander une vaste

insurrection. Tous ces petits seigneurs, également braves et dévoués,

manquent tous également du nécessaire: l'argent et l'intelligence. Je

suis riche, moi, et j'ai reçu l'éducation qui tire un homme d'un

sauvage. Le salut général est donc dans mes mains, si l'on veut ouvrir

les yeux. Il y a des préventions contre moi précisément à cause de cette

éducation dont on ne comprend pas les avantages. On me traite de baladin

parce que j'aime les arts! Aidez-moi à séduire et à charmer ces esprits

incultes. Dites-leur de beaux vers dont je leur donnerai la traduction

faite par moi, et dont l'harmonieuse solennité les frappera de respect.

Montrez-leur des costumes sérieux, chantez-leur de beaux airs guerriers,

je sais que vous êtes tous musiciens... et enfin... enfin, si Rachel

voulait, si Rachel, revenant de très-peu d'années en arrière, consentait

à leur chanter cette _Marseillaise_ qui a, dit-on, passionné le peuple

français... Voyons! je sais qu'elle ne veut plus la chanter; mais ici,

sous un pseudonyme transparent... Impéria! impératrice, c'est si clair!

Je sais bien que ce chant la fatigue beaucoup, mais j'ai des pierreries

pour l'indemniser, et de plus beaux cachemires que celui qu'elle a

refusé hier. Quant à vous, monsieur l'imprésario, j'en passerai par tout

ce que vous voudrez. Vous ne m'avez pas fait de conditions; voici le

moment, mettez-vous à mon bureau. Écrivez, et je signerai.

A moins d'être un coquin, tout autre que Bellamare eût été embarrassé

d'accepter; mais il savait être honnête homme et homme d'esprit en même

temps, il prit son parti sur l'heure, et il écrivit ce qui suit:

«Le prince Klémenti engage pour un mois la troupe du sieur Bellamare à

mille francs par chaque représentation qu'elle donnera dans le château

de Son Altesse, avec le concours de mademoiselle Impéria. Il sera, en

outre, alloué à ladite demoiselle Impéria une somme de mille francs par

représentation, si, à la fin dudit engagement, le prince Klémenti

persiste à voir en elle l'égale de mademoiselle Rachel dans le chant de

_la Marseillaise_ et dans la tragédie; faute de quoi, il ne sera dû à

ladite Impéria qu'un présent à la convenance dudit prince.»

Le prince trouva la rédaction ingénieuse, signa et donna mille francs

d'avance. Bellamare, en se retirant, lui dit, pour l'acquit de sa

conscience:

--Je vous jure, Altesse, qu'Impéria n'est pas Rachel.

--Parfait! parfait! s'écria le prince en riant. Appelez votre monde et

choisissez votre salle de spectacle. Moi, je vais envoyer mes

invitations pour dimanche.

Il sonna Meta, qui, à son service depuis trois ans, avait appris la

langue du pays, et il lui ordonna de servir de truchement entre la

troupe et les ouvriers qu'elle aurait à employer. De ce moment, Meta,

qui nous aimait avec passion, ne nous quitta plus que pour habiller et

raser le prince.

C'était un garçon intelligent, audacieux et corrompu, un vrai gamin de

Paris, qui se vantait d'avoir joué son rôle sur mainte barricade. Il

avait vu Rachel aux spectacles gratis, et, bien certain qu'elle n'était

point parmi nous, il avait abondé malicieusement dans la fantaisie de

son maître, sur lequel il avait l'ascendant qu'on laisse prendre aux

enfants gâtés. Il était donc le principal auteur du roman dont nous

allions aborder les aventures.

Léon blâma beaucoup le _mezzo termine_ de Bellamare, et prétendit

que nous faisions du nom de Rachel une exploitation jésuitique.

Impéria se sentit beaucoup de répugnance à être l'objet de cette

supercherie du prince vis-à-vis de ses invités; mais le prince y

mettait une bonne foi si obstinée ou si bien imitée, tous nos

efforts pour le détromper furent tellement vains, que les scrupules

s'envolèrent et qu'on se prépara gaiement à jouer du Corneille et

du Racine au couvent-évêché-palais-forteresse de Saint-Clément.

Nous ne pouvions trouver mieux que la monumentale bibliothèque. Il y

avait place pour un public de quatre cents personnes, maximum indiqué

par le prince, plus pour un joli petit théâtre, avec ses coulisses,

vestiaire et dégagements. Les solides rayons qui avaient jadis porté des

in-folio manuscrits, des volumes imprimés dans toutes les langues,

furent démontés et rajustés de façon à former une très-belle estrade

pour le public. Nous avions des ouvriers à discrétion, très-actifs et

soumis. C'étaient des soldats de l'armée du prince. On fit venir du

nouveau couvent deux moines qui, pensant décorer une chapelle, nous

peignirent à la détrempe, dans le style gréco-byzantin, une fort jolie

devanture et les _manteaux d'arlequin_, c'est-à-dire les premières

coulisses à demeure qui servent de repoussoir aux autres. Un immense

tapis fit l'office de toile; c'était un peu lourd, il fallait quatre

hommes pour le manoeuvrer, cela ne nous regardait pas. Moranbois se

chargea de composer le décor, qu'il entendait mieux que personne. Léon

le dessina, je le peignis avec l'aide de Bellamare et de Marco. La toile

de fond du péristyle classique pour la tragédie avait déjà été réparée à

Gravosa. Lambesq répara de son mieux les instruments qui avaient

souffert. L'orchestre, c'est-à-dire le quatuor qui nous en tenait lieu,

fut caché dans la coulisse pour que les acteurs en représentation

pussent faire de temps en temps leur partie, sans être vus jouant du

violon ou de la basse en costume d'empereur ou de confident. Bellamare

avait introduit une innovation: un coryphée récitait en guise de choeur

une pièce de vers à la fin ou à l'entrée des actes. Ces vers, imités des

anciens textes, étaient fort beaux, ils étaient de Léon. L'orchestre les

accompagnait en sourdine sur un rhythme grave et monotone que j'avais

composé, c'est-à-dire pillé, mais qui faisait très-bon effet.

Pendant que nous nous hâtions ainsi, Impéria étudiait _la Marseillaise_,

qu'elle n'avait chantée de sa vie et qu'elle n'avait jamais entendu

chanter par Rachel; elle savait seulement que, sans voix et sans aucune

méthode musicale, la grande tragédienne avait composé une sorte de

mélopée dramatique qui était plutôt mimée et déclamée que chantée.

Impéria musicienne ne pouvait pas faire si bon marché du thème musical

et n'espérait point arriver à la beauté sculpturale, à l'accent voilé et

terrible de celle qu'on avait appelée la _muse de la liberté_. Sa voix

pure voulait chanter, mais elle était trop douce pour _armer des

bataillons_. Elle prit le parti de s'exprimer selon sa nature, dont le

fond était calme, résolu et tenace. Elle fit appel aux cordes de sa

volonté stoïque et fière; elle fut toute simple, elle chanta toute

droite, elle regarda son public en face avec une fixité fascinatrice,

elle marcha sur lui en étendant les bras comme si elle eût marché à la

mort au milieu des balles avec une indifférence dédaigneuse. Cette

interprétation fut un chef-d'oeuvre d'intelligence. La première fois

qu'elle l'essaya devant nous, la première strophe nous étonna, la

seconde commença de nous agiter, la troisième nous emporta. Ce n'était

pas un appel à l'enthousiasme, c'était comme un défi d'autant plus

excitant qu'il était froid et hautain.

--C'est cela! dit Moranbois, qui, vous vous en souvenez, était le juge

infaillible de l'_effet_, par conséquent du résultat. Ce n'est pas _la

Marseillaise_ vociférée aux _titis_, ni drapée pour les artistes; c'est

_la Marseillaise_ crachée au visage des _capons_.

Nous ne vîmes le prince qu'à dîner durant tous ces préparatifs. Il avait

fort à faire de son côté pour rassembler et attirer son public, dont les

principaux membres étaient séparés de lui par des montagnes et des

précipices. Tous ces chefs de clan n'étaient pas bien difficiles à

héberger. Une salle commune, des tapis et des coussins, ils n'en

demandaient pas davantage. Ils apportaient tout leur bagage dans leur

ceinture, armes, pipes et tabac. N'admettant pas leurs femmes à se

promener et à se divertir avec eux, ils simplifiaient beaucoup les

embarras de l'hospitalité. Ce public sans femmes nous refroidit d'abord,

mais il excita l'entrain d'Impéria pour _la Marseillaise_.

Lucinde avait repris son rôle de Phèdre, et, sauf le prince et son

groom, tout l'auditoire la prit sérieusement pour la célèbre Rachel.

Impéria récitait admirablement les tirades du coryphée, mais on n'y

faisait pas grande attention. Quand elle parut à la fin en tunique

courte, manteau rouge et bonnet phrygien, avec un drapeau aux couleurs

de l'insurrection locale, on se ravisa, et _la Marseillaise_ fit le même

effet qu'elle avait fait sur nous. On écouta en silence, puis un murmure

s'éleva comme un souffle d'orage, puis une sorte de fureur éclata en

cris, en trépignements et en menaces. Un éclair passa dans la salle,

c'étaient tous les yatagans tirés de la ceinture et brandis au-dessus

des têtes. Toutes ces longues figures imposantes, qui depuis le

commencement de la représentation nous contemplaient avec une attention

majestueuse et froidement bienveillante, devinrent terribles: les

moustaches se hérissèrent, les yeux lancèrent des flammes, les poings

menacèrent le ciel, Impéria eut peur. Ce public de lions du désert, qui

semblait vouloir s'élancer sur elle en rugissant et en montrant les

griffes, faillit la faire fuir dans la coulisse; mais Moranbois lui

criait de sa voix rauque au milieu du vacarme:

--Tiens ton effet, tiens-le! toujours, toujours!

Elle fit ce qu'elle croyait ne pouvoir faire de sa vie; elle s'avança

jusque sur la rampe, bravant le public et gardant son impassible audace,

rendue plus émouvante par la délicatesse de sa taille et de son type

d'enfant. Alors, ce fut un transport de sympathie dans la salle; tous

ces héros de _l'Iliade_, comme les appelait Bellamare, lui envoyèrent

des baisers ingénus et lui jetèrent leurs écharpes d'or et de soie,

leurs chaînes d'or et d'argent, et jusqu'aux riches agrafes de leurs

toques: on en eut pour une heure à tout ramasser.

Le beau Laurence · 第 4 / 15 段