--Monseigneur, lui répondit Bellamare, nous sommes tous Auvergnats, nous

autres, ni hommes ni femmes, c'est-à-dire tous égaux. Libre à vos

guerriers de l'_Iliade_ de nous prendre pour des tchinganes; mais nous

avions faim et nous ne pouvons pas vivre de confitures sèches. Faites

que nous mangions de la viande, ou renvoyez-nous; car, avec le régime

trop recherché auquel votre ministre des affaires culinaires paraît

vouloir nous soumettre, jamais nous ne serons capables de vous réciter

trois vers.

Le prince daigna sourire et nous promettre que dès le lendemain nous

serions traités à l'européenne.

--Il faut, ajouta-t-il, que vous me laissiez cette journée, consacrée à

des affaires bien sérieuses. Demain, je serai tout à vous.

--Puisqu'il en est ainsi, dit Moranbois dès qu'il eut tourné les talons,

lestons nos poches pour le reste de la journée.

Et il plongea plusieurs perdrix rôties dans sa vaste sacoche de voyage.

Nous allâmes passer le reste de la journée au bord du petit lac que Léon

et moi avions découvert le matin. C'était un endroit vraiment délicieux.

Au milieu, l'eau était limpide comme du cristal; à l'entrée et à la

sortie du torrent souterrain qui l'alimentait, elle bouillonnait dans

des rochers couverts de lauriers-roses et de myrtes en fleur. Nous nous

sentîmes tous guéris dans cette oasis, et on se livra à des accès de

gaieté folle que depuis bien longtemps nous ne connaissions plus; même

Moranbois et Léon se déridèrent, et Purpurin essaya de faire de la

poésie.

Nous eûmes un reste de spectacle en voyant défiler sur le chemin qui

traversait la prairie les beaux cavaliers qui nous avaient donné la

_fantasia_ et qui s'en allaient par groupes, s'enfonçant dans divers

angles de la montagne par des sentiers que nous ne pouvions deviner. De

temps en temps, ces groupes reparaissaient sur des hauteurs

vertigineuses. L'or de leurs costumes et leurs belles armes étincelaient

au soleil couchant.

--Je n'ai jamais été à l'Opéra, dit judicieusement Purpurin, mais je

trouve que ceci est encore plus beau.

Nous nous serions oubliés là jusqu'à la nuit, quand un grand vieillard à

longues moustaches blanches, les bras nus jusqu'à l'épaule, et portant

un fusil démesuré en guise de houlette, passa avec un troupeau, s'arrêta

en nous saluant d'un air affable et grave, et nous tint un discours

qu'aucun de nous ne comprit; mais, comme il nous montrait avec

insistance tantôt le soleil et tantôt le monastère, nous devinâmes que,

pour une raison ou pour une autre, nous devions rentrer. Bien nous en

prit, car on allait lever le pont quand nous nous présentâmes. La petite

forteresse était rigidement close aussitôt que le soleil plongeait

derrière la plus basse des montagnes. Nous ne fûmes pas effrayés à

l'idée d'être ainsi prisonniers toutes les nuits: aucun de nous ne

prévoyait que la chose pût devenir très-désagréable.

Frère Ischirion étant le seul serviteur avec qui l'on pût s'entendre,

nous essayâmes de le faire causer quand il nous apporta l'excellent café

à la turque et les éternelles confitures qui devaient, selon lui, nous

suffire après le repas de midi. Il nous apprit que le prince avait gardé

près de lui les principaux chefs de son armée et qu'il tenait conseil

avec eux dans l'ancienne salle du chapitre.

--Dieu sait, ajouta-t-il, d'un ton emphatique et pénétré, quel rayon de

soleil ou quel éclat de foudre sortira de cette conférence! la paix ou

la guerre!

--La guerre avec les Turcs? lui demanda Bellamare. Est-ce que ces

messieurs les attaquent quelquefois?

--Tous les ans, répondit le moine, et voici bientôt la saison propice

pour leur prendre quelque fort ou quelque passage. Dieu veuille que ce

ne soit pas avant deux mois, car alors notre lac sera desséché! Les

excellents poissons qu'il nourrit seront rentrés avec lui dans les

cavernes, et l'ennemi, ne trouvant ni à manger ni à boire dans le pays,

ne s'aventurera pas jusque chez nous, au coeur de la montagne.

--De quoi donc vivez-vous durant l'été? lui demanda Régine.

--L'été, répondit le moine, notre gracieux maître, le prince Klémenti,

va à Trieste ou à Venise. Nous autres, nous buvons du lait aigre et nous

mangeons du fromage frit dans le beurre, comme les autres habitants de

la prairie.

--Ça n'engraisse pas, dit Régine, car on voit le jour à travers vos

côtes.

--Il paraît, nous dit Bellamare quand le moine fut sorti, que notre

amphitryon veut s'amuser jusqu'au moment d'entrer en campagne. C'est une

singulière idée de nous avoir amenés chez lui au milieu de pareilles

préoccupations, à moins qu'il ne nous ait racolés pour faire partie de

son armée, qui est plus belle qu'elle n'est grosse. Voyons, mes enfants,

est-ce que cela ne vous amuserait pas de faire le coup de fusil contre

les infidèles?

--Non certes! s'écria Lambesq. Il ne nous manquerait plus que cela! Nous

serions tombés dans un joli guêpier!

--Moi, dit Moranbois, qui aimait comme tout le monde à contrarier

Lambesq, je ne serais pas fâché de pointer le canon sur ces petits

remparts et de casser la tête à quelques musulmans.

--Alors, réjouis-toi, dit Léon continuant la plaisanterie; je sais que

l'intention du prince est de nous confier la garde de sa forteresse

quand il entrera en campagne, et il y a dix à parier contre un que nous

aurons à soutenir quelque assaut.

--Je ne m'en sens pas de joie, s'écria Marco, j'ai toujours rêvé de

jouer le mélodrame au naturel.

La colère et la peur de Lambesq nous remirent en belle humeur, et on se

proposa de passer gaiement la soirée; mais avant tout nous voulûmes

savoir si nous étions bien chez nous, et si nous pouvions être bruyants

sans molester notre hôte et sans troubler la solennité de son conseil de

guerre. Bellamare, Léon, Marco, Impéria, Lucinde et moi, marchant en

tête avec un flambeau, nous résolûmes d'aller à la découverte dans ce

romantique monastère que nous n'avions pas encore eu le loisir

d'explorer. Nos chambres avaient accès sur un bastion que dominait une

autre construction crénelée sur laquelle une sentinelle se promenait

jour et nuit. Nous pouvions contempler un bel effet de lune plongeant à

travers les lignes aiguës des fortifications; mais la présence de cette

sentinelle et son pas régulier avaient quelque chose de gênant et

d'irritant. Le décor n'était point gai, et la soirée était froide. Nous

voulûmes chercher ailleurs un lieu propice à nos ébats ou aux douceurs

d'un _farniente_ général, quelque chose qui nous rappelât le foyer d'un

grand théâtre. A travers de longs cloîtres à voûtes surbaissées et des

escaliers mystérieux qui ne conduisaient parfois qu'à des portes murées

ou à des effondrements,--car certaines parties intérieures du monastère

étaient encore ruinées,--nous découvrîmes la bibliothèque, qui était

fort belle et complétement privée de ses livres vénérables, transportés,

ainsi que l'imprimerie, dans le nouveau couvent. Dans une des armoires

erraient seulement quelques volumes dépareillés d'Eugène Sue et de

Balzac avec les Chansons de Béranger, plus un livre donné en accessit,

au collége Henri IV, à l'élève Klémenti. Une guitare turque privée de

ses cordes ou plutôt de sa corde, car la _guzla_ n'en a qu'une, quelques

longs fusils hors de service, de vieux divans placés au hasard, des

escabeaux pour monter aux rayons vides, des tapis roulés, des tables

boiteuses, enfin mille choses d'_en cas_ ou de rebut dans un désordre

poudreux, témoignaient de l'entier abandon de cette salle, aussi vaste

qu'une église et largement éclairée par de hautes fenêtres cintrées;

mais la lune jetait sur le pavé des lueurs de sépulcre. Il eût fallu un

luminaire de théâtre pour égayer ce désert. Les femmes jurèrent qu'elles

y mouraient de peur et qu'il fallait chercher autre chose.

--Attendez! dit Lucinde, voilà sur un rayon là-haut une quantité de

cierges qui nous procureraient une illumination. Essayez d'y grimper,

messieurs!

Nous aidâmes Marco à rouler un des massifs escabeaux, et déjà il

atteignait la provision de cierges, lorsque nous entendîmes marcher dans

la galerie qui s'ouvrait au fond de la bibliothèque; c'était le

claquement traînard des sandales du frère Ischirion, et chaque pas le

rapprochait de nous. Comme des écoliers en maraude surpris par le pion,

nous éteignîmes notre lumière, nous nous cachâmes tous, qui çà qui là,

derrière les divans et les piles de coussins; Marco, accroupi sur le

haut de son escabeau, se tint prêt à souffler la lampe du moine, s'il

passait à sa portée. Nous étions décidés à lui faire peur plutôt que de

lui laisser constater notre délit de vagabondage; mais ce fut lui qui

nous glaça le sang par l'étrange scène dont il nous rendit témoins.

Il portait un vaste panier qui paraissait fort lourd et il marchait

lentement, élevant sa lampe pour se diriger à travers l'encombrement des

vieux meubles. Quand il fut tout près de nous, il s'arrêta devant

l'armoire qui contenait la mince bibliothèque et l'accessit du prince.

Là, tenant toujours sa lampe et posant son panier près de lui, il en

tira une à une les douze têtes desséchées que nous avions vues sur la

tour; puis, de ses mains qui préparaient les aliments de son maître et

de ses hôtes, il plaça et rangea avec soin, on pourrait dire avec amour,

ces hideux trophées sur le rayon le plus apparent; après quoi, il les

regarda avec attention, les aligna de nouveau comme il eût fait d'une

rangée de mets sur une table, et avec ses doigts noueux repeigna un peu

les barbes qui pendaient encore à quelques mentons.

Le pauvre diable ne faisait qu'obéir au prince, qui, pour complaire à

nos dames, lui avait ordonné de cacher ces têtes, tout en les conservant

avec soin dans son musée; mais le sang-froid qu'il portait dans cette

lugubre occupation irrita Marco, qui, en imitant le cri de la chouette,

lui jeta une brassée de cierges sur le corps et descendit précipitamment

de l'escabeau avec l'intention de le battre. Nous le retînmes; le

malheureux moine, prosterné sur le pavé, invoquait d'une voix plaintive

tous les saints et tous les dieux du paradis slave, et s'efforçait

d'exorciser les démons et les sorciers. Sa lampe s'était échappée de ses

mains et fumait dans les plis de sa robe. Nous pûmes nous esquiver sans

qu'il nous vît, mais en imitant le cri de divers animaux, chacun selon

son talent, afin de lui laisser croire qu'il avait affaire aux esprits

de la nuit.

Nous n'avions plus de lumière et nous nous égarâmes dans les ténèbres.

Je ne sais où et comment nous nous trouvâmes dans une travée, près d'une

voûte faiblement éclairée d'en bas. Nous vîmes au-dessous de nous, dans

la profondeur d'une sorte de chapelle, le prince debout, dans une petite

chaire, en face d'une douzaine de jeunes et vieux seigneurs ou paysans,

tous également nobles, officiers de son corps de partisans: c'était le

conseil de guerre dans la salle du chapitre. Klémenti les haranguait

d'une voix claire et sur un ton de résolution énergique. Comme nous ne

comprenions pas un mot d'esclavon, nous pûmes, comme d'une loge de

quatrième rang, assister sans indiscrétion à cette scène sérieuse qui ne

manquait pas de couleur. J'ignore si l'orateur était éloquent. Peut-être

ne disait-il que des lieux communs, et sans doute il n'en fallait pas

davantage à des gens si convaincus de leurs droits et si bien disposés à

couper des têtes de mécréants; mais sa prononciation était harmonieuse

et ses inflexions assez bonnes. Quand il eut fini, nous faillîmes

l'applaudir. Bellamare nous contint et nous emmena vite, sans qu'on se

fût aperçu de notre présence.

Enfin nous retrouvâmes notre appartement, qui était assez loin et assez

isolé pour nous permettre de parler haut et sans contrainte. Cette

certitude étant le but principal de notre expédition, nous résolûmes de

nous en contenter. Nous trouvâmes le souper servi dans notre grande

chambre par Moranbois et Régine, qui avaient étalé leurs provisions sur

une table d'un pied de haut entourée de coussins en guise de siéges,

selon la coutume orientale. Anna et Purpurin avaient maraudé de leur

côté. Ils avaient pénétré dans l'office, et, pendant que frère Ischirion

rangeait ses têtes sur le dressoir de la bibliothèque, ils avaient fait

main basse sur les gâteaux et sur quelques bouteilles de vin de Grèce.

Le souper fut donc très-présentable, et le café, les pipes turques, les

quolibets, les chansons nous conduisirent gaiement jusqu'à trois heures

du matin.

Je me sentais pourtant un peu troublé intérieurement, en dépit des

lazzis que l'habitude faisait pleuvoir de mes lèvres. La beauté du

prince et le prestige de sa fantastique existence avaient, en dépit des

têtes coupées, surexcité les imaginations féminines. La grande Lucinde,

la petite Anna, voire la grosse Régine, ne se cachaient pas d'être

follement éprises de lui. La discrète Impéria interrogée avait répondu

avec le mystérieux sourire qu'elle avait en certaines occasions:

--Je mentirais si je vous disais que je ne trouve pas ce paladin

admirable sur son cheval. Quand il en descend, et surtout quand il parle

français, il perd un peu. Un homme comme celui-là ne devrait parler que

la langue des temps fabuleux; mais enfin ce n'est pas sa faute s'il est

notre contemporain. Hier, j'étais trop fatiguée pour le regarder;

aujourd'hui, je l'ai vu, et, s'il continue à être ce qu'il a l'air

d'être, c'est-à-dire un Tancrède du Tasse doublé d'un Ajax d'Homère, je

dirai, comme ces dames, que c'est un idéal; mais...

--Mais quoi? dit Bellamare.

--Mais la beauté qui parle aux yeux, reprit-elle, n'est que le prestige

d'un moment: l'oeil du corps n'est pas toujours celui de l'âme.

Il me sembla qu'elle me regardait, et j'en pris du dépit: avec la santé,

l'amour se réveillait en moi, je ne pus dormir. Comme Léon ne dormait

pas non plus, je lui demandai, pour faire diversion à mon inquiétude

personnelle, s'il avait remarqué l'enthousiasme d'Anna pour notre hôte.

Il me répondit sur un ton d'amertume qui m'étonna.

--Qu'as-tu contre moi? lui dis-je.

--Contre toi, répondit-il, rien! J'en ai à la femme en général, et à

celle que tu viens de nommer en particulier. C'est la plus écervelée et

la plus vaine de toutes.

--Que t'importe? Il faut en rire. Tu ne l'aimes pas, tu ne l'as jamais

aimée.

--C'est ce qui te trompe, reprit-il en baissant la voix; je l'ai aimée!

Sa faiblesse me semblait une grâce; elle était pure alors, et, si elle

eût eu la patience de rester ainsi quelque temps, j'aurais fait

l'immense sottise de l'épouser. Elle a eu celle de céder trop vite à ses

absurdes entraînements.

--Ce qui est fort heureux pour toi; tu lui dois de la reconnaissance.

--Non, elle m'a rendu défiant et misanthrope dès le début de ma

carrière. T'avouerai-je tout? c'est pour elle que je m'étais fait

comédien, comme toi pour...

--Pour personne! que dis-tu là?

--Ta prudence et ton silence ne me trompent pas, mon camarade! Nous

sommes blessés tous deux, toi par un amour dompté faute d'espoir, moi

par un amour enterré faute d'estime.

Ce fut la seule fois que Léon m'ouvrit son coeur. J'ai bien vu depuis

que, s'il n'aimait plus Anna, il souffrait toujours de l'avoir aimée.

Le jour suivant, frère Ischirion vint nous dire que le prince désirait

savoir l'heure à laquelle il plairait à ces dames de dîner avec lui.

Avant de répondre, nous voulûmes connaître les habitudes de Son Altesse.

Des réponses du moine, il résulta pour nous que le héros était à la fois

sobre et glouton. Comme les loups, il pouvait jeûner indéfiniment et, au

besoin, manger de la terre; mais, quand il s'attablait, il mangeait

comme quatre et buvait comme six. En temps ordinaire, il ne faisait

qu'un solide repas par jour, à trois heures de l'après-midi. Le matin et

le soir, il se contentait de quelques friandises. Nous résolûmes de nous

conformer au programme, à la condition qu'aux friandises on ajouterait

pour nous des oeufs, du fromage et beaucoup de jambon. Tout ceci décidé,

on demanda au bon frère pourquoi il était si pâle et paraissait si

languissant. Il mit sa fatigue sur le compte du repas monstre qu'il

avait dû ordonner la veille et se garda bien de parler de son

hallucination dans la bibliothèque. Je me hasardai à lui demander d'un

air ingénu pourquoi les têtes n'étaient plus sur la tour. De pâle, il

devint livide, fit un signe cabalistique dans l'air et répondit d'un air

égaré en se sauvant:

--Ce que fait le diable, Dieu seul le sait!

--Voilà, nous dit Bellamare, une belle occasion de continuer le rôle du

diable! allons chercher les têtes, faisons-les disparaître.

--C'est fait, répondit Marco, je n'ai pas voulu m'endormir sans me

procurer une satisfaction. J'ai pris une pincette de brasero, et je me

suis glissé dans la bibliothèque. Le moine, qui s'était enfui sans

demander son reste, avait laissé sa lampe éteinte et son grand panier

béant, j'y ai fourré les têtes et je les ai emportées.

--Et où diable les as-tu mises? s'écria Régine; pas ici, j'espère?

--Non! je les ai cachées dans un trou de vieux mur que j'ai bouché avec

des pierres. Je veux les y garder jusqu'à ce que je découvre où ce vieux

animal perche. Alors, j'en ornerai son lit; je veux qu'il en crève de

peur; c'est une leçon de propreté que je compte lui donner.

--Tu ferais mieux, observa Moranbois, d'infliger cette leçon-là au

maître qu'au valet.

--J'y songerai, répliqua gravement le petit bouffon.

A trois heures, le son retentissant d'une effroyable crécelle nous

annonça le dîner, et un valet en livrée, dont le costume européen

contrastait avec ses longues moustaches et sa martiale figure, vint nous

annoncer par gestes que le dîner était servi. Pour la première fois,

Purpurin, recouvrant la notion de la vie civilisée et appréciant les

choses à sa manière, déclara que ce cosaque du Monténégro avait une

fichue tournure dans son habit de cérémonie, et qu'il voulait lui donner

une leçon de belle tenue et de belles manières. Il courut donc endosser

une vieille livrée de théâtre à la mode Louis XV, mit une perruque

poudrée, un peu de fard et des gants de coton blanc, et, dès que nous

fûmes au réfectoire, il vint se planter, d'un air gracieux et important,

derrière la chaise destinée à Bellamare. L'accès de fou rire qui

s'empara de nous et qui se prolongea longtemps, l'agréable surprise que

nous fit éprouver la vue d'une table, d'une vraie table servie à

l'européenne avec tous les ustensiles qui permettent de ne pas

déchiqueter la viande avec les ongles, nous firent oublier que nous

avions grand'faim, que les mets refroidissaient et que le prince se

faisait attendre plus qu'il ne convenait à un homme élevé en France.

Enfin la porte du fond s'ouvrit, et nous vîmes apparaître d'abord un

petit groom du type parisien le mieux accentué, en costume anglais

irréprochable, puis un grand jeune homme maigre, vêtu à l'avant-dernière

mode française, c'est-à-dire de quatre à cinq ans en arrière du

mouvement. Il était joli garçon, mais sans grâce, et le bas de son

visage avait comme un ravalement de sottise ou de timidité. Nous

pensâmes que c'était un secrétaire, peut-être un parent du prince,

sortant à son tour du collége Henri IV, peut-être son frère, car il lui

ressemblait. Il parla, s'excusant d'avoir mis trop de temps à une

toilette dont il avait un peu perdu l'habitude... O déception! c'était

le prince lui-même rajeuni et amoindri par la chute de ses puissantes

moustaches, rasé, coiffé, pommadé, encravaté, les mouvements emprisonnés

dans un habit noir, la poitrine rétrécie dans un gilet blanc à boutons

de perles fines accompagné de beaucoup trop de chaînes d'or; le prince

tombé du paladin de l'Arioste dans le dandy italien, ou plutôt dans le

_Schiavone_ déguisé en _monsieur_, dont nous avions vu l'année

précédente les types nombreux à Venise, où ils sont insupportables aux

gens tranquilles par leur caquet, leur étourderie et le tapage qu'ils

font dans les théâtres.

Notre Klémenti était plus intelligent et mieux élevé que ces petits

seigneurs dépaysés qui vont chercher la civilisation hors de chez eux,

et qui n'y rapportent pas toujours ce qu'elle a de meilleur. Il y avait

en lui un côté chevaleresque et féodal qui l'empêchait d'être ridicule;

mais, comme l'élément français transmis par sa mère s'était atrophié

dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu'il essayait d'en faire reparaître

n'était ni de la dernière fraîcheur ni de la première qualité. Ce revers

de la belle médaille faisait regretter le profil antique de la veille.

Le camée était redevenu pièce de cent sous.

Dépouillé de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu'un

personnage de troisième rôle. En toquet à aigrette et en fustanelle, il

nous avait semblé parler notre langue aussi bien que nous; vêtu comme

nous, les défauts d'élocution nous sautèrent aux oreilles. Il avait un

zézayement désagréable et se servait d'expressions vulgaires ou

prétentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjoué à notre

manière. Il avait mis en réserve depuis son adolescence (et il avait

trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop traîné sur

les petits théâtres pour nous sembler drôles. Les lazzis qu'on

transporte sur la scène sont déjà usés dans la coulisse quand on les

abandonne au public. Jugez s'ils paraissent neufs quand ils ont passé

par deux ou trois cents représentations! Le prince tenait pourtant à

nous les débiter pour nous faire voir qu'il était _au courant_, et, au

lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses

aventures, choses qui nous eussent grandement intéressés, il nous

entretenait d'Odry dans _les Saltimbanques_ ou des aventures

scandaleuses de certains rats d'Opéra déjà hors d'âge et parfaitement

oubliés.

Il essaya aussi d'être égrillard, bien qu'il fût chaste et froid comme

un homme qui a trois femmes, c'est-à-dire deux de trop. Il crut plaire à

nos actrices; mais Régine seule lui tint tête, et il comprit qu'il

faisait fausse route auprès des autres. S'il manquait souvent de goût,

il ne manquait pas de finesse.

Le dîner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui était

mangeable. Le reste était un mélange insensé d'aliments scandalisés de

se trouver ensemble. L'ail, le miel, le piment, le lait caillé,

s'arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les légumes. Le

prince dévorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire

allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hôte était

_gueulard_ comme l'antique. Le groom parisien, qui était un malin singe,

l'entendit et se fendit la bouche jusqu'aux oreilles dans un sourire

d'approbation. Le drôle était fort réjoui de la figure hétéroclite de

Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui

compromettaient cruellement la dignité de notre valet de comédie. Les

autres valets, il y en avait une demi-douzaine plantés autour de nous,

graves et fiers dans leur costume national, étaient là pour la montre et

ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste

comme un lézard, courait de l'un à l'autre, nous versant des flots d'un

champagne fabriqué à Trieste, à Vienne ou ailleurs, qui nous eût porté

vite à la tête s'il eût été assez bon pour nous faire perdre la

prudence. Moranbois n'était pas difficile, mais il pouvait boire

impunément; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et

Marco, placé près de Léon, fut contraint par lui à s'observer.

Le prince seul s'alluma un peu, et, l'instinct batailleur se réveillant,

il nous dit quelques mots au dessert sur l'éternelle lutte du pays

contre les Turcs. Un bon grain d'ambition se mêlait à son patriotisme,

et il nous donna à entendre qu'il pourrait bien être nommé chef de

l'insurrection permanente qui avait pour idée fixe l'unité du pays et

son indépendance.

Quelqu'un fit demander à lui parler, et il sortit en nous priant de

l'attendre à table. Alors, le groom, qui était un rabougri de vingt-deux

ans, ivre de joie de trouver à qui parler et ambitieux de parler à des

comédiens, se mêla sans hésiter à notre conversation.

Le beau Laurence · 第 3 / 15 段