autres, ni hommes ni femmes, c'est-à-dire tous égaux. Libre à vos
guerriers de l'_Iliade_ de nous prendre pour des tchinganes; mais nous
avions faim et nous ne pouvons pas vivre de confitures sèches. Faites
que nous mangions de la viande, ou renvoyez-nous; car, avec le régime
trop recherché auquel votre ministre des affaires culinaires paraît
vouloir nous soumettre, jamais nous ne serons capables de vous réciter
trois vers.
Le prince daigna sourire et nous promettre que dès le lendemain nous
serions traités à l'européenne.
--Il faut, ajouta-t-il, que vous me laissiez cette journée, consacrée à
des affaires bien sérieuses. Demain, je serai tout à vous.
--Puisqu'il en est ainsi, dit Moranbois dès qu'il eut tourné les talons,
lestons nos poches pour le reste de la journée.
Et il plongea plusieurs perdrix rôties dans sa vaste sacoche de voyage.
Nous allâmes passer le reste de la journée au bord du petit lac que Léon
et moi avions découvert le matin. C'était un endroit vraiment délicieux.
Au milieu, l'eau était limpide comme du cristal; à l'entrée et à la
sortie du torrent souterrain qui l'alimentait, elle bouillonnait dans
des rochers couverts de lauriers-roses et de myrtes en fleur. Nous nous
sentîmes tous guéris dans cette oasis, et on se livra à des accès de
gaieté folle que depuis bien longtemps nous ne connaissions plus; même
Moranbois et Léon se déridèrent, et Purpurin essaya de faire de la
poésie.
Nous eûmes un reste de spectacle en voyant défiler sur le chemin qui
traversait la prairie les beaux cavaliers qui nous avaient donné la
_fantasia_ et qui s'en allaient par groupes, s'enfonçant dans divers
angles de la montagne par des sentiers que nous ne pouvions deviner. De
temps en temps, ces groupes reparaissaient sur des hauteurs
vertigineuses. L'or de leurs costumes et leurs belles armes étincelaient
au soleil couchant.
--Je n'ai jamais été à l'Opéra, dit judicieusement Purpurin, mais je
trouve que ceci est encore plus beau.
Nous nous serions oubliés là jusqu'à la nuit, quand un grand vieillard à
longues moustaches blanches, les bras nus jusqu'à l'épaule, et portant
un fusil démesuré en guise de houlette, passa avec un troupeau, s'arrêta
en nous saluant d'un air affable et grave, et nous tint un discours
qu'aucun de nous ne comprit; mais, comme il nous montrait avec
insistance tantôt le soleil et tantôt le monastère, nous devinâmes que,
pour une raison ou pour une autre, nous devions rentrer. Bien nous en
prit, car on allait lever le pont quand nous nous présentâmes. La petite
forteresse était rigidement close aussitôt que le soleil plongeait
derrière la plus basse des montagnes. Nous ne fûmes pas effrayés à
l'idée d'être ainsi prisonniers toutes les nuits: aucun de nous ne
prévoyait que la chose pût devenir très-désagréable.
Frère Ischirion étant le seul serviteur avec qui l'on pût s'entendre,
nous essayâmes de le faire causer quand il nous apporta l'excellent café
à la turque et les éternelles confitures qui devaient, selon lui, nous
suffire après le repas de midi. Il nous apprit que le prince avait gardé
près de lui les principaux chefs de son armée et qu'il tenait conseil
avec eux dans l'ancienne salle du chapitre.
--Dieu sait, ajouta-t-il, d'un ton emphatique et pénétré, quel rayon de
soleil ou quel éclat de foudre sortira de cette conférence! la paix ou
la guerre!
--La guerre avec les Turcs? lui demanda Bellamare. Est-ce que ces
messieurs les attaquent quelquefois?
--Tous les ans, répondit le moine, et voici bientôt la saison propice
pour leur prendre quelque fort ou quelque passage. Dieu veuille que ce
ne soit pas avant deux mois, car alors notre lac sera desséché! Les
excellents poissons qu'il nourrit seront rentrés avec lui dans les
cavernes, et l'ennemi, ne trouvant ni à manger ni à boire dans le pays,
ne s'aventurera pas jusque chez nous, au coeur de la montagne.
--De quoi donc vivez-vous durant l'été? lui demanda Régine.
--L'été, répondit le moine, notre gracieux maître, le prince Klémenti,
va à Trieste ou à Venise. Nous autres, nous buvons du lait aigre et nous
mangeons du fromage frit dans le beurre, comme les autres habitants de
la prairie.
--Ça n'engraisse pas, dit Régine, car on voit le jour à travers vos
côtes.
--Il paraît, nous dit Bellamare quand le moine fut sorti, que notre
amphitryon veut s'amuser jusqu'au moment d'entrer en campagne. C'est une
singulière idée de nous avoir amenés chez lui au milieu de pareilles
préoccupations, à moins qu'il ne nous ait racolés pour faire partie de
son armée, qui est plus belle qu'elle n'est grosse. Voyons, mes enfants,
est-ce que cela ne vous amuserait pas de faire le coup de fusil contre
les infidèles?
--Non certes! s'écria Lambesq. Il ne nous manquerait plus que cela! Nous
serions tombés dans un joli guêpier!
--Moi, dit Moranbois, qui aimait comme tout le monde à contrarier
Lambesq, je ne serais pas fâché de pointer le canon sur ces petits
remparts et de casser la tête à quelques musulmans.
--Alors, réjouis-toi, dit Léon continuant la plaisanterie; je sais que
l'intention du prince est de nous confier la garde de sa forteresse
quand il entrera en campagne, et il y a dix à parier contre un que nous
aurons à soutenir quelque assaut.
--Je ne m'en sens pas de joie, s'écria Marco, j'ai toujours rêvé de
jouer le mélodrame au naturel.
La colère et la peur de Lambesq nous remirent en belle humeur, et on se
proposa de passer gaiement la soirée; mais avant tout nous voulûmes
savoir si nous étions bien chez nous, et si nous pouvions être bruyants
sans molester notre hôte et sans troubler la solennité de son conseil de
guerre. Bellamare, Léon, Marco, Impéria, Lucinde et moi, marchant en
tête avec un flambeau, nous résolûmes d'aller à la découverte dans ce
romantique monastère que nous n'avions pas encore eu le loisir
d'explorer. Nos chambres avaient accès sur un bastion que dominait une
autre construction crénelée sur laquelle une sentinelle se promenait
jour et nuit. Nous pouvions contempler un bel effet de lune plongeant à
travers les lignes aiguës des fortifications; mais la présence de cette
sentinelle et son pas régulier avaient quelque chose de gênant et
d'irritant. Le décor n'était point gai, et la soirée était froide. Nous
voulûmes chercher ailleurs un lieu propice à nos ébats ou aux douceurs
d'un _farniente_ général, quelque chose qui nous rappelât le foyer d'un
grand théâtre. A travers de longs cloîtres à voûtes surbaissées et des
escaliers mystérieux qui ne conduisaient parfois qu'à des portes murées
ou à des effondrements,--car certaines parties intérieures du monastère
étaient encore ruinées,--nous découvrîmes la bibliothèque, qui était
fort belle et complétement privée de ses livres vénérables, transportés,
ainsi que l'imprimerie, dans le nouveau couvent. Dans une des armoires
erraient seulement quelques volumes dépareillés d'Eugène Sue et de
Balzac avec les Chansons de Béranger, plus un livre donné en accessit,
au collége Henri IV, à l'élève Klémenti. Une guitare turque privée de
ses cordes ou plutôt de sa corde, car la _guzla_ n'en a qu'une, quelques
longs fusils hors de service, de vieux divans placés au hasard, des
escabeaux pour monter aux rayons vides, des tapis roulés, des tables
boiteuses, enfin mille choses d'_en cas_ ou de rebut dans un désordre
poudreux, témoignaient de l'entier abandon de cette salle, aussi vaste
qu'une église et largement éclairée par de hautes fenêtres cintrées;
mais la lune jetait sur le pavé des lueurs de sépulcre. Il eût fallu un
luminaire de théâtre pour égayer ce désert. Les femmes jurèrent qu'elles
y mouraient de peur et qu'il fallait chercher autre chose.
--Attendez! dit Lucinde, voilà sur un rayon là-haut une quantité de
cierges qui nous procureraient une illumination. Essayez d'y grimper,
messieurs!
Nous aidâmes Marco à rouler un des massifs escabeaux, et déjà il
atteignait la provision de cierges, lorsque nous entendîmes marcher dans
la galerie qui s'ouvrait au fond de la bibliothèque; c'était le
claquement traînard des sandales du frère Ischirion, et chaque pas le
rapprochait de nous. Comme des écoliers en maraude surpris par le pion,
nous éteignîmes notre lumière, nous nous cachâmes tous, qui çà qui là,
derrière les divans et les piles de coussins; Marco, accroupi sur le
haut de son escabeau, se tint prêt à souffler la lampe du moine, s'il
passait à sa portée. Nous étions décidés à lui faire peur plutôt que de
lui laisser constater notre délit de vagabondage; mais ce fut lui qui
nous glaça le sang par l'étrange scène dont il nous rendit témoins.
Il portait un vaste panier qui paraissait fort lourd et il marchait
lentement, élevant sa lampe pour se diriger à travers l'encombrement des
vieux meubles. Quand il fut tout près de nous, il s'arrêta devant
l'armoire qui contenait la mince bibliothèque et l'accessit du prince.
Là, tenant toujours sa lampe et posant son panier près de lui, il en
tira une à une les douze têtes desséchées que nous avions vues sur la
tour; puis, de ses mains qui préparaient les aliments de son maître et
de ses hôtes, il plaça et rangea avec soin, on pourrait dire avec amour,
ces hideux trophées sur le rayon le plus apparent; après quoi, il les
regarda avec attention, les aligna de nouveau comme il eût fait d'une
rangée de mets sur une table, et avec ses doigts noueux repeigna un peu
les barbes qui pendaient encore à quelques mentons.
Le pauvre diable ne faisait qu'obéir au prince, qui, pour complaire à
nos dames, lui avait ordonné de cacher ces têtes, tout en les conservant
avec soin dans son musée; mais le sang-froid qu'il portait dans cette
lugubre occupation irrita Marco, qui, en imitant le cri de la chouette,
lui jeta une brassée de cierges sur le corps et descendit précipitamment
de l'escabeau avec l'intention de le battre. Nous le retînmes; le
malheureux moine, prosterné sur le pavé, invoquait d'une voix plaintive
tous les saints et tous les dieux du paradis slave, et s'efforçait
d'exorciser les démons et les sorciers. Sa lampe s'était échappée de ses
mains et fumait dans les plis de sa robe. Nous pûmes nous esquiver sans
qu'il nous vît, mais en imitant le cri de divers animaux, chacun selon
son talent, afin de lui laisser croire qu'il avait affaire aux esprits
de la nuit.
Nous n'avions plus de lumière et nous nous égarâmes dans les ténèbres.
Je ne sais où et comment nous nous trouvâmes dans une travée, près d'une
voûte faiblement éclairée d'en bas. Nous vîmes au-dessous de nous, dans
la profondeur d'une sorte de chapelle, le prince debout, dans une petite
chaire, en face d'une douzaine de jeunes et vieux seigneurs ou paysans,
tous également nobles, officiers de son corps de partisans: c'était le
conseil de guerre dans la salle du chapitre. Klémenti les haranguait
d'une voix claire et sur un ton de résolution énergique. Comme nous ne
comprenions pas un mot d'esclavon, nous pûmes, comme d'une loge de
quatrième rang, assister sans indiscrétion à cette scène sérieuse qui ne
manquait pas de couleur. J'ignore si l'orateur était éloquent. Peut-être
ne disait-il que des lieux communs, et sans doute il n'en fallait pas
davantage à des gens si convaincus de leurs droits et si bien disposés à
couper des têtes de mécréants; mais sa prononciation était harmonieuse
et ses inflexions assez bonnes. Quand il eut fini, nous faillîmes
l'applaudir. Bellamare nous contint et nous emmena vite, sans qu'on se
fût aperçu de notre présence.
Enfin nous retrouvâmes notre appartement, qui était assez loin et assez
isolé pour nous permettre de parler haut et sans contrainte. Cette
certitude étant le but principal de notre expédition, nous résolûmes de
nous en contenter. Nous trouvâmes le souper servi dans notre grande
chambre par Moranbois et Régine, qui avaient étalé leurs provisions sur
une table d'un pied de haut entourée de coussins en guise de siéges,
selon la coutume orientale. Anna et Purpurin avaient maraudé de leur
côté. Ils avaient pénétré dans l'office, et, pendant que frère Ischirion
rangeait ses têtes sur le dressoir de la bibliothèque, ils avaient fait
main basse sur les gâteaux et sur quelques bouteilles de vin de Grèce.
Le souper fut donc très-présentable, et le café, les pipes turques, les
quolibets, les chansons nous conduisirent gaiement jusqu'à trois heures
du matin.
Je me sentais pourtant un peu troublé intérieurement, en dépit des
lazzis que l'habitude faisait pleuvoir de mes lèvres. La beauté du
prince et le prestige de sa fantastique existence avaient, en dépit des
têtes coupées, surexcité les imaginations féminines. La grande Lucinde,
la petite Anna, voire la grosse Régine, ne se cachaient pas d'être
follement éprises de lui. La discrète Impéria interrogée avait répondu
avec le mystérieux sourire qu'elle avait en certaines occasions:
--Je mentirais si je vous disais que je ne trouve pas ce paladin
admirable sur son cheval. Quand il en descend, et surtout quand il parle
français, il perd un peu. Un homme comme celui-là ne devrait parler que
la langue des temps fabuleux; mais enfin ce n'est pas sa faute s'il est
notre contemporain. Hier, j'étais trop fatiguée pour le regarder;
aujourd'hui, je l'ai vu, et, s'il continue à être ce qu'il a l'air
d'être, c'est-à-dire un Tancrède du Tasse doublé d'un Ajax d'Homère, je
dirai, comme ces dames, que c'est un idéal; mais...
--Mais quoi? dit Bellamare.
--Mais la beauté qui parle aux yeux, reprit-elle, n'est que le prestige
d'un moment: l'oeil du corps n'est pas toujours celui de l'âme.
Il me sembla qu'elle me regardait, et j'en pris du dépit: avec la santé,
l'amour se réveillait en moi, je ne pus dormir. Comme Léon ne dormait
pas non plus, je lui demandai, pour faire diversion à mon inquiétude
personnelle, s'il avait remarqué l'enthousiasme d'Anna pour notre hôte.
Il me répondit sur un ton d'amertume qui m'étonna.
--Qu'as-tu contre moi? lui dis-je.
--Contre toi, répondit-il, rien! J'en ai à la femme en général, et à
celle que tu viens de nommer en particulier. C'est la plus écervelée et
la plus vaine de toutes.
--Que t'importe? Il faut en rire. Tu ne l'aimes pas, tu ne l'as jamais
aimée.
--C'est ce qui te trompe, reprit-il en baissant la voix; je l'ai aimée!
Sa faiblesse me semblait une grâce; elle était pure alors, et, si elle
eût eu la patience de rester ainsi quelque temps, j'aurais fait
l'immense sottise de l'épouser. Elle a eu celle de céder trop vite à ses
absurdes entraînements.
--Ce qui est fort heureux pour toi; tu lui dois de la reconnaissance.
--Non, elle m'a rendu défiant et misanthrope dès le début de ma
carrière. T'avouerai-je tout? c'est pour elle que je m'étais fait
comédien, comme toi pour...
--Pour personne! que dis-tu là?
--Ta prudence et ton silence ne me trompent pas, mon camarade! Nous
sommes blessés tous deux, toi par un amour dompté faute d'espoir, moi
par un amour enterré faute d'estime.
Ce fut la seule fois que Léon m'ouvrit son coeur. J'ai bien vu depuis
que, s'il n'aimait plus Anna, il souffrait toujours de l'avoir aimée.
Le jour suivant, frère Ischirion vint nous dire que le prince désirait
savoir l'heure à laquelle il plairait à ces dames de dîner avec lui.
Avant de répondre, nous voulûmes connaître les habitudes de Son Altesse.
Des réponses du moine, il résulta pour nous que le héros était à la fois
sobre et glouton. Comme les loups, il pouvait jeûner indéfiniment et, au
besoin, manger de la terre; mais, quand il s'attablait, il mangeait
comme quatre et buvait comme six. En temps ordinaire, il ne faisait
qu'un solide repas par jour, à trois heures de l'après-midi. Le matin et
le soir, il se contentait de quelques friandises. Nous résolûmes de nous
conformer au programme, à la condition qu'aux friandises on ajouterait
pour nous des oeufs, du fromage et beaucoup de jambon. Tout ceci décidé,
on demanda au bon frère pourquoi il était si pâle et paraissait si
languissant. Il mit sa fatigue sur le compte du repas monstre qu'il
avait dû ordonner la veille et se garda bien de parler de son
hallucination dans la bibliothèque. Je me hasardai à lui demander d'un
air ingénu pourquoi les têtes n'étaient plus sur la tour. De pâle, il
devint livide, fit un signe cabalistique dans l'air et répondit d'un air
égaré en se sauvant:
--Ce que fait le diable, Dieu seul le sait!
--Voilà, nous dit Bellamare, une belle occasion de continuer le rôle du
diable! allons chercher les têtes, faisons-les disparaître.
--C'est fait, répondit Marco, je n'ai pas voulu m'endormir sans me
procurer une satisfaction. J'ai pris une pincette de brasero, et je me
suis glissé dans la bibliothèque. Le moine, qui s'était enfui sans
demander son reste, avait laissé sa lampe éteinte et son grand panier
béant, j'y ai fourré les têtes et je les ai emportées.
--Et où diable les as-tu mises? s'écria Régine; pas ici, j'espère?
--Non! je les ai cachées dans un trou de vieux mur que j'ai bouché avec
des pierres. Je veux les y garder jusqu'à ce que je découvre où ce vieux
animal perche. Alors, j'en ornerai son lit; je veux qu'il en crève de
peur; c'est une leçon de propreté que je compte lui donner.
--Tu ferais mieux, observa Moranbois, d'infliger cette leçon-là au
maître qu'au valet.
--J'y songerai, répliqua gravement le petit bouffon.
A trois heures, le son retentissant d'une effroyable crécelle nous
annonça le dîner, et un valet en livrée, dont le costume européen
contrastait avec ses longues moustaches et sa martiale figure, vint nous
annoncer par gestes que le dîner était servi. Pour la première fois,
Purpurin, recouvrant la notion de la vie civilisée et appréciant les
choses à sa manière, déclara que ce cosaque du Monténégro avait une
fichue tournure dans son habit de cérémonie, et qu'il voulait lui donner
une leçon de belle tenue et de belles manières. Il courut donc endosser
une vieille livrée de théâtre à la mode Louis XV, mit une perruque
poudrée, un peu de fard et des gants de coton blanc, et, dès que nous
fûmes au réfectoire, il vint se planter, d'un air gracieux et important,
derrière la chaise destinée à Bellamare. L'accès de fou rire qui
s'empara de nous et qui se prolongea longtemps, l'agréable surprise que
nous fit éprouver la vue d'une table, d'une vraie table servie à
l'européenne avec tous les ustensiles qui permettent de ne pas
déchiqueter la viande avec les ongles, nous firent oublier que nous
avions grand'faim, que les mets refroidissaient et que le prince se
faisait attendre plus qu'il ne convenait à un homme élevé en France.
Enfin la porte du fond s'ouvrit, et nous vîmes apparaître d'abord un
petit groom du type parisien le mieux accentué, en costume anglais
irréprochable, puis un grand jeune homme maigre, vêtu à l'avant-dernière
mode française, c'est-à-dire de quatre à cinq ans en arrière du
mouvement. Il était joli garçon, mais sans grâce, et le bas de son
visage avait comme un ravalement de sottise ou de timidité. Nous
pensâmes que c'était un secrétaire, peut-être un parent du prince,
sortant à son tour du collége Henri IV, peut-être son frère, car il lui
ressemblait. Il parla, s'excusant d'avoir mis trop de temps à une
toilette dont il avait un peu perdu l'habitude... O déception! c'était
le prince lui-même rajeuni et amoindri par la chute de ses puissantes
moustaches, rasé, coiffé, pommadé, encravaté, les mouvements emprisonnés
dans un habit noir, la poitrine rétrécie dans un gilet blanc à boutons
de perles fines accompagné de beaucoup trop de chaînes d'or; le prince
tombé du paladin de l'Arioste dans le dandy italien, ou plutôt dans le
_Schiavone_ déguisé en _monsieur_, dont nous avions vu l'année
précédente les types nombreux à Venise, où ils sont insupportables aux
gens tranquilles par leur caquet, leur étourderie et le tapage qu'ils
font dans les théâtres.
Notre Klémenti était plus intelligent et mieux élevé que ces petits
seigneurs dépaysés qui vont chercher la civilisation hors de chez eux,
et qui n'y rapportent pas toujours ce qu'elle a de meilleur. Il y avait
en lui un côté chevaleresque et féodal qui l'empêchait d'être ridicule;
mais, comme l'élément français transmis par sa mère s'était atrophié
dans sa vie belliqueuse et dure, ce qu'il essayait d'en faire reparaître
n'était ni de la dernière fraîcheur ni de la première qualité. Ce revers
de la belle médaille faisait regretter le profil antique de la veille.
Le camée était redevenu pièce de cent sous.
Dépouillé de son costume pittoresque, il ne nous parut plus qu'un
personnage de troisième rôle. En toquet à aigrette et en fustanelle, il
nous avait semblé parler notre langue aussi bien que nous; vêtu comme
nous, les défauts d'élocution nous sautèrent aux oreilles. Il avait un
zézayement désagréable et se servait d'expressions vulgaires ou
prétentieuses. Ce fut bien pis quand il voulut se faire enjoué à notre
manière. Il avait mis en réserve depuis son adolescence (et il avait
trente-deux ans) un recueil de vieux lazzis qui avaient trop traîné sur
les petits théâtres pour nous sembler drôles. Les lazzis qu'on
transporte sur la scène sont déjà usés dans la coulisse quand on les
abandonne au public. Jugez s'ils paraissent neufs quand ils ont passé
par deux ou trois cents représentations! Le prince tenait pourtant à
nous les débiter pour nous faire voir qu'il était _au courant_, et, au
lieu de nous parler de son romantique pays, de ses combats et de ses
aventures, choses qui nous eussent grandement intéressés, il nous
entretenait d'Odry dans _les Saltimbanques_ ou des aventures
scandaleuses de certains rats d'Opéra déjà hors d'âge et parfaitement
oubliés.
Il essaya aussi d'être égrillard, bien qu'il fût chaste et froid comme
un homme qui a trois femmes, c'est-à-dire deux de trop. Il crut plaire à
nos actrices; mais Régine seule lui tint tête, et il comprit qu'il
faisait fausse route auprès des autres. S'il manquait souvent de goût,
il ne manquait pas de finesse.
Le dîner fut assez copieux pour nous permettre de manger ce qui était
mangeable. Le reste était un mélange insensé d'aliments scandalisés de
se trouver ensemble. L'ail, le miel, le piment, le lait caillé,
s'arrangeaient comme ils pouvaient avec les viandes et les légumes. Le
prince dévorait tout sans discernement. Moranbois, voulant faire
allusion au repas des anciens, remarqua tout bas que notre hôte était
_gueulard_ comme l'antique. Le groom parisien, qui était un malin singe,
l'entendit et se fendit la bouche jusqu'aux oreilles dans un sourire
d'approbation. Le drôle était fort réjoui de la figure hétéroclite de
Purpurin, et, tout en servant, il lui faisait des niches qui
compromettaient cruellement la dignité de notre valet de comédie. Les
autres valets, il y en avait une demi-douzaine plantés autour de nous,
graves et fiers dans leur costume national, étaient là pour la montre et
ne bougeaient non plus que des statues. Heureusement, le groom, leste
comme un lézard, courait de l'un à l'autre, nous versant des flots d'un
champagne fabriqué à Trieste, à Vienne ou ailleurs, qui nous eût porté
vite à la tête s'il eût été assez bon pour nous faire perdre la
prudence. Moranbois n'était pas difficile, mais il pouvait boire
impunément; Lambesq se croyait encore trop malade pour se risquer, et
Marco, placé près de Léon, fut contraint par lui à s'observer.
Le prince seul s'alluma un peu, et, l'instinct batailleur se réveillant,
il nous dit quelques mots au dessert sur l'éternelle lutte du pays
contre les Turcs. Un bon grain d'ambition se mêlait à son patriotisme,
et il nous donna à entendre qu'il pourrait bien être nommé chef de
l'insurrection permanente qui avait pour idée fixe l'unité du pays et
son indépendance.
Quelqu'un fit demander à lui parler, et il sortit en nous priant de
l'attendre à table. Alors, le groom, qui était un rabougri de vingt-deux
ans, ivre de joie de trouver à qui parler et ambitieux de parler à des
comédiens, se mêla sans hésiter à notre conversation.