Impéria retrouva en effet son équilibre en peu de temps, excepté avec

moi. Elle me semblait méfiante, elle était même épilogueuse et railleuse

par moments. Elle se reprenait en me voyant surpris et affligé, mais ce

n'était plus l'abandon et l'amitié d'auparavant. Que s'était-il donc

passé durant mes jours de délire? Je ne pus me rappeler que ce que je

vous ai dit. C'était bien assez pour la mettre en garde contre moi; mais

l'avait-elle compris? pouvait-elle s'en souvenir? ne devait-elle pas

attribuer mon transport à la fièvre qui me dévorait alors? Je n'osai pas

l'interroger, dans la crainte précisément de lui remettre en mémoire un

fait peut-être oublié. J'y mis aussi de l'insouciance au commencement.

J'étais trop affaibli pour me sentir amoureux, et j'aimais à me

persuader que je ne l'avais jamais été. Il est certain que nous étions

tous singulièrement dépéris et calmés. Quand nous nous trouvâmes réunis

pour la première fois sur la terrasse d'une petite villa qu'on nous

avait louée sur la colline boisée qui domine le port, ce ne fut pas la

maigreur et la pâleur de nos visages qui me frappèrent, ils étaient déjà

moins effrayants qu'ils n'avaient été sur l'écueil; ce fut une

expression commune à tous et qui établissait une sorte de ressemblance

de famille sur les traits les plus dissemblables. Nous avions les yeux

agrandis et arrondis, comme terrifiés, et, par un contraste douloureux à

voir, un sourire d'hébétement crispait nos lèvres tremblantes. Nous

avions tous une sorte de bégaiement et plus ou moins de surdité.

Quelques-uns s'en ressentirent même longtemps.

Bellamare, qui ne s'était pas reposé un instant, veillant sur nous tous,

contrôlant les ordonnances des médecins du pays qui ne lui inspiraient

pas de confiance, nous administrant lui-même les médicaments de sa

pharmacie portative, commençait à ressentir la fatigue au moment où la

nôtre se dissipait. Nous étions depuis quinze jours dans ce petit port,

sur un coteau charmant, en vue des belles montagnes d'un gris bleuâtre

qui l'enserrent, et aucun de nous n'était encore en état de travailler

ni de voyager. Depuis Ancône, c'est-à-dire depuis près d'un mois, nous

n'avions rien gagné, et nous avions beaucoup dépensé, Bellamare n'ayant

rien voulu épargner pour notre rétablissement. La situation financière

s'aggravait chaque jour, et chaque jour aussi se rembrunissait le front

de Moranbois: mais il n'en voulait rien dire, craignant que, pour

organiser des représentations à Raguse, Bellamare ne se donnât trop vite

des soucis et des fatigues nouvelles. Y avait-il un théâtre à Raguse?

Nous avions sauvé nos toiles de fond, et Léon se disposait à les

repeindre, tandis que, Marco et moi, nous occupions nos loisirs à les

_remaroufler_[1]. Je ne m'inquiétais de rien, moi. J'avais encore ma

petite fortune en papier dans ma ceinture, et je regardais cette valeur

comme le salut du directeur et de la troupe quand la caisse serait tout

à fait vide.

[1] Maroufler le décor, c'est l'encoller en dessous et le garnir de

papier pour empêcher la transparence des toiles.

Mais le salut ne devait pas encore venir de moi. Un soir, comme nous

prenions le café dans le verger, sous les citronniers en fleur, on nous

annonça la visite du propriétaire de la villa, qui était aussi le

propriétaire de la tartane que Moranbois avait louée pour aller à notre

recherche. Rien n'était encore payé.

--Voici le quart d'heure de Rabelais, nous dit Bellamare en regardant

Moranbois, qui jurait entre ses dents.

--Soyez tranquilles, leur dis-je, je suis encore en fonds; recevons

poliment le créancier.

Nous vîmes alors apparaître un jeune homme de haute taille, serré à la

ceinture comme une guêpe, ruisselant d'or et de pourpre, beau de visage

comme l'antique, et plein de grâce majestueuse dans son riche costume de

palikare.

--Lequel de vous, messieurs, dit-il en bon français et en saluant avec

courtoisie, est le directeur de la troupe?

--C'est moi, répondit Bellamare, et j'ai à vous remercier de la

confiance avec laquelle le gardien de cette villa m'a, en votre nom,

autorisé à m'y installer avec mes pauvres naufragés encore malades, sans

me demander d'arrhes; mais nous sommes en mesure...

--Il ne s'agit pas de cela, reprit le brillant personnage; je ne loue

pas cette maison, je la prête. Je ne fais pas non plus payer à des

naufragés le secours que tout homme doit à ses semblables.

--Mais, monsieur...

--Ne parlez plus de cela, ce serait m'offenser. Je suis le prince

Klémenti, riche en mon pays, ce qui serait pauvreté dans le vôtre, où

l'on a d'autres besoins, d'autres habitudes, mais aussi d'autres

charges. Tout est relatif. J'ai été élevé en France, au collége Henri

IV. Je suis donc un peu civilisé et un peu Français; ma mère était

Parisienne. J'aime le théâtre, dont je suis privé depuis longtemps, et

je considère les artistes comme gens d'esprit et de savoir qui seraient

bien nécessaires à notre progrès. Ma visite n'a pas d'autre objet que

celui de vous emmener passer le printemps dans nos montagnes, où vous

vous rétablirez tous promptement dans un air salubre, au milieu de gens

de coeur que vos talents charmeront, et qui se regarderont, ainsi que

moi, comme vos obligés, quand vous voudrez bien leur en faire part.

Bellamare, séduit par cette gracieuse invitation, nous consulta du

regard, et, se voyant généralement approuvé, promit de se rendre aux

ordres du prince pour quelques jours seulement, aussitôt que nous

serions en état de jouer et de chanter.

--Non, non, reprit le beau Klémenti, je ne veux pas attendre. Je veux

vous emmener, vous donner du bien-être et du repos chez moi tout le

temps qu'il vous en faudra; vous n'y jouerez la comédie que quand il

vous plaira, et pas du tout, si bon vous semble. Je ne vous considère

encore que comme des naufragés auxquels je m'intéresse, et dont je veux

faire mes amis en attendant qu'ils soient mes artistes.

Léon, qui n'aimait pas les protecteurs, objecta que nous étions attendus

à Constantinople et que nous avions pris des engagements.

--Avec qui? s'écria le prince, avec M. Zamorini?

--Précisément.

--Zamorini est un coquin qui va vous exploiter et vous laisser sans

ressources sur le pavé de Constantinople. L'année dernière, j'ai trouvé

à Bucharest une Italienne qu'il avait emmenée comme _prima donna_, et

qu'il avait abandonnée dans cette ville, où elle était servante

d'auberge pour gagner son pain; sans moi, elle y serait encore.

Aujourd'hui, elle chante à Trieste avec succès. C'est une personne

distinguée, qui a conservé de l'amitié pour moi, et à qui j'ai rendu sa

liberté après lui avoir demandé quelques leçons de chant. Je ne vous

demanderai, à vous, que de causer avec moi de temps à autre pour me

dérouiller et me perfectionner dans le français, que je crains

d'oublier. Quand vous serez tous bien portants, vous reprendrez votre

volée, si vous l'exigez, et, si vous tenez à aller chez nos ennemis les

Turcs, je vous en faciliterai les moyens; mais je serais bien étonné si

Zamorini n'a pas fait faillite avant ce moment-là. Il avait une femme

fort belle qui remontait son commerce quand il était à bas. Elle s'est

lassée d'être exploitée par ce misérable, et l'a quitté afin d'exploiter

pour son propre compte un Russe de la mer Noire, qui l'a emmenée il y a

trois mois.

Le beau prince continua de causer ainsi avec cette facilité d'élocution

qui est particulière aux Esclavons, car il n'était point Albanais, comme

nous l'avait fait croire la ressemblance de son costume avec celui de

cette nation. Il se disait Monténégrin, mais il était plutôt de

l'Herzégovine ou de la Bosnie par ses ancêtres. Chose très-plaisante,

lesdits ancêtres, dont nous vîmes bientôt les portraits chez lui,

avaient le type carré et osseux des Hongrois, et il devait son beau type

grec à sa mère qui, nous le sûmes plus tard, était une marchande de

modes de la rue Vivienne, pas plus Grecque que vous et moi. Ce

personnage expansif et parfaitement aimable à la surface nous séduisit

presque tous, et, comme il assurait que sa principauté n'était qu'à une

journée de Raguse, nous cédâmes au désir qu'il exprimait de nous emmener

dès le lendemain.

Comme la rade de Gravosa est fort profonde dans les terres, nous fûmes

rembarqués avec tout notre matériel dans la tartane qui nous avait

amenés, et dont le prince nous fit les honneurs avec beaucoup de

désinvolture. Il ne parut pas se douter que l'intérieur eût pu être plus

propre, et ce détail nous donnait à penser sur les habitudes du pays. Du

reste, cette embarcation, dont le prince se servait rarement, et qui le

reste du temps faisait le cabotage à son profit, ne manquait pas de

prétentions quand elle transportait Son Altesse. On la couvrait alors

d'une tente bariolée et on y adaptait une sorte de _roof_ découpé et

décoré dans le goût des féeries de nos boulevards. Il est vrai que cette

ornementation semblait avoir passé par les mains d'un décorateur de

Carpentras.

On nous débarqua pour nous faire gagner en voiture Raguse, où un copieux

déjeuner nous attendait, et où il nous fut permis de visiter le palais

des doges avant de remonter dans les voitures de louage. Enfin nous nous

dirigeâmes vers les montagnes, par une belle route ombragée qui montait

assez doucement, et qui à chaque détour nous faisait embrasser un pays

admirable. Nous étions redevenus gais, insouciants, prêts à tout

accepter. Le voyage en terre ferme était notre élément, toutes nos

peines s'effaçaient comme un rêve.

Mais, au bout d'un court trajet, plus de route, un affreux sentier à

pic. Les voitures sont payées et renvoyées. Les caisses et les décors

sont confiés à des gens _ad hoc_, qui les transporteront à bras en deux

jours. Des mules, conduites par des femmes aux haillons pittoresques,

nous attendaient sur le sommet de la montagne, qu'il nous fallut gravir

à pied. Je le fis avec plaisir pour mon compte, en sentant que mes

jambes, loin de refuser le service, s'affermissaient à chaque pas; mais

je craignais pour Bellamare et pour Impéria la suite d'un voyage qui ne

s'annonçait pas comme semé de fleurs.

Il fut très-pénible en effet. D'abord, nos femmes eurent peur en se

trouvant perchées sur des mules dans des sentiers vertigineux, et

confiées à d'autres femmes qui ne cessaient de jaser et de rire, tenant

à peine la bride des montures et leur laissant raser avec insouciance le

bord des précipices. Peu à peu cependant, nos actrices se fièrent à ces

robustes montagnardes, qui font tous les durs travaux dont se dispense

l'homme, adonné seulement à la guerre; mais la fatigue fut grande, car

il nous fallut faire ainsi une dizaine de lieues, presque toujours

courbés en avant ou en arrière sur nos montures, et ne pouvant respirer

qu'à de courts intervalles sur un terrain uni. Léon, Marco et moi, nous

préférâmes marcher, mais il fallut aller vite; le prince, monté sur un

excellent cheval qu'il maniait avec une maestria éblouissante, tenait la

tête de file avec deux serviteurs à longues moustaches, courant à pied

derrière lui, la carabine sur l'épaule et la ceinture garnie de coutelas

et de pistolets. Les montagnardes, fières de leur force et de leur

courage, se faisaient un point d'honneur de les suivre à courte

distance. Nous marchions derrière, ennuyés et embarrassés de nos mules

et de nos chevaux qui ne se faisaient pas remorquer par la bride,--ils

étaient pleins d'ardeur et d'émulation,--mais qui, voulant toujours

passer devant nous, faisaient rouler des avalanches de pierres dans nos

jambes. Lambesq se fâcha tout rouge avec son mulet, qui, en évitant ses

coups, perdit la tête et se lança dans l'abîme. Le prince et son escorte

n'en prirent pas le moindre souci. Il fallait sortir du défilé avant la

nuit, nous mourions de soif, et le rocher calcaire n'avait pas un filet

d'eau à nous offrir.

Enfin, au crépuscule du soir, nous nous trouvâmes sur le gazon d'une

étroite vallée que surplombaient de tous côtés des cimes désolées. Une

grande maison surmontée d'un dôme, et d'où partaient des lumières,

s'étendait sur une colline à peu de distance. Cela avait l'air d'un

vaste couvent. C'était un couvent en effet. Notre prince avait rang

d'évêque, bien qu'il fût laïque, et cet antique monastère, où ses oncles

avait régné en princes, était devenu la résidence où il se prélassait en

évêque.

Je ne vous expliquerai pas les étrangetés de cet état social d'un pays

chrétien qui est censé turc, et qui, toujours en guerre contre ses

oppresseurs, n'obéit et n'appartient en somme qu'à lui-même. Nous étions

à la limite de l'Herzégovine et du Monténégro. Je n'ai presque rien

compris à ce que j'ai vu là de bizarre et d'illogique selon nos idées.

J'y ai peut-être porté l'insouciance du Français et la légèreté de

l'artiste qui voyage pour promener son esprit à travers des choses

nouvelles sans vouloir se pénétrer du pourquoi et du comment. A des

acteurs, tout est spectacle; à des acteurs ambulants, tout mieux encore

est surprise et divertissement. Si le comédien se pénétrait en

philosophe des idées d'autrui, les choses ne l'impressionneraient plus

comme il a besoin d'être impressionné.

Mes camarades étaient comme moi sous ce rapport. Rien ne nous parut plus

simple que d'avoir un couvent pour palais, et un guerrier monténégrin

pour abbé.

Nous nous attendions pourtant à voir apparaître une longue file de

moines sous ces voûtes romanes. Il n'y avait qu'un seul religieux, qui

gouvernait la pharmacie et la cuisine. Le reste de la communauté grecque

avait été transféré dans un autre couvent que le prince lui avait fait

bâtir à peu de distance de l'ancien. Celui-ci tombant en ruine, il

l'avait fait réparer et fortifier. C'était donc aussi une citadelle, et

une douzaine de têtes de mort qui ornaient le couronnement d'une

tourelle d'entrée témoignaient de la justice sommaire du souverain

hobereau. Couper des têtes avec le _chic_ oriental tout en parlant de

Déjazet, se battre comme un héros d'Homère tout en imitant Grassot, ces

contrastes vous résumeront en deux mots l'existence inénarrable du

prince Klémenti.

Il avait des vassaux comme un baron du moyen âge, et ces vassaux

guerriers étaient plutôt ses maîtres que ses clients. Il était chrétien

fervent, et il avait un harem de femmes voilées qu'on n'apercevait

jamais. Comme avec le mélange des moeurs et coutumes qui caractérise les

provinces limitrophes il avait cette particularité d'être Français par

sa mère et par ses années de lycée, il offrait le type le plus bizarre

que j'aie jamais rencontré, et je dois vous dire que, sans sa richesse

relative et son patriotisme éprouvé, il n'eût probablement pas été

accepté par ses voisins, plus sérieusement dramatiques, les chefs

éternellement insurgés du Monténégro et de la Bosnie.

Ses sujets, au nombre d'environ douze cents, étaient de toutes les

origines et se vantaient d'avoir des aïeux mirdites, guègues,

bosniaques, croates, vénitiens, serbes, russes; il y avait peut-être

aussi des Auvergnats! Ils étaient de toutes les religions, juifs,

arméniens, coptes, russes, catholiques latins, catholiques grecs; il y

avait même parmi eux bon nombre de musulmans, et ceux-ci n'étaient pas

les moins dévoués à la cause de l'indépendance nationale. Le prince

possédait aussi un village, c'est-à-dire un campement de tchinganes

idolâtres, qui sacrifiaient, dit-on, des rats et des chouettes à un dieu

inconnu.

Nous fûmes installés tous dans deux chambres, mais si vastes, que nous

aurions pu nous y livrer à des exercices d'hippodrome. Des tapis

d'Orient un peu fanés, mais encore très-riches, divisaient en plusieurs

compartiments la chambre des femmes, leur permettaient d'avoir chacune

un chez-soi. Dans celle des hommes, une énorme natte d'aloès divisait

l'espace en deux parts égales, une pour dormir, l'autre pour se

promener. En fait de lits, des divans et des coussins à profusion; pas

plus de draps et de couvertures que dans la chambre bleue.

Le prince, après nous avoir souhaité le bonsoir, disparut, et le moine

cuisinier nous apporta du café et des conserves de rose. Nous pensâmes

que c'était l'usage avant le repas, et nous attendîmes un souper qui ne

vint point. On se jeta sur les confitures, et, comme nous étions

très-fatigués, on s'en contenta, espérant être dédommagé par le déjeuner

du lendemain.

Dès la pointe du jour, me sentant très-dispos quand même, je courus voir

le pays avec Léon. C'était un décor admirable, une oasis de verdure dans

un cadre d'escarpements grandioses couronnés par des cimes encore

couvertes de neige. A une brèche de forme particulière, je reconnus ou

crus reconnaître la dentelure d'alpes roses que nous avions eu le loisir

d'admirer dans cette direction durant notre captivité sur l'écueil.

La vallée que dominait le manoir n'avait pas deux kilomètres d'étendue,

c'était une longue prairie que nous franchîmes rapidement pour voir au

delà. Ce bel herbage bordé d'amandiers en fleur semblait fermé par une

muraille calcaire à pic; mais nous avions remarqué dans notre voyage, la

veille, que les innombrables vallons enfermés dans le réseau bizarre de

ces alpes communiquaient entre eux par des brèches étroites, et un peu

d'escalade nous permit de pénétrer dans une autre vallée plus vaste que

la première et bien cultivée, qui faisait la meilleure partie des

domaines du prince. Un ravissant petit lac y recevait les eaux sortant

d'une grotte et ne les rendait pas à la surface. Léon m'expliqua que

c'était un _ponor_, c'est-à-dire un de ces nombreux ruisseaux et fleuves

souterrains qui montrent et cachent de place en place leur cours

mystérieux dans ce pays peu accessible, dont la géographie n'existe pas

encore.

Cette eau faisait la richesse du prince Klémenti, car c'est la

sécheresse qui est le fléau de ces contrées en même temps que la

garantie de leur indépendance. Il y existe, m'a-t-on dit, des espaces

considérables, de véritables saharas, où, faute d'eau, les troupes

ennemies ne peuvent faire campagne.

En rentrant de notre promenade, nous trouvâmes nos actrices faisant une

razzia de soupières et de baquets dans les cuisines. On n'avait pas

soupçonné que des chrétiens eussent besoin de faire des ablutions, et

les cuvettes et autres vaisseaux de toilette de faïence anglaise qui

décoraient l'office servaient à contenir des pâtés de gibier.

De son côté, Bellamare réclamait au moine cuisinier un déjeuner plus

solide que le souper de la veille. Celui-ci s'excusa avec une politesse

obséquieuse, disant que le repas serait pour midi, et qu'il n'avait pas

d'ordre pour le devancer. On prit encore patience et beaucoup de café.

Le frère Ischirion, ce cuisinier barbu, en robe noire et en bonnet de

juge, avait bien autre chose à faire que d'écouter nos plaintes. C'était

une sorte de maître Jacques qui, en ce moment, fourbissait des armes et

des mors de chevaux. Comme il parlait italien, il nous apprit que le

prince était parti de grand matin pour organiser la revue de son armée,

qui devait avoir lieu sur la pelouse à dix heures. Il ajouta que

probablement Son Altesse avait à coeur d'offrir ce divertissement à Nos

illustrissimes Seigneuries. Libre à nous de le croire, mais en réalité

le prince avait de plus sérieuses préoccupations.

Nos actrices, averties de la solennité qui se préparait, s'habillèrent

du mieux qu'elles purent. Leurs toilettes de ville avaient bien éprouvé

quelques avaries sérieuses sur le _scoglio maledetto_; mais, avec le

goût et l'adresse des Françaises et des artistes, elles réparèrent

lestement le dommage, et purent se montrer dans une tenue qui nous

faisait honneur. Elles nous rendirent le service de recoudre bien des

boutons absents à nos habits et de repasser plus d'un col de chemise

outrageusement déformé. Enfin, à dix heures, nous étions assez

présentables, et, après s'être fait annoncer, le prince nous apparut

dans tout l'éclat de son costume de guerre, les jambières blanches

rehaussées de galons rouges et or d'un travail merveilleux, la

fustanelle d'un blanc de neige sur des grègues de cachemire écarlate, le

dolman de drap rouge chamarré de boutons et de passementeries

étincelantes avec des manches de soie brodées d'or et d'argent, la toque

d'astrakan et de velours surmontée d'une aigrette retenue par une agrafe

de pierreries, la ceinture tout en or, remplie d'un arsenal d'yatagans

et de pistolets qui s'allongeaient en têtes d'oiseaux et de serpents. Il

était si beau, si beau, qu'il avait l'air de sortir de la boîte

enchantée de quelque génie des _Mille et une Nuits_. Il nous conduisit

sur la plate-forme de la tour d'entrée, et c'est là que les têtes

coupées, auxquelles nos femmes n'avaient pas encore fait attention, les

frappèrent d'horreur et de dégoût. Impéria, à qui le prince avait offert

son bras et qui s'avançait la première, étouffa un cri, et, quittant son

guide avec précipitation, s'élança sur l'escalier en spirale en disant à

ses compagnes, qui la suivaient:

--Pas là! n'allez pas là, c'est hideux!

La peur des femmes est toujours accompagnée d'une avide curiosité. Bien

que très-effrayées d'avance, Anna, Lucinde et Régine voulurent voir, et

revinrent à nous en criant comme des folles. Le prince se mit à rire du

bout des lèvres, un peu surpris, un peu blessé; mais il ne put les

décider à rester dans un lieu si empreint de couleur locale. Il eut beau

leur dire que des têtes de Turcs n'étaient pas des têtes humaines et

qu'elles étaient desséchées par le vent, par conséquent fort propres;

elles déclarèrent qu'elles renonceraient au plaisir de voir la revue

plutôt que de la voir en cette compagnie. Klémenti nous conduisit sur

une autre tour, ce qui le contrariait un peu et le forçait à modifier

son programme de spectacle, c'est-à-dire son plan de manoeuvre; puis il

nous quitta, et nous le vîmes reparaître sur le pont-levis, piaffant et

rutilant sur un magnifique cheval de montagne qui jetait du feu par

toutes ses ouvertures, et qui semblait vouloir avaler tous les autres.

Le spectacle fut très-beau. L'armée se composait de deux cent cinquante

hommes, mais quels hommes! Ils étaient tous grands et maigres, élégants,

bien costumés, armés jusqu'aux dents et cavaliers admirables. Leurs

petits chevaux, hérissés et nerveux comme des chevaux cosaques,

dévoraient le terrain. Ils exécutèrent plusieurs figures très-habilement

rendues, imitant surtout des charges de cavalerie, descendant et

remontant du même galop la pente rapide de la vallée, sautant des fossés

énormes et se retrouvant en bon ordre de manoeuvre après un

steeple-chase à faire frémir. Il y eut ensuite une petite guerre

d'embuscade dans les rochers qui nous faisaient face. Les cavaliers se

serraient sur d'étroites plates-formes avec leurs chevaux, qu'ils

tenaient d'une main, tandis que de l'autre ils s'envoyaient des coups de

fusil; ensuite ils s'exercèrent à tirer à balle au galop sur des têtes

de Turcs, cette fois postiches.

Le prince prit part à tous ces exercices et y déploya une adresse

accompagnée de grâce qui donna un nouveau lustre à sa prestigieuse

beauté. Un festin homérique réunit ensuite tous les guerriers sur la

pelouse. Vingt moutons y furent servis entiers. Officiers et soldats

assis sur l'herbe, sans distinction de rang, mangèrent avec leurs doigts

fort gravement et fort proprement, sans faire une tache à leurs beaux

habits.

La fumée de ces viandes nous rappela que nous étions presque à jeun

depuis Raguse, et, bien que l'on ne parût point songer à nous, nous nous

invitâmes nous-mêmes et descendîmes de notre observatoire avec la

résolution de gens qui n'avaient nulle envie de recommencer le jeûne de

l'écueil maudit.

Le prince, qui présidait le banquet, était en train de porter un _toast_

qui dégénérait en _speech_. Nous nous dirigeâmes droit sur le frère

Ischirion, qui officiait en plein vent, et Bellamare s'empara d'une

casserole qui bouillait sur la cantine et qui contenait la moitié d'un

mouton avec du riz. Le moine voulut s'y opposer.

--Veux-tu que je te crève? lui dit Moranbois en fixant sur lui son

regard d'oiseau de proie.

Le malheureux comprit ce regard à défaut de la formule de menace,

soupira et laissa faire.

Réfugiés et cachés dans un massif de lentisques, nous fîmes chère lie,

chacun de nous se détachant à son tour pour aller s'emparer ouvertement,

qui d'une pièce de gibier, qui d'un poisson du lac de la vallée voisine.

Le prince s'aperçut de notre manége, et, se dérobant un moment aux soins

de son empire, il se glissa parmi nous, s'excusant de ne pas nous avoir

invités à ce festin tout militaire, parce que ce n'était pas l'usage d'y

admettre des étrangers, et qu'en tout temps d'ailleurs les femmes ne

mangeaient pas avec les hommes.

Le beau Laurence · 第 2 / 15 段