LE BEAU
LAURENCE
PAR
GEORGE SAND
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPÉRA
LIBRAIRIE NOUVELLE
BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT
1872
Droits de reproduction et de traduction réservés
MICHEL LÉVY FRÈRES, ÉDITEURS
OEUVRES COMPLÈTES
DE GEORGE SAND
FORMAT GRAND IN-18
vol.
Les Amours de l'âge d'or. 1
Adriani 1
André 1
Antonia 1
Le Beau Laurence 1
Les Beaux Messieurs de Bois-Doré 2
Cadio 1
Césarine Dietrich 1
Le Château des Désertes 1
Le Compagnon du tour de France 2
La Comtesse de Rudolstadt 2
La Confession d'une jeune fille 2
Constance Verrier 1
Consuelo 3
Les Dames vertes 1
La Daniella 2
La Dernière Aldini 1
Le Dernier Amour 1
Le Diable aux champs 1
Elle et Lui 1
La Famille de Germandre 1
La Filleule 1
Flavie 1
Francia 1
François de Champi 1
Histoire de ma vie 10
Un Hiver à Majorque--Spiridion 1
L'Homme de neige 3
Horace 1
Indiana 1
Isidora 1
Jacques 1
Jean de la Roche 1
Jean Ziska.--Gabriel 1
Jeanne 1
Journal d'un voyageur pendant la guerre 1
Laura 1
Lélia.--Métella.--Cora 2
Lettres d'un voyageur 1
Lucrezia Floriani.--Lavinia 1
Mademoiselle La Quintinie 1
Mademoiselle Merquem 1
Les Maîtres mosaïstes 1
Les Maîtres sonneurs 1
Malgré tout 1
La Mare au Diable 1
Le Marquis de Villemer 1
Mauprat 1
Le Meunier d'Angibault 1
Monsieur Sylvestre 1
Mont-Revêche 1
Nanon 1
Narcisse 1
Nouvelles 1
Pauline 1
La Petite Fadette 1
Le Péché de M. Antoine 2
Le Piccinino 2
Pierre qui roule 1
Promenades autour d'un village 1
Le Secrétaire intime 1
Les Sept cordes de la Lyre 1
Simon 1
Tamaris 1
Teverino.--Léone Léoni 1
Théâtre complet 1
Théâtre de Nohant 1
L'Uscoque 1
Valentine 1
Valvèdre 1
La Ville noire 1
Versailles.--Imp. Crété.
LE
BEAU LAURENCE
I
Laurence avait parlé pendant deux heures, et la sympathie qu'il
m'inspirait me faisait prendre un vif intérêt à ses aventures; pourtant,
je m'avisai qu'il devait être fatigué, et je l'emmenai dîner à mon
auberge, où, après avoir repris des forces, il reprit aussi son récit.
* * * * *
Nous en sommes restés, dit-il, à mon départ pour l'Italie avec la troupe
de Bellamare.
Avant de quitter Toulon, j'assistai à une représentation de clôture qui
me parut fort étrange. Lorsque le public était content d'une troupe qui
avait séjourné quelque temps, il lui témoignait sa gratitude et lui
faisait ses adieux en jetant des présents sur la scène. Il y avait de
tout, depuis des bouquets jusqu'à des boudins. Chaque métier donnait un
spécimen de son industrie, des étoffes, des bas, des bonnets de coton,
des ustensiles de ménage, des aliments, des souliers, chapeaux, fruits,
objets de coutellerie, que sais-je? Le théâtre en était couvert, et
quelques-uns furent attrapés au vol par les musiciens, qui ne les
rendirent pas. Je n'ai pas besoin de vous dire que cet usage patriarcal
est presque oublié aujourd'hui.
Tout alla bien au commencement de notre voyage.
Bellamare, sacrifiant son impatience d'avancer, consentit à traverser
l'Italie, où nous fîmes, cette fois, quelques stations assez
fructueuses. Nous y jouâmes _l'Aventurière_, _Il ne faut jurer de rien_,
_les Folies amoureuses_, _le Verre d'eau_, _la Vie de bohème_, _Adrienne
Lecouvreur_, _un Duel sous Richelieu_, _la Corde sensible_, _Jobin et
Nanette_, je ne sais quoi encore. A cette époque, M. Scribe, qui
commençait à n'être plus de mode en France, faisait fureur à l'étranger,
et, dans quelques petites localités, nous dûmes mettre en vedette sur
l'affiche les noms de Scribe et de Mélesville pour faire passer les
oeuvres de Molière ou de Beaumarchais. De même, pour faire goûter les
_chansonnettes_ burlesques que Marco chantait dans les entr'actes, il
fallut compromettre les noms de Béranger et de Désaugiers.
C'est à Florence que m'arriva une aventure dont le souvenir ne marqua
pas plus en moi que le passage d'un rêve. La chose va vous paraître
surprenante; mais, quand vous saurez les événements qui se succédèrent
rapidement au lendemain de cette rencontre, vous comprendrez qu'elle
n'ait pas laissé de traces profondes dans mon esprit.
Au moment où nous quittions cette ville, je reçus le billet suivant:
«Je vous ai applaudis tous deux, soyez heureux avec ELLE.
»L'INCONNUE.»
Je suppliai Bellamare de me dire si, durant notre séjour à Florence, il
avait vu la comtesse. Il me jura que non, et, comme il ne donnait jamais
en vain sa parole, cela était certain. Florence n'était pas alors une
ville assez peuplée pour qu'on ne pût aller aux informations avec chance
de succès.
--Veux-tu rester? me dit Bellamare.
J'avais déjà, comme on dit, le pied à l'étrier, et, bien que je me
sentisse très-ému, je ne voulus pas tenter l'aventure.
--Vous voyez bien, répondis-je, qu'_elle_ est toujours persuadée que
j'ai voulu la tromper; je ne peux pas accepter cette situation; je ne
l'accepterai pas.
Et je passai outre, non sans effort, je l'avoue, mais en croyant
m'honorer moi-même par ma fierté.
Il avait été débattu si nous irions à Venise et à Trieste comme l'année
précédente; mais la destinée nous emportait à ses fins. Une lettre de M.
Zamorini mettait à notre disposition une grosse vilaine barque, décorée
du nom de tartane, qui devait nous transporter à moitié frais d'Ancône à
Corfou. Là, nous pourrions donner quelques représentations qui, aux
mêmes conditions de partage des déboursés entre l'entrepreneur et nous,
nous permettraient de nous rendre à Constantinople.
Cette embarcation avait très-mauvaise mine, et le patron, espèce de juif
qui se donnait pour Grec, nous parut plus bavard et plus obséquieux
qu'honnête et intelligent; mais nous n'avions pas le choix, il avait
fait marché avec Zamorini par l'intermédiaire d'un autre patron de
Corfou qui devait nous transporter plus loin.
Nous donnâmes une représentation à Ancône, et, comme nous sortions du
théâtre, le patron de _l'Alcyon_--c'était le nom poétique de notre
affreuse barque--vint nous dire qu'il fallait mettre à la voile au point
du jour. Nous avions compté ne partir que le surlendemain, rien n'était
prêt; mais il nous objecta que la saison était capricieuse, qu'il
fallait profiter du bon vent qui soufflait et ne pas attendre des vents
contraires qui pourraient retarder indéfiniment le départ. Nous étions
aux derniers jours de février.
On avertit les femmes de fermer leurs malles et de dormir vite quelques
heures; les hommes de la troupe se chargèrent de porter tout le bagage
sur _l'Alcyon_. Nous y passâmes la nuit, car ce bagage était assez
considérable. Outre nos costumes et nos effets, nous avions quelques
pièces de décor indispensables dans les localités où l'on ne trouve au
théâtre que les quatre murs, une certaine quantité d'accessoires assez
volumineux, des instruments de musique et des provisions de bouche; car
nous pouvions rester plusieurs jours en mer, et on nous avait informés
que nous ne trouverions rien dans certains ports de relâche sur les
côtes de la Dalmatie et de l'Albanie.
Le patron de _l'Alcyon_ avait un chargement de marchandises qui
remplissait toute la cale, ce qui nous força d'amonceler le nôtre sur le
pont, circonstance gênante, mais heureuse, comme la suite vous le
prouvera.
Au lever du jour, harassés de fatigue, nous levâmes l'ancre, et, poussés
par un fort vent du nord, nous filâmes très-rapidement sur Brindisi.
Nous allions presque aussi vite qu'un bateau à vapeur. Partis d'Ancône
un jeudi, nous pouvions espérer être à Corfou le lundi ou le mardi
suivant.
Mais le vent changea vers le soir de notre départ et nous emporta au
large avec une rapidité effrayante. Nous témoignâmes quelque inquiétude
au patron. Son embarcation ne paraissait pas capable de supporter une
lame si forte et de faire ainsi la traversée de l'Adriatique dans sa
plus grande largeur. Il nous répondit que _l'Alcyon_ était capable de
faire le tour du monde, et que, si nous ne relâchions pas à Brindes,
nous toucherions à la rive opposée, soit à Raguse, soit à Antivari. Il
jurait que le vent était un peu nord-ouest et tendait à augmenter dans
cette direction. Il se trompait ou il mentait. Le vent nous porta vers
l'est pendant environ quarante heures, et, comme, malgré un tangage
très-fatigant, nous allions très-vite, nous prîmes confiance, et, au
lieu de nous reposer, nous ne fîmes que rire et chanter jusqu'à la nuit
suivante. A ce moment, le vent nous devint contraire, et notre pilote
assura que c'était bon signe, parce que, sur les côtes de la Dalmatie,
presque toutes les nuits, le vent souffle de terre sur la mer. Nous
approchions donc du rivage; mais quel rivage? Nous l'ignorions, et
l'équipage ne s'en doutait pas plus que nous.
Durant la soirée, nous ne fîmes que ranger à bonne distance les côtes
brisées d'une multitude d'îlots dont les spectres sombres se dessinaient
au loin sur un ciel blafard. La lune se coucha de bonne heure, et le
patron, qui avait prétendu reconnaître certains phares, ne reconnut plus
rien. Le ciel devint sombre, le roulis remplaça le tangage, et il nous
sembla que nos matelots cherchaient à regagner le large. Nous nous
impatientions contre eux, nous voulions aborder n'importe où; nous
avions assez de la mer et de notre étroite embarcation. Léon nous calma
en nous disant qu'il valait mieux louvoyer toute une nuit que
d'approcher des mille écueils semés le long de l'Adriatique. On se
résigna. Je m'assis avec Léon sur les ballots, et nous nous entretînmes
de la nécessité d'arranger beaucoup de pièces de théâtre pour la
campagne que nous allions faire. Nous avions moins de chances qu'en
Italie de rencontrer des artistes de renfort, et notre personnel me
semblait bien restreint pour les projets de Bellamare.
--Bellamare a compté sur moi, me répondit Léon, pour un travail de
mutilation et de remaniement perpétuel, et j'ai accepté cette horrible
tâche. Elle n'est pas difficile. Rien n'est si aisé que de gâter un
ouvrage; mais elle est navrante, et je me sens si attristé, que je
donnerais pour un fétu le reste de ma vie.
J'essayai de le consoler; mais notre causerie était à chaque instant
brisée. La mer devenait détestable, et les mouvements de nos matelots
nous forçaient de nous déranger sans cesse. Vers minuit, le vent se mit
à pirouetter, et il nous fut avoué qu'il était impossible de gouverner
avec certitude.
Le patron commençait à perdre la tête; il la perdit complétement quand
une secousse, d'abord légère, suivie d'une secousse plus forte, nous
avertit que nous touchions les récifs. Je ne sais s'il eût été possible
de jeter l'ancre pour attendre le jour ou de faire toute autre manoeuvre
pour nous sauver; quoi qu'il en soit, l'équipage laissa _l'Alcyon_
s'engager dans les écueils. Le pauvre esquif n'y prit pas de longs
ébats; un choc violent accompagné d'un craquement sinistre nous fit
rapidement comprendre que nous étions perdus. La cale commença de se
remplir, la proue était éventrée. Nous fîmes encore quelques brasses, et
nous nous trouvâmes subitement arrêtés, pris entre deux roches, sur
l'une desquelles je m'élançai, portant Impéria dans mes bras. Mes
camarades suivirent mon exemple et sauvèrent les autres femmes. Bien
nous en prit de songer à elles et à nous-mêmes, car le patron et ses
aides ne songeaient qu'à leurs marchandises, et tâchaient vainement d'en
opérer le sauvetage sans s'occuper de nous. La tartane, arrêtée par les
récifs, bondissait comme un animal furieux; ses flancs résistaient
encore; nous eûmes le temps de sauver tout ce qui était sur le pont, et,
au bout d'une demi-heure consacrée à ce travail fiévreux, heureusement
couronné de succès, _l'Alcyon_, soulevé par des vagues de plus en plus
fortes, se dégagea de l'impasse par un bond de recul, comme s'il eût
voulu prendre son élan pour le franchir; puis, lancé de nouveau en
avant, il l'aborda une seconde fois, mais noyé jusqu'à la moitié, la
quille rompue, les mâts rasés. Une lame formidable souleva ce qui
restait du misérable bâtiment, et jeta sur le rocher où nous avions
trouvé un refuge une partie du tablier et quelques débris de la coque;
le reste était englouti. On n'avait pu rien sauver de ce qui était dans
la cale.
L'îlot où nous nous trouvions et dont je n'ai jamais su le nom,--il n'en
avait peut-être pas,--pouvait mesurer cinq cents mètres de longueur sur
cent de largeur. C'était un rocher calcaire blanc comme du marbre et à
pic de tous côtés, sauf une échancrure par où la mer entrait et formait
une rade microscopique semée de blocs détachés, représentant en petit
l'aspect de l'archipel dont notre écueil faisait partie.
C'est grâce à cette petite rade où le caprice du flot nous avait jetés
que nous avions pu prendre pied; mais nous n'eûmes pas d'abord le loisir
d'étudier le dedans ni le dehors de notre refuge. Au premier moment,
nous nous crûmes à terre, et c'est avec surprise que nous nous vîmes
prisonniers sur ce roc isolé. Quant à moi, je ne compris nullement le
danger de notre situation, je ne doutai pas un instant de la facilité
d'en sortir, et, tandis que Bellamare en faisait le tour pour tâcher de
se rendre compte, je cherchai et trouvai un refuge pour les femmes, une
sorte de grande cuvette creusée naturellement dans le roc, où elles
purent s'abriter du vent. Vous pensez bien qu'elles étaient terrifiées
et consternées. Seule, Impéria conservait sa présence d'esprit, et
s'efforçait de relever leur courage. Régine devenait dévote et disait
des prières, Anna avait des attaques de nerfs, et rendait notre
situation plus lugubre par des cris perçants. C'est en vain que
Bellamare, intrépide et calme, lui disait que nous étions sauvés. Elle
n'entendait rien, et ne se calma que devant les menaces de Moranbois,
qui parlait de la jeter à la mer. La peur agit sur elle comme sur les
enfants: elle demanda pardon, pleura et se tint tranquille.
Quand nous fûmes sûrs que personne n'était blessé et ne manquait à
l'appel, car l'obscurité nous enveloppait toujours, nous voulûmes nous
concerter avec le patron sur les moyens de sortir de ce maussade refuge.
--Le moyen? nous dit-il d'un ton désespéré; il n'y en a pas! Voici la
cruelle _bora_, le plus pernicieux des vents, qui souffle à présent,
Dieu sait pour combien de jours, entre la terre et nous. Et puis, mes
chers seigneurs, il y a encore autre chose! La _vila_ nous a fascinés,
et tout ce que nous pourrions tenter tournerait contre nous.
--La _vila_? dit Bellamare, est-ce un autre vent contraire? C'était bien
assez d'un, ce me semble!
--Non, non, _signor mio_, ce n'est pas un vent, c'est bien pire; c'est
la méchante fée qui attire les navires sur les écueils et qui rit de les
voir brisés. L'entendez-vous? Moi, je l'entends! Ce ne sont pas les
galets que la mer soulève. Il n'y a pas de galets sur ces côtes
escarpées. C'est le rire de l'infâme _vila_, vous dis-je; son rire de
mort, son méchant rire!
--Où sommes-nous, voyons, imbécile? dit Bellamare en secouant le
superstitieux patron.
Le malheureux n'en savait rien et répétait sans cesse: _Scoglio
maledetto! pietra del Diavolo!_ si bien que nous étions libres de donner
l'une ou l'autre de ces épithètes désespérées en guise de nom à notre
écueil. Cela ne nous avançait à rien. L'important était de reconnaître
la côte en vue de laquelle nous devions nous trouver et que ne signalait
aucun phare. Le patron interrogea ses hommes. L'un répondit Zara,
l'autre Spalatro. Le patron haussa les épaules en disant Raguse.
--Eh bien, nous voilà fixés, dit en riant tristement Bellamare.
--C'est pas tout ça, dit à son tour Moranbois. Quand nous serons à la
côte, nous verrons bien. Ce n'est pas le diable de faire un radeau avec
les débris de la tartane!
Le patron secoua la tête, ses deux hommes en firent autant, s'assirent
sur les débris et se tinrent cois.
--Réveillons-les, battons-les, dit Moranbois en jurant. Il faudra bien
qu'ils parlent ou qu'ils obéissent.
A nos menaces, ils répondirent enfin qu'il ne fallait pas bouger, ne pas
se montrer, ne faire aucun bruit, parce que le vent commençait à tomber,
et que, si nous étions du côté d'Almissa, dont l'archipel était infesté
de pirates, nous les attirerions et serions infailliblement pillés et
massacrés. Il fallait attendre le jour, ces brigands n'étaient hardis
que la nuit.
--Comment! s'écria Léon indigné, nous sommes ici dix hommes plus ou
moins armés, et vous croyez que nous craignons les écumeurs de mer?
Allons donc! cherchez vos outils, vite, et mettons-nous à l'oeuvre. Si
vous refusez de nous aider, voici un des nôtres qui nous dirigera, et on
se passera de vous.
Il désignait Moranbois, qui avait assez longtemps vécu sur le port de
Toulon pour avoir des notions suffisantes, et qui se mit à l'oeuvre sans
attendre l'assentiment du patron. Léon, Lambesq, Marco et moi, nous
prîmes ses ordres et travaillâmes avec activité, tandis que Bellamare
s'occupait de rassembler et de charger les armes. Il pensait que les
craintes du patron n'étaient pas tout à fait illusoires, et que notre
naufrage pourrait bien attirer les bandits de la côte, si nous nous
trouvions loin d'un port.
Le patron nous regarda faire. La perte de ses marchandises l'avait
complétement démoralisé. Craignant la mer beaucoup moins que les hommes,
il se lamentait de nous voir allumer la torche et frapper à grand bruit
sur les débris de l'Alcyon.
--Il ne faut pas nous _mettre le doigt dans l'oeil_, me dit Moranbois;
avec ce méchant bout de tablier et ces épaves détestables nous ne ferons
pas un radeau pour quinze personnes; si nous pouvons en loger quatre, ce
sera le bout du monde. Allons toujours, le radeau ne logeât-il que moi,
je vous réponds de m'en servir pour aller chercher du secours.
Dans un moment de répit, je courus voir ce que devenaient les femmes.
Serrées comme des oiseaux dans le nid, elles grelottaient de froid,
tandis que nous étions en sueur. Je les engageai à marcher, aucune ne
s'en sentit le courage, et, pour la première fois, je vis Impéria
abattue.
--Est-ce possible, vous? lui dis-je.
Elle me répondit:
--Je pense à mon père; si nous ne réussissons pas à sortir d'ici, qui le
nourrira?
--Moi, repris-je en déclamant une réplique tirée d'un drame moderne; _il
aura l'amitié de Beppo, s'il en réchappe!_
J'étais gai comme un pinson; mais le reste de la nuit dut paraître
mortellement long à ces pauvres naufragées. Pour nous, il passa comme un
instant, et le soleil nous surprit travaillant depuis quatre heures sans
nous douter du temps écoulé. Aucun pirate ne s'était montré, le radeau
était à flot; Moranbois en prit le commandement et s'y installa avec le
patron et un des matelots. Il n'y avait place que pour trois, et
Moranbois ne se fiait qu'à lui-même pour nous amener de prompts secours.
Nous le vîmes avec émotion sauter sur cette misérable épave sans vouloir
dire adieu à personne et sans montrer la moindre inquiétude. La mer
était furieuse autour de l'écueil; mais nous apercevions à quelques
milles une longue bande de rochers qui nous semblait être la côte de
Dalmatie, et nous espérions que la traversée de notre ami serait rapide.
Nous fûmes donc surpris de voir que le radeau, au lieu de se diriger de
ce côté, gagnait le large, et bientôt il disparut derrière les lames
amoncelées qui nous faisaient un très-court horizon. C'est que le
prétendu rivage n'était qu'une série d'écueils pires que celui où nous
nous trouvions; nous pûmes nous en convaincre quand la brume du matin se
dissipa. Nous étions dans une véritable impasse, entourés d'îlots plus
hauts que le nôtre et qui nous dérobaient entièrement l'horizon du côté
de la terre, sauf quelques pointes d'un blanc rosé qui nous
apparaissaient au loin; c'était le sommet des alpes de la Dalmatie que
nous avions déjà aperçues de la côte d'Italie, et dont il semblait que
la traversée de l'Adriatique nous eût à peine rapprochés. Le matelot
qu'on nous avait laissé ne nous renseigna en aucune façon; il ne parlait
qu'un esclavon inintelligible, et, comme Marco l'avait un peu raillé en
mer, il ne voulait plus répondre à nos questions.
Du côté de la pleine mer, nous n'avions que d'étroites échappées,
_l'Alcyon_ s'étant buté de façon à cacher son désastre à tous les points
de l'horizon. Le splendide écroulement de montagnes submergées qui nous
environnait présentait un décor magnifique d'horreur et navrant de
nudité: pas un brin d'herbe sur la roche, pas un varech attaché à ses
flancs, aucun espoir fondé de pêcher quoi que ce soit dans ces eaux
claires et profondes, aucune chance d'en franchir les vagues toujours
irritées, sans un secours du dehors. Nous fîmes en vain dix fois le tour
de notre prison. De nulle part on n'apercevait un rivage hospitalier, et
nous consultions en vain nos guides et nos cartes. En vain nous nous
disions que les côtes orientales de l'Adriatique sont semées d'îles
habitées; il n'y avait pas trace de vie autour de nous.
Nous ne fûmes pas encore trop effrayés de cette situation. On devait
circuler sur toutes les côtes, et nous ne tarderions pas à voir
apparaître de petites voiles autour de nous; dans tous les cas, le
radeau ne pouvait tarder à en aborder quelqu'une et à lui signaler notre
détresse.
Avec le retour du soleil, le vent avait complétement changé. Il
soufflait de l'ouest avec violence, circonstance inquiétante sous tous
les rapports. Aucune barque de pêche ne pouvait se mettre en mer, et
aucune embarcation de voyage ne devait s'aventurer dans le voisinage des
écueils. Moranbois pourrait-il aborder quelque part sans se briser! On
avait lesté son radeau d'autant de vivres qu'il avait pu en contenir. Ce
qui nous restait n'était pas rassurant, et nous jugeâmes prudent de
retarder le plus possible le moment d'y recourir. La petite marée qui se
fait sentir dans l'Adriatique gagnait l'entrée du bassin, et nous
espérions, Marco et moi, qu'elle nous apporterait des coquillages, dont
nous étions résolus à nous contenter pour ne pas toucher à la soute aux
provisions.
Nous guettâmes le flot pour l'empêcher de remporter les richesses qu'il
devait nous livrer. Il n'apporta que des coquilles vides. Impéria, qui
avait repris son sang-froid, me pria de lui ramasser les plus jolies.
Elle les prit, les tria, et, assise sur une pointe du roc, elle tira de
sa poche la petite trousse à ouvrage d'aiguille qui ne la quittait
jamais, et se mit à enfiler en collier ces tristes joyaux comme si elle
eût dû s'en parer le soir pour aller au bal. Pâle et déjà amaigrie par
une nuit de souffrance et d'angoisse mortelle, battue du vent, qui ne
_jouait_ pas avec sa chevelure, mais qui semblait vouloir la lui
arracher, elle était sérieuse et douce comme je l'avais vue dans le
foyer de l'Odéon, sortant de maladie et déjà travaillant à sa guipure,
en attendant qu'on l'appelât pour travailler sur la scène.
--Tu la regardes, me dit Bellamare, qui la contemplait aussi; cette
fille est certainement à un échelon au-dessus de l'humanité; elle est là
comme un ange au milieu des damnés.
--Est-ce que vous souffrez? lui dis-je en le regardant avec surprise.
Je le trouvais si changé, que j'en fus effrayé. Il comprit et me dit en
souriant:
--Tu n'es pas moins effrayant que moi; nous sommes tous effrayants! Nous
sommes surmenés de fatigue. Il faut manger; autrement, nous serons tous
fous dans dix minutes.
Il avait raison. Lambesq commençait à se prendre de querelle avec Marco,
et Purpurin, couché à moitié dans l'eau, récitait d'un air hébété des
vers qui n'avaient aucun sens.
On courut aux provisions; elles n'étaient point avariées, mais, fournies
par le patron de _l'Alcyon_, qui spéculait sur tout, elles étaient de
très-mauvaise qualité, sauf le vin, qui était bon et en quantité
suffisante pour plusieurs jours. Les femmes furent servies les
premières. Une seule mangea de grand appétit, ce fut Régine, qui but
d'autant, et comme nous n'avions pas d'eau potable, la caisse s'étant
effondrée dans le naufrage, elle fut bientôt complétement ivre et alla
dormir dans un coin où la vague l'eût emportée, si nous ne l'eussions
conduite un peu plus haut sur la falaise.
Lambesq, déjà surexcité, s'enivra aussi, et le petit Marco, qui pourtant
était sobre, fut vite pris d'une gaieté fébrile. Les autres
s'observèrent, et je mis de côté une partie de ma ration d'aliments sans
qu'on s'en aperçût. Je commençais à me dire que Moranbois, s'il n'était
pas englouti par la mer ou brisé à la côte, pouvait tarder à revenir, et
je voulais soutenir les forces d'Impéria aux dépens des miennes jusqu'à
la dernière heure.
Aucune voile ne nous apparut durant cette journée qui devint brumeuse
vers midi. Le vent tomba et le froid diminua. Nous nous occupâmes de
construire un abri pour les femmes en brisant le rocher qui tenait le
milieu entre le marbre blanc et la craie, et nous offrait peu de
résistance. On y creusa une espèce de grotte dont on augmenta l'étendue
avec un petit mur en pierres sèches. On leur fit un lit commun avec des
caisses et des ballots, et on couvrit le tout d'une toile de décor qui,
étrange dérision de la destinée, représentait la mer vue à travers des
rochers. Une autre toile, retenue aux parois des rochers véritables par
des cordes, forma le cabinet de toilette et le vestiaire de ces dames.
On s'occupa ensuite d'établir une vigie qui pût dépasser les écueils du
côté de la mer. Nous guettâmes en vain les flots qui battaient notre
prison; ils n'apportèrent pas le moindre débris de la mâture de
_l'Alcyon_. Les faibles rouleaux de nos toiles de théâtre ne purent
résister à la plus faible brise de mer; malgré l'art et le soin que nous
mîmes à les assujettir, ils furent emportés au bout de peu d'instants et
il fallut renoncer à planter le signal de détresse.
La nuit nous surprit avant que nous eussions pu songer à nous construire
un abri quelconque. Le vent d'est revint et souffla de nouveau
très-froid et très-rude. Trois ou quatre fois, nous dûmes replacer et
consolider la tente des femmes, qui reposaient quand même, sauf Anna,
qui rêvait et jetait de temps en temps un cri perçant; mais les autres
étaient trop accablées pour s'en préoccuper.
Il nous restait bien quelques mauvais copeaux pour allumer du feu;
Bellamare nous engagea à ménager cette ressource pour le moment extrême
et dans le cas où l'un de nous se trouverait malade sérieusement. Nous
pouvions être délivrés d'un moment à l'autre par l'approche d'une
embarcation; mais il était évident aussi que nous pouvions être
prisonniers tant que le vent forcerait les navires à se tenir en pleine
mer, ou tant que le brouillard de la journée nous empêcherait d'être
signalés.
Le froid devint si vif vers le matin, que nous sentions tous la fièvre
nous envahir. Nous avions encore quelques vivres, mais personne n'avait
faim, et on essayait de se réchauffer avec le contenu du tonneau de vin
de Chypre, qui soulageait un instant et augmentait bientôt l'irritation.
Nous n'étions pourtant qu'au début de nos souffrances. La journée qui
suivit nous apporta des torrents de pluie dont on se réjouit d'abord.
Nous pûmes étancher notre soif et faire une petite provision d'eau douce
dans le peu de vases qu'on avait; mais nous étions glacés, et, la soif
apaisée, la faim revint plus intense. Bellamare, secondé par
l'assentiment de Léon, de Marco et de moi, décréta que nous devions
résister le plus longtemps possible avant d'attaquer nos dernières
ressources.
Cette seconde journée de vaine attente amena pour tous la première
notion d'un abandon possible sur cette roche stérile. Le sentiment de
détresse morale augmenta le mal physique. Nous fûmes plus consternés que
nous ne l'avions été au moment du naufrage. Lambesq devint insoutenable
de plaintes inutiles et de vaines récriminations. Le matelot qui nous
était resté et qui était une véritable brute, parlait déjà en pantomime
de tirer au sort lequel de nous serait mangé.
Le soir, la pluie ayant cessé, on brûla, pour ranimer Anna qui
s'évanouissait à chaque instant, le peu de bois que l'on avait. Impéria,
à qui je fis accepter les aliments que j'avais mis en réserve, les lui
fit prendre; ce qui restait en magasin disparut pendant la nuit, dévoré
par Lambesq ou par le matelot, peut-être par tous les deux. Toute l'eau
douce mise en réserve y passa ou fut gaspillée.
Cette troisième nuit fit succéder un froid si vif à la pluie qui avait
percé nos vêtements, que nous ne pouvions plus parler, tant nos dents
claquaient. On éventra la caisse aux costumes et on revêtit au hasard
tout ce qu'elle contenait de pourpoints, de robes, de pelisses et de
manteaux. Les femmes aussi étaient mouillées, la pluie avait pénétré et
la toile qui leur servait de _velarium_ et la voûte de roches
spongieuses que nous leur avions creusée. Cette maudite roche ne gardait
pas l'eau que nous eussions pu mettre en réserve dans des trous, et elle
ne nous protégeait pas.
On voulait brûler la caisse qui avait contenu nos oripeaux: Bellamare
s'y opposa. Elle pouvait servir d'abri au dernier survivant.
Enfin le troisième jour ramena le soleil et avec la fin du brouillard
l'espérance d'être aperçus. On se réchauffa un peu, on se fit des
illusions, Anna reprit un peu de forces; l'ivresse consola encore ceux
qui voulurent y recourir. Je ne pus empêcher le petit Marco de dépasser
la dose nécessaire. Il détestait Lambesq, dont l'arrogance et l'égoïsme
l'exaspéraient. Nous eûmes fort à faire pour les empêcher de se battre
sérieusement.
Un soudain espoir de salut fit diversion, on apercevait enfin une voile
à l'horizon! On fit les signaux qu'on put faire. Hélas! elle était trop
loin, et nous étions trop petits, trop masqués par les écueils! Elle
passa! Une seconde, une troisième, deux autres encore vers le soir, nous
jetèrent dans un enthousiasme délirant et dans un accablement désespéré.
Anna s'endormit sans qu'il fût possible de la réveiller pour lui faire
prendre quelques coquillages que nous avions réussi à saisir. Lucinde
mit sa tête dans son châle et resta comme pétrifiée. Régine recommença
ses dévotions; une pâleur livide avait remplacé sur son visage la
rougeur violacée de l'ivresse. Nous dûmes attacher Purpurin pour
l'empêcher de se jeter à la mer et calmer à grands coups de poing le
matelot, qui se jetait sur nous pour boire notre sang.
La soif était redevenue notre supplice; le vin de Chypre ne faisait plus
que l'exaspérer, et il y eut des moments où, la bête prenant le dessus,
je dus prier Bellamare et Léon, encore maîtres d'eux-mêmes, de
m'empêcher de m'enivrer jusqu'à la mort.
Sans ce vin qui nous brûlait le sang et dévorait nos entrailles
affamées, eussions-nous moins souffert? Peut-être; mais peut-être aussi
aurions-nous péri par le froid et l'humidité avant de recevoir du
secours.
La hutte que nous nous étions bâtie ne nous préservait guère. La caisse
aux costumes était assez grande pour contenir une personne accroupie.
Lambesq s'en était emparé, et, blotti dans ce refuge, il criait des
injures et des menaces à quiconque en approchait, tant il craignait d'en
être dépossédé. A force de tirer sur lui le couvercle, au risque
d'étouffer, il le brisa et maugréa d'autant plus.
--C'est bien fait, lui dit Bellamare, rien ne profite aux égoïstes. Vous
ferez bien de nous survivre, car, si c'est un autre qui est destiné à ce
triste avantage, il ne fera certainement pas votre éloge funèbre.
Pour ne pas entendre l'aigre réponse de Lambesq, il m'emmena un peu plus
loin et me dit:
--Mon cher enfant, ce que nous souffrons ici n'est rien, si nous devons
en sortir. Je ne veux pas en douter, mais je mentirais si je disais que
j'en suis assuré, et, quand même le fait serait évident, je ne pourrais
secouer le profond chagrin que me cause la mort plus que probable de
Moranbois. C'est la première fois de ma vie que la tristesse est plus
forte que ma volonté. Tu es jeune, tu as du coeur et de l'énergie, Léon
est un stoïque muet, Marco est un enfant excellent, mais trop jeune pour
une telle épreuve. C'est donc à toi de me donner du courage, si j'en
manque. Veux-tu me promettre d'être l'_homme_ et le chef de notre pauvre
famille échouée, si Bellamare s'éteint soit dans la mort, soit dans le
délire?
--Vous êtes ingénieux en tout, lui répondis-je, même dans
l'enseignement. J'ai compris... Tout à l'heure, je faiblissais, vous
trouvez le moyen de me ranimer en feignant de faiblir aussi. Merci, mon
ami, je tâcherai, jusqu'à la dernière heure, d'être digne de vous
seconder.
Il m'embrassa, et je sentis des larmes sur les joues de cet homme que
j'avais toujours vu rire.
--Laisse-moi pleurer comme une bête, reprit-il avec son sourire
accoutumé, qui était devenu navrant. Moranbois n'aura pas d'autre adieu
que ces larmes d'un ami, peut-être bientôt disparu aussi. Ce rude
compagnon de ma vie errante était le dévouement personnifié. Il sera
mort comme il devait mourir, celui-là! Tâchons aussi de bien mourir, mon
enfant, si nous devons rester sur cet écueil qui prolonge notre agonie.
Il eût été facile de périr en sombrant avec la barque. Succomber à la
soif et au froid, c'est plus long et plus grave. Soyons des hommes,
allons! Abstenons-nous de ce vin qui nous exalte et nous affaiblit, j'en
suis sûr. J'ai lu bien des relations de naufrages et le récit de
suicides par inanition. Je sais que la faim cesse au bout de trois ou
quatre jours; nous sommes arrivés à ce terme; dans deux ou trois autres
jours, la soif aussi aura disparu, et ceux de nous qui sont bien
constitués pourront encore vivre quelques jours sans délirer et sans
souffrir. Arrangeons-nous pour soutenir par l'espoir et la patience les
plus faibles, les femmes surtout. Anna est la plus nerveuse, c'est elle
qui résistera le mieux. C'est la plus courageuse, c'est Impéria qui
m'inquiète le plus, parce qu'elle s'oublie pour les autres et ne songe
plus à se préserver de rien. Sache que j'ai caché sur moi un trésor et
que je le lui réserve, une boîte de dattes, bien petite, hélas! et une
fiole d'eau douce. N'attendons pas son premier symptôme de faiblesse,
car avec ces natures-là, qui ne tombent que pour mourir, les secours
tardifs sont superflus. Va la chercher de ma part, et, quand nous la
tiendrons ici, nous la forcerons de boire et de manger.
J'obéis en hâte sans dire à Impéria de quoi il s'agissait. Nous
l'emmenâmes à la pointe de l'îlot, et, là, Bellamare lui dit:
--Ma fille, tu vas obéir, ou je te donne ma parole d'honneur que je me
jette à la mer. Je ne veux pas te voir mourir de faim.
--Je n'ai pas faim, répondit-elle, je ne souffre de rien; c'est moi qui
me jetterai à la mer, si vous ne mangez pas tous les deux ce qui vous
reste.
Elle refusait avec obstination, jurant qu'elle était forte et pouvait
attendre encore longtemps. En parlant ainsi avec animation, elle
s'évanouit tout à coup. Quelques gouttes d'eau la ranimèrent, et, quand
elle fut mieux, nous la forçâmes, avec une autorité presque brutale, à
manger quelques dattes.
--N'en mangerez-vous pas aussi? nous dit-elle d'un ton suppliant.
--Rappelez-vous votre père, lui dis-je, il ne vous est pas permis de
renoncer à la vie.
Le jour suivant, qui fut le quatrième, il faisait encore un temps
magnifique, nous nous réchauffions au soleil. La faiblesse commençait à
nous envahir tous; on était calme, il n'y avait plus de vin. Lambesq et
le matelot dormaient enfin profondément. Purpurin avait perdu la mémoire
et ne récitait plus de vers. Nous entrâmes, Bellamare, Léon, Marco et
moi, dans la petite enceinte réservée aux femmes. Impéria avait réussi à
les ranimer par son inaltérable patience. Elle soutenait ses compagnes
comme Bellamare soutenait ses compagnons.
--Restez près de nous, nous dit-elle, nous ne sommes plus ni malades ni
maussades, voyez! nous nous sommes coiffées et habillées, nous avons
rangé notre salon et nous recevons nos amis. Il nous semble impossible à
présent que le secours n'arrive pas aujourd'hui, il fait si beau!
Régine, qui est devenue une sainte par la peur de mourir, se figure
qu'elle jeûne volontairement pour se racheter de ses vieux péchés.
Lucinde a retrouvé son miroir égaré dans le déménagement et s'est
convaincue que la pâleur lui allait très-bien. Elle a pris même la
résolution de pâlir son fard quand elle remontera sur les planches.
Notre petite Anna est guérie, et nous avons projeté de faire la
conversation comme si nous étions dans un entr'acte, sans nous rappeler
que nous ne sommes pas ici pour notre plaisir.
--Mesdames, répondit Bellamare très-gravement, nous acceptons votre
gracieuse invitation, mais c'est à la condition que votre programme sera
sérieux. Je propose de faire donner un gage à celui qui parlera de la
mer, ou du vent, ou du rocher, ou de la faim et de la soif, enfin de
quoi que ce soit qui rappelle l'accident désagréable qui nous retient
ici.
--Adopté! s'écria tout le monde.
Et on pria Léon de réciter des vers de sa façon.
--Non, répondit-il, mes vers sont toujours tristes. J'ai toujours
considéré ma vie comme un naufrage, et il ne faut point parler de cela
ici. Ce serait du plus mauvais goût, la chose est décrétée.
--Eh bien, reprit Bellamare, nous allons faire un peu de musique. La
caisse aux instruments est chez vous, mesdames, elle vous sert de lit,
si je ne me trompe; ouvrons-la, et que chacun fasse ce qu'il pourra.
Il me donna le violon et prit la basse, Marco s'empara des cymbales, et
Léon de la flûte; nous étions tous un peu musiciens, car, dans les
localités où l'on ne comprenait pas le français, nous chantions tant
bien que mal l'opéra-comique, et, quand les musiciens manquaient à
l'orchestre, l'un de nous dirigeait les amateurs et faisait sa partie.
L'effet de notre concert fut de nous faire fondre tous en larmes. Ce fut
comme une détente générale. Purpurin, attiré par la musique, vint
embrasser les genoux de son maître en lui disant qu'il irait avec lui au
bout du monde.
--Au bout du monde! répondit mélancoliquement Bellamare, il me semble
que nous y sommes assez comme ça.
--Un gage! lui cria Impéria, on ne fait pas d'allusion ici. Purpurin a
bien parlé, nous irons tous au bout du monde, et nous en reviendrons.
Elle se mit alors à chanter et à danser en nous prenant par la main, et
nous suivîmes son exemple sans nous souvenir de rien et sans nous
apercevoir de la faiblesse de nos jambes; mais, quelques instants après,
nous étions tous couchés et endormis sur la grève.
Je m'éveillai le premier. Impéria était près de moi. Je la saisis dans
mes bras et l'embrassai passionnément sans savoir ce que je faisais.
--Qu'est-ce donc? me dit-elle avec effroi, qu'est-ce qui nous arrive
encore?
--Rien, lui dis-je, sinon que je me sens mourir, et que je ne veux pas
mourir sans avoir dit la vérité. Je vous adore, c'est pour vous que je
me suis fait comédien. Vous êtes tout pour moi, et je n'aimerai jamais
que vous dans l'éternité.
Je ne sais pas ce que je lui dis encore, j'avais le délire. Il me semble
que je lui parlai longtemps et d'une voix forte qui n'éveilla personne.
Bellamare, habillé en Crispin, était immobile et inerte à côté de nous;
Léon, en costume russe, avait la tête sur les genoux de Marco, enveloppé
d'une toge romaine. Je les regardai avec hébétement.
--Voyez, dis-je à Impéria, la pièce est finie! tous les personnages sont
morts. C'était un drame burlesque; nous allons mourir aussi, nous deux;
c'est pour cela que je vous dis le secret, le grand secret de mon rôle
et de ma vie. Je vous aime, je vous aime éperdument, je vous aime à en
mourir, et j'en meurs.
Elle ne me répondit pas et pleura. Je devins fou.
--Il faut que cela finisse, lui dis-je en riant.
Et je voulus la lancer dans la mer; mais je perdis connaissance, et des
deux jours qui suivirent je n'ai conservé qu'un vague souvenir. Il n'y
eut plus ni gaieté, ni colère, ni tristesse; nous étions tous mornes et
indifférents. La mer nous apporta quelques épaves chargées de misérables
anatifes qui nous empêchèrent de mourir de faim et que nous ramassions
avec une indolence étonnante, tant nous étions sûrs de périr quand même.
Quelques gouttes de pluie tombèrent et allégèrent à peine la soif;
quelques-uns ne voulurent même pas profiter de ces minces soulagements
qui réveillaient le désir assoupi de la vie. Je me souviens à peine de
mes impressions et je ne retrouve que certains retours de l'idée fixe.
Impéria était continuellement dans mes rêves, car j'étais
continuellement assoupi; quand Bellamare, qui résistait encore à cet
accablement, venait me secouer un peu, je ne distinguais plus la fiction
de la réalité, et, croyant qu'il m'appelait pour la représentation, je
lui demandais ma réplique d'entrée, ou bien je me figurais être avec lui
dans la fameuse chambre bleue, et je lui parlais bas. Je crois que je
révélai encore mon amour à Impéria, et qu'elle ne me comprit plus. Elle
faisait de la guipure ou croyait en faire, car ses doigts raidis et
transparents de maigreur s'agitaient souvent dans le vide. Un matin, je
ne sais lequel, je sentis que quelqu'un de très-fort me soulevait et
m'emportait comme un enfant. J'ouvris les yeux, ma figure se trouva près
d'une figure basanée que j'embrassai sans savoir pourquoi, car je ne la
reconnaissais pas; c'était celle de Moranbois.
Nous avions passé sept nuits et six jours sur l'écueil entre la vie et
la mort. Ce qui advint de ma personne, je ne vous le dirai pas d'après
mes impressions personnelles, je fus complétement abruti et comme idiot
pendant une semaine. La plupart de mes camarades subirent la même
conséquence de nos misères; mais je vous tiendrai au courant, d'après ce
que je sus par Bellamare et Moranbois, à mesure que je recouvrai la
raison et la santé.
La dernière nuit de notre martyre sur l'_écueil maudit_, Bellamare avait
été réveillé en sursaut par le matelot qui voulait l'étrangler pour le
manger. Il s'était défendu, et le résultat de la lutte avait été un
plongeon de l'ennemi dans la mer. Il n'avait pas reparu, et personne ne
l'avait pleuré; seulement, Lambesq avait exprimé quelque regret de ce
que, l'ayant occis en cas de légitime défense, Bellamare avait cédé aux
poissons les restes de ce misérable. Lambesq ne reculait nullement
devant l'éventualité de manger son semblable, si peu appétissant qu'il
fût, et, s'il s'en fût senti la force, je ne sais à quelle tentative il
se fût porté contre nous.
Mais c'est la campagne de Moranbois qui doit vous intéresser. Voici ce
qui lui arriva à partir du moment où il s'embarqua sur le radeau.
A peine fut-il sorti du flot qui battait les écueils avec tant de rage,
qu'il se sentit emporté au large par un courant extraordinaire et tout à
fait inexplicable. Le patron de _l'Alcyon_ n'y comprenait rien, et
disait que, de mémoire d'homme, on n'avait vu chose pareille sur
l'Adriatique. En gagnant la terre où, après vingt heures de lutte
désespérée, il arriva seul et roulé sur les rochers avec les débris du
radeau et les cadavres de ses deux compagnons, notre ami comprit ce qui
s'était passé. Un tremblement de terre, dont nous n'avions pas eu
conscience au moment de notre naufrage, avait jeté l'épouvante sur les
côtes de la Dalmatie, et, changeant peut-être la configuration
sous-marine des récifs où nous avions échoué, avait produit une sorte de
raz de marée qui dura plusieurs jours.
Moranbois venait d'échouer, lui, sur un pauvre îlot habité par quelques
pêcheurs, dans les parages de Raguse. Il fut recueilli par eux à demi
mort. Ce ne fut qu'au bout de quelques heures qu'il put s'expliquer par
gestes, car ils ne comprenaient pas un mot de français ni d'italien.
Tout ce qu'il put obtenir d'eux, ce fut d'être conduit dans une autre
île, où il trouva les mêmes obstacles pour se faire comprendre, les
mêmes difficultés pour gagner le continent. Vous savez que ce pays a été
autrefois ravagé par de furieux tremblements de terre, dont l'un a même
détruit de fond en comble la splendide cité de Raguse, la seconde
Venise, comme on l'appelait alors. Moranbois trouva les habitants du
rivage beaucoup plus effrayés pour eux-mêmes que pressés d'aller au
secours des autres. Il se traîna jusqu'à Gravosa, qui est le faubourg et
le port de guerre de Raguse, et, là, succombant à la fatigue, au
chagrin, à la colère, il fut si mal, qu'on le porta à l'hôpital, où il
crut mourir sans pouvoir nous sauver.
Quand il put se lever et s'aboucher avec les autorités locales, on le
prit pour un fou, tant il était exalté par la fièvre et le désespoir.
Son récit parut invraisemblable, et on parla de l'enfermer. Vous devinez
bien que son langage, habituellement peu parlementaire, avait pris en de
telles circonstances une énergie qui ne prévenait pas en sa faveur. On
le soupçonnait de vouloir emmener une embarcation pour une vaine
recherche de naufragés imaginaires, afin de livrer cette capture à des
pirates. Il fut même question de le constituer prisonnier, comme ayant
assassiné le patron de _l'Alcyon_. Enfin, quand il fut parvenu à prouver
sa sincérité et que le temps fut devenu calme, il réussit à louer à tout
prix une tartane dont l'équipage se moquait de lui et le conduisait à
l'aventure, sans se presser et sans consentir à approcher des écueils où
il voulait précisément la faire entrer. Il louvoya très-longtemps avant
de reconnaître l'endroit où nous étions et n'y put pénétrer qu'avec une
barque de sauvetage dont il s'était fait accompagner.
Tout ceci vous explique comment il ne put arriver à nous qu'au moment où
nous ne conservions plus ni espérance ni désir de lutter. Je dois
excepter Bellamare, dont les souvenirs nets nous prouvèrent qu'il
n'avait pas cessé un instant de veiller sur nous et de se rendre compte
de notre situation.
La tartane nous transporta au port de Raguse, et c'est là seulement
qu'au bout de quelques jours je retrouvai la mémoire du passé et la
notion du présent. Nous avions tous été très-malades, mais, avec mon
grand corps jeune, robuste et par conséquent exigeant en fait
d'alimentation, j'avais été plus éprouvé que les autres. Moranbois
s'était remis en deux jours; Anna était encore si faible, qu'il fallait
la porter; Lambesq était mieux que nous tous au physique, mais le moral
était profondément troublé, et il continuait à se croire sur l'écueil et
à se lamenter stupidement. Lucinde jurait que jamais plus elle ne
quitterait le plancher des vaches, et, collée à son miroir, se
tourmentait de la longueur de son nez, rendue plus apparente par
l'affaissement de ses joues. Régine, au contraire, n'était point fâchée
d'être maigrie et trouvait encore le mot pour rire, le mot cynique
surtout; elle avait fait des progrès sous ce rapport. Léon avait gardé
tout son jugement, mais il souffrait du foie, et, sans se plaindre,
paraissait plus misanthrope qu'auparavant. Marco était en revanche plus
sensible et plus affectueux, ne parlant que des autres et s'oubliant
lui-même. Purpurin était devenu presque muet d'hébétement, et Moranbois
lui souhaitait de rester ainsi.
Quant à Impéria, qui m'intéressait plus que tous les autres, elle était
mystérieuse dans l'accablement comme en tout: elle avait moins souffert
physiquement que ses compagnes, grâce aux petits secours que Bellamare
et moi l'avions forcée d'accepter; mais son esprit semblait avoir subi
une commotion particulière. Elle avait été moins malade, elle était plus
affectée et ne pouvait souffrir qu'on reparlât des souffrances passées.
--Elle a été sublime jusqu'au bout, me dit Bellamare, à qui je
témoignais ma surprise; elle n'a songé qu'à nous, nullement à elle. A
présent, il se fait une réaction, elle paye l'excès de son dévouement,
elle nous a tous pris un peu en grippe pour lui avoir causé trop de
fatigue et de souci. Autant je l'ai vue douce et patiente avec les
agonisants que nous étions, autant elle se sent exigeante et irritable
avec les convalescents que nous sommes; elle ne s'en rend pas compte.
Faisons comme si nous ne nous en apercevions pas. Dans quelques jours,
l'équilibre sera rétabli. Dame nature est une implacable souveraine; le
dévouement la dompte, mais elle reprend ses droits quand ce grand
stimulant n'a plus besoin de fonctionner.