APPENDICE

J’augure un autre travail de réparation, de répartition et de décor

dans la future réunion des lettres déjà publiées, entre elles, puis à

d’inédites. On en tirera une autre clef de ce cœur; clef de cloître,

clef de voûte, ou du moins clef musicale révélant bien, cette fois, la

délicieuse définition de Shelley: _Clef d’argent de la fontaine des

larmes_.

Mon désir d’encadrer un poëme manuscrit de celle que je vénérais me

mit d’abord en possession d’une ou deux de ses lettres dont le nouveau

filon d’attendrissement auguste me rendit insatiable jusque là de me

faire successivement acquérir une centaine de ces autographes (que j’ai

le bonheur de posséder aujourd’hui), et dirai-je pour quel gros chiffre

menu qui rendrait surprises et confuses (autant que le purent être

certains dessins de Millet, si les choses qui ont des larmes ont aussi

des sourires) ces mêmes lettres qui attendaient le départ, quelquefois

de longs jours, tout écrites, faute de l’affranchissement de leur

timbre?

«_C’est un affreux malheur, mais le plus beau malheur possible_» écrit

quelque part Vigny. Propre chanson pour l’air de cette correspondance,

indiscontinûment variée sur le _leitmotiv_ plus ou moins lancinant,

toujours détaché et digne de ce qu’elle y baptise elle-même son

_parfait tombé d’espoir_. Lisez encore: «_Le malaise que je traîne

après moi dans tous mes vœux déçus_». Et plus grièvement: «_Les peines,

la terreur, l’humiliation ne tuent pas, et je vis enfin à travers

des choses bien blessantes et que j’aurais jugées mortelles._»--«_Je

ne voudrais pas que mon sort changeât au prix de certaines démarches

suppliantes qui me rendraient les douceurs accordées d’une amertume

douloureuse._»--«_Je retourne à souffrir._» concluait-elle dans une

lettre déjà éditée.

Les rumeurs du jardin disent qu’il va pleuvoir;

Tout tressaille averti de la prochains ondée.

Ces deux vers de l’auteur devraient épigraphier sa correspondance où

l’on sent à chaque ligne une spirituelle et naturelle allégresse prête

à éclore, refoulée par cette trop prochaine ondée des larmes, pour les

siens, pour les autres,--ah! que si rarement et discrètement pour soi!

Et cela sans jamais de ton pleurnicheur ni même larmoyant, en une si

haute tenue de style et d’attitude non voulue que du fait d’une nature

fière avec modestie, humble avec noblesse.

Ajouterai-je que plus des deux tiers de ces lettres ne sont que de

jolis placets implorant secours pour plus pauvre que soi. Il semble, et

l’épistolière le dit, que l’expérience toujours plus aiguë et raffinée

du malheur, n’ait pour effet que de la gagner plus effectivement et

affectivement aux endolorissements d’autrui.

De ces pages, il y en a pour de ses amis Tripier-Lefranc, Derains,

Nairac, Branchu, etc., puis a des illustres: Dumas, Auber, Chaix

d’Estanges, etc., en lesquels son inlassable zélation rencontre des

aides. Presque chaque épître enveloppe, disons entortille d’une grâce

qui se fait chatte quand il s’agit du bien du prochain un petit drame

de misère adroitement présenté au profit d’un nouvel inconnu; de quelle

grâce variant à l’infini la courtoisie des formules polies et jolies

bien savoureuses et surprenantes à relire en notre ère de lettres de

quête autographiées et pas même signées de la main de la demanderesse.

Voici d’abord des extraits, de mélancoliques, de spirituels:

Ici, madame, tout s’absorbe jusqu’à la mélancolie. C’est un mot

élégant qui ne passe pas dans une ville de commerce, et vous êtes

bien bonne de l’avoir lu sur ma figure.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Allez, monsieur, je sais beaucoup de vos peines, et si vous allez

sur ces tombes d’amour et d’amitié pour être entendu, dites-moi

quelque chose, je l’entendrai, je crois, car en vérité, la vie

est souvent triste et isolée comme la mort.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Que je vous sais gré d’y être pour vous mêmes (à Paris,) car

enfin c’est encore là où on peut choisir ce qui convient le

mieux aux goûts de l’esprit et de l’humeur. Ici (à Lyon) il faut

prendre de la boue et des rubans, des rubans et de la boue, c’est

la carte. L’autre printemps, c’était... affreux; des boulets

et du sang, du sang et des boulets. Il m’en reste un horrible

souvenir dans l’âme et dans les nerfs.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Monsieur Dutillœul me dit encore d’obtenir que Bra écrive au

maire qui l’aime beaucoup; je n’oserai le faire de mon côté que

si mon cousin m’appuie, car cela me paraît bien hardi pour une

femme d’écrire à un maire, et de demander des grâces.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Sachez que je viens de recevoir un programme de la fête de Gayant.

Il sent le gâteau, la bière et le jambon. J’ai eu presque faim en

le lisant, et il y a bien longtemps que je n’ai eu faim.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vous m’avez honorée d’un témoignage de votre amitié, _beau pour

toujours_, cher Monsieur. Vous savez que c’est à cette seule

condition du _pour toujours_ que mon fils adorait la pomme ou les

bonbons que je lui donnais.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vos confitures ont-elles réussi? Moi je manque toutes mes

romances.

Puis, intégralement une de ces belles et simples suppliques de

recommandation.

Madame,

Je commence par vous demander humblement pardon d’une démarche

qui n’a d’appui que votre extrême bonté.

Si vous vous étonnez, madame, que sans avoir l’honneur d’être

connue de vous je me sente assez de courage pour recommander

quelqu’un à votre sérieux intérêt vous penserez avec raison qu’il

faut avoir entendu sur votre caractère un récit bien encourageant

pour avoir enhardi jusque-là mon humilité.

Il a été dit devant moi que monsieur le Duc et madame la

Duchesse de Luynes n’avaient pas encore arrêté le concierge qui

doit garder prochainement leur nouvel hôtel.

Si j’étais assez heureuse pour que le pur motif d’obliger une

honnête famille me fût inspiré par la Providence, qui se sert

des plus faibles quelquefois pour ses desseins d’ordre et de

charité, je me féliciterais d’avoir à signaler à madame la

Duchesse les nommés Roblin, concierges de la maison d’assurance

et de gaz, rue de Richelieu nº 89. Cette vaste maison devant être

prochainement démolie laisse un père de famille très probe et

très intelligent à la triste liberté de chercher un autre asyle.

Les répondants les plus graves et les plus honorables viendraient

à l’appui de mon humble supplique près de madame la Duchesse, et

justifieraient avec empressement les premières paroles portées

jusqu’à vous, madame, par votre plus humble servante.

Mme DESBORDES-VALMORE.

89, rue de Richelieu.

Ensuite deux lettres, deux placets à Alexandre Dumas. On en admirera le

tour fémininement fraternel.

_Lyon, le 29 mai 1835._

Je saisis à travers une pluie d’orage, la bonne et belle occasion

de me rappeler à vous. C’est pour vous rappeler que vous venez

d’être encore pour moi aussi bon, aussi obligeant que si je le

méritais. Je ne peux pas vous dire combien je vous sais gré

d’être obligeant comme un enfant pour les enfantillages de tous

ces hommes mûrs à moustaches noires ou grises. Ce brave Algérien

eût été bien heureux de vous devoir (après son sabre) le bouquet

de cerise qu’il voulait remporter à sa boutonnière; mais il m’a

avoué qu’il était aussi fier de vos démarches pour lui et de

votre accueil, que du ruban qu’il croit mériter. Que je vous

aime donc de l’avoir consolé! et que j’ai à cœur votre gloire,

votre bonheur en tout! Je vous conjure d’y travailler, de nous

jeter vos fleurs, vos _Christine_, vos âmes de femmes qui doivent

vous étouffer. Donnez-moi la joie de vos succès, car je vois bien

que je n’en aurai jamais d’autre avec vous, et qu’il me sera

toujours impossible de vous être bonne à rien sur la terre qu’à

me faire du bien comme vous en avez pris l’habitude.

Soyez heureux!

Félicité: Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore · 第 41 / 79 题