SOIR D’ÉTÉ

Un danger circule à l’ombre

Au chant de l’oiseau

Qui descend dès qu’il fait sombre

Se plaindre au roseau.

Alors tout ce qui respire

Se prend à rêver,

Et le ruisseau qui soupire

Semble l’éprouver.

Partout les nids et les ailes

Tremblent doucement

Dénonçant des tourterelles

L’entretien charmant.

L’été brûle avec mystère

Dans les lits en fleurs,

Des seuls amants de la terre

Sans blâme et sans pleurs.

Été, si trop jeune encore

Pour fuir un danger,

L’enfant rêveur que j’adore

S’attarde au verger,

Laisse dans l’errante nue

Ton charme cruel,

Et sauve l’âme ingénue

Du plaisir mortel!

Ce commentaire, point par point, fleur par fleur, pleur par pleur, perle

par perle, devra être l’œuvre d’un autre, je voudrais du prochain des

coryphées de ce chœur qui se fera longtemps gloire et joie d’exalter

cette unique muse. Je fais seulement remarquer ici, en passant, la

noblesse dont elle sait empreindre l’usage familier du mot _Madame_[24]:

Madame,[25] le plus beau des temples

C’est le cœur du peuple, entrez-y:

Le Roi des Rois l’a bien choisi.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand vous m’avez écrit tout ce que, femme ou mère

Écrira de plus doux,

Je me plaignais, Madame, à cette vie amère,

Je lui parlais de vous.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Ainsi, Madame, allons, l’augure a trop de charmes

Pour n’être pas certain;

Allons! Et dans la nuit tournons nos yeux en larmes

Vers le soleil lointain.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Distraite de souffrir pour saluer votre âme,

Voilà mon âme: elle est où vous souffrez, Madame.

Puisse mon travail d’aujourd’hui faciliter la suite que je lui désire,

de par cette classification que je revendique, et que je crois utile et

bonne; elle n’était guère plus aisée que celle dont parle le conte de

fées, de ces duvets de mille couleurs emplissant une chambre, et qu’il

s’agissait de répartir et de trier. La princesse y parvint pourtant;

non, à vrai dire, sans des secours féeriques, qui, je crois bien, ne

m’ont pas fait défaut. Les fées existent toujours. C’est un blasphème

que de n’y point croire. Elles s’en vengent en ne secondant que ceux

qui les en prient.

Le temps, je le répète, qui sculpte et polit, selon leur dureté et

leur beauté, ce que nous lui laissons de nos œuvres, ainsi que le flot

fait des rocs et des falaises, respectera, chaque jour davantage,

l’œuvre dont nous nous entretenons. Il le témoignera en en déblayant

les entours et facilitant les approches, quand il aura découvert et

compris que ce qu’il prenait pour une fragile et friable grève était un

marbre, et que ce marbre fut ciselé par la nature et l’art associés, à

l’égal d’un de ces monuments aux si capricieuses arabesques, qu’ils ne

paraissent point bâtis de main d’homme, mais éclos, en une nuit, de

quelque rêve, en guise de palais d’Aladin.

Mais s’il fallait qu’un détestable et imprévu désastre détruisît

l’œuvre en n’en laissant subsister que les parcelles que je vous

soumets, l’avenir, je n’en doute pas, se pencherait sur elles, tout

comme nous faisons sur les vers isolés de ce Publius Syrus et de cette

Sapho qui avaient écrit tant de mimes et de poësies dont il ne reste

que des débris et des fragments pareils à des pulvérisations d’étoiles.

Ma collection, c’est un herbier--immarcescible. _Je l’ai fait sans

presque y songer_, aux coups pressés d’une lame émue qu’annotent les

touches rapides d’un crayon sensible de fasciné. Plus d’ordre et de

mesure, de pause et de dosage dans le choix sont malaisés et dangereux

devers cette poësie fugace, et risquent toujours l’excès ou le manque.

La fleur se fond en rosée ou s’enfuit en papillon.

J’éclos pour m’envoler et je risque mes ailes!

C’est ma cueillette. Le massif, qui est une _forêt mouillée_, de

combien de larmes! peut fournir cent autres bouquets renouveaux et

surdivers au gré du style qui rédige et du cœur qui dirige.

Oui ce sont fleurs dont la sève est de sang et le _rorate_ de larmes.

_Pleurs_ et _Fleurs_ dont l’inconscient virtuose n’a su oser que

partiellement le magnifique titre, devrait être celui de son édition

_ne varietur_. A cette double source, le reproche encouru de monotonie

n’est-il pas vain? Le _chacun son métier_, pour notre ouvrière se

résolvait en larmes.

Félicité: Étude sur la poésie de Marceline Desbordes-Valmore · 第 37 / 79 题