suivant ses appellations mêmes.
_Promise aux profondes amours_ selon son expression propre, l’œuvre de
Marceline Desbordes-Valmore est un _Univers d’Amour_.
Il est doux d’être aimé, cette croyance intime
Donne à tout on ne sait quel air d’enchantement.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Ne vous étonnez pas en recevant la vie,
De tout ce qu’elle offrait, je n’ai vu que l’amour,
Mon cœur le respirait avec l’air et le jour...
Amour, hâtons-nous de le dire, et que là est le neuf et le merveilleux,
d’autant plus passionné qu’il est plus pur.
Chaque écrivain, nous dit en substance Madame Valmore dans une de
ses lettres, prodigue souvent à son insu un vocable qui, de par son
intensité et sa fréquence, révèle et trahit son auteur: «Madame Sand en
a un comme cela: _étreindre!_»--Le mot de Marceline, ne serait-il pas
_innocence_?
J’ai soif de sommeil, d’innocence,
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
N’entendra-t-elle plus mon passé d’innocence
Comme un oiseau sans fiel plaider avec son cœur?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Toi qui ris de nos cœurs prompts à se déchirer
Rends-nous notre innocence ou laisse-nous pleurer!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Beau fantôme de l’innocence
Vêtu de fleurs
Innocence! Innocence! éternité rêvée
Au bout des temps de pleurs serez-vous retrouvée?
Êtes-vous ma maison que je ne puis rouvrir?
Ma mère, est-ce la mort? Je voudrais bien mourir.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Inexplicable cœur, énigme de toi-même,
Tyran de ma raison, de la vertu que j’aime,
Ennemi du repos, amant de la douleur,
Que tu me fais de mal, inexplicable cœur!
_Cœur du cœur_, l’expression qui lui est commune avec Shakspeare, et
qui la mène à l’amour de l’amour comme pour redoubler sa tendresse,
fournit ce vers à madame Valmore quand elle parle de son enfant:
Oh! que vous me manquiez, jeune âme de mon âme!
Donc _Amour sous forme sextuple: Amoureux, amical, filial et maternel,
charitable et divin_. Ajoutez _l’amour de la nature_, et _l’amour
prorogé au delà du trépas_, vous aurez les six divisions sous
lesquelles m’ont paru pouvoir se ranger toutes les phases de cette âme
incoërcible, les phrases de cette œuvre vagabonde. A savoir: AMOUR,
TENDRESSE-TRISTESSE, MATERNITÉ, FOI, NATURE, ÉTERNITÉ.[5]
J’ai vécu d’aimer, j’ai donc vécu de larmes.
Entre toutes séductions, celle du regard fascinait Marceline. Ses
propres larmes et celles qu’elle consolait diamantaient sa vie.
Le son de la voix la captivait aussi.
Les _Yeux et les pleurs_ et _la Voix_ subdivisent donc naturellement
cette grande division de l’amoureux amour.
TENDRESSE-TRISTESSE enferme _Prisons et Exils_, les deux misères
qui l’apitoyaient le plus éloquemment, et qu’elle a le mieux
pleurées.--_Ipsa_ contient ce qui semble le plus avoir trait à la
personne même de l’artiste.
MATERNITÉ, c’est la mutuelle réversibilité de ce sentiment double,
ascendant et descendant au cours comme au décours de ses _jeunes
annales_: celles où elle joue le rôle de l’enfant; et d’autres où elle
porte elle-même la croix de la Mère Douloureuse.
Nulle avant elle, nulle après elle, comme elle, n’aura dit et ne dira
cet incessant échange, ne fera frôler et gravir en ses deux sens
l’échelle de Jacob de l’amour successivement filial et maternel par les
ailes de tant d’expressions ingénieuses, caressantes et pures, pour
parler tour à tour de celle qu’elle nomme divinement
Ma tige maternelle enlacée à ma vie!
et de ceux qu’elle appelle non moins célestialement
Un enfant! un enfant! O seule âme de l’âme!
Palme pure attachée au malheur d’être femme.
Éloquent défenseur de notre humilité
Fruit chaste et glorieux de la maternité.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est notre âme en dehors en robe d’innocence.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De la foi des époux sentinelle sans armes,
Visible battement de deux cœurs dans un cœur!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Image de Jésus qui se penche vers nous
Pour relever sa mère humble et née à genoux.
Oui le bréviaire de l’amour filial est révolu. Nous la devons à Valmore
cette
Voix du berceau lointain qui ressaisit le cœur.
Il semble, entre ces autobiographies d’une enfance indéfiniment
évoquée, il semble que ce menu tableau lumineux de résurgence des
jours premiers dont on dit qu’il apparaît au noyé près de s’engloutir,
se découpe incessamment pour notre poëte toujours prêt à sombrer, et
charitablement l’isole des circonvolutions poignantes, le fascine et
tire hors de soi. C’est le magique miroir où la Belle revoyait le foyer
quitté du fond du royaume de la Bête.
Parle-moi, je t’écoute, éloquent souvenir.
Qui ne s’est détourné d’un trompeur avenir
Pour chercher dans le fond de son âme attendrie,
Tes regrets, tes leçons, ta tristesse chérie?
Ce tableau vague et doux qui repose les yeux,
Qui nous rend l’innocence et le pardon des cieux.
Ce vocabulaire, y peut-on ajouter? J’ose dire qu’on ne saurait
l’égaler. En tout cas, le surpasser, jamais. Centre de ce double
courant de passion entre ses propres enfants et cette mère dont
le souvenir, parmi cent apostrophes qui font sursauter, lui dicte
cette pièce: _Quand je pense à ma mère_, elle-même pieuse fille et
«pâle couveuse d’immobiles tourments,» ainsi qu’elle se qualifie,
elle polarise tous les rayons de la maternité et de la _filialité_,
passez-moi ce terme.
Ces apostrophes, en voici:
La mère, n’est-ce pas un long baiser de l’âme,
Un baiser qui jamais ne dit non ni demain.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Quand elle m’avait dit: Vous êtes mon enfant!
Le ciel, c’était mon cœur à jour et triomphant.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Comme le rossignol qui meurt de mélodie
Souffle sur son enfant sa tendre maladie,
Morte d’aimer, ma mère, à son regard d’adieu,
Me raconta son âme et me souffla son Dieu.
Enfin, ce passage qui rappelle et regrette les sépultures disposées
jadis au pourtour extérieur des églises:
C’était beau d’enfermer dans une même enceinte
La poussière animée et la poussière éteinte.
C’était doux, dans les fleurs éparses au saint lieu,
_De respirer son père en visitant son Dieu_.
Quant à l’éloquence de sa maternité propre, je ne crois pas qu’on ait
jamais parlé avec cette _nostalgie des entrailles_.
Jugez-en plutôt. Récemment mère, elle se plaint de ne plus faire corps
avec son nouveau-né.
J’aurais voulu voir Dieu pour te créer plus beau!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Et j’allais au soleil couchant sécher mes pleurs
Pour te rendre suave et pur comme les fleurs.
Et enfin, peut-être le vers d’imagination, de sensibilité et de
formule, le plus curieux de toute l’œuvre:
_Car, si près que tu sois, l’air circule entre nous!_