IV

C'était l'heure où s'ouvraient les états de Blois, où les catholiques

organisaient la suinte Ligue, où le royaume était en feu, où plus que

jamais les huguenots étaient suspects. La guerre civile approchait;

on l'entendait venir de toutes parts, et plus les huguenots étaient

menacés, plus la reine de Navarre sollicitait la permission de rejoindre

son mari. Ce fut le plus beau moment de sa vie, à vrai dire; elle était

éloquente en raison de tant de menaces et de périls:

«Non, non, disait le roi de France, vous n'irez pas rejoindre un

huguenot. J'ai résolu d'exterminer cette misérable religion qui nous

fait tant de mal, et vous, qui êtes catholique et fille de France, je

n'irai pas vous exposer aux vengeances de ces traîtres.»

Plus il parlait, plus il menaçait, plus le danger était grand d'une

fuite à travers la France, et plus la jeune reine était résolue à ne pas

demeurer dans une cour où le nom de son mari était chargé de tant de

malédictions.

Mais que faire et que devenir? Comment échapper à cette surveillance de

tous les jours? La jeune reine imagina de se faire commander, par les

médecins, une saison aux eaux de Spa, et le roi, cette fois, consentit

au départ de sa soeur, par une arrière-pensée qu'il avait d'être

agréable aux Flamands et de reprendre en temps opportun les Flandres au

roi d'Espagne. A cette ouverture, Henri de France fut ébloui, et s'écria

soudain:

«O reine, ne cherchez plus; il faut que vous alliez aux eaux de Spa.

Vous direz que les médecins vous les ont ordonnées, qu'à cette heure la

saison est propice, et que je vous ai commandé d'y aller. Bien plus, la

princesse de la Roche-sur-Yon m'a promis de vous accompagner.»

Voilà comment ce bon sire fut dupe de son ambition d'avoir les Flandres.

La reine mère, de son côté, ne vit, tout d'abord, que l'avantage de

cette grande conquête et, sans soupçonner à sa fille une arrière-pensée,

elle consentit à son départ. Comme elle avait toujours en sa réserve

politique un projet caché, elle fit prévenir, par un courrier, le

gouverneur des Flandres pour le roi d'Espagne, en demandant les

passeports nécessaires pour ce long voyage. Or, le gouverneur des

Flandres n'était rien moins que ce célèbre, ce fameux don Juan

d'Autriche, vainqueur à Lépante, et qui comptait parmi ses soldats ce

vaillant et divin génie appelé Michel Cervantes.

La reine mère, en ce moment, se rappelait l'éblouissement de don Juan

d'Autriche à l'aspect de sa fille Marguerite, et comme, en plein Louvre,

il l'avait comparée aux étoiles, avec une ardeur toute castillane:

«Allez, ma fille, et songez aux intérêts de la France!» disait la reine

mère, et déjà, dans sa pensée, elle voyait don Juan d'Autriche offrir

à la belle voyageuse au moins les domaines de l'évêque de Liège, dans

lesquels murmuraient doucement ces belles eaux de Spa, salutaires

fontaines encore inconnues, réservées à une si grande célébrité.

Ainsi, pendant que la reine mère et le roi s'en allaient à Poitiers

chercher l'armée de M. de Mayenne, afin de la conduire en Gascogne

contre le roi de Navarre et les huguenots, la reine Marguerite allait,

à petites journées, dans ces Flandres qu'elle ne songeait guère à

conquérir. Elle était accompagnée en ce beau voyage de Mme princesse de

la Roche-sur-Yon, de Mme de Tournon, sa dame d'honneur, de Mme de Mouy

de Picardie, de Mme de Castelaine de Millon, de Mlle d'Atrie, de Mlle de

Tournon, et de sept ou huit autres demoiselles des meilleures maisons.

A cette suite royale s'étaient réunis M. le cardinal de Senoncourt, M.

l'évêque de Langres, M. de Mouy, enfin toute la maison de la reine,

à savoir: le majordome et le premier maître d'hôtel, les pages, les

écuyers et les gentilshommes. La compagnie était jeune, élégante; elle

faisait peu de chemin en un jour; elle fut la bienvenue, et trouva

toutes sortes de louanges sur son passage:

«J'allois en une littière faite à piliers doublez velours incarnadin

d'Espagne en broderie d'or et de soye nuée à devise. Cette littière

étoit toute titrée et les vitres toutes faites à devise; y ayant, ou à

la doublure ou aux vitres, quarante devises toutes différentes, avec

les mots en espagnol, en italien, sur le soleil et ses effets; laquelle

étoit suivie de la littière de Mme de la Roche-sur-Yon et de celle de

Mme de Tournon, ma dame d'honneur, et de dix filles à cheval avec leur

gouvernante, et de six carrioles ou chariots, où alloit le reste des

dames et femmes d'elle et de moy.»

Écoutez la belle voyageuse; elle vous dira que tout cet appareil était

fait uniquement pour augmenter le respect des peuples et l'admiration

de l'étranger. Cependant, les villes sur la chemin du cortège avaient

grand'peine à donner une hospitalité convenable à tant de princes, de

princesses ou de seigneurs. Les campagnes étaient ruinées de fond en

comble, et le paysan, dans ses champs dévastés, voyant passer tant de

splendeurs inutiles, se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve.

Arrivée à la frontière du Cambrésis, la princesse errante trouva un

gentilhomme que lui envoyait l'évêque de Cambrai. Ce gentilhomme annonça

que son maître allait venir, et l'évêque, en effet, se montra, lui et

sa suite, vêtus comme des Flamands, et beaucoup plus Espagnols que

Français. Que dis-je? Ils se vantaient d'être les amis et les envoyés de

ce même don Juan d'Autriche, un des grands admirateurs de la princesse,

avant qu'elle ne fût reine de Navarre. Du milieu des fêtes du Louvre, et

de tant d'intrigues de la cour des Valois, don Juan n'avait rapporté

que l'image et le souvenir de la reine Marguerite. A la nouvelle de

son voyage, il était accouru au-devant de la princesse, et il vint

l'attendre aux portes de Cambrai, une grande cité fortifiée, et des plus

belles de la chrétienté par sa citadelle et par ses églises. Il y eut,

le même soir de cette entrée, une grande fête au palais épiscopal,

un festin suivi d'un grand bal, le bal suivi d'une _collation de

confitures_. La jeune reine eut, ce même soir, pour la conduire, le

gouverneur du château fort.

En ce temps-là, Cambrai appartenait encore à l'Espagne, et s'il n'eût

fallu qu'un sourire, une bonne parole, pour s'emparer de ce dernier

rempart de l'Espagne et donner à la France une si belle cité, Marguerite

eût fait volontiers ce grand sacrifice. Au moins, si elle ne prit pas la

ville, elle eut le grand talent de savoir comment on la pouvait prendre.

Elle s'inquiéta de ses défenses; elle voulut connaître le nombre et la

profondeur des fossés; comment la citadelle était gardée, et quels en

étaient les côtés vulnérables. A toutes ces questions, faites avec un

art digne de la meilleure élève de Catherine de Médicis, le gouverneur

de Cambrai, qui voulait être agréable à tout prix, eut la condescendance

de répondre. Il fit plus, il accepta la proposition que lui fit la jeune

reine de l'accompagner jusqu'à Namur, et dans ce voyage, qui ne dura pas

moins de douze jours, elle abattit le peu de résistance et d'orgueil

qui restaient dans l'esprit du gouverneur. Malheureusement, don Juan

veillait sur toute chose. Il n'eut rien refusé à la belle voyageuse,

mais il n'était pas homme à lui donner un pouce de terrain dans les

terres qui appartenaient à l'Espagne.

Et cependant, toutes ces villes flamandes luttaient de courtoisie.

Elles étaient beaucoup plus riches que les villes françaises, et d'une

hospitalité vraiment royale. A Valenciennes, Marguerite admira les

belles places, les belles églises, les fontaines d'eau jaillissante;

elle et sa suite furent frappées d'étonnement au carillon harmonieux de

toutes ces belles horloges, dont chacune exhalait son cantique dans les

airs doucement réjouis. Ces Flandres ont de tout temps excellé dans ces

récréations à l'usage d'une ville entière. Elles aimaient la parade

publique, les jardins, les musées, la fête à laquelle chacun prend sa

part. Elles aimaient la justice et la gaieté; elles exécraient l'Espagne

et les Espagnols. Le nom de Philippe II et celui du digne exécuteur de

ses terribles volontés, le duc d'Albe, retentissaient dans les coeurs

flamands comme un remords. Ils pleuraient le comte d'Egmont, décapité

avec le comte de Horn, comme s'ils eussent été participants à son

meurtre.

De ces cruels souvenirs leurs fêtes étaient troublées; mais sitôt qu'ils

possédèrent la reine Marguerite, ces pays maltraités oublièrent, pour

un instant, leur cruel ressentiment. Ce fut à qui serait le plus

hospitalier pour la princesse, et les plus belles Flamandes, familières

et joyeuses (c'est leur naturel), accoururent au-devant de l'étrangère

avec tant de grâce et d'honnêteté, qu'elles la retinrent pendant huit

jours. L'une d'elles, la principale de la ville, nourrissait son enfant

de son lait, et comme elle était assise à table à côté de Marguerite, la

princesse admira tout à son aise la belle Flamande et le costume qu'elle

portait:

«Elle étoit parée à ravir et couverte de pierreries et de broderies,

avec une rabille à l'espagnole de toile d'or noire, avec des bandes

de broderie de canetille d'or et d'argent, et un pourpoint de toile

d'argent blanche en broderie d'or, avec de gros boutons de diamants

(habit approprié à l'office de nourrice).»

Ainsi faite, elle était éblouissante; mais écoutez la suite et le

couronnement du festin. Quand on fut au dessert, la jeune mère eut souci

de son nourrisson et fit signe qu'on le lui apportât. «On lui apporta

l'enfant, emmailloté aussi richement qu'estoit vestuë la nourrice. Elle

le mit entre nous deux sur la table, et librement donna à teter à son

petit. Ce qui eust été tenu à incivilité à quelqu'autre; mais elle le

faisoit avec tant de grâce et de naïveté, comme toutes ses actions

en étoient accompagnées, qu'elle en reçut autant de louanges que la

compagnie de plaisir.» Si vous aimez les tableaux flamands, en voilà

un tracé de main de maître, avec une extrême élégance, et c'est grand

dommage que dans ces Flandres, fécondes en grands artistes, pas un n'ait

songé à reproduire sur une toile intelligente un si charmant spectacle.

Or, la reine Marguerite, ayant dompté le gouverneur de Cambrai, vint

facilement à bout des dames de Mans:

--Comment donc, leur dit-elle, ne pas vous aimer, vous trouvant toutes

françaises?

--Hélas! répondaient ces dames, nous étions Françaises autrefois! Nous

savons la France aussi bien que les Français; nous la regrettons, nous

la pleurons, mais les Espagnols sont les plus forts. Dites cela, Madame,

à votre frère le roi de France, afin qu'il nous vienne en aide, et

dites-lui que s'il fait un pas, nous en ferons deux, tant nous sommes

disposés à reconnaître, à saluer sa couronne.

Ainsi ces dames parlaient sans crainte, et conspiraient franchement,

sans perdre une sarabande, une chanson. Le lendemain, Marguerite,

avant son départ, s'en fut visiter un béguinage, qui est une espèce de

couvent, composé de quantité de petites maisons dans lesquelles sont

élevées de jeunes demoiselles par des religieuses savantes. Elles

portent le voile jusqu'à vêpres, et, sitôt les vêpres dites, elles se

parent de leurs plus beaux atours, et s'en vont dans le plus grand

monde, où elles trouvent très bien leur place.

A la fin il fallut se quitter, et Marguerite, pour reconnaître une

hospitalité si libérale, distribua toutes sortes de présents à ces dames

qui l'avaient si bien reçue: tant de chaînes, de colliers, de bracelets,

de pierreries, si bien qu'elle fut reconduite jusqu'à mi-chemin de

Namur, où commandait un des plus vieux courtisans de la cour de Philippe

II. Sur les confins de Namur, reparut don Juan d'Autriche, accompagné

des seigneurs les plus qualifiés de la cour d'Espagne et d'une grande

suite d'officiers et gentilshommes de sa maison, parmi lesquels était un

Ludovic de Gonzague, parent du duc de Mantoue.

Il mit pied à terre pour saluer l'illustre voyageuse, et quand la

cortège reprit sa marche, il accompagna la litière royale à cheval.

Toute la ville de Namur était illuminée; il n'était pas une fenêtre où

les belles Françaises ne pussent lire une devise à la louange de leur

reine.

Un palais véritable était préparé pour la recevoir, et le moindre

appartement était tendu des plus riches tapisseries de velours, de

satin, ou de toile d'argent couverte de broderies, sur lesquelles

étaient représentés des personnages vêtus à l'antique. Si bien que l'on

eût dit que ces merveilles appartenaient à quelque grand roi, et non pas

à quelque jeune prince à marier, tel que don Juan d'Autriche. Et notez

bien que la plus riche magnificence avait été réservée pour la

tenture de la chambre à coucher de la reine. On y voyait représentée

admirablement la _Victoire de Lépante_, honneur de don Juan.

Après une bonne nuit, où les enchantements de ce voyage apparaissaient

en rêve, la reine se leva et, sa toilette étant faite, elle s'en fut

ouïr une messe en musique à l'espagnole, avec violons, violes de basse

et trompettes.

Après la messe, il y eut un grand festin; Marguerite et don Juan étaient

assis à une table à part. Toute l'assemblée en habits magnifiques; dames

et seigneurs dînaient à des tables séparées de la table royale, et l'on

vit ce même Ludovic de Gonzague à genoux aux pieds de don Juan et lui

servant à boire. Ah! tels étaient l'orgueil et le faste de ces princes

espagnols, que même les princes illégitimes étaient traités comme des

rois.

Ainsi, deux journées se passèrent dans les fêtes de la nuit et du jour,

pendant que l'on préparait les bateaux qui, par la douce rivière de

Meuse, une suite de frais paysages, devaient conduire jusqu'à Liège la

reine de Navarre. Elle marcha, jusqu'au rivage, sur un tapis aux armes

de don Juan. Le bateau qui la reçut était semblable à la galère de

Cléopâtre, au temps fabuleux de la reine d'Égypte. Autour de ce riche

bateau, que la rivière emportait comme à regret, se pressaient des

barques légères, toutes remplies de musiciens et de chanteurs, qui

chantaient leurs plus belles chansons, avec accompagnement de guitares

et de hautbois. Dans ces flots hospitaliers, clairs et limpides, où le

soleil brillait de son plus vif éclat, une île, en façon de temple, mais

d'un temple soutenu par mille colonnes, arrêta soudain cette brillante

féerie. Alors recommencèrent les danses et les festins de plus belle,

et voilà comment ils arrivèrent à Liège, où monseigneur l'évêque avait

donné des ordres pour recevoir dignement les hôtes du seigneur don Juan

d'Autriche.

Mais, à peine arrivée dans cette ville hospitalière, Marguerite essuya

comme une tempête. On eût dit que le déluge était déchaîné sur le rivage

et dans les rues, et la peur fut si grande, que Mlle de Tournon, l'une

des demoiselles d'honneur, non pas la moins belle et la moins charmante,

expira de fatigue et de terreur. C'est très vrai: nulle joie, ici-bas,

sans mélange. Il faut que chacun paye à son tour les prospérités de son

voyage, et ce fut un grand deuil pour Marguerite. Elle resta trois

jours enfermée en son logis; mais quand elle eut bien pleuré sa chère

compagne, elle consentit que l'évêque de Liège la vînt saluer dans la

maison qu'il avait fait préparer pour la recevoir.

Cet évêque était un prince souverain, de bonne mine et bien fait de sa

personne. Il portait de la plus agréable façon la couronne et la mitre,

le sceptre et l'épée ou le bâton pastoral. Il était magnifique en toute

chose, et marchait entouré d'un chapitre à ce point distingué que

les moindres chanoines étaient fils de ducs, de comtes et de grands

seigneurs, comme on n'en voyait que dans les grandes églises des

chanoines-comtes de Lyon. Chacun des chanoines de Liège habitait un

palais dans quelqu'une de ces rues grandes et larges, ou sur ces belles

places ornées de fontaines. Le palais épiscopal était un Louvre, où le

prince-évêque avait réuni les chefs-d'oeuvre de l'école flamande et

les plus belles toiles de l'école italienne. Il était grand amateur de

jardins; ses jardins étaient peuplés de statues.

Après trois jours de fêtes vraiment royales, la jeune reine songea enfin

à prendre le chemin de Spa. Spa, qui est aujourd'hui une ville arrangée

et bâtie à plaisir, lieu célèbre et charmant, le rendez-vous des fêtes

de l'été, une source où tout jase, un bois où tout chante, n'était

guère, en ce temps-là, qu'un lieu sauvage et sans nom, composé de deux

ou trois cabanes où les buveurs d'eau s'abritaient à grand'peine. Un

forgeron du pays avait découvert le premier, par sa propre expérience,

la vertu de ces eaux salutaires. Il les avait célébrées de toutes ses

forces; mais le moyen de coucher à la belle étoile?

Et voilà pourquoi cette heureuse ville de Spa, la cité favorite de la

Belgique, a gardé précieusement dans ses annales le souvenir de la reine

Marguerite, non moins qu'une reconnaissance extrême pour ce terrible et

singulier génie appelé Pierre le Grand, qui s'en vint, deux siècles plus

tard, demander à la fontaine du Pouhon quelques heures de sommeil et de

rafraîchissement.

Mais dans l'état misérable de ce pays et de cette forêt des Ardennes, où

les loups avaient choisi leur domicile, un évêque aussi galant homme,

aussi bien élevé que l'évêque de Liège, ne pouvait pas consentir qu'une

reine de Navarre, en si belle compagnie, acceptât les obstacles, les

périls, l'isolement, les ennuis de ces tristes contrées. En vain la

magnificence de ces bois séculaires, le murmure enchanteur de ces frais

ruisseaux, le flot mystérieux de ces ondes charmantes, pleines de

fécondité, de santé, d'espérance, attiraient à leur charme infini ces

belles voyageuses, la grâce et l'ornement de la maison de Valois... La

reine Marguerite et la princesse de la Roche-sur-Yon, qui n'étaient

pas très éprises de l'élégie et de l'idylle champêtre, eurent bientôt

consenti à la proposition que leur faisait Sa Grâce Mgr l'évêque de

Liège. Il proposait que ces dames, une ou deux fois par semaine, iraient

à cheval s'abreuver aux claires fontaines, et que, le reste du temps, la

fontaine irait elle-même au-devant des buveuses d'eau.

Aussitôt que le bruit se répandit du séjour de ces dames françaises, on

vit accourir à Liège, de la frontière des Flandres et même du fond de

l'Allemagne, les dames les plus qualifiées, et ces réunions, toutes

_pleines d'honneur et de joie_, ont laissé dans la province un tel

souvenir, qu'elle s'en souvient encore.

Ainsi, la reine Marguerite oublia la mort subite de cette aimable Mlle

de Tournon, sa douce compagne! «et ce jeune corps, aussi malheureux

qu'innocent et glorieux, fut rapporté dans sa patrie en un drap blanc

couvert de fleurs.»

Chaque matin, qu'elle se rendit à Spa, ou qu'elle bût les eaux dans

les jardins de l'évêché (_lesquelles eaux veulent être tracassées et

promenées en disant des choses réjouissantes_), la reine allait en bonne

compagnie. Elle était chaque jour invitée à quelque festin; après le

dîner, elle allait entendre les vêpres en quelque maison religieuse;

puis la musique et le bal: pendant six semaines. C'est le temps d'une

cure; au bout de six semaines, la santé est revenue.

Il fallut donc repartir, mais en six semaines, déjà, que de changements

dans la province! Elle était à feu et à sang; le galant don Juan

d'Autriche s'était emparé de Namur et des meilleurs seigneurs de la

province. Alors, un grand conflit entre les catholiques de Flandre

et les huguenots du prince d'Orange. Or, nécessairement, il fallait

traverser toute cette bagarre, en danger d'être prise par l'un ou

l'autre parti. Cette fois encore apparut l'évêque de Liège; il protégea

jusqu'à la fin les dames dont il avait été l'hôte assidu. Il leur donna,

pour les accompagner, son grand maître et ses chevaux; mais ces damnés

parpaillots manquaient tout à fait de courtoisie. Ils prétendirent que

la reine ne pouvait pas rentrer en France avant d'avoir payé toutes

ses dettes. Ils nièrent à l'évêque de Liège le droit de signer des

passeports. On crie: _Aux armes!_ sur le passage de la reine, aux mêmes

lieux où naguère on criait: _Vive la reine!_ Ces mêmes portes des villes

qui s'ouvraient devant elle à son arrivée se fermaient brutalement à son

retour.

Cependant rien n'arrêtait la jeune reine; elle se savait éloquente,

et parlait à la multitude, apaisant celui-ci, souriant à celui-là,

également inquiète des Allemands, des Espagnols, des huguenots, de ce

même don Juan, naguère empressé comme un amoureux autour de sa fiancée.

O peines du voyage! et cependant la dame avait résolu de rejoindre en

toute hâte la cour de Navarre, mais non pas sans avoir salué son frère,

le roi de France. Or, laissant là sa litière, elle monte à cheval et

s'en va, par des chemins détournés, frapper aux portes de Cambrai. La

ville hospitalière accueillit la fugitive, et bientôt à Saint-Denis

même, et sur le seuil de la grande basilique où l'abbé Suger a laissé

tant de souvenirs, le roi, la reine et toute la cour de France

accoururent au-devant de Madame Marguerite.

On lui fit raconter, Dieu le sait, toutes les merveilles de son voyage,

et quand elle vit le roi son frère en si belle humeur, elle lui demanda

la permission de rejoindre enfin le roi son mari, en le priant de lui

constituer une dot, et promptement, tant elle avait hâte de se rendre

à son poste naturel. Pendant six grands mois elle renouvela sa prière:

«Attendons!» disait la reine mère; et «Patientons!» disait la roi. Il

se méfiait de tout le monde, et quand sa soeur lui demandait d'où lui

venaient ces craintes et ces doutes, il répondait gravement que les

simples mortels n'avaient pas le droit de demander aux rois, non plus

qu'aux dieux, les motifs de leurs décisions. Or, toutes ces brouilleries

finissaient toujours par cet ordre absolu: «Ma fille, allez vous parer

pour le souper et pour le bal.»

Depuis que le roi de Navarre s'était échappé du Louvre, les portes du

Louvre étaient _gardées si curieusement_ que pas un n'en passait le

seuil qu'on ne le regardât au visage. Aussi bien, lorsque, après six

mois de patience et de promesses non tenues, la jeune reine eut résolu

de s'échapper du Louvre, elle se fit apporter en secret un câble qui

plongeait de sa fenêtre dans le fossé du château, et, par une nuit

sombre, un soir que le roi ne soupait point et que la reine mère soupait

seule en sa petite salle, la reine Marguerite se mit au lit, entourée

de ses dames d'honneur, et tout de suite, après qu'elles se furent

retirées, elle allait descendre, à tout hasard. Heureusement, un

surveillant du château arrêta cette belle fuite, et la reine mère,

touchée enfin par tant d'obstination, consentit à doter sa fille et à la

rendre à son mari, à condition qu'elle maintiendrait la paix entre les

deux royaumes.

Ah! comme elle respira librement lorsqu'elle vit accourir le roi de

Navarre au-devant d'elle, accompagné des seigneurs et gentilshommes de

la religion de Gascogne! Ainsi, l'un et l'autre, ils se rendirent à

petites journées dans le château de Pau, en Béarn, en pleine religion

réformée, et ce fut à peine si la reine Marguerite obtint la permission

d'entendre la messe avec quatre ou cinq catholiques. Il fallait, dans

ces grands jours, fermer les portes du château, tant les catholiques

de la contrée étaient désireux d'assister au saint sacrifice, dont ils

étaient privés depuis si longtemps.

Ainsi, fanatisme et cruauté des deux parts; même on ne saurait croire à

quel point le Béarnais poussait la rigueur: jusqu'à chasser à coups de

hallebarde ses malheureux sujets catholiques pour avoir assisté à la

messe de leur reine. Il y avait cependant un parlement à Pau; mais

c'était un parlement huguenot, qui donna tort à la reine quand elle se

plaignit des procédés du roi son mari. C'était bien la peine, en effet,

de l'être venue chercher de si loin! Il supportait péniblement la

présence de sa jeune épouse, et finit par la reléguer à Nérac, où elle

rencontra, belle, intelligente et bienveillante aussi, sa belle-soeur,

la princesse Catherine, amie et confidente du roi son frère. Or

Catherine était une grande âme, affable et juste, aimant la liberté de

conscience autant qu'elle aimait la belle compagnie.

On ferait un charmant récit de ces deux cours de Nérac, de ces deux

religions vivant l'une à côté de l'autre, en toute courtoisie.

Et chaque dimanche, après le prêche, après la messe, huguenots et

catholiques se promenaient ensemble, et se donnaient la main, dans un

très beau jardin, par _de longues allées de lauriers et de cyprès, le

long d'une belle rivière_, et le soir, ces dames et ces messieurs,

réunis par la religion du plaisir, dansaient ensemble. On dirait d'un

conte de fées.

V

Mais quoi! ces haines n'étaient qu'endormies. La guerre civile et

religieuse était recouverte à peine sous des cendres brûlantes. Le

maréchal de Biron, à la tête des soldats du roi catholique, enlevait au

roi huguenot les meilleures places de son royaume de Navarre.

«Ah! Sire, écrivait la reine Marguerite au roi de France, retenez le

maréchal de Biron, épargnez notre petite cour de Nérac, commandez à vos

capitaines de respecter ma belle-soeur, Madame Catherine...»

Elle prêchait dans le désert. Henri de Navarre et le maréchal de Biron

se battaient tout le jour et tous les jours. Le canon avait peine à

respecter le château dans lequel s'étaient réfugiées toutes ces belles

jeunesses; enfin ce n'était pas le compte du roi de France d'accorder

la pais au roi de Navarre, qui, du reste, ne la demandait guère. Ainsi,

chaque jour diminuait pour Madame Marguerite l'amitié et les bons

souvenirs du roi son frère, pendant que le roi son mari oubliait sa

jeune épouse. Hélas! le roi Charles IX l'avait bien dit: «En donnant ma

soeur Margot au prince de Béarn, je la donne au plus infidèle de tous

les hommes.»

Quelle différence entre ces deux femmes: Catherine de Bourbon et

Marguerite de Valois! Catherine avait foi dans les destinées de son

frère; elle ne voyait rien de plus rare et de plus grand que son

courage; elle a consacré sa vie entière à la grandeur naissante de

cette maison de Bourbon, que la trahison du connétable de Bourbon avait

réduite à des proportions si misérables. Ainsi, Catherine de Navarre

est morte à la peine, en se glorifiant d'avoir tant contribué à

l'établissement de la royauté française. Au contraire, Marguerite est

un obstacle aux vastes projets de son maître et seigneur, marchant à la

conquête du royaume de France. Au moment où le Béarnais avait besoin de

toutes ses forces, elle cherche à se composer un petit royaume à

son usage personnel, et lorsque enfin Paris ouvre ses portes au roi

victorieux, lorsqu'il est rentré dans le sein de l'Église catholique,

le roi cherche en vain la reine sa compagne. La France l'avait déjà

oubliée. Elle était Valois, la France entière était Bourbon.

Cependant le nouveau roi de France aspirait au bonheur d'un mariage

régulier. Il avait décidé qu'il laisserait son sceptre à des héritiers

légitimes, et il commandait, plus qu'il ne sollicitait, un divorce

devenu nécessaire. Hélas! en ce moment, la reine Marguerite comprit

enfin dans quel abîme elle était tombée. Elle vit toute l'étendue de

sa peine, et l'incomparable majesté de cette couronne, qui allait être

encore une fois la première entre toutes les couronnes de l'Europe. Et

si profonde, en effet, cette chute apparaissait aux regards du monde

entier, que lorsque la reine infortunée eut consenti au divorce, Henri

IV fut le premier à la prendre en pitié. Son coeur était bon, autant

que son âme était grande. Au moment de se séparer de cette épouse qu'il

avait prise, éclatante et superbe, en sa dix-huitième année, au

milieu des fêtes et des périls de tout genre, à la veille de la

Saint-Barthélemy, d'abominable mémoire, il revit d'un coup d'oeil toute

sa jeunesse écoulée; tant de grâce, de dévouement, de charme enfin,

lui revinrent en mémoire, et il se prit à pleurer sur les ruines de ce

mariage accepté sous de si tristes auspices.

«O malheureuse Marguerite! s'écriait le bon sire, il fallait donc que

nous en vinssions à cette séparation, après avoir partagé tant de

périls, tant d'illustres aventures, et de si beaux jours! Et j'en

atteste ici Dieu lui-même, il n'a pas tenu que de moi qu'elle ne fût

reine de France à mon côté, mais elle n'a pas voulu m'obéir et me

servir.» Ainsi fut prononcé le divorce.

Voyez cependant l'inconstance et le changement d'un esprit futile et

primesautier! Sitôt qu'elle eut renoncé aux espérances d'un si beau

trône, la reine Marguerite ressentit un désir invincible de revoir la

France et Paris, et ce grand roi dont elle n'était plus l'épouse. En

vain, ses conseillers lui disaient: «Prenez garde, il ne faut pas

déplaire au roi, votre maître; attendez son ordre et tenez vous

à distance...» Elle n'obéit qu'à sa passion du moment, et, sans

permission du roi son maître, elle fit dans Paris une entrée royale.

Elle était belle encore, et la ville entière, à la revoir, reconnut

cette beauté qu'elle avait adorée. Elle eût frappé aux portes du

Louvre des rois ses aïeux, les portes du Louvre se seraient ouvertes

d'elles-mêmes... Elle n'alla pas si loin. Elle s'était bâti, avec une

prévoyance assez rare, une belle maison sur les bords de la Seine, au

milieu de jardins magnifiques, et dans cette maison faite à son usage

elle avait entassé, curieuse et connaisseuse en toutes choses, les plus

rares et les plus exquises merveilles de ces arts singuliers dont le

goût du roi Henri III fut la dernière expression.

A peine installée en ce lieu charmant, la reine Marguerite eut une

cour brillante, non pas tant de soldats et de capitaines (ceux-là se

pressaient autour du Béarnais), mais de beaux esprits, de poètes,

d'historiens, de causeurs, attirés par la grâce et l'enchantement de

cette aimable découronnée.

Il y vint un des premiers, le roi Henri IV; il s'amusait à ces fêtes

brillantes; il se plaisait à ces surprises si bien ménagées. Il disait

que toute la peine était au Louvre et tout le plaisir chez la reine

Marguerite. Elle avait le grand art de plaire; elle plaisait, même sans

le vouloir. Henri IV la trouvait charmante, à présent qu'il n'était plus

son mari.

M. de Sully, plus prévoyant, résistait à ces belles grâces, et quand la

reine se plaignait des froideurs du premier ministre: «Il vous trouve un

peu dépensière, disait le roi, et nous avons tant besoin d'argent!--

Nous autres Valois, disait la reine en relevant sa tête fière, nous

aimons la dépense et nous sommes prodigues.--Nous autres Bourbons,

répondait le roi, nous aimons l'économie et nous sommes avares.» Il

croyait rire, il disait juste. Ces princes de la maison de Valois

étaient splendides en toutes choses, hormis ce qui les concernait

personnellement; les princes de la maison de Bourbon sentaient

l'épargne. Mais la reine Marguerite laissait gronder M. de Sully et

redoublait de magnificence. Henri, pour elle, était prodigue. On voyait

qu'il ne pouvait guère se passer de cet aimable rendez-vous des belles

causeries, des fêtes intimes, de la musique et de tous les arts.

Contes, Nouvelles et Recits · 第 22 / 34 题