III

La reine Marguerite a très bien raconté comment le roi de Navarre a fini

par échapper à ses persécuteurs. Nous l'avons dit: _Il n'était pas sans

crainte pour sa vie_. Un soir, peu avant le souper du roi, le roi de

Navarre, changeant de manteau, s'enveloppa dans une espèce de capuchon,

et franchit les guichets du Louvre sans être reconnu. Il s'en fut à

pied jusqu'à la porte Saint-Honoré, où l'attendait un carrosse qui

le conduisit jusqu'aux remparts. Là, il monta à cheval, et, suivi de

plusieurs des siens, le voilà parti. Ce ne fut que sur les neuf heures,

après leur souper, que le roi et la reine s'avisèrent de son absence et

le firent chercher _par toutes les chambres_. Évidemment, il n'était pas

au Louvre; on le cherche dans la ville, il n'était plus dans la ville. A

la fin, le roi s'inquiète et se fâche, et commande à tous les princes

et seigneurs de sa maison de monter à cheval, et de ramener Henri de

Navarre mort ou vif. Sur quoi, plusieurs de ces princes et seigneurs

répondent au roi que la commission était dure, et quelques-uns, ayant

fait mine de le chercher, s'en revinrent au point du jour.

Voilà la reine Marguerite en grand'peine de cet époux qui ne l'avait

point avertie; elle pleure et se lamente, et le roi son frère menace de

lui donner des gardes. Par vengeance, il résolut d'envoyer des hommes

d'armes dans le château de Torigny, avec l'ordre de s'emparer de la dame

de Torigny, l'amie et la cousine de la reine Marguerite, et de la jeter

dans la rivière. Ces mécréants, sans autre forme de procès, s'emparent

du château à minuit. Ils mettent le manoir au pillage, et quand ils se

sont bien gorgés de viande et de vins, ils lient cette misérable dame

sur un cheval pour la jeter à la rivière... Deux cavaliers, amis de

la reine Marguerite, passaient par là à la même heure, et voyant le

traitement que subissait la dame de Torigny, ils la délivrent et la

mènent au roi de Navarre. A cette nouvelle, la colère de la reine mère

et de son digne fils ne connaît plus de bornes; ils veulent que la reine

Marguerite leur serve au moins d'otage, et la voilà prisonnière et

seule, et pas un ami qui la console. Il y en eut un, cependant, ami

dévoué de la mauvaise fortune, un vrai chevalier, M. de Crillon, qui

s'en vint, chaque jour, visiter la captive, et pas un des gardiens n'osa

refuser le passage à ce brave homme.

Cependant le roi de Navarre avait regagné son royaume; il attirait à

sa bonne mine, à sa juste cause, un grand nombre de gentilshommes.

Il retrouvait son petit trésor très grossi par l'épargne de sa soeur

Catherine; et, comme chacun lui représentait qu'il eût bien fait

d'amener avec lui la reine Marguerite, il lui écrivit une belle lettre,

dans laquelle il la rappelait de toutes ses forces, remettant sa cause

entre ses mains, et déplorant sa captivité.

Henri III s'obstinait; mais la reine mère eut compris bien vite que

l'injustice dont elle accablait sa propre fille était une grande faute.

«Elle m'envoya quérir, voua dira Marguerite en ses _Mémoires_, qu'elle

avoit disposé les choses d'une façon pacifique, et que si je faisais un

bon accord entre le roi et le roi de Navarre, je la délivrerais d'un

mortel ennui qui la possédait. A ces causes, elle me priait que l'injure

que j'avois reçue ne me fit désirer plutôt la vengeance que la paix; que

le roi en étoit marry, qu'elle l'en avait vu pleurer, et qu'il me feroit

telle satisfaction que j'en resterois contente.»

Au même instant, Henri III frappait à la porte de la jeune reine, et lui

demandait pardon, avec une infinité de belles paroles. Elle répondit à

son frère qu'elle avait déjà oublié toutes ses peines, et qu'elle le

remerciait de l'avoir plongée en cette solitude, où elle avait compris

les vanités de la fortune. Cependant, quand elle demanda la permission

d'aller rejoindre, en Navarre, le mari qui la rappelait, elle n'obtint

que des refus, la reine et le roi lui remontrant que le roi de Navarre

avait abjuré la religion catholique, qu'il était redevenu huguenot, et

qu'il était plus menaçant que jamais.

Contes, Nouvelles et Recits · 第 21 / 34 题