Cette aimable reine, habile autant que femme du monde, et bien digne
d'avoir partagé la nourriture et l'éducation de la reine d'Écosse et de
la reine d'Espagne, Elisabeth de Valois, la seconde femme de Philippe
II, avait écrit, dans les heures sombres de sa vie, au moment où la plus
belle enfin se rend justice, un cahier contenant les souvenirs de
sa jeunesse. Il n'y a rien de plus rare et de plus charmant que ces
mémoires parmi les livres sincères sortis de la main d'une femme. Le
style en est très vif, l'accent en est très vrai. Le premier souvenir de
la jeune princesse est d'avoir accompagné à Bayonne sa soeur, la reine
d'Espagne, que la reine mère et le roi Charles IX conduisaient par la
main au terrible Philippe II. La princesse Marguerite était encore une
enfant, mais elle se rappelle en ses moindres détails le festin des
fiançailles. Dans un grand pré entouré d'une haute futaie, une douzaine
de tables étaient servies par des bergères habillées de toile d'or et de
satin, selon les habits divers de toutes les provinces de France. Elles
arrivaient de Bayonne sur de grands bateaux, accompagnées de la musique
des dieux marins, et, chaque troupe étant à sa place, les Poitevines
dansèrent avec la cornemuse, les Provençales avec les cymbales, les
Bourguignonnes et les Champenoises dansèrent avec accompagnement de
hautbois, de violes et de tambourins; les Bretonnes dansaient les
passe-pied et les branles de leur province. D'abord tout alla le mieux
du monde; une grande pluie arrêta soudain toute la fête.
Au retour de ce beau voyage, la jeune princesse Marguerite s'en fut
rejoindre au Plessis-les-Tours (la ville favorite du roi Louis XI) son
frère le duc d'Anjou, qui déjà, à seize ans, avait gagné deux batailles.
Il était, évidemment, le favori de la reine mère et déjà très ambitieux.
Il choisit pour confidente sa soeur Marguerite: «Oui-da, lui dit-elle,
et comptez, Monsieur mon frère, que moy estant auprès de la royne ma
mère, vous y serez vous-mesme et que je n'y serai que pour vous!»
Ainsi, déjà si jeune, elle entrait, par la faveur de la reine mère et
par la confiance de son frère, dans les secrets de l'État. Bientôt
les ambassadeurs se présentèrent pour solliciter la main de la jeune
princesse. Il en vint de la part de M. de Guise, il en vint au nom du
roi de Portugal, enfin le nom du prince de Navarre fut prononcé. Ce
dernier mariage était dans les volontés de Catherine de Médicis. La
veille de ce grand jour, le roi de Navarre avait perdu la reine sa mère,
il en portait le deuil, et il vint au Louvre, accompagné de huit cents
gentilshommes, vêtus de noir, demander au roi de France la main de sa
soeur Marguerite. Ils furent fiancés ce même soir, et, huit jours après,
ces Béarnais, vêtus de leurs plus riches habits, menèrent à l'autel
de Notre-Dame de Paris la jeune reine, habillée à la royale, toute
brillante des pierreries de la couronne, et le grand manteau bleu, à
quatre aunes de queue, porté par trois princesses. Toute la ville était
en fête et se tenait sur des échafauds dressés de l'évêché à Notre-Dame,
et parés de drap d'or. A la porte de l'église, le cardinal de Bourbon
(c'est ce même cardinal de Bourbon que la Ligue a fait roi un instant
sous le nom de Charles X) attendait les deux époux.
Qui l'eût dit cependant que tant de joie et de magnificences allaient
aboutir, en si peu d'heures, au crime abominable de la Saint-Barthélémy?
Les protestants étaient devenus le grand souci de la reine Catherine
de Médicis et du roi Charles IX; ils étaient nombreux, hardis, bien
commandés, hostiles aux catholiques, et leur perte, en un clin d'oeil,
fut décidée. Honte à jamais sur cette nuit fatale, où le bruit du tocsin
de Saint-Germain-l'Auxerrois, les plaintes des mourants, le sang des
morts, les cris des égorgeurs remplirent la ville et le Louvre des
rois de désordre et de confusion! Tout fut cruauté, perfidie, embûches
impitoyables! La jeune reine, ignorante de ces trames dans lesquelles
devaient tomber les amis, les partisans, les compagnons du roi de
Navarre son mari, apprit seulement par le bruit du tocsin ces meurtres
et ces vengeances qui la touchaient de si près. Elle avait passé sa
soirée à causer de choses indifférentes avec la reine mère et le
roi, bourreau de son peuple, sans rencontrer dans leur regard un
avertissement, une pitié. Or, quand la reine mère, au moment où l'heure
fatale allait sonner, commandait à sa fille qu'elle eût à rejoindre son
mari dans sa chambre... évidemment elle l'envoyait à la mort.
--N'y allez pas, ma soeur, lui disait sa plus jeune soeur, ou vous êtes
perdue!
--Il le faut, répondit la reine mère; allez, ma fille.
«Et moi, je m'en allay, toute transie et esperdue, sans me pouvoir
imaginer ce que j'avois à craindre.»
Ah! quel drame, et comment était faite l'âme de Catherine de Médicis!
A peine endormis, dans une sécurité profonde, les jeunes époux entendent
frapper à leur porte avec ces cris: «Navarre! Navarre!» Un malheureux
gentilhomme du Béarn qui avait suivi le roi à Paris, M. de Tégean, percé
d'un coup de hallebarde (le massacre était commencé), et poursuivi
par les assassins qui le voulaient achever, enfonçait la porte de la
chambre; et comme le roi de Navarre s'était levé au premier bruit du
tocsin, pour s'informer des périls qu'il pressentait, le malheureux
gentilhomme, entourant la jeune reine de ses bras suppliants: «Grâce et
miséricorde! ô Madame, protégez-moi!» disait-il. Les meurtriers, sans
respect pour la soeur du roi catholique, achevèrent leur horrible tâche
sous les yeux de Marguerite éperdue, et le sang de M. de Tégean souilla
le lit royal. Croirait-on, cependant, que cette horrible nuit de la
Saint-Barthélemy, la reine Marguerite la raconte, en ses mémoires, avec
aussi peu de souci que le dernier bal donné par le roi son frère!
Ces grands crimes ont cela de particulièrement abominable: il faut être
à certaine distance pour en percevoir toute l'étendue, et pourtant,
quelle que soit la concision de l'écrivain de ses propres Mémoires,
la suite des événements arrive, inévitable, et parfois d'autant plus
pressante que l'historien aura mis moins de temps à la préparer. Dans
les premiers jours qui suivirent le terrible massacre, Henri de
Navarre eut grand'peine à sauvegarder sa propre vie. Il était pour son
beau-frère un sujet d'inquiétude, un objet de haine pour sa belle-mère.
Ils se demandaient l'un l'autre, en toutes ces confusions, pourquoi ils
avaient épargné le véritable chef des protestants? de quel droit ils le
laissaient vivre? Ils comprenaient qu'avant peu l'intrépide et
vaillant capitaine Henri de Navarre deviendrait le vengeur de ses
coreligionnaires, et leur pressentiment ne les trompait pas.
Sur l'entrefaite, le roi Charles IX, tout couvert du sang de ses sujets,
fut saisi, soudain, d'une maladie, incomparable et sans remède. Il se
mourait lentement, sous l'épouvante et le remords. Pas un moment de
trêve à sa peine et pas un instant de sommeil, son âme, à la torture,
étant aussi malade que son corps. En toute hâte, la reine Catherine de
Médicis rappela son troisième fils, le duc d'Anjou, qui était allé
en Pologne chercher une couronne éphémère. Et cependant, chaque jour
ajoutait aux tortures du roi Charles IX. Il était seul, en proie aux
plus sombres pressentiments, cherchant à comprendre, et ne comprenant
pas que c'était le remords qui le tuait. Il meurt enfin, chargé de
l'exécration de tout un peuple, et le roi de Pologne accourt en toute
hâte, à la façon d'un criminel qui se sauve de sa geôle. Il fut reçu à
bras ouverts par la reine mère et par la jeune reine de Navarre, qui
vint au-devant de lui, dans son carrosse doré, garni de velours jaune et
d'un galon d'argent. Alors, les fêtes recommencèrent; on n'eût pas dit
que la guerre civile était au beau milieu de ce triste royaume. Le
roi et les dames acceptaient toutes les invitations des châteaux, des
monastères et même des banquiers d'Italie. On allait, en grand appareil,
par la Bourgogne et la Champagne, jusqu'à Reims, et, durant ces longs
voyages, les plus beaux gentilshommes s'empressaient autour de la jeune
reine, le roi de Navarre étant surveillé de très près, sans crédit, sans
autorité, et portant péniblement le joug de la reine mère et les mépris
du nouveau roi.