LA REINE MARGUERITE

I

Quiconque voudra savoir les premiers commencements du roi Henri IV, le

roi Bourbon remplaçant les Valois sur le trône des rois de France, aura

grand soin de s'enquérir des destinées de sa soeur Catherine, et de sa

première épouse, Marguerite. Elles ont chèrement payé l'une et l'autre

l'honneur d'appartenir de si près _au conquérant du sien_. Heureusement

l'histoire de Catherine, une héroïne, un grand courage, une vertu, n'est

plus à faire; il n'y a pas longtemps que Mme la comtesse d'Armaillé

racontait cette vie austère et charmante à la façon d'un grand écrivain

tout rempli de son sujet. Catherine de Navarre, obéissant au roi son

frère, a poussé le dévouement fraternel jusqu'à sa limite extrême;

oublieuse d'elle-même et de sa fortune, elle eût tout sacrifié au roi

Henri, sa conscience et sa croyance exceptées. Et lorsque, enfin, par

tant de victoires, de conquêtes et d'accidents imprévus, le roi de

Navarre est devenu le roi de France, quand il est le maître absolu dans

Paris, sa grand'ville, au moment où la princesse Catherine, mariée au

duc de Bar, s'est consolée enfin de n'avoir pas disposé de sa main selon

son coeur, elle meurt, obscure et cachée, et son frère ingrat s'occupe à

peine d'élever un tombeau à cette admirable servante de ses ineffables

grandeurs.

La princesse Marguerite, la première femme du roi de Navarre, offre un

contraste complet avec la princesse Catherine. Elle a tout l'orgueil de

la maison de Valois; elle est superbe, intelligente, et pour peu que son

époux le Béarnais eût voulu tirer un bon parti de cette associée à sa

fortune, il eût rencontré près d'elle une consolation, un bon conseil,

une illustre et digne assistance. Mais quoi! le roi protestant se

méfiait de la catholique maison de Valois! Jeune homme, il en avait subi

trop de violences et trop d'injures pour n'en point faire porter le

ressentiment à sa jeune et charmante épouse. Il ne pouvait guère oublier

que son nom était inscrit sur la liste rouge de la Saint-Barthélémy; ce

papier rouge disait qu'il fallait tout d'abord arracher les racines

du protestantisme, à savoir: le roi de Navarre, le prince de Condé,

l'amiral de Coligny. Si donc Charles IX et Catherine de Médicis

effacèrent de leur liste fatale le nom de leur gendre et beau-frère, ce

fut par une espèce de miracle. Ainsi l'on trouverait difficilement dans

toute l'histoire un mariage conclu sous de plus tristes auspices. Mal

commencé, il a fini par un divorce.

Mais, ceci dit, on ne peut s'empêcher d'arrêter un regard clément et

charmé sur les grâces infinies de cette aimable et parfaite beauté,

la reine de Navarre, et, chaque fois que nous la rencontrons dans les

sentiers de l'histoire, volontiers nous contemplons cette éloquente et

belle princesse, ornement de la brillante cour où fut élevée la reine

d'Écosse, Marie Stuart, et qui se ressentait encore des beaux-arts, de

la poésie et des splendeurs du règne de François 1er.

En traversant Paris, le vainqueur de Lépante, don Juan d'Autriche,

s'étant introduit au Louvre, en plein bal, et voyant passer la reine de

Navarre au bras de son frère le roi de France:

--On a tort, disait don Juan, de l'appeler une reine, elle est déesse,

et trop heureux serait le soldat qui mourrait sous sa bannière, pour la

servir!

--Qui n'a pas vu la reine de Navarre, celui-là n'a pas vu le Louvre!

s'écriait le prince de Salerne.

Et les ambassadeurs polonais, quand la jeune reine les eut harangués,

dans ce beau latin qu'elle parlait si bien, à la grande honte de tous

ces gentilshommes français qui ne savaient pas un seul mot de latin, en

leur qualité de nobles:

--Nous nous sommes trompés, disaient-ils, c'est bien cette belle tête-là

qui était faite pour porter notre couronne!

Elle était l'enchantement du Louvre et l'honneur de ses fêtes; quand

elle s'en fut en Navarre, au royaume de son mari, elle éclipsa soudain

la princesse Catherine, et ce peuple, assez pauvre et vivant de peu, ne

pouvait se lasser de contempler les magnificences de sa reine, en robe

de toile d'argent, aux manches pendantes, et si richement coiffée avec

des diamants et des perles, qu'on l'eût prise pour la reine du ciel.

Elle inventait les modes que portaient toutes les reines de l'Europe;

elle portait des robes en velours incarnat d'Espagne et des bonnets tout

fins ornés de pierreries, et c'était une fête de la voir, «ornée de ses

cheveux naturels, avec ses belles épaules, son beau visage blanc, d'une

blanche sérénité, la taille haute et superbe, et portant sans fatigue et

sans peine le plus beau drap d'or frisé et brodé, d'une grâce altière et

douce à la fois.»

Quand elle passait dans les villes, les plus grands de la cité se

pressaient autour d'elle pour entendre parler sa bouche d'or; à chaque

harangue, elle répondait par une parole improvisée, et chacun restait

charmé de sa courtoisie. Mais le Louvre était sa vraie patrie, et,

dans les premiers jours de son mariage, il n'y avait pas de plus beau

spectacle que de voir le jeune roi de Navarre donnant le signal de la

fête et dansant la _Pavanne d'Espagne_, «danse où la belle grâce et

majesté sont une belle représentation; mais les yeux de toute la salle

ne se pouvoient saouler, ny assez se ravir par une si agréable veue; car

les passages y estoient si bien dansez, les pas si sagement conduits, et

les arrests faits de si belle sorte, qu'on ne sçauroit que plus admirer,

ou la belle façon de danser, ou la majesté de s'arrester, représenter

maintenant une gayeté, et maintenant un beau et grave desdain: car il

n'y a nul qui ne les ait veus en cette danse, que ne die ne l'avoir

veue danser jamais si bien, et de si belle grace et majesté qu'à ce

roy frère, et qu'à cette reyne soeur; et quant à moy, je suis de telle

opinion, et si l'ay veue danser aux reynes d'Espagne et d'Ecosse.»

Qui parle ainsi? Brantôme, un homme d'armes ami des grands capitaines.

On peut l'en croire, quand il parle des dames de la cour de France! Il

les connaît bien, il les montre à merveille; il applaudit à leur faveur;

il ne se gêne point pour pleurer sur leurs disgrâces. A côté de Brantôme

il y avait, pour célébrer la reine de Navarre, un poète, un grand poète

appelé Ronsard, l'ami de Joachim Dubellay. _Le grand Ronsard_, comme on

disait sous le règne de Henri IV! Et quand Ronsard et Brantôme, éclairés

des mêmes beautés, se rencontraient, ils célébraient à l'envi Madame

Marguerite:

Il fault aller contenter

L'oreille de Marguerite,

Et dans son palais chanter

Quel honneur elle mérite.

Et c'était, du poète au capitaine, à qui mieux mieux chanterait la dame

souveraine. Aux vers de Ronsard applaudissaient tous les beaux esprits

et tous les grands seigneurs de son temps: le cardinal de Lorraine, le

duc d'Enghien, le seigneur de Carnavalet, Guy de Chabot, seigneur de

Jarnac. Pendant vingt ans, sur la guitare et sur le luth, les jeunes

gens, les pages, les demoiselles, le marchand dans sa boutique et le

magistrat dans sa maison ont chanté la chanson de Marguerite:

En mon coeur n'est point écrite

La rose, ny autre fleur,

C'est toi, belle Margarite,

Par qui j'ai cette couleur.

N'es-tu pas celle dont les yeus

Ont surpris

Par un regard gracieus

Mes esprits?

Contes, Nouvelles et Recits · 第 19 / 34 题