II

Il était onze heures du soir comme on entrait dans la principale rue de

Saint-Géran et dans la cour des _Armes de France_. Là, chacun sa sépara,

cherchant en toute hâte à gagner son logis et son souper. Le beau Romain

lui-même eut une descente des moins superbes et, sans cérémonie, il se

dirigea vers sa maison, son sac de nuit à la main, ce qui faisait

un piètre équipage pour notre Adonis. M. Fauvel, fatigué du chemin,

rassasié de la mauvaise compagnie et déjà très préoccupé de la comédie

et du drame qui s'agitaient dans sa tête, après un très léger repas, fit

sa toilette et se coucha, non sans avoir donné ses instructions à son

domestique pour le lendemain. La chambre était vaste, le lit bon,

l'auberge peu bruyante, et cependant il eut grand'peine à s'endormir,

poursuivi qu'il était par tant de visions qui tantôt l'irritaient de la

façon la plus vive, et tantôt le faisaient rire aux éclats. Parfois même

il se demandait, tout éveillé, s'il n'était point le jouet d'un songe,

et si vraiment il avait vécu de compagnie avec de si tristes créatures.

--Nous autres, poètes comiques, se disait-il, nous nous croyons de

grands inventeurs quand nous avons refait pour la vingtième fois les

personnages, vieux ou ridicules, inventés par nos devanciers. Mais que

nous voilà loin de compte avec la vérité toute pure? En moins de douze

heures, j'ai vu plus de grimaces, plus de vices et plus de ridicules

originaux qu'on n'en saurait rencontrer dans toutes les comédies de

l'éloquent Aristophane, du divin Térence et du Romain par excellence

appelé Plaute, un si merveilleux écrivain que si les Muses voulaient

parler la langue latine, elles parleraient la langue de Plaute. Ainsi,

par notre habitude inintelligente de suivre à tout jamais les sentiers

connus de la comédie, il advient que nous faisons toujours la même

oeuvre. Au contraire, échappons pour un instant aux sentiers battus,

voilà soudain toutes sortes de comédies nouvelles qui sortent de ces

sillons lumineux, comme autant d'alouettes dans les blés. Que j'ai donc

bien fait de me mettre en route et de rencontrer ces coquins grotesques,

si gais dans la forme, et qui feront rire aux éclats aussitôt que, d'une

main diligente et sous les traits des comédiens aimés du public, je les

flagellerai de mon fouet fraîchement taillé!

Telle était son intime joie, et dans ce bonheur d'écrire une aimable

comédie il oubliait l'honneur et le devoir de délivrer une dame assiégée

par toutes les rancunes, par toutes les passions, par toutes les

misérables jalousies qu'une petite ville peut contenir. On dirait que La

Bruyère avait sous les yeux notre ville de Saint-Géran lorsqu'il disait,

dans son ironie excellente:

«J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d'où je

la découvre; elle est située à mi-côte; une rivière baigne ses murs et

coule ensuite dans une belle prairie; elle a une forêt épaisse qui la

couvre des vents froids, et de l'aquilon; je la vois dans un jour si

favorable, que je compte ses tours et ses clochers; elle me paraît

peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis: Quel

plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux!

Je descends dans la ville, où je n'ai pas couché deux nuits, que je

ressemble à ceux qui l'habitent: j'en veux sortir.»

Sur quoi noire héros, s'étant surpris en état de comédie, se prit à rire

de lui-même et s'endormit profondément.

Il était dix heures du matin quand maître Jean, le valet de chambre (un

peu moins que Frontin, un peu mieux que Lafleur) entra d'un pas léger

dans la chambre du poète, attendant un réveil dont l'heure était déjà

passée. Il eut le temps d'affiler les rasoirs, de verser l'eau tiède et

de préparer l'habit du matin; à la fin, son maître étant éveillé, M.

Jean lui raconta, selon ses instructions de la veille, ce qu'il avait

appris de Mme de Saint-Géran et de son entourage. Elle possédait, à

l'autre extrémité de la place, et tout en face des _Armes de France_,

une belle et grande maison, que monsieur pouvait voir de sa fenêtre, et,

depuis une année qu'elle était veuve, elle était devenue un objet de

curiosité pour tous, d'intérêt pour quelques-uns. Son mari était né dans

cette ville même, où elle n'était qu'une étrangère, et l'on n'attendait

plus que son mariage avec quelqu'un du pays pour la couvrir d'une

entière adoption.

Sa conduite était celle d'une honnête femme qui tient à l'estime

publique; mais les voltairiens disaient qu'elle était trop dévote. Elle

était bonne aux pauvres, attentive à payer ses moindres dettes. Les

dames de la ville d'en haut l'accusaient de pousser trop loin l'art de

la toilette et ne lui pardonnaient pas les robes et le chapeaux qu'elle

faisait venir de Paris. Ce jour même, à quatre heures, l'heure du beau

monde, il y avait chez la dame un dîner de douze couverts, et M. Romain

Rocaillon (c'était le vrai nom du don Juan) devait faire en ces salons

sa première entrée. On parlait tout haut de son mariage avec la belle

veuve, et pas un ne prévoyait le plus léger obstacle à ce mariage, que

la ville entière appelait de tous ses voeux.

Ces rumeurs, que M. Jean rapportait à son maître, étaient trop d'accord

avec les découvertes que celui-ci avait déjà faites, pour qu'il leur

accordât une attention bien sérieuse. En ce moment il prenait terre,

et son siège était fait. Il avait l'ensemble et le fond de sa comédie;

quant aux détails, il comptait fort sur les hasards de la répétition

générale ou, disons mieux, de la première représentation de son drame.

A demi caché, il voyait passer sous sa fenêtre les différents groupes

qui s'en vont, le dimanche, aux offices de la principale église, et tout

de suite il reconnut ses personnages: les deux demoiselles Levallois,

l'une grande et sèche, l'autre assez semblable à une oie endimanchée.

Il reconnut le percepteur des contributions directes à la façon dont il

comptait, sans le vouloir, les portes et les fenêtres de chaque maison.

Il fut tenté de saluer maître Urbain, le notaire. Il avait passé la

quarantaine, et ses cheveux noirs étaient mêlés de cheveux blancs. Mais

la beauté de son visage et le sérieux de son regard attiraient tous les

suffrages. Le petit sacripant, son voisin quasi-muet de la diligence,

enharnaché d'un habit vert pomme, allait et trottait menu dans la rue,

interrogeant tous les visages et très inquiet d'être reconnu.

Tout à coup, au milieu de la place, simplement vêtues et cependant très

élégantes, deux dames passèrent d'un pied léger. Elles semblaient se

sourire l'une à l'autre. La première approchait de la quarantaine;

elle était de belle taille, de bel embonpoint. Ses cheveux blonds

encadraient, d'une façon charmante, un calme et doux visage. Elle

occupait encore le beau milieu de la jeunesse; elle avait la démarche et

le maintien d'une femme honorée, à qui jamais personne, homme ou femme,

n'a manqué de respect. De sa main bien gantée elle tenait la main d'une

jeune personne qui n'avait guère plus de seize ans, très mignonne et

cependant très formée, avec de beaux yeux noirs. Ah! que celle-ci était

jolie et que celle-là était charmante!

--Je suis bien sûr, se disait notre héros, que voici _ma cousine_ et sa

nièce. Hélas! quel dommage! et quel crime de donner toutes ces beautés à

ce faquin de Romain Rocaillou! Passez, passez, Mesdames, un homme est là

qui veille sur vous.

Tout à côté de la demoiselle, une petite servante au pied leste, à l'air

éveillé, portait leur livre de messe et leur servait de garde du corps.

--Voilà ma Bretonne. Elle a l'air d'une vaillante et honnête fille, et

je ne serais pas étonné que ce malbâti aux cheveux jaunes, qui s'en

va la main dans sa poche et les yeux baissés, ne fût M. Jolibois en

personne.

Plus la sonnerie de la messe arrivait aux trois derniers coups, plus ce

petit monde allait rapide et serré dans la rue.

--Holà! hop! gare à vous! criait à l'autre extrémité, d'une voix de

stentor, un grand dadais huché sur un tilbury à soufflet que traînait un

vieux cheval. Le cheval piaffait, le fouet claquait, l'homme au tilbury

hurlait; tout s'effaçait et pâlissait devant cette tempête à deux roues.

--Je reconnais bien là _mon animal Gloria_, se disait M. Fauvel. Le

voilà bien: vantard, bavard, impertinent, faquin. Je ne donnerais pas

dix écus de son tilbury, de son cheval et de lui-même par-dessus le

marché.

Peu s'en était fallu cependant que ce maladroit n'écrasât la petite

Basse-Brette, à force de torturer un pauvre animal qui ne demandait qu'à

marcher doucement.

M. Romain descendit de son tilbury à la porte des _Armes de France_, et

quand il eut bien recommandé à haute vois qu'on essuyât l'écume de

son cheval, il entra pour jouer une poule avec son ex-ami le commis

voyageur. Ils se parlaient d'une façon malséante, à en croire certains

accès de voix qui leur échappaient entre deux effets de bille, dont eux

seuls étaient les juges et les témoins.

M. Fauvel, quand il eut bien étudié le théâtre où tout à l'heure il

allait jouer un si grand rôle:

--Au fait, se dit-il, il me manque au moins un confident. C'est une loi

très sensée et très juste de notre art poétique de ne point être

seul. En vain auriez-vous le génie et la volonté suffisants pour

l'accomplissement du drame, encore faut-il avoir quelqu'un qui vous

réponde si vous l'interrogez, qui vous admire aux belles scènes et qui

vous conseille aux passages difficiles. Deux hommes qui s'entendent bien

et qui vont du même pas, font tout de suite un grand chemin, celui-ci

s'appuyant sur celui-là. Mais un confident désintéressé ou, mieux

encore, un confident qui aurait un intérêt tout-puissant à voir châtier

ces perfides, où donc le trouver en ce jour, et juste à l'heure où la

toile va se lever, après une ou deux ritournelles de l'orchestre?

Ainsi songeant, notre malheureux poète restait plongé dans ses profondes

réflexions. M. Jean, entr'ouvrant la porte, hésita quelque peu, tant il

avait peur de déranger les combinaisons de son jeune maître. A la fin,

cependant:

--Monsieur, dit-il, veut-il recevoir le lieutenant en premier, M. Gaston

Moreau, des chasseurs d'Afrique? Il attend la réponse de Monsieur.

--Gaston Moreau, un Africain... Mais êtes-vous bien sûr de ce que vous

dites là?

--D'autant plus sûr, Monsieur, que le jeune homme m'a demandé si j'étais

bien le valet de chambre de Monsieur; puis, à voix basse et de la façon

la plus discrète, il m'a dit le nom de Monsieur, et, comme je semblais

ne pas savoir ce nom-là: «Je suis sûr, m'a-t-il dit, de ce que

j'affirme. Il n'y a pas deux hommes en toute la France qui aient

l'esprit et le regard de cet homme-là.»

Jean parlait encore, que l'on vit entrer le jeune officier dans son bel

habit tout neuf, orné d'une épaulette brillante, avec une riche épée au

côté, et des gants jaunes, un vrai colonel d'opéra-comique.

--Ah! Monsieur, s'écria-t-il en prenant les mains de M. Fauvel,

pardonnez-moi si je suis indiscret; mais je connais votre esprit, et je

suis si malheureux!

Sur quoi, Jean étant sorti et la porte étant refermée, il fut facile au

poète de deviner qu'il venait de rencontrer mieux que son confident...

son complice... un bel amoureux de Mlle Laure, un vrai jeune homme,

intelligent comme on ne l'est guère que lorsqu'on est possédé du

véritable amour. Il regardait M. Fauvel de ses grands yeux doucement

éblouis.

--Je vous aime depuis longtemps, lui dit-il; je sais par coeur toutes

vos chansons; j'ai joué toutes vos comédies; je suis tour à tour M. Paul

ou M. Gonthier, et, la première fois que j'ai vu Mlle Laure, elle m'a

frappé par sa ressemblance avec Mlle Léontine Fay, votre amoureuse.

Ainsi je ne suis point un étranger pour vous; vous me devez votre

amitié; je la réclame et je la veux. Hier soir, je vous vis entrer dans

ce logis, et je vous reconnus du premier coup d'oeil; mais ce matin,

voyant que personne en cette ville ne savait votre arrivée, et que vous

aviez passé la nuit dans _nos murs_, j'ai gardé le silence.

--Et vous avez bien fait, reprit M. Fauvel; mon incognito était une

garantie. Ils sont là dedans une douzaine de coquins des deux sexes qui

croient tenir Mme de Saint-Géran et sa nièce dans leurs filets. Dieu

merci, je sais leurs projets, et j'espère avant peu les déjouer.

Voulez-vous être avec moi de moitié dans cette bonne action?

Alors ces deux jeunes gens (il n'y avait entre eux qu'une légère

différence d'âge) s'entendirent à merveille, et le poète remarqua tout

de suite à quel point s'était éveillé l'esprit du jeune officier à jouer

ses petites comédies. Ils s'occupèrent tout d'abord du don Juan, dont

on entendait confusément les paroles. M. Romain était la bête noire de

Gustave, qui l'avait traité comme un pleutre en toute occasion, dans le

collège, hors du collège.

--Il n'y a pas de clerc d'huissier qui ne soit plus intelligent que

ce Romain, disait-il. Il est insolent et lâche, et si, par hasard, il

rencontre un homme intimidé de son bruit, vous mourriez de rire à voir

ses airs de matamore. Or, que la ville entière ait choisi justement ce

triste sire pour en faire le mari de la plus belle et de la plus honnête

personne de tout le département, voilà ce qui s'appelle une méchanceté

sans exemple. Et cependant il crie à haute voix sa victoire; il

l'escompte à tous les estaminets du grand chemin; il la raconte à tous

les commis voyageurs. Son audace égale au moins sa sottise; et songer

qu'il y a, non loin d'ici, un très galant homme, appelé Me Urbain, coeur

dévoué, qui ose à peine lever les yeux sur cette beauté, livrée à un

pareil butor!

Me Urbain était justement l'oncle de Gaston, Gaston avait deviné tout

son secret. Quant à lui, qui n'avait que la cape et l'épée, il était un

amoureux sans espérance. Il s'était bien juré de n'en jamais rien dire à

Mlle Laure, et peu s'en faut qu'il n'eût chanté:

Un vrai soldat sait souffrir et _se taire

Sans murmurer_.

A chaque instant grandissait l'amitié des deux compagnons. Une heure

allait sonner; ils n'avaient pas de temps à perdre avant de prendre une

décision.

--Voilà, dit M. Fauvel, ce qu'il faut faire. Êtes-vous hardi?

--Ma foi, je n'en sais rien; disons mieux, je ne le crois pas. Cependant

je ferai volontiers ce que vous ferez.

--C'est bien dit; mais moi, je vais commencer par faire ce que vous avez

déjà fait: je vais me faire beau; puis, quand je serai, comme vous, tiré

à quatre épingles, savez-vous où nous irons? Nous irons bras dessus bras

dessous, à quatre heures sonnantes, dîner chez Mme de Saint-Géran.

--Dîner chez Mme de Saint-Géran, maître! Y pensez-vous? Elle a justement

douze personnes à dîner aujourd'hui, tout ce que la salle à manger peut

contenir. Aujourd'hui même on lui présente M. Romain, roi de la fête, et

vous vous présenteriez vous-même en disant qui vous êtes; Jolibois,

le factotum, vous jetterait la porte au nez. Vous connaissez Mme de

Saint-Géran?

--Je ne lui ai jamais parlé; encore ce matin, avant dix heures, je ne

l'avais jamais vue. Il faut cependant que vous y veniez dîner avec moi;

et, comme une difficulté de plus ajoute aux ardeurs d'une grande âme,

nous aurons soin d'entrer les derniers, quand les convives seront au

grand complot. Mais, s'il vous plaît, passez dans mon salon, mettez-vous

à la fenêtre, et voyez ce qui se passe autour de nous.

Et, pendant que son jeune complice se tenait à la fenêtre, M. Fauvel

faisait une grande toilette, à la façon des petits-maîtres du Gymnase.

En ces beaux jours d'un automne resplendissant, il se permit le pantalon

de nankin, le gilet de piqué blanc à la Robespierre et l'habit bleu à

boutons d'or, rehaussé d'une fraîche rosette d'officier de la Légion

d'honneur; des bas de soie et des escarpins en cuir verni, des gants

d'un gris clair, et tout ce que le beau linge a de plus parfait, sans

oublier une cravate noire à petits pois et deux manchettes en linon

plissé; pas un bijou; un mouchoir de batiste à rendre jalouses toutes

les demoiselles de la maison Levallois; des cheveux bouclés par la

nature un peu, et beaucoup par la main de M. Jean, tel était ce jeune

homme en ses belles années. S'il n'était point tout à fait beau, il

avait la grâce et l'attrait; l'intelligence était dans son sourire, et

la volonté dans son regard.

Né timide, il avait conquis peu à peu l'assurance heureuse d'un homme

honoré de tous les honnêtes gens, qui marche à grands pas dans le grand

chemin de la fortune, et qui se dit à lui-même:

--Nul n'aura de reproches à me faire, et pas un seul petit écu que je

n'aie gagné en donnant à la foule attentive de sages leçons, de bons

conseils, une innocente et saine gaieté. Au milieu de tant de fortunes

qui ont coûté tant de larmes, qui représentent tant de douleurs, le

déshonneur de celui-ci, la mort et la ruine de celui-là, je compose une

fortune innocente à force de bons mots, de douces gaietés, d'aimables

chansons. Pas un homme, ami des faciles loisirs, qui ne me donne en

passant son obole, et qui plus tard songe à me la reprocher. Il est mon

bienfaiteur, mais sans nulle contrainte; il m'a fait une petite part

de son bien, en échange de mon zèle à lui plaire, à l'instruire, à lui

faire oublier les heures, à corriger gaiement ses petits vices, à lui

montrer, sans fiel, ses petits ridicules.

Telle est, en effet, la justice suprême que peut se rendre un honnête

écrivain, ami de l'ordre et de ses plaisirs, et voilà le fond d'où

venait à M. Fauvel son légitime orgueil. A peine il venait de jeter son

dernier coup d'oeil à la glace de la cheminée:

--Arrivez vite, disait Gaston à voix basse, ou vous allez manquer M.

Romain. Le voyez-vous là-bas, à pied, se dirigeant vers la boutique de

ce grand coiffeur de Paris? Voilà sa Jouvence; il en sortira frisé,

busqué, musqué. On ajuste en même temps monsieur son cheval, dans la

cour de l'hôtel, à un harnais qui porte une couronne de comte et des

pompons nacarat.

Gaston riait, le poète riait aussi. En effet, ils virent passer le

tilbury conduit par le groom de M. Romain. Dix minutes plus tard, M.

Romain en personne, les cheveux en coup de vent, une rose au côté, les

breloques au grand complet, le chapeau sur l'oreille, entrait droit

comme un cierge et saluant du fouet les assistants émerveillés dans

l'avenue qui conduisait au perron de la maison de Mme de Saint-Géran. Il

descendit de sa voiture avec une imposante majesté. A la façon dont la

porte à double battant fut ouverte, on pouvait deviner que ce grand

homme était impatiemment attendu.

Ici le poète et l'officier se regardèrent: le moment d'agir était venu.

Nos deux jeunes gens, la canne à la main, traversèrent l'avenue, et,

la porte étant ouverte, ils se trouvèrent dans l'antichambre, au grand

étonnement de M. Jolibois, qui se demandait pourquoi les chiens, qui

avaient tant hurlé, ne hurlaient plus. M. Fauvel entra le premier, suivi

de son jeune compagnon, qui déjà commençait à pâlir. Il demanda d'une

voix nette et brève à saluer Mme de Saint-Géran; et Jolibois, très

interdit, balbutiait quelques excuses, disant qu'il était bien fâché,

mais que madame allait se mettre à table avec ses amis; que l'heure

d'une visite était mal choisie, et qu'il priait ces messieurs de revenir

le lendemain sur le midi.

Le Jolibois n'était pas ce qui s'appelle un orateur; mais autour de lui

s'agitait, leste et preste, en cette antichambre, une fillette en

bonnet rose, en blanc tablier, très accorte et très curieuse, la petite

Basse-Brette que nous avons entrevue un instant lorsqu'elle accompagnait

sa maîtresse à l'église. A peine elle eut jeté sur le poète le regard

vif et perçant d'une fille intelligente, elle reconnut l'original du

beau portrait gravé que sa maîtresse avait accroché dans son cadre d'or,

à la plus belle place de sa bibliothèque.

--Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle, que madame sera contente! Entrez,

Monsieur, vous êtes chez vous.

Puis, sans crier gare, et le Jolibois se demandant si elle n'était pas

folle, elle ouvrit à deux battants la porte du salon.

En ce moment, la dame de céans, assise dans une bergère, semblait

accablée à la fois de la tristesse de sa situation présente et des

discours vraiment étranges que lui tenait M. Romain, son vainqueur. Il

était entré à la façon de l'ouragan, en débitant, avec de grands gestes,

un compliment copié dans le _Secrétaire des amants_.

--Ah! belle dame, avait-il dit, et tant et tant il avait remercié la

belle dame d'encourager ses espérances, il sentait au fond de son âme

une telle joie, et, sans attendre une réponse, il faisait de si beaux

serments, pendant que chacun l'écoutait, et que tout bas on murmurait:

«Il est charmant!»

Dieu sait cependant que la veuve n'écoutait guère les déclarations de

ce pleutre. Elle l'avait jugé d'un coup d'oeil; rien qu'à le voir, elle

avait compris qu'elle n'appartiendrait jamais à ce bellâtre. Et pourtant

comment faire, et comment se dépêtrer de ces mille étreintes qui, depuis

tantôt trois mois, la serraient et la pressaient de toutes parts! Le

voilà donc ce grand Romain, cet esprit tant vanté! Certes, elle ne

l'avait point appelé, mais elle l'avait laissé venir; elle avait

souffert qu'on l'invitât en son nom. Même ce dîner d'aujourd'hui, il

était donné tout exprès en l'honneur de M. Romain. Jamais elle n'avait

mieux compris qu'en ce moment la solitude et l'abandon de son veuvage,

et comment chacun de ses prétendus amis semblait conspirer contre son

repos. Elle était seule au monde. Un parent de son mari, qui l'aurait pu

défendre, était tombé dans les abîmes du vice et de la misère; elle le

tenait éloigné d'elle à la faveur d'une pension payable à Paris. Aussi

bien, quand Javotte entra, disant:

--Madame, voici votre cousin de Paris!

La pauvre femme imagina que c'était son pensionnaire, et, fermant les

yeux pour ne point le voir: «C'est à ce coup, se disait-elle, que

j'arrive au comble de l'humiliation.»

Bref, l'infortunée en avait tout ce qu'elle pouvait porter, et quand

le bon Fauvel, s'approchant d'elle, et prenant dans ses mains ses deux

belles mains qu'elle semblait retirer, lui dit de sa voix d'un si beau

timbre:

--Allons, ma cousine, accordez un regard de bonté à votre ingrat cousin

qui vous aime toujours!

Elle ouvrit lentement, comme on les ouvre en songe, ses grands yeux

pleins d'étonnement, de surprise et de joie enfin. Elle aussi elle

reconnut ce doux visage où l'esprit et la bonté se mêlaient dans un si

calme et si parfait accord. Elle ne l'eût pas rêvé plus habile et

plus charmant. A l'instant même, elle se sentit sauvée. Elle se leva,

triomphante, de son siège, en arrangeant les longs plis de sa robe, et

d'une voix légère:

--Ah! mon beau cousin, lui dit-elle, vous vous êtes fait bien attendre,

et cependant soyez le bienvenu.

Son sourire était gai, ses yeux riaient. Elle était une de ces créatures

douces et faibles qui ne sont heureuses que dans le calme et le repos.

Puis enfin elle accorda un regard au jeune compagnon de ce cousin qui

venait avec tant d'à-propos, et lui fit un beau salut.

--Permettez-moi, ma chère cousine, de vous présenter un jeune Africain

de mes amis, très brave homme, et sachant par coeur tout mon répertoire.

Or, voici le raisonnement que j'ai fait: Je me suis dit ce matin même:

il y aura tantôt douze personnes à la table de Mme de Saint-Géran; si je

viens seul, je ferai le treizième et je ne serai pas bon à jeter à ses

chiens. Grâce à mon ami le lieutenant, nous serons quatorze; au besoin,

on dressera la petite table, et tout ira pour le mieux.

Chacun prêtait l'oreille aux paroles du nouveau venu. Seul, dans son

coin, le grand Romain se dépitait que l'attention fût passée à ce

cousin de malheur. En vain il s'efforçait de reprendre le fil de la

conversation qui s'était brisé entre ses mains, il avait perdu tout

crédit; il sentait le sol se dérober sous ses pas; ses meilleures

plaisanteries étaient à peine écoutées; ses bons mots, que chacun, il

n'y a qu'un instant, admirait en toute confiance, étaient semblables

à des flèches émoussées, et quand le Jolibois, très interdit, très

mécontent, annonça que madame était servie, en vain M. Romain offrit son

bras à la dame.

--Apprenez, Monsieur, lui dit le poète, que c'est un des privilèges

de ma cousine de choisir le convive à sa droite, et je lui conseille

d'offrir son bras et la place d'honneur à son notaire, M. Urbain. Quant

à vous, mon officier, vous ne demanderez pas mieux que de conduire à la

petite table Mlle Laure. En même temps, il offrait son bras à une bonne

femme, au visage aimable et gai, et qui semblait toute contente.

--Ah! disait-elle, Dieu soit loué, voici M. Romain remis à sa place, et

je savais bien que vous n'abandonneriez pas votre aimable cousine à tant

de perfides conseils.

Et, cette fois, Mme de Saint-Géran, entourée à souhait par ce bel esprit

qui semblait l'avoir adoptée, et par ce brave homme de notaire qui

l'aimait de toute son âme; heureuse aussi du gazouillement de la petite

table et parfaitement oublieuse du beau Romain, qui ne songeait plus

qu'à manger, le dîner fut parfaitement agréable. Elle avait déjà

pardonné cette conjuration presque innocente, qui s'explique facilement

par l'ennui d'une petite ville. Plusieurs incidents égayèrent encore ce

repas commencé sous de tristes auspices.

Au dessert, comme on offrait à ces messieurs du vin de Champagne et du

vin de Bordeaux:

--Non, non, disait M. Fauvel, ne soyons pas infidèles au grand cru de

Saint-Géran. Javotte aura l'honneur de nous le verser de sa main brune,

et nous viderons nos verres à la santé de ma chère cousine. Au reste, à

tout seigneur tout honneur. Ce clos de Saint-Géran, qui a soulevé dans

ces contrées de si grosses tempêtes, proclamé par les uns, insulté par

les autres, grâce à M. Romain que voilà, il sera désormais imprimé dans

les meilleurs catalogues des meilleures maisons de Paris. Désormais,

ma cousine est riche, et si elle prend un nouveau mari, elle pourra

choisir.

La belle humeur du dessert se prolongea dans le salon. Au moment du

cigare, et pendant que ces messieurs apportaient au beau Romain des

consolations dont il avait si grand besoin, les vrais amis de Mme de

Saint-Géran se regardaient, tout charmés de cette aventure, et voilà,

tout d'un coup, que la dame et sa nièce, le poète et l'officier, le

notaire et la baronne sont pris d'un fou rire. Ils riaient d'aise et de

contentement; ils riaient d'un rire abondant en joie, en bel esprit, en

vengeance aussi, tant ils s'en voulaient d'avoir redouté un seul instant

M. Romain et ses atteintes. Sur l'entrefaite, il rentra dans le salon,

et voyant tout ce monde en joie, il demandait ce qu'on avait à rire; et

le rire alors de recommencer de plus belle. Il n'y eut pas ce soir-là

d'autre explication entre les divers acteurs de ce petit drame, et bien

des fois, depuis ce jour dont il se souvenait avec un certain orgueil,

M. Fauvel répétait qu'il n'avait jamais rencontré dans toute sa vie, à

pas une de ses comédies, un plus agréable et plus naturel dénouement.

Il passa tout un mois dans un pavillon du jardin de la maison de Mme de

Saint-Géran. Il s'éveillait de très bonne heure, et se promenait tout

au loin dans la campagne, en rêvant. Les hôtes du logis ne le voyaient

guère qu'à l'heure du dîner, mais il leur appartenait toute la soirée.

Il était simple et de bonne humeur, ajoutons qu'il était de bon conseil.

Le jour même de son départ, il conseillait à Mme de Saint-Géran

d'épouser M° Urbain, le notaire; il conseillait au jeune officier de

retourner en Afrique et de gagner les épaulettes de capitaine. A Mlle

Laure, il conseillait d'attendre encore deux ou trois ans que son heure

eut sonné de donner sa main à Gaston. A Javotte, il conseilla de porter

des jupons moins courts, et de moins rire au premier venu, attendu

que cela déplaisait au fils unique du vigneron Thomas. Il avait déjà

conseillé à Jolibois de déguerpir et de chercher fortune ailleurs. Il

n'y eut pas jusqu'à don Juan Romain qui ne vint chercher conseil et

consolation auprès du faiseur de comédies, et celui-ci lui conseilla de

vendre au rabais son tilbury et son cheval, de renoncer au pantalon à

la cosaque, aux bottes à la hussarde, au chapeau en coup de vent, au

foulard rouge, au tapage, et aux veuves à marier. S'il ne fit pas de ce

fameux Romain un homme sage, il en fit un homme assez modeste pour

ne pas rêver la gloire, la majesté et l'indépendance. Il eut donc le

bonheur de comprendre, avant son départ, que tous ses conseils seraient

suivis, et quand il revint à Paris, trois mois après son retour, il fit

représenter un proverbe intitulé: _Un peu d'aide fait grand bien_, et le

public, fidèle à son poète, applaudit de grand coeur Romain, Javotte et

Jolibois.

Contes, Nouvelles et Recits · 第 18 / 34 题