I
C'est un rare et charmant instant, dans la vie et le travail d'un
écrivain sérieux qui comprend toute sa destinée, l'instant où, content
de lui-même et des autres, il entre enfin en pleine possession du
succès, de la popularité, de la fortune. Il doutait jusqu'à cette heure,
et même aux jours du succès, il se demandait s'il n'était pas le jouet
d'un songe, et si le lendemain serait aussi doux que la veille. Il faut
tant de soin, de zèle et de bonheur, disons tout, tant de mérite et
de talent, pour percer le nuage, et le bruit vient si lentement à
l'écrivain! Quoi de plus triste et rempli des plus terribles angoisses
que les premiers commencements du travail littéraire? On hésite, on se
trouble, on étudie, épouvanté de tant d'obstacles, toutes les petites
passions de son lecteur. Le style, en même temps, qui se révèle à si peu
de beaux esprits singuliers et primesautiers, représente à lui seul une
peine infinie. Ah! que de fois voilà le commençant qui maudit la tâche
acceptée! Il y renonce, il n'en veut plus; il sera volontiers le soldat,
le marin, l'avocat, le marchand; mais écrire incessamment, écrire
aujourd'hui, demain, toujours: «Non, non, se dit-il, c'est impossible!»
aussi découragé qu'un enfant qui prend le plus proche horizon pour la
fin du monde. On composerait une liste originale de très bons écrivains
qui se sont arrêtés net au bout du premier sentier.
Mais c'est surtout dans l'art dramatique et parmi les jeunes adeptes de
la comédie, ignorants du danger, que se fait sentir un découragement
mortel. L'accès est si difficile en ces théâtres, obérés pour la
plupart, et qui n'ont pas le temps d'attendre. Il leur faut tant
d'argent et tout du suite! Ils sont si parfaitement incapables de
se dire, à l'aspect d'un talent qui vient de naître: «Attendons,
faisons-lui place, il aura bientôt son tour.» Non, non; en vingt-quatre
heures, il faut réussir. Tout de suite il faut dominer le caprice et la
volonté d'un parterre habitué aux plus vieux effets du mélodrame, et si
le jeune homme est vraiment nouveau, si son oeuvre a l'accent vrai de la
jeunesse, et s'il découvre un petit recoin où pas un, sinon les maîtres,
n'a passé avant lui, que d'obstacles encore, et comme il doit se
féliciter lorsque enfin, par une suite incroyable de petits bonheurs,
il arrive à se dire: «On m'écoute, on me suit, le publie sourit à mon
oeuvre; à la fin donc je suis le maître absolu des passions et des
volontés d'alentour!»
Tel était, aux environs de la révolution de 1830, l'aimable et charmant
écrivain que nous allons mettre en scène à son tour, et dont le souvenir
est resté cher à tous les honnêtes gens qui ont eu l'honneur et le
bonheur d'être au rang de ses amis. En venant au monde, il avait apporté
les merveilleux instincts du poète comique, à savoir: le dialogue et
le trait, le sourire et l'invention. Dédaigneux des chemins frayés,
il avait commencé par découvrir les mondes nouveaux dans lesquels sa
comédie était appelés, et dans ce monde à part de son invention il avait
convoqué des personnages, non pas nouveaux (l'espèce humaine est si
vieille, obéissante à de si antiques passions), mais des personnages
d'un aspect tout nouveau. Il se servait à plaisir des modes, des
travers, des accidents, des opinions de chaque matinée, et, les
retraçant d'un crayon léger, il en faisait une image heureuse et
ressemblante. Il ne visait pas au chef-d'oeuvre, à l'image impérissable,
aux grands caractères agissant dans une longue action dramatique, et
cependant il finit sans le vouloir, et presque sans le savoir, par
atteindre aux honneurs de la grande comédie. A l'heure où cette histoire
va commencer, ce modeste ambitieux se contentait volontiers d'une scène
agréable et d'un tableau de genre, où des amoureux du vingt ans, le
jeune homme en habit du matin et la fillette en négligé, se chantaient
d'innocentes chansons.
Mais quoi! tout le beau monde parisien qui échappait aux violentes
émotions de l'Empire, lassé _de gloire et de victoire, de lauriers et
de guerriers_, acceptait franchement cette heureuse comédie en tablier
vert, la tête à demi couverte d'un simple chapeau de paille d'Italie. On
y respirait une si douce odeur de roses naissantes, de lait chaud et de
foin nouveau! Dans ces bosquets enchantés, les oiseaux de nos jardins
chantaient leurs plus douces chansons, et si par hasard on y rencontrait
un des vieux soldats de l'Empereur tombé, c'était, le plus souvent, un
vieux capitaine, ami de la jeunesse heureuse, paisible confident de
petits malheurs qu'il finissait par consoler. Tout chantait, tout
souriait dans ces premières comédies que le jeune homme avait
rencontrées si plaisantes dans les premiers battements de son coeur.
Donc, il effaça sans peine et sans effort tous les faiseurs de comédies;
il n'eut qu'à se montrer pour qu'ils rentrassent dans l'ombre. Ils
étaient les représentants d'une époque oubliée; il était, lui,
l'historien des passions présentes. Si bien que tout de suite il fut,
parmi nous, riche et populaire, et l'Europe entière ne jura plus que par
son génie.
Un seul amuseur peut se comparer à celui-là; ils étaient du même âge,
ils écrivaient à la même époque, mais ils appartenaient à des nations
différentes; cet autre amuseur des jeunes esprits et des honnêtes gens,
il s'appelait sir Walter Scott. En moins de cinq ou six années d'études
et de succès de tout genre, il advint que notre poète comique était
incontestablement le plus rare et le plus charmant esprit de son époque.
Il avait accompli à lui seul toute une révolution dans le grand art de
corriger doucement les moeurs d'un grand peuple, et de châtier en
riant ses passions et ses vices. A lui seul il avait tout deviné, tout
découvert et tout mis en ordre en ce monde si nouveau qui avait été
l'Empire et n'était déjà plus la Restauration. Le faubourg Saint-Honoré,
la Chaussée d'Antin, les maisons modernes, les soldats licenciés à
Waterloo, l'active et galante jeunesse, à demi révoltée et fidèle à
demi, qui devait remplir de son talent, de son éloquence et de ses
vertus viriles tout un règne où la parole était souveraine, où le talent
était roi, voilà bien ce que notre auteur avait pressenti dans sa
comédie. Il avait accepté glorieusement toutes nos gloires. Il s'était
fait l'interprète éloquent de nos justes rancunes; plus d'une fois il
nous avait consolés de nos défaites si récentes et si cruelles, que le
nom seul de ces batailles perdues est encore une douleur nationale.
Son intelligence active et dévouée aux plus légère chagrins de cette
nation si troublée allait sans cesse et sans fin de l'élégie à la
chanson, de la cabane à la maison bourgeoise, du fabricant au soldat
laboureur, du vieux marquis ramené par l'exil à l'homme enrichi par la
prospérité publique. Il tenait à toutes les conditions; il mettait en
scène les hommes les plus divers; en un mot, déjà rien ne manquait à
sa gloire, à sa fortune au moment où va commencer cette histoire, dans
laquelle cet aimable homme, ingénu à ses heures, et cependant d'un
esprit si fin, a joué un si beau rôle, et qui convenait si bien à sa
bonne grâce, à sa justice, à son bel esprit. A l'exemple de Molière, son
maître, il avait deux noms; le public le connaissait sous son nom de
guerre, et l'appelait M. Fauvel.
Dans cette foule d'honnêtes gens qui l'entouraient naturellement
d'une admiration dévouée (et voilà la première récompense, et la plus
désirable de l'écrivain), il y avait sur les bords de la Saône, dans un
petit village abrité de deux collines célèbres dans les vendanges du
Maconnais, une dame de Saint-Géran, fille d'un M. Fauvel, gentilhomme
breton, et l'on peut bien penser qu'à la faveur de cette communauté de
nom propre, elle n'avait pas été la dernière à solliciter l'amitié du
jeune homme. A chaque pièce nouvelle il était sûr de recevoir une lettre
affable de son amie inconnue, et tantôt elle lui envoyait les meilleurs
poulets de sa basse-cour, tantôt le bon vin de ses celliers; en automne,
elle ne lui ménageait ni les raisins ni les pêches. Bref, en toute
occasion, elle le traitait en ami, et plus tard, en enfant gâté.
Lui, cependant, s'abandonnait volontiers à ces tendresses innocentes.
Il y répondait de son mieux, et le premier exemplaire de chacune de ses
comédies, orné d'une petite historiette de la première représentation,
devenait la joie et l'orgueil du château de Saint-Géran-sur-Saône. Plus
d'une fois ses propres voisins, quand ils se rendaient à Paris, avaient
prié Mme Fauvel de Saint-Géran de leur donner une lettre à porter à son
cousin, l'illustre M. Fauvel; elle avait longtemps hésité; longtemps
elle s'était défendue, elle n'avait pu si bien faire qu'elle n'ont
donné, en effet, deux ou trois lettres de recommandation pour son
_cousin_, non pas, certes, sans un certain trouble. Heureusement qu'il
est écrit: _A bon entendeur, salut!_ et que le cousin avait fait bonne
grâce aux requêtes de sa cousine, si bien que chez messieurs les
vignerons, et chez plus d'un gentilhomme des environs de Mâcon, il
était incontestable qu'il y avait parenté formelle entre la dame et le
monsieur. M. Fauvel en riait lui-même. «Acceptez, disait-il à ses amis,
une aile de ce chapon que ma cousine Fauvel de Saint-Géran engraisse
depuis tantôt six mois pour mon dîner du mardi gras.»
Cependant, il n'avait jamais vu la dame, et malgré ses sollicitations
pressantes, elle n'était point venue à Paris, si bien que la première
ardeur étant passée et les premières amitiés étant faites, on avait
commencé par s'écrire un peu moins, puis rarement. Dans l'intervalle
était mort M. de Saint-Géran, et maintenant que la dame était une veuve,
jeune encore et bonne à marier, elle avait jugé qu'il était sage et
prudent d'insister un peu moins sur son cousinage avec le jeune et
célèbre poète. Ainsi, peu à peu, la langueur s'était mise entre ces deux
amitiés, trop éloignées l'une de l'autre pour qu'elles fussent bien
tendres et bien vives. La dame était de bon sens, le jeune homme aussi;
la dame, à raison même de son veuvage, avait sur les bras de grandes
affaires dans un pays où le moindre cep de vigne est entouré d'envie et
vous fait des jaloux sans nombre. De son côté, le jeune homme, au plus
beau moment de son grand succès, ne manquait pas d'amitiés pour l'en
distraire. Il était le bienvenu dans les meilleures et les plus
considérables maisons de Paris, et c'était à qui le posséderait quatre
ou cinq jours dans les plus beaux domaines de Versailles, de Sceaux et
de Saint-Germain.
Ainsi, des deux côtés, c'étaient autant de motifs pour que la cousine et
le cousin s'oubliassent réciproquement. Les amitiés du monde sont ainsi
faites, elles se nouent et se dénouent si volontiers, que ce n'est guère
la peine d'en avoir.
Cependant, comme il y avait tantôt dix années que le poète était à
l'oeuvre et qu'il se sentait las d'écrire, il résolut, un beau jour,
pour se donner un vrai congé, de quitter sa bonne ville de Paris, sa
mère nourrice qui suffisait à son oeuvre entière, et de chercher au loin
quelques heures de liberté et de repos. Vous savez déjà qu'il était
modeste en toute chose et que, s'il avait un peu d'orgueil, il n'avait
point de vanité. Il prit donc, comme un simple voyageur, la diligence
du Midi qui passait par le Mâconnais, et quand il vit que la diligence
était pleine, il s'en réjouit comme d'un accident favorable à sa
profession. Il allait donc voir enfin des gens de la province, et
regarder de très près dans ces cavernes. Il allait prêter une oreille
attentive à ce babil intarissable, à ces petites ambitions si furieuses
pour un rien, à ces avarices gigantesques et sans honte. «Oh là! se
disait-il, ne dormons pas; écoutons bien, regardons tout.» Mais à peine
il eut regardé le paysage pendant deux ou trois heures, il s'endormit
d'un sommeil si profond, qu'il fallut le réveiller pour lui dire que
l'on était arrivé au _Soleil d'or_, où le dîner était servi.
Ce _Soleil d'or_ représentait une assez grande auberge, honneur de la
contrée, et la table d'hôte, à trois francs par tête, était célèbre à
dix lieues à la ronde. On s'assied, on mange, on boit, peu de causerie,
et tout au plus quelques gaillardises de commis voyageur. Nulle homme en
était consterné.
--Je n'irai pas longtemps ainsi, se disait-il, je prendrai la post à
Mâcon, et j'aurai peut-être l'honneur de voyager tout seul.
Ce bon dîner semblait avoir ragaillardi tout le monde. Un petit vin
blanc, sentant la pierre à fusil, réjouissait toutes ces têtes. Le
conducteur lui-même était sous l'influence de cette innocente orgie, et
ne pressait pas trop les voyageurs de remonter à leur place. Il faut
vous dire que deux voyageurs s'étaient arrêtés au _Soleil d'or_, et
avaient été remplacés dans la diligence par deux nouveaux venus qui
méritaient une certaine attention.
Le premier était un jeune homme, aux cheveux bouclés, porteur d'une
veste à boutons d'argent et coiffé d'une casquette prétentieuse où
quelque Arachné villageoise avait brodé un sabbat de papillons. Il y en
avait de toutes formes et de toutes couleurs: gris, bruns, jaunâtres, il
y en avait même un rose au bord de cette aimable coiffure, et tous ces
papillons voltigeaient autour de ce rustre endimanché. Dans une poche de
côté, il portait un foulard de couleur sang du boeuf, qui lui donnait
de loin l'apparence d'un chevalier de la Légion d'honneur. Des guêtres
serrées à fond dessinaient une jambe un peu grasse, une rotule épaisse,
et laissaient voir un pied plat. Ce jeune homme, évidemment, se croyait
le plus beau du monde. Il n'était fille d'auberge qui ne le saluât d'un
sourire, et quand il parut à la portière, il y eut dans tout le carrosse
une explosion de joie et d'orgueil. «Voilà Romain, disait-on. Ah! te
voilà, Romain! Bonjour, Romain.» Il saluait à droite, à gauche, et des
sourires, et des poignées de main. Un capitaine qui rentrerait dans
ses foyer après dix batailles gagnées ne rencontrerait pas plus
d'empressement dans son pays natal que ce monsieur Romain, qui était
vraiment la coqueluche de la contrée.
[Illustration: L'intérieur de la diligence.]
L'homme qui le suivait, beaucoup plus modeste en sa tenue, obtint à
peine quelques regards. A la fin, cependant, tout le monde étant placé,
et l'intérieur de la diligence étant encore une fois au grand complet,
la voiture se remit en route. Assis dans son coin, le voyageur que nous
n'avons pas quitté un seul instant se demandait, déjà très inquiet, quel
était ce monsieur Romain, d'où il venait, où il allait, et par quel
tour de force il était parvenu, de si bonne heure, à cette étrange
popularité.
Tous ces hommes semblaient se connaître. A les voir, à les entendre,
on eût dit une compagnie qui se serait donné rendez-vous sur ces
banquettes. Ils parlaient tous ensemble, à haute voix, la demande
n'attendant pas la réponse, et Dieu sait avec quel accent, dans quel
patois, et certains agréments de langage qui n'appartiennent à aucune
langue. «Ah! se disait notre auteur dramatique, me voilà bien dépaysé.
Une comédie est là, sous mes yeux, on la joue, et je n'y comprends rien;
on la parle, et pour moi c'est lettre close.» Et véritablement, il
assistait à un pandémonium rustique, où toutes les passions déchaînées
hurlaient, glapissaient, riaient, badinaient. Je ne sais quoi de
sinistre et de malsain était au fond de ces gaietés. Ces messieurs
s'amusaient trop pour s'amuser innocemment.
Heureusement que ces grandes joies sont comme la fièvre, intermittentes;
elles s'apaisent assez vite. Après ces grands bruits, le calme et le
silence ont leur tour. Peu à peu, maître Romain descendit de son char de
triomphe, et, dans un langage assez clair, il expliqua comment il avait
été choisi pour venir à bout de certain mariage où il devait trouver, en
s'y prenant bien, une grande fortune. Il ne nommait personne, tant il se
savait compris de tout le monde, et notre voyageur eut grand'-peine à
deviner enfin qu'il s'agissait de la fortune et de la main d'une dame
étrangère au pays, veuve depuis un an, restée seule et sans défense au
milieu de toutes les difficultés d'un veuvage.
--Par ma foi, disait Romain, en tirant de sa vieille pipe une épaisse
fumée, elle m'est bien due; elle m'a donné, sans reproche, assez de mal.
Voilà tantôt six mois que je la dispute au jeune Hippolyte Cassegrain,
au petit Martin, au grand Bernard. Je l'ai jouée au billard, et je l'ai
gagnée en cinquante points contre le lieutenant Mitouflet; je l'ai jouée
au piquet en cent points contre le percepteur Morizot. Bref, les voilà
tous éconduits; chacun d'eux m'a fait place, et la ville entière est ma
complice. En vain la dame hésite et me fait grise mine, il faudra bien
qu'elle cède: il y va de notre gloire à tous. Jusqu'à l'heure où elle
dira oui, elle n'aura pas de cesse et de repos, elle n'entendra parler
que de Romain: le beau Romain par-ci, le grand Romain par-là. Chacun,
s'attelant à mon char, va me prêter toutes les vertus, et de l'argent
comme s'il en pleuvait; à mon nom seul, la fille à marier, et même les
gros partis qui ne voudront ni de vous ni de moi feront entendre aux
oreilles de la veuve des soupirs à mettre en branle un moulin à vent.
Les coquettes diront en minaudant: La femme qui le fixera pourra se
vanter d'avoir accompli une oeuvre difficile. «Hélas! diront les
prudes, quel dommage! avec un esprit moins léger, M. Romain eût fait un
excellent mari!» Puis toutes sortes de menus propos: «Avez-vous vu le
nouveau cheval de Romain? l'habit bleu de Romain? Savez-vous que Romain
revient de la capitale, dont il a rapporté certaine cravate bleue à
filets roses? Ah! gredin de Romain!»
Ainsi parlait ce rustre au milieu de l'admiration universelle; en même
temps, il faisait craquer l'un après l'autre ses longs doigts garnis de
bagues douteuses. Il passait la main dans ses longs cheveux pommadés
de vanille et de jasmin; il étalait sa large poitrine et consultait de
temps à autre une montre en or guillochée à Genève. A sa chemise, on
voyait briller trois diamants; on entendait dans sa poche le bruit des
écus: il était toute prospérité, toute santé, tout contentement; chacun
le contemplait dans une admiration profonde. Il serait mort sur la
place, on eût pris de ses reliques, et l'on se fût divisé sa chaîne
d'or, comme on eût fait pour la corde d'un pendu. Tel était fait,
construit, soufflé et boursouflé cet homme heureux.
Sitôt qu'il eut compris qu'il allait comprendre enfin quelque chose à ce
mystère de jovialité et d'iniquité, M. Fauvel, replié dans son coin et
les yeux enfoncés sous la visière de sa casquette de voyage: «Allons,
se disait-il, voilà déjà un premier acte assez satisfaisant. Une pauvre
femme abandonnée au milieu de ces rustres, aussi pitoyables que des
sangsues; un mari qui vient de mourir, laissant sa veuve et son héritage
en proie à toutes les ambitions de la province; une ville entière qui
décide en son âme et conscience que cette infortunée épousera ce triste
hère, et qui se fait un point d'honneur de lui donner ce mari ridicule,
chacun prenant l'engagement tacite, inavoué, mais certain, d'imposer à
cette innocente ce don Juan du fumier. Voilà un beau premier acte.» Et
déjà notre homme, esprit inventeur, arrangeait, nommait, disposait ses
héros, les faisant aussi pleutres, aussi petits, mesquins, avares,
envieux et jaloux qu'il les avait sous les yeux.
La route était montante; on allait au pas. Le soleil était vif. Les
voyageurs, qui avaient bien déjeuné, s'endormaient l'un après l'autre;
on ronflait déjà dans l'intérieur de la diligence, et seuls M. Romain,
son homme d'affaires et certain voyageur en vins qui semblait très
éveillé, poursuivaient, à voix beaucoup plus basse, la conversation
commencée.
--Il était temps, monsieur Romain, disait le commis voyageur, de mettre
en avant notre petite conjuration.
La dame était serrée de près par Maître Urbain le notaire, un vrai
représentant de l'ancien notariat. Qu'elle eût choisi M. Urbain pour
son notaire, et nos projets auraient été bientôt déjoués par cet homme
adroit et droit.
--Aussi, reprit M. Romain, j'emmène avec moi un homme d'affaires qui en
sait long, et qui en remontrerait à tous les notaires du département. On
dit que la dame aurait besoin, pour tout liquider, d'un emprunt de vingt
mille francs; maître Uberti, que voilà, les trouvera facilement sur
hypothèque, avec deux pour cent de commission; donc rien à faire pour
maître Urbain: tout au plus le priera-t-on de signer au contrat, s'il ne
s'oppose pas trop au régime de la communauté.
--Je me suis laissé dire aussi, reprenait le commis voyageur, qu'il y
avait une nièce assez jolie à marier, et que, naturellement, le bien de
la dame en serait écorné.
--Ceci est très vrai, reprit M. Romain; mais il est convenu entre moi et
mon ami le baron de Guillegarde, un gaillard qui sait son métier et qui
n'a pas froid aux yeux, qu'il épousera la demoiselle, moyennant une très
légère indemnité, que je doublerai s'il le faut, en cas de survie.
--Vous avez des intelligences dans la place? ajoutait le marchand de
vins.
--Nous avons contre nous, répondit Romain, une méchante petite servante
bretonne que la dame a ramenée il y a quatre ou cinq ans de Rennes,
et qui lui est rudement attachée ainsi qu'à Mlle Laure. Oui, mais le
factotum de la maison, le fameux Jolibois, m'appartient, et j'ai payé
d'un assez bon prix sa vilaine âme. Mais qu'y faire? Il faut bien que
tout le monde vive, et mon lot sera encore assez beau.
--Vous avez raison, monsieur Romain, reprit le voyageur d'une voix plus
basse encore, il faut que chacun vive; et, pour les épingles de mes deux
cousines, les demoiselles Levallois, qui tiennent en leurs mains
l'âme et l'esprit de votre future épouse, autant que pour ma propre
allégeance, il serait bon de convenir entre nous que vous me cédez
pendant cinq ans, pour le prix des récoltes ordinaires de chaque année,
toute la récolte du clos de Saint-Géran.
--Y pensez-vous? reprit Romain, Saint-Géran se classe et sera classé
avant peu parmi nos meilleurs crus. J'ai déjà obtenu que l'an prochain
Saint-Géran serait inscrit en toutes lettres sur la carte des vins de
la Maison d'Or, du Café anglais et des Frères Provençaux. Je tiens le
traité de ces grandes maisons dans mon portefeuille; elles payeront l'an
prochain quatre cents francs la feuillette que vous voulez avoir pour
cent cinquante. Ah! quelle idée avez-vous là? Qui, moi, j'irais grever
la plus belle part de la fortune de Mme de Saint-Géran, ma future
épouse? Allons, soyez bon homme, un peu moins d'épingles à
mesdemoiselles vos cousines, et cherchons, s'il vous plaît, une plus
amiable compensation.
Le commis voyageur répondit par une imprécation, mais à voix si basse
que M. Fauvel ne put l'entendre. Il était d'ailleurs tout préoccupé
de ce nom qu'il attendait si peu et qui le frappait d'une nouvelle
épouvante. Était-ce vrai? S'agissait-il, dans cette affaire ténébreuse,
de la fortune et de la main de cette aimable femme qui l'appelait
si gentiment _mon cousin_, et qui lui donnait de si loin, sans le
connaître, tant de bons et fidèles témoignages d'une amitié dévouée? Une
grande confusion se faisait en ce moment dans cet esprit si rapide et si
vif.
--Non, certes, se disait-il, je ne serai point entré vainement dans
cette caverne, et Gil Blas ne va pas céder cette fois encore au
capitaine Rolando. Les Crispins, les Frontins, les Mascarilles et les
Scapins que j'ai sous les yeux, ne sont pas, certes, plus habiles, plus
retors et plus dangereux que nos coquins de comédie, et je ne veux pas
que, faute de l'intervention d'un galant homme habile en ces petits
mystères, une honnête femme et sa nièce, et sa loyale servante, et
ce brave notaire amoureux, mais discret, tombent pêle-mêle dans les
embûches de ces Frontins de petite ville. Allons, courage! et si la dame
ici menacée est ma cousine, et si voilà bien le clos de Saint-Géran
dont je possède encore une douzaine de vieux échantillons, si la
reconnaissance est unie au devoir, et s'il m'est donné de mettre en
oeuvre à mon tour, pour mon propre compte, la suite ingénieuse des
ressources que possède en son esprit un véritable enfant de Molière et
de Regnard, certes, je n'aurai point perdu ma journée.
Il se disait cela toujours sous la visière de sa casquette. Les
voyageurs avaient commencé par dédaigner cet inconnu; ils avaient
fini par ne plus le voir. Quand le soleil eut disparu, les endormis
secouèrent leur torpeur. La conversation interrompue reprit de plus
belle; et maintenant que notre homme était au courant de tous ces
discours, il savait à fond la conjuration de tous ces cuistres.
--Mes petits messieurs, se disait-il, garde à vous; vous étiez tout à
l'heure des monstres en morale, et maintenant vous n'êtes plus que des
pantins dont je tiens tous les fils.