Singulière façon de vivre, et bien triste! A chaque instant, ce roi
gourmand, glouton, morose, et sujet, de bonne heure, à de légères
congestions cérébrales, est purgé ou saigné de main de maître. A vingt
ans déjà commençait cette inquisition de tous les jours: «Le roi a trop
dansé! le roi a trop mangé! le roi a bu trop d'eau glacée!» Et le sirop
de chicorée, et le séné, et la rhubarbe, et le tamarin, et les juleps
d'entrer en danse. Longtemps sa bonne constitution résiste et se défend
contre la pharmacie et la médecine. «Mais enfin, vous dira le docteur
Fagon, après avoir bien attendu, je fus obligé d'en venir aux remèdes,
commençant par la saignée et la purgation, et, en suite de ces deux
remèdes, j'ai ordonné les spécifiques, comme les opiats de conserve
de fleurs de pivoine, roses rouges, magister de perles, corail et
le diaphonique; ensuite, je me suis servi des préparations les plus
exquises de mars, tantôt en opiats, d'autres fois en conserves,
tablettes, liqueurs et autres préparations, entre autres mon esprit
spécifique de vitriol, de cyprès et celui qui se prépare avec la pivoine
et la mélisse après sa purification, qui ont toujours bien réussi à
apaiser les accès de ces mouvements turbulents.» O Molière! auriez-vous
ri, lisant ces ordonnances... si le nom du roi ne s'y fût pas
rencontré! Il faut dire aussi qu'il y avait tant de fêtes, de baptêmes,
de collations, de soupers, de grandes chasses, de petits déjeuners à
Versailles, à Saint-Germain, à Marly, à Chambord, et que le roi se
faisait tant de bile avec _les gloutons_ de la cour, et puis _un ventre
si mal réglé, une tête si remplie de vapeurs_, et tant de _mélancolies_!
La victoire et la défaite avaient leur action inévitable sur les
entrailles du roi; les jours du carnaval et l'abstinence du carême lui
étaient également funestes. Ajoutez la goutte à tous ces malaises. Il
eut son premier accès de goutte, et, Dieu soit loué, c'était bien fait,
le jour funeste où il signa la révocation de l'édit de Nantes! On
l'opéra de la fistule un mois plus tard; il eut la fièvre à la mort de
M. de Louvois, une fièvre suivie d'un grand mal de tête. En revanche, il
fut très bien portant dans sa campagne de Flandre. En ces mêmes instants
où tant de médecins contemplaient le bassin du roi pour en tirer tant de
pronostics, il y avait dans le Nord un prince, appelé Charles XII, qui
s'endormait, tout botté, sur la glace, et qui faisait dix lieues à
cheval, après être resté cinq jours sans boire ni manger!
Cet homme était de for; Louis XIV, en un seul jour, absorbait plus de
médecines que Charles XII n'en prit en toute sa vie, et comme il eût
souri de pitié, le Suédois, si on lui eût raconta que le roi, son frère,
avait été purgé onze fois en un seul jour!
Et comme on s'étonne aussi de cotte chambre à coucher du palais de
Versailles où le _froid_ pénètre, et de ce lit royal dont les _punaises_
empêchent le roi de dormir un soir que Sa Majesté avait mangé beaucoup
d'esturgeon et de sardines salées avec du ragoût de boeuf aux
concombres, quantité de gibier et beaucoup de fromage et raisin muscat.
Les courtisans d'autrefois auraient écouté tout ce récit avec l'intérêt
qu'ils portaient aux contes de Perrault. Les lecteurs d'aujourd'hui (il
n'y a plus de courtisans, Dieu merci!) trouveront peut-être que nous
pouvions ne pas aller si loin; mais le moyen d'effacer tout un gros
tome, écrit par des mains si savantes? Permettez-nous cependant un
dernier détail dans lequel la lâcheté des hommes apparaît dans tout son
jour. Tant que le roi est resté le tout-puissant, le journal de sa santé
est écrit d'une main pieuse; aussitôt que disparaît sa fortune, on voit
disparaître en même temps le souci de sa garde-robe. Enfin, quatre ans
avant sa mort, dans ces derniers jours où la santé des vieillards est
soumise à tant de variations, le premier médecin a cessé de rien écrire.
Il ne s'inquiète plus de la santé du roi!...
C'est même une chose incroyable de voir que soudain tout diminue et
s'assombrit dans le palais de Versailles. La vieillesse habitait avec la
majesté ce logis des fêtes et des splendeurs. Il y avait déjà quatre ou
cinq ans que le marquis de Dangeau écrivait sur son registre:
«Le roi est entré aujourd'hui dans la soixante-cinquième année de son
règne, chose dont il n'y a aucun exemple en Europe depuis la naissance
de Notre-Seigneur.»
La mort accomplissait autour du roi ses oeuvres les plus cruelles,
frappant sans pitié les premiers compagnons de son règne, et ses
héritiers encore au berceau. Tel un vieux chêne de la forêt de
Fontainebleau: tout périt à son ombre, et lui seul il résiste à l'assaut
des orages et des années. Les poètes meurent en même temps que les
capitaines: Vauban et Despréaux disparaissent le même jour, lassés
de vivre, et plus inquiets de leur salut que de la faveur du roi. Le
peuple, appauvri par le faste de son maître et par la famine, a déjà
fait entendre au loin les premiers murmures:
«Mme de Maintenon alla à Meudon, et vit Monseigneur dans sa petite
galerie du château neuf; messeigneurs les ducs de Bourgogne et de
Berri y étaient. Monseigneur lui fit beaucoup d'honnêtetés, malgré
l'incognito. Elle était partie de Vincennes à midi; et le peuple, dans
le faubourg Saint-Antoine, voyant passer deux carrosses à six chevaux,
commençait à dire des insolences, et elle fut fort aise de trouver les
mousquetaires qui la firent passer.»
Ces plaintes des faubourgs iront grandissant toujours. Mais aussi, que
d'aventures étranges dans cette noblesse impatiente de l'autorité du
maître! Un duc de Mortemart perd aux dés son régiment, contre le prince
d'Isenghein. On introduit à Versailles même un charlatan qui fait de
l'or. La guerre est partout avec sa défaite, et Dangeau lui-même écrit
ceci, parlant de son dieu sur la terre: «Le roi est accablé de lassitude
et de chagrins.» Déjà se manifeste, au milieu des vices inconnus à cette
cour, le jeune duc de Fronsac, qui sera plus tard le maréchal duc de
Richelieu. Ainsi, le passé s'efface; ainsi, chaque instant emporte un
débris du règne. En moins d'un an, trois dauphins, le grand-père,
le père et le fils avec la dauphine. Il y avait encore, oubliées et
vivantes, reines des belles années et des beaux jours, Mlle de La
Vallière et Mme de Montespan... les voilà mortes. Mais il est réservé à
ce grand écrivain nommé Saint-Simon de nous montrer ces deux images:
«Mme de La Vallière mourut en ce temps-ci (1710) aux carmélites de la
rue Saint-Jacques, où elle avait fait profession, le 3 juin 1675, sous
le nom de soeur Marie de la Miséricorde, à trente et un ans. La fortune
et la honte, la modestie, la bonté dont elle usa, la bonne foi de son
coeur sans aucun autre mélange, tout ce qu'elle employa pour empêcher le
roi d'éterniser la mémoire de sa faiblesse et de son péché, ce qu'elle
souffrit du roi et de Mme de Montespan, ses deux fuites de la cour, la
première aux bénédictines de Saint-Cloud, où le roi alla en personne
se la faire rendre, prêt à commander de brûler le couvent; l'autre aux
filles de Sainte-Marie de Chaillot, où le roi envoya M. de Lauzun, son
capitaine des gardes, avec main-forte pour enfoncer le couvent, qui la
ramena; cet adieu public si touchant à la reine qu'elle avait toujours
respectée et ménagée, et ce pardon si humble qu'elle lui demanda,
prosternée à ses pieds devant toute la cour, en partant pour les
carmélites; la pénitence si soutenue tous les jours de sa vie, fort
au-dessus des austérités de sa règle; cette suite exacte des emplois
de la maison; ce souvenir si continuel de son péché; cet éloignement
constant de tout commerce et de se mêler de quoi que ce fût, ce sont des
choses qui, pour la plupart, ne sont pas de mon temps ou qui sont peu
de mon sujet, non plus que la foi, la force et l'humilité qu'elle fit
paraître à la mort du comte de Vermandois, son fils. Mme la princesse
de Conti (sa fille) lui rendit toujours de grands devoirs et de grands
soins, qu'elle éloignait et qu'elle abrégeait autant que possible. Sa
délicatesse naturelle avait infiniment souffert de la sincère âpreté de
sa pénitence de corps et d'esprit, et d'un coeur fort sensible dont elle
cachait ce qu'elle éprouvait. Mais on découvrit qu'elle l'avait portée
jusqu'à s'être entièrement abstenue de boire pendant toute une année,
dont elle tomba malade à la dernière extrémité. Ses infirmités
s'augmentèrent; elle mourut enfin dans des douleurs affreuses, avec
toutes les marques d'une grande sainteté, au milieu des religieuses dont
sa douceur et ses vertus l'avaient rendue les délices, et dont elle se
croyait et se disait sans cesse être la dernière, indigne de vivre parmi
des vierges.»
L'héritière de cette innocente beauté, celle à qui Mme de Maintenon
devait succéder dans les déférences et dans les respects du roi son
époux, appartient encore à M. le duc de Saint-Simon, et ce n'est pas
nous qui voudrions la lui disputer:
«Mme de Montespan mourut brusquement, aux eaux de Bourbon, à
soixante-six ans, le vendredi 27 mai (1707), à trois heures du matin...
A la fin, Dieu la toucha. Son péché n'avait jamais été accompagné de
l'oubli; rien ne lui aurait fait rompre aucun jeûne ni un jour maigre.
Des aumônes, estime des gens de bien, jamais rien qui approchât du doute
ni de l'impiété; mais impérieuse, altière, dominante, moqueuse, et tout
ce que la beauté et la toute-puissance qu'elle en tirait entraînent
après soi. Résolue enfin de mettre à profit un temps qui ne lui avait
été donné que malgré elle, elle chercha quoiqu'un de sage et d'éclairé,
et se mit entre les mains du P. de la Tour, ce général de l'Oratoire
si connu par ses sermons, par ses directions, par ses amis, et par la
prudence et les talents de gouvernement. Depuis ce moment jusqu'à sa
mort, sa conversion ne se démentit point, et sa pénitence augmenta
toujours.
«Peu à peu, elle en vint à donner presque tout ce qu'elle avait aux
pauvres. Elle travaillait pour eux plusieurs heures par jour à des
ouvrages bas et grossiers. Sa table, qu'elle avait aimée avec excès,
devint la plus frugale; ses jeûnes fort multipliés, et à toutes les
heures elle quittait tout pour aller prier dans son cabinet. Ses
macérations étaient continuelles; ses chemises et ses draps étaient de
toile jaune la plus dure et la plus grossière. Elle portait sans cesse
des bracelets, des jarretières et une ceinture à pointes de fer, et sa
langue, autrefois si à craindre, avait aussi sa pénitence. Elle était,
de plus, tellement tourmentée des affres de la mort, qu'elle payait
plusieurs femmes dont l'emploi unique était de la veiller. Elle couchait
tous ses rideaux ouverts, avec beaucoup de bougies dans sa chambre; ses
veilleuses autour d'elle, qu'à toutes les fois qu'elle se réveillait,
elle voulait trouver causant, jouant ou mangeant, pour se rassurer
contre leur assoupissement.
«Parmi tout cela, elle ne put jamais se défaire de l'extérieur de reine
qu'elle avait usurpé dans sa faveur et qui la suivit dans sa retraite.
Il n'y avait personne qui n'y fût si accoutumé de ce temps-là, qu'on
n'en conservât l'habitude sans murmure. Son fauteuil avait le dos
joignant le pied de son lit; il n'en fallait point chercher d'autre dans
la chambre... Belle comme le jour jusqu'au dernier moment de sa vie;
sans être malade, elle croyait toujours l'être et aller mourir. Cette
inquiétude l'entretenait dans le goût de voyager, et dans ses voyages
elle menait toujours sept ou huit personnes de compagnie. Elle en fut
toujours de la meilleure, avec des grâces qui faisaient passer ses
hauteurs et qui leur étaient adaptées. Il n'était pas possible
d'avoir plus d'esprit, de fière politesse, d'expressions singulières,
d'éloquence, de justesse naturelle qui lui formaient comme un langage
particulier, mais qui était délicieux et qu'elle communiquait si bien
par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle,
ses femmes et celles qui, sans l'avoir été, avaient été élevées chez
elle, les prenaient toutes, et qu'on le sent et qu'on le reconnaît
encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'était le
langage naturel de la famille, de son père et de ses soeurs.»
Nous ne porterons pas ces doubles funérailles au compte de Louis
le Grand, mais au compte du dix-septième siècle agonisant dans
l'indifférence publique.
Dans les revers de ces dernières années, et quand ce roi superbe eut
supporté l'extrême humiliation d'implorer, disons le mot, le pardon
de ces Hollandais qu'il regardait comme des marchands, il sut trouver
encore de grandes et nobles paroles dignes de son ancienne majesté. Ces
Hollandais victorieux eurent le grand tort de manquer de déférence et
de respect pour ce digne porteur d'une si belle couronne. A peine s'ils
daignèrent écouter les ambassadeurs du roi, M. l'abbé de Polignac et M.
le maréchal d'Uxelles, l'héroïque défenseur de Mayence. Pas un peuple
ayant conservé la sagesse, qui n'eût accepté avec reconnaissance les
propositions de ces deux négociateurs. Ils proposaient l'abandon de
l'Alsace, une de nos meilleures provinces, dont la conquête nous avait
donné tant de gloire, et, bien plus, ils s'engageaient, au nom de la
France, à donner aux États de Hollande un million par mois, qui devait
servir aux alliés pour précipiter Philippe V, un prince Bourbon, du
trône d'Espagne. Ah! quelle misère et quelle honte! et combien les
Hollandais furent mal inspirés quand ils rejetèrent cette paix si
chèrement payée de notre argent et de notre honneur!
«Messieurs, leur disait l'abbé de Polignac, nous rendons grâces au ciel
de votre aveuglement. Mais prenez garde aux décrets de la Providence;
elle se lassera de votre orgueil, et s'il plaît à Dieu, puisque, en
effet, vous abusez de la victoire, avant qu'il soit peu de temps, nous
traiterons de vous, chez vous et sans vous.»
C'était noblement parler, c'était dignement servir la France. Elle était
indispensable, en effet, à l'équilibre européen, et maintenant que les
deux couronnes de France et d'Espagne étaient heureusement séparées,
il importait à la sécurité de l'Europe de ne pas écraser cette antique
monarchie et cette France, honneur des nations. Définitivement, par un
de ces retours de fortune qui n'appartiennent qu'aux grands peuples, le
maréchal de Villars sauva la France à Denain, et le grand roi, résolu
à s'ensevelir sous les ruines de sa propre monarchie, eut du moins le
suprême honneur de laisser une France agrandie et prépondérante dans les
destinées de ce bas monde.
Donc, à soixante et quatorze ans, le vieux roi se retrouva jeune et
victorieux. La paix qu'il avait mais en vain implorée, il eut l'honneur
de la dicter à ses ennemis implacables, et lui-même, il entonna ce
dernier _Te Deum_ dans la chapelle de Versailles, où s'étaient rendus,
par députations, le Parlement, la Chambre des comptes, la Cour des
monnaies, la Cour des aides, l'Hôtel de ville, le grand Conseil,
l'Université, l'Académie française. Le roi eut un dernier sourire
pour les lettres et donna huit cents livres de pension au traducteur
d'Homère. On n'est pas fâché de rencontrer enfin ce grand nom d'Homère
sous la plume de Louis XIV; on n'est pas fâché que, le lendemain de
ce dernier _Te Deum_, les comédiens ordinaires aient joué _le Mariage
forcé_.
Tels étaient la règle et l'ordre en toute cette existence royale, où
chaque heure avait son emploi, qu'à lire en ces pages écrites par un
courtisan de Versailles, on finit par trouver que toutes ces journées
se ressemblent. A huit heures du matin, le premier valet de chambre en
quartier (il avait couché dans la chambre du roi) éveillait Sa Majesté.
La premier médecin et le premier chirurgien entraient dans la chambre;
le roi changeait de chemise.
Au même instant, arrivaient le grand chambellan et le premier
gentilhomme, avec les grandes entrées. La capitaine des gardes ouvrait
les rideaux du lit et présentait l'eau bénite, et, si quelqu'un de ces
seigneurs avait quelque chose à dire au roi, c'était le moment, chacun
s'éloignant et le laissant libre. On présentait ensuite à Sa Majesté le
livre qui contenait l'office du Saint-Esprit (tous les chevaliers de
l'ordre y étaient obligés), et l'office étant dit, l'un des seigneurs
donnait au roi sa robe de chambre, pendant que les secondes entrées
assistaient à sa toilette. En ce moment, le roi se livrait à son
barbier, et prenait, sur un plat d'or, une serviette, mouillée d'un
côté, sèche de l'autre, avec quoi il se lavait. Puis, il s'agenouillait
à son prie-Dieu, ses aumôniers agenouillés avec lui, tous les autres
restant debout.
Le roi passait de là dans son cabinet. Sa journée étant arrangée, il
restait seul avec ses architectes, ses jardiniers et ses principaux
domestiques. Toute la cour, moins le capitaine des gardes qui ne
perdait jamais le roi de vue, attendait dans la galerie, et si quelques
audiences étaient accordées, il recevait les ministres étrangers ou
les ambassadeurs. Ceci fait, le roi allait à la messe, où la musique
chantait chaque jour un motet. Après la messe, le roi allait au conseil.
Tel était l'emploi de sa matinée.
Au conseil, assistaient tous les ministres. Le vendredi, après la messe,
appartenait au confesseur. Le roi dînait à midi, seul, dans sa chambre,
sur une table carrée, à la fenêtre du milieu. Il mangeait de beaucoup
de plats et de trois services, sans compter le dessert. Aussitôt que la
table était apportée entraient les principaux courtisans; le premier
gentilhomme avertissait le roi et le servait, se tenant derrière le
fauteuil. Si M. le Dauphin était présent, il donnait la serviette au
roi et restait debout. Bientôt le roi lui donnait le permission de
s'asseoir; le prince faisait la révérence et s'asseyait jusqu'à la fin
du dîner.
Le roi parlait peu à son dîner. Au sortir de table, il rentrait dans son
cabinet, mais il s'arrêtait un instant sur le seuil, et c'était encore
un moment favorable pour lui parler. L'instant d'après, il s'amusait à
donner à manger à ses chiens couchants, puis on l'habillait, en présence
de peu de gens, les plus considérés, que laissait entrer le premier
gentilhomme de la chambre.
A peine habillé, il sortait par un escalier dérobé dans la cour de
marbre pour monter en carrosse, et, dans le trajet, aller et retour, lui
parlait qui voulait. Il aimait le grand air; il ne redoutait ni le froid
ni la chaleur. Il sortait même par la pluie, et sa grande joie était de
chasser dans les forêts de Versailles, de Marly ou de Fontainebleau. Il
était très adroit et de bonne grâce, et pas un chasseur qui tirât mieux
que lui. C'était encore un de ses plaisirs de voir travailler ses
ouvriers, de se promener dans ses jardins, de donner la collation
aux dames, et de faire avec elles le tour du canal, les dames et les
courtisans dans leurs plus riches habits. _Le chapeau, Messieurs_,
disait le roi, quand il permettait aux courtisans de se couvrir.
La chasse au cerf était de plus grande cérémonie, et ceux qui la
suivaient étaient vêtus d'un justaucorps orné de galons d'or et
d'argent. Cela s'appelait un _justaucorps à brevet_. Qu'on le suivit à
la chasse, à la promenade, le roi était content. Que l'on jouât gros jeu
dans le salon de Marly, le roi applaudissait. Lui-même, il était bon
spectateur des joueurs de paume. A quatre heures, il y avait un conseil
de ministres, et, le reste du temps, le roi le passait avec les dames,
à la promenade en été, et, le soir venu, quelque loterie où les dames
gagnaient, à coup sûr, de riches étoffes, de l'argenterie, des bijoux.
A dix heures, le roi ayant changé d'habit, le souper était servi dans
l'antichambre de Mme de Maintenon, toujours au grand couvert, avec la
maison royale, c'est-à-dire uniquement avec les fils et filles de France
et grand nombre de dames, tant assises que debout. C'était le moment où
les courtisans disaient au roi: _Sire, Marly_? Il ne déplaisait pas au
roi d'être importuné.
Après souper, le roi se tenait quelques moments debout au balustre du
pied de son lit, environné de toute la cour. Puis, avec des révérences
aux dames, il passait dans son cabinet, où se trouvaient les princes
et les princesses de sa famille. A onze heures, Sa Majesté donnait le
bonsoir à tout le monde d'une inclination de tête.
Chacun sortait; seules, les grandes entrées attendaient, pour sortir,
que le roi se mit au lit. Le colonel des gardes prenait l'ordre, et,
la prière étant faite, les aumôniers se retiraient. «Le roi, disait
Saint-Simon, n'a manqué la messe qu'une fois dans sa vie, à l'armée, un
jour de grande marche. Il a toujours fait maigre, à moins qu'il ne fût
très malade. Il exigeait l'abstinence du carême; il se tenait très
respectueusement à l'église, et trouvait fort mauvais s'il entendait
parler à l'office divin.»
Il communiait en grand habit, en rabat, en manteau, et la collier de
l'ordre à son cou. Il disait son chapelet à la messe, et toujours à
genoux. Les jours ordinaires, il portait un habit de couleur brune, orné
d'une légère broderie, et des pierreries à ses souliers seulement. Rien
n'était pareil au soin, aux égards, à la politesse du roi pour ses hôtes
de Marly ou de Fontainebleau.
Mais, dans les dernières années, chacun portait impatiemment la fin
d'un si long règne. Le palais de Versailles était las de ces longues
cérémonies, toujours les mêmes. Paris finissait par ne plus supporter ce
joug, que chaque jour rendait plus lourd. Les provinces étaient à
bout de leurs sacrifices. L'oubli était général des merveilles dont
s'honoraient les quarante premières années de ce grand règne. Il était
temps enfin que le roi disparût et fit place au nouveau règne. Ainsi,
dans les ardeurs de l'été brûlant, le laboureur invoque les rayons du
soleil couchant. Juste à l'heure qu'elle avait désignée aux horloges de
Versailles, la mort frappait à la porte même de la chambre royale,
après avoir visité toutes les autres. A son tour, le roi est touché.
Il comprend que son heure est venue. Il souffre; il est en proie à la
fièvre ardente, et pourtant il travaille encore. Rien n'est changé: les
tambours et les hautbois donnent sous les fenêtres l'aubade accoutumée;
il dîne à son grand couvert, pendant que les vingt-quatre violons jouent
leurs sarabandes dans l'antichambre.
En ce moment, le roi revoit d'un coup d'oeil toute sa vie; il serait
volontiers son propre juge. A deux serviteurs qui pleurent au pied de
son lit: «Pourquoi pleurez-vous? dit-il. Est-ce que vous pensiez que
j'étais immortel?» C'est qu'en effet, dans ce palais de Versailles,
chacun pensait que le grand roi ne pouvait pas mourir.
«Le samedi 31 août 1715 (c'est encore Saint-Simon qui parle, et
nos lecteurs ne s'en plaindront pas), la nuit et la journée furent
détestables. Il n'y eut que de courts et rares instants de connaissance.
La gangrène avait gagné le genou et toute la cuisse. On lui donna
du remède de feu abbé Aignau, que la duchesse du Maine avait envoyé
proposer. Les médecins consentaient à tout, parce qu'il n'y avait plus
d'espérance. A onze heures du soir, on le trouva si mal qu'on lui dit
les prières des agonisants. L'appareil le rappela à lui. Il récita les
prières d'une voix si forte, qu'elle se faisait entendre à travers celle
du grand nombre d'ecclésiastiques et de tout ce qui était entré. A la
fin des prières, il reconnut le cardinal de Rohan, et lui dit: «Ce sont
là les dernières grâces de l'Église.» Ce fut le dernier homme à qui il
parla. Il répéta plusieurs fois: «_Nunc et in hora mortis_;» puis dit:
«O mon Dieu, venez à mon aide, hâtez-vous de me secourir!» Ce furent ses
dernières paroles. Toute la nuit fut sans connaissance, et une longue
agonie, qui finit le dimanche 1er septembre 1715, à huit heures un quart
du matin, trois jours avant qu'il eût soixante-dix-sept ans accomplis,
dans la soixante-douzième année de son règne.
«Il s'était marié à vingt-deux ans, en signant la fameuse paix des
Pyrénées, en 1660. Il en avait vingt-trois quand la mort délivra la
France du cardinal de Mazarin, et vingt-sept ans lorsqu'il perdit sa
mère, on 1666. Il devint veuf à quarante-quatre ans en 1683, perdit
Monsieur à soixante-trois ans, en 1701, et survécut à tous ses fils et
petits-fils, excepté à son successeur, au roi d'Espagne et aux enfants
de ce prince. L'Europe ne vit jamais un si long règne et un roi si âgé.
«Pour l'ouverture de son corps, qui fut faite par Maréchal, son premier
chirurgien, avec l'assistance et les cérémonies accoutumées, on trouva
toutes les parties de son corps si entières, si saines, et tout si
parfaitement conformé, qu'on jugea qu'il aurait vécu plus d'un siècle
sans les fautes des médecins, qui lui mirent la gangrène dans le sang.
On lui trouva aussi la capacité de l'estomac et des intestins double au
moins des hommes de sa taille, ce qui est fort extraordinaire, et ce qui
était cause qu'il était si grand mangeur et si égal.
«Ce fut un prince à qui on ne peut refuser beaucoup de bon, même de
grand, en qui on ne peut méconnaître plus de petit et de mauvais, duquel
il n'est pas possible de discerner ce qui est de lui ou emprunté; et,
dans l'un et dans l'autre, rien de plus rare que des écrivains qui en
aient été bien informés, rien de plus difficile à rencontrer que des
gens qui l'aient connu par eux-mêmes et par expérience, et qui soient
capables d'en écrire, en même temps assez maîtres d'eux-mêmes pour en
parler sans haine ou sans flatterie, et de n'en rien dire que par la
vérité nue en bien et en mal.»
M. le duc de Saint-Simon, parlant de Louis XIV, après s'être si
longtemps incliné sous sa loi souveraine, a manqué, sinon de respect,
tout au moins d'indulgence. Il commence par refuser ce qu'il appelle un
grand esprit à ce jeune roi de vingt-trois ans, qui grandit si vite et
si bien, au milieu de tant de beaux génies, espoir de la guerre, honneur
de la paix. Tant de grands poètes, de ministres habiles, de généraux
aimés de la victoire. En même temps, les femmes les plus considérables
par leurs grâces et par leur beauté, qui enseignèrent au jeune prince
l'élégance et la politesse. Il était né avec la majesté, et pas un de
ses sujets n'a jamais pensé qu'il pût être autre chose qu'un grand roi.
Il le sentait lui-même; il comprenait les devoirs du règne. Il avait
près de lui, pour lui enseigner le gouvernement, le grand ministre
Colbert. A peine roi, il fut appelé hors de ses frontières par des
guerres nationales; il agrandit la France; il fit sentir l'autorité
française en Italie, en Allemagne, en Espagne, et de très bonne heure il
habitua l'Europe à dire tout simplement: _le roi!_ sans ajouter: le roi
de France. _Le roi est mort!_ retentit dans le monde entier.
En même temps, que de chefs-d'oeuvre éclos à l'ombre éclatante de ce
grand trône! Il avait Molière à ses ordres; Racine, initié dans les
passions de sa jeunesse, les transportait sur le théâtre. Il y eut dans
le jardin de Versailles de telles fêtes, que la poésie en devait garder
le souvenir. Des paroles furent prononcées, dans cette chapelle de
Versailles, d'une solennité si grande, que l'écho doit s'en prolonger
jusqu'à la fin des siècles: le sermon sur _le petit nombre des élus_,
par exemple. Adoré des uns, redouté de tous, admiré du grand nombre,
il était le maître, il était l'arbitre, et pas un sujet qui refusât de
donner pour le roi sa vie et sa fortune. Il ne voyait qu'obéissance
autour de son trône: obéissance de son frère, obéissance de son fils
unique, obéissance des princes de la maison de Condé, obéissance de la
ville et de la cour, des Parlements, des provinces, avec tant de dignité
qui ne l'a pas quitté un seul jour, non pas même à son agonie. Et quand
il fut au cercueil, ses serviteurs les plus proches s'étonnèrent qu'il
n'eût que la taille ordinaire des hommes, pas un n'ayant osé le regarder
face à face.
Il faisait toute chose; il était le commencement et la fin de toutes
les fortunes de son siècle. Il tenait les maréchaux de France sous sa
dépendance immédiate, et de son cabinet il leur envoyait le plan de
leurs campagnes tracé de sa main. En même temps, plus de seigneurie et
plus de seigneurs; Richelieu avait abattu les têtes les plus hautes, et,
désormais, qui voulait vivre accourait à Versailles, trop heureux quand
le roi lui accordait un coup d'oeil, et lui faisait donner le bougeoir,
lorsqu'au sortir de sa prière il désignait le courtisan favorisé qui le
devait accompagner jusqu'au seuil de sa chambre.
Il voulait être accompagné et suivi partout: à Meudon, à Versailles,
à Marly, à Fontainebleau, demandant pour quel motif celui-ci s'était
absenté la veille, et bien persuadé qu'un homme était mort, qui ne
l'avait pas salué depuis huit jours. Pas de secrets pour le roi; il
voulait tout savoir, il savait tout. Des gens à lui violaient le secret
des lettres, et lui rapportaient les mystères les plus cachés de chaque
famille. Il savait la valeur de son sourire, et le prix de son moindre
regard. Telle était sa politesse, qu'il levait son chapeau pour toutes
les femmes, les connues, les inconnues. Chacun s'extasiait devant ses
révérences. Il avait inventé cette définition: que _l'exactitude était
la politesse des rois_. Exact jusqu'à la minutie, il disait une fois:
_J'ai pensé attendre!_
Enfin, si profonds étaient les respects dont on l'entourait, qu'ayant
envoyé une lettre au duc de Montbazon, gouverneur de Paris, par l'un
de ses valets de pied, M. le duc de Montbazon fit dîner ce valet à sa
table, et le reconduisit jusqu'au milieu de sa cour. Quoi de plus juste?
Il était venu de la part du roi! En revanche, il était toujours à sa
tâche, et sans un instant de répit, dans la décence et dans la grandeur.
Superbe à pied, à cheval, en carrosse, à la promenade, au repos. Très
habile à conduire, en ses jardins, quatre petits chevaux vifs comme
la poudre. Ami du luxe, amoureux de magnificence, il ne savait pas le
nombre de ses maisons, de ses pavillons, de ses forêts bien percées pour
la chasse à courre. Il ne connaissait pas d'obstacles, et s'il fallait
tyranniser la nature, il y mettait une constance impitoyable, abaissant
la montagne, aplanissant le vallon, cherchant les eaux absentes à main
armée, et ce fut ainsi qu'il éleva Versailles, _ce favori sans mérite_,
dont il fit le rendez-vous universel de toutes les grandeurs du
grand siècle. Versailles finit par l'emporter sur toutes les maisons
d'alentour.
Avec Mme de Maintenon reparut l'ordre, oublié si longtemps dans les
transports de la jeunesse. Il redevint tout à fait le roi. Accablé au
dehors par des ennemis irrités qui le croyaient perdu sans ressources,
le roi résista par sa propre force. Accablé chez lui par des malheurs
incomparables, avec tant de soupçons de crime et de poison, il se montra
si fièrement au-dessus de son malheur, qu'il finit par arracher la pitié
de l'Europe, épouvantée à l'aspect de tant d'humiliations, et de cette
fin misérable d'un règne éclatant entre tous les règnes. Il disait
en ses derniers moments: _Quand j'étais roi!_ Mais à son accent on
comprenait qu'il était resté le roi!
Ce grand courage, on l'a vu, l'a soutenu jusqu'à la fin; ajoutez la
confiance en Dieu. Plus il s'humiliait sous la main puissante, et plus
il se relevait plein de confiance dans le Dieu qui pardonne. Il se
confessa publiquement d'avoir trop aimé la guerre. Il parla comme un
père et comme un roi au pauvre enfant qui devait porter sa lourde
couronne, et voilà par quelles vertus ce grand roi, le plus grand du
monde, après tant de justes et violentes attaques, et tant d'accusations
sans rémission, a fini par sauver sa gloire.
La Révolution même, qui le devait arracher de ces caveaux du monastère
de Saint-Denis, où reposaient tant de monarques ses aïeux, ne devait
pas enlever à Louis XIV la place à part qu'il tient justement dans
l'histoire des grands rois.