VERSAILLES

O miracle de l'histoire! grandeur des souvenirs! on aurait grand'peine

à vous retrouver, aujourd'hui qu'il est consacré à toutes les gloires

nationales, ce palais qui avait peine à contenir la gloire d'un seul

homme. Eh bien, quels que soient l'intérêt et la majesté du palais

changé en musée, il y a des esprits rebelles, et nous sommes du nombre,

qui regrettent les tristesses, les douleurs, la pitié, le charme enfin

de l'ancien château de Versailles dans ses beaux jours. Un abîme et,

que dis-je? une suite imposante de révolutions séparent le Versailles

d'aujourd'hui du Versailles de 1681. Que ces vastes demeures seraient

étonnées si elles pouvaient se reporter par la pensée et par le souvenir

à leurs premiers jours de grandeur, quand il n'y avait à cette place

chargée de pierres et de marbres que des chênes séculaires! Henri IV

venait relancer le cerf, Louis XIII quittait les chênes de Saint-Germain

pour les bois de Versailles, et quand la nuit le surprenait, le roi

couchait dans un cabaret, sur la route.

Enfin, en 1660, le véritable enchanteur du palais de Versailles, celui

qui devait élever ces murailles et les peupler d'hôtes de génie,

Louis XIV paraît. A sa voix cet immense chaos est remplacé par une

magnificence pleine d'art et de goût. En vain la nature, et la

disposition des lieux, et l'aridité du terrain semblent mettre autant

d'obstacles invincibles aux volontés du jeune monarque; présidé par

Louis XIV, un conseil d'hommes de génie se réunit pour édifier ces

superbes demeures. Mansart élève les plafonds que Lebrun charge de

chefs-d'oeuvre; Le Nôtre dispose les jardins et répand dans ces terrains

stériles des fleuves entiers, détournés de leur cours naturel par une

armée de travailleurs; Girardon et le Puget peuplent ces rivages, ces

bosquets, ces grottes humides, d'une armée de nymphes, de tritons, de

satyres, de tous les dieux de la gracieuse mythologie; et quand enfin le

palais fut bâti et digne du roi Louis XIV, Colbert, le grand Condé, tous

les maîtres du dix-septième siècle en prirent possession comme de leur

demeure naturelle, et avec eux tous les esprits de cette belle époque,

les rois de la pensée et de la poésie. Et n'oublions pas d'autres

puissances qui voyaient à leurs pieds les rois ainsi que les poètes:

Henriette d'Angleterre et Mlle de La Vallière, Mme de Montespan et Mme

de Maintenon.

Louis XIV, le roi de toutes les grâces et de toutes les élégances,

le tout-puissant qui avait en lui-même le sentiment de toutes les

grandeurs, avait fait de ce palais le seul asile qui fût digne de sa

gloire, le seul abri de ses travaux et des sévères préoccupations de sa

vieillesse empreinte de majesté, de tristesse et de résignation. Sa vie

entière, sa florissante jeunesse, son âge mûr respecté, son déclin,

derniers rayons du soleil, elle s'est écoulée dans ces murs. Eaux

jaillissantes, marbres, bronzes, vieux orangers chargés de fleurs, vaste

pelouse foulée par tant de rois, de reines, tant d'ambassadeurs, tant

de saints évêques, tant de béantes profanes, royauté d'autrefois qui se

peut suivre à la trace dans ces magnifiques jardins, il est impossible

de tous saluer de sang-froid. Chaque pas que l'on fait dans ces sombres

allées est un souvenir, chaque pas que l'on fait dans ce château funèbre

est une élégie. En vain ces murs sont recouverts de toiles nouvelles;

en vain sont-ils chargés de bas-reliefs et d'emblèmes; en vain toutes

sortes de statues se tiennent debout dans ces galeries splendides...; on

respire en ces lieux magnifiques je ne sais quelle senteur de mort qui

épouvante.

Voici la chambre auguste où devait mourir le grand roi; le lit est orné

de la draperie brodée à Saint-Cyr par Mme de Maintenon; le portrait

de _Madame_, «une des têtes de morts les plus touchantes de Bossuet,»

sourit, comme autrefois, de ce sourire attristé par tant de malheurs.

La balustrade où si peu de gens avaient le droit de pénétrer, la voilà

fermée à jamais; sur le prie-Dieu, une main pieuse a posé le livre de

prières; le précieux couvre-pieds, en deux morceaux, a été retrouvé, une

moitié en Allemagne, et l'autre part en Italie. Les deux tableaux, de

chaque côté du lit, représentent une _Sainte Famille_ de Raphaël,

une _Sainte Cécile_ du Dominiquin; le plafond peut compter parmi les

miracles du grand Vénitien, Paul Véronèse; l'empereur Napoléon lui-même,

au plus beau moment de ses conquêtes, a rapporté cette toile superbe de

la galerie du conseil des Dix. Les portraits, inestimable ornement de

ces portes du palais du Soleil, sont dignes de Van Dyck, qui les a

signés.

Si plus loin, encore ébloui de ces splendeurs, vous entr'ouvrez d'une

main pieuse cette porte à demi cachée, aussitôt quelle retraite austère!

Là s'agenouillait Louis XIV aux pieds de son confesseur! Quelle vie bien

remplie! quelle vieillesse abreuvée de chagrins! quelle mort ferme et

chrétienne!

Dans cet autre appartement, qui a conservé je ne sais quel aspect

funèbre malgré les peintures riantes, expira, non pas sans peines et

surtout sans remords, le roi Louis XV.

C'est ainsi que, dans ce long voyage à travers les magnificences du

vieux palais de Versailles, vous passez du triomphe à la défaite, de la

royauté au néant. Ce roi si jeune et si brillant, adoré plus qu'un dieu,

le même tout-puissant qui se promenait dans ces jardins magnifiques, au

bruit de tant de jets d'eau qui se taisaient toutes les nuits, vous le

verrez tout à l'heure étendu sur son lit de mort.

Vanité des vanités! vanité de la ruine et de la résurrection! Regardez!

on dit que cette dévastation est l'_Oeil-de-Boeuf_, l'Oeil-de-Boeuf,

cette antichambre à l'usage des plus humbles courtisans... Quelle

solitude après tant de foule, et quel silence après tant de bruits!

Où donc êtes-vous, rois du génie et de l'esprit français, Bossuet,

Corneille, La Fontaine, Molière, Fénelon, Despréaux, Racine? Autant de

rêves!

Nous voilà maintenant dans la chapelle, à l'heure où Bourdaloue et

Massillon remplissaient ces voûtes dorées de leur voix éloquente. En

vain vous chercheriez les orateurs et leur auditoire... Autant de

fantômes. Le P. Bourdaloue ne viendra pas; Massillon ne viendra pas;

le roi n'est plus même dans son cercueil de plomb des caveaux de

Saint-Denis; Mme de Maintenon dort depuis plus d'un siècle du sommeil

éternel. Chapelle inutile! et pourtant la revoilà tout entière. En

ces murs silencieux brillent encore vingt-huit statues de pierre; le

maître-autel est de marbre et de bronze, les murs sont chargés de

bas-reliefs. La tribune a conservé ses vitraux; la voûte, à son sommet

lumineux, porte encore la composition de Coypel. Ah! comme un seul homme

du grand siècle remplirait ce silence, animerait ces solitudes! comme on

croirait alors à cette résurrection!

Qui voyait Versailles, autrefois, assistait à la vie entière de Louis

XIV. De même qu'il disait: _L'État, c'est moi_, le maître souverain de

tant de millions d'hommes aurait pu dire: Versailles, _c'est tout mon

règne_. Or, c'est justement ce grand règne et ce grand roi que nous

allons rechercher avec le zèle et le respect de sujet fidèle et

d'honnête historien.

Le palais de Versailles, dans son ensemble et dans ses moindres détails,

obéissait à des règles tracées à l'avance, qu'il était impossible de

franchir. Chaque homme ici présent,--et chaque dame,--avait son droit et

son devoir.

Tous les pas étaient comptés; chaque place était indiquée; il y avait

les grandes et les petites entrées, les privances, les capitaineries, la

domesticité, les _services_ et les _honneurs_.

Il ne fallait pas confondre le domestique et l'officier, les grandes

charges de la couronne avec les emplois militaires, la chambre avec le

cabinet, les grands appartements et les petits appartements, la grande

écurie et la petite écurie, les chiens du grand veneur avec les chiens

du cabinet. L'aumônerie avait ses lois et la chapelle avait les siennes.

Il y avait le conseil royal des finances et le conseil des dépêches.

Le _tabouret_, le _carreau_, le _tapis_, le _fauteuil_, le _pliant_, la

_chaise longue_, représentaient un chapitre à part. C'était une grande

question de savoir si _Monsieur_, en reconduisant _Mademoiselle_ sa

fille, après le mariage, irait à droite ou prendrait à gauche. Les

dames d'honneur et les demoiselles d'honneur n'avaient pas les mêmes

privilèges. La question du carrosse! il fallait avoir fait certaines

preuves de noblesse pour monter dans les carrosses du roi. Il y avait

le _grand coucher_, le _petit coucher_, où le roi faisait donner le

bougeoir à qui lui plaisait; le grand lever et le petit lever, et si le

roi se levait de mauvaise humeur, tant pis pour le capitaine des gardes

qui avait l'honneur d'ouvrir les rideaux.

La maison militaire du roi était une grosse affaire. Brevet pour toute

chose: il y avait même des _justaucorps à brevet_.

Mme la Dauphine, au commencement de chaque bal, nommait les cavaliers

qui devaient conduire les princesses. Le carrousel même avait ses juges

du camp, ses chefs de quadrille et ses livrées désignées: or et vert,

noir et or, orange et ponceau, tant de trompettes et de timbaliers, et

tant d'aubades.

Quand le doge arriva à Versailles, où _ce qui l'étonna le plus, c'était

de s'y voir_, le cérémonial était réglé à l'avance: il devait entrer par

telle porte; il devait avoir un maréchal de France à sa gauche, et tant

de sénateurs génois à sa suite. Il devait être aussi reconduit par les

princes et les princesses, mais les princesses du sang restèrent sur

leur lit, pour ne pas avoir à le reconduire. Partout des cérémonies:

cérémonie à Versailles, à Trianon, à la Ménagerie, au dîner du roi, à

la collation; cérémonie pour les fontaines du jardin. Un grand honneur,

c'était de donner au roi sa chemise, et le roi lui-même donnait la

chemise aux princes du sang, le soir de leur mariage.

Chaque cour avait son nom: la cour de la chapelle, la cour du balcon.

Cérémonies à Marly. Le roi voulait qu'on lui demandât une invitation

pour Marly; on saluait jusqu'à terre en disant: «Marly, Sire.» Heureux

les invités! mais le refus même était accompagné d'un sourire.

Celui-là eût été perdu de réputation qui, parmi les divers officiers du

roi, n'eût pas distingué le premier gentilhomme de la chambre du grand

chambellan, le premier écuyer du chevalier d'honneur, les menins des

gardes de la manche. Même aux sceaux, il y avait la cire verte pour les

arrêts, la jaune pour les expéditions courantes, et la rouge pour la

Provence et le Dauphiné. La cire blanche était réservée à l'ordre du

Saint-Esprit, qui avait son chancelier à part. Le grand deuil était en

noir. Une princesse, en dînant avec Mme la Dauphine, témoigna un jour

quelque chagrin de ce que Mme de Biron n'eût pas baisé le bas de sa

robe...; il fut décidé que la princesse avait tort. Premier carrosse et

second carrosse, où chaque dame avait sa place désignée.

Il y avait un cérémonial pour les premières audiences des nonces du pape

et des ambassadeurs des têtes couronnées. Quand le roi admettait un

cardinal à sa table, il le faisait asseoir sur un pliant et servir par

le contrôleur général de sa maison. Ce n'était pas le même honneur

d'être introduit par le grand maître des cérémonies et par

l'introducteur des ambassadeurs. Le roi, buvant à la santé du pape,

ôtait son chapeau et se levait de son siège. Le pape n'écrit jamais

le premier à personne, et les princes qui n'ont pas encore écrit à Sa

Sainteté, le nonce ne leur doit pas de visite.

On ferait un gros tome avec la seule charge de capitaine des gardes du

corps du roi. C'était une question considérable, en ce temps-là, de

savoir si le roi allant dîner à la maison de ville, la femme du prévôt

des marchands aurait l'honneur de dîner avec Sa Majesté. Le roi décida

qu'elle dînerait à sa table, et la pauvre femme en mourut de joie. Il

y avait un capitaine des becs-de-corbin, qui tenait à son emploi

tout autant que le premier gentilhomme de la chambre. Il y avait le

confesseur du roi, qui tenait une place immense en ce château de

Versailles. La préséance et l'ancienneté, pour être reconnues,

exigeaient des lettres patentes. Quand la question était en doute et

qu'il fallait la décider tout de suite, on écrivait dans les registres:

_A la prière du roi._ Si nous voulions réunir dans un seul exemple les

difficultés de cette préséance qui tenaient la cour attentive, il nous

suffirait de relater la réception de M. le duc du Maine au Parlement de

Paris. Quand il fut en âge d'être établi, et même un peu plus tôt, les

ducs et les pairs s'inquiétèrent fort du rang qu'il allait prendre, et

voici ce qui fut décidé après maintes délibérations:

«M. le duc du Maine, au Parlement, _aura beaucoup des traitements qu'on

fait aux princes du sang_; mais, en beaucoup de choses aussi, il ne sera

traité _que comme pair_, car il prêtera le serment ordinaire; _il

ne passera point dans le parquet_, et le premier président, en lui

demandant son avis, le traitera de comte d'Eu; on ne nomme les princes

du sang par aucune qualité; les traitements de prince du sang qu'on lui

fera seront que le premier président le haranguera au nom du Parlement,

_qu'il lui ôtera son chapeau_ en lui demandant son avis. M. du Maine,

avant d'être reçu, ira voir le premier président, tous les présidents

à mortier, les avocats généraux, le procureur général, le doyen du

Parlement et le rapporteur; _mais il les fera avertir_ avant que d'y

aller; il n'ira voir aucun des ducs.»

La mort de Mme la Dauphine, au milieu de cette grande et sincère

douleur, est entourée à tel point de cérémonies funèbres, qu'on la

peut citer comme un exemple de l'étiquette consacrée à la cour. Mme la

Dauphine, après avoir essayé des remèdes de tous les charlatans, expire

après une agonie de sept heures et demie, et le roi lui ferme les yeux.

Puis on la transporte de son petit lit dans le grand lit d'honneur,

et, la dame d'atour ayant réclamé le droit de donner la chemise à la

défunte, le roi décide qu'il en doit être ainsi:

«Le roi a réglé qu'on rende les mêmes honneurs à Mme la Dauphine qu'à

la feue reine; il n'en prendra point le deuil, parce que c'étoit sa

belle-fille, _et qu'un père ne porte point le deuil de ses enfants_;

elle étoit sa parente par beaucoup d'endroits; mais la qualité de fille

efface toutes les autres parentés. Comme le roi ne prend pas le deuil,

_les princes étrangers et les officiers de la couronne ne feront point

draper_, il n'y aura que les princes du sang _et les domestiques_. Les

dames ont commencé à garder le corps de Mme la Dauphine aujourd'hui à

neuf heures du matin, et elles se relèvent d'heure en heure; il y en a

quatre auprès d'elle; il y a toujours auprès du corps les aumôniers, les

pères de la Mission, les récollets de Versailles et les feuillants de

Paris, qui ont le droit d'assister; le clergé est à la droite du lit; on

a mis deux autels dans sa chambre, où on a commencé à dire la messe dès

le point du jour. Sur les sept heures du soir, vingt-quatre heures après

la mort, on fit l'ouverture du corps, la dame d'honneur et la dame

d'atour étant présentes. Quand le chevalier d'honneur, la dame

d'honneur, la dame d'atour, les duchesses, les maréchales de France

viennent pour donner de l'eau bénite, _les hérauts d'armes leur donnent

des carreaux_, la femme du chevalier d'honneur en a aussi. Mme la

Dauphine _a eu le visage découvert_ jusqu'à ce qu'on l'ait ouverte, _et

on a fait une faute_; c'est que pendant ce temps-là les dames qui n'ont

pas droit d'être assises devant elle pendant sa vie, ont été devant son

corps à visage découvert, _ce qui ne devoit pas être_.

«Jusqu'ici les dames ont été garder le corps de Mme la Dauphine sans

être nommées par le grand maître des cérémonies, _ce qui est contre

l'étiquette_.»

Tout est réglé, tout est compté. On ne tendra pas la porte de

l'avant-cour, parce que l'on ne tend que pour le maître ou la maîtresse

de la maison. Tant de chandeliers, tant de fauteuils, tant d'évêques;

tant d'intervalle entre le duc d'Anjou et le duc de Berri, entre la

grande-duchesse et Mme de Guise. A M. de Meaux, à Bossuet, appartient

l'honneur de donner le goupillon à toute la famille royale; mais c'est

l'aumônier de quartier qui le donne aux princes et princesses. Ceci

fait, l'aumônier de quartier remet la goupillon au héraut d'armes, et le

héraut d'armes le donne à son tour aux ducs et pairs.

Tout ceci est de la pure étiquette; mais faites éloigner un instant le

maître des cérémonies, le second maître, les dames d'atour, les dames

d'honneur, faites entrer Bossuet, le maître de l'éloquence et l'un des

Pères du l'Église française, et contiez à ses mains tremblantes d'une

indicible émotion le coeur de l'illustre princesse: aussitôt nous ne

voyons plus que le grand spectacle d'une immense douleur. Peu nous

importe en ce moment que l'évêque de Meaux soit accompagné de la vieille

princesse et de la jeune princesse de Conti, que la dame d'honneur et la

dame d'atour occupent les deux portières, et que ce carrosse plein

de deuil ait un cortège de trente-six gardes à cheval portant des

flambeaux, sans compter les pages, les valets de pied et les laquais de

la princesse expirée: il nous semble, à cette heure de minuit, que nous

voyons entrer sous les voûtes du Val-de-Grâce, où l'attendent l'abbesse

et les religieuses, ce noble coeur qui ne bat plus. Quelles ont été,

en ce moment, les paroles de l'illustre orateur? quelles ont été

ses prières sur cet autel improvisé où il déposa le coeur de Mme

la Dauphine? Ici, la plus simple expression est la meilleure, et

l'étiquette même a son éloquence:

«Les princesses étaient dans les bancs hauts, les dames d'honneur et

d'atour étaient dans les bancs bas, le chevalier d'honneur à la droite,

et le premier écuyer à la gauche, auprès de la représentation. Après les

prières et les encensements, M. de Meaux reprit le coeur et on marcha

processionnellement jusqu'à la chapelle Sainte-Anne, dans le même ordre

où l'on étoit venu. On y trouva une autre représentation, sous laquelle

sont des tiroirs dans lesquels on a mis les coeurs des reines et des

enfants de France, chacun avec des couronnes en haut, selon son rang,

et non selon le temps de sa mort. Là, on recommença les prières, les

encensements, et à donner de l'eau bénite, et puis on ressortit en

passant par les mêmes lieux.»

Voilà pour les deuils de la cour. Tous ceux qui viendront plus tard

subiront les mêmes règlements. On n'y peut rien changer. La grande et

l'éternelle différence est celle-ci: l'oraison funèbre prononcée par

Bossuet! C'est celui-là qui donne l'immortalité. Toutes les grandeurs

qu'il n'aura pas signalées ne seront que des grandeurs passagères.

Versailles peut tomber et tombera, la parole de Bossuet, éternellement

vivante, ira d'âge en âge et grandissant toujours.

Mais quoi! nous ne faisons pas ici l'histoire du roi Louis XIV; c'est

l'histoire même du palais de Versailles. Nous n'en voulons pas sortir;

nous y resterons jusqu'à la fin, avec la chronique et les chroniqueurs.

Nous ramassons çà et là les causeries de Marly et de Trianon, du grand

lever et du petit lever.

Si le roi se porte bien, tout la palais est en fête; grande chasse au

matin, grand jeu le soir, des masques, des loteries, des musiques tant

qu'on en veut. Le roi distribue au hasard des lots d'or et d'argent; les

joueurs, vêtus en comédiens italiens, tiennent le jeu du roi et de Mme

de Montespan, qui perd souvent mille louis sur une carte.

Marly est tout semblable à un bal masqué; les princesses, mêlées aux

comédiens, dansent les intermèdes du _Bourgeois gentilhomme_. Dans

les boutiques, tenues par les duchesses, sont exposés les plus belles

étoffes, le plus beau linge et les plus agréables pierreries qui se

puissent voir. On joue à tout gagner, à ne rien perdre.

Après le jeu, la comédie; après la comédie, la souper. A la fête des

rois, l'empressement redouble avec la dépense:

«Le soir, à huit heures, le roi entra dans son grand appartement avec

beaucoup de dames. Monseigneur et Mme la Dauphine étoient à la comédie,

qu'ils avoient fait commencer de bonne heure, et vinrent ensuite trouver

le roi. Avant souper, on joua à toutes sortes de jeux; puis on

servit cinq tables pour les dames, qui furent tenues par le roi, par

Monseigneur et par Mme la Dauphine, par Monsieur et par Madame;

et, outre cela, il y eut dans le billard une grande table pour les

seigneurs. Le repas se passa fort gaiement; on fit des rois à toutes les

tables; il y avoit musique dans les deux tribunes de la salle où l'on

mangea; il y avoit soixante-dix dames, outre les cinq personnes qui

tiennent les tables; et cependant il y en eut encore à Versailles qui ne

furent point priées. Un peu après que Mme la Dauphine fut arrivée, le

roi lui dit, en lui montrant un grand coffre de la Chine qui étoit

demeuré là avec plusieurs habillements de la dernière loterie qu'il

avoit faite, qu'il la prioit de se donner la peine de l'ouvrir. Elle

y trouva d'abord des étoffes magnifiques, puis un coffre nouveau dans

lequel il y avoit force rubans, et puis un autre où il y avoit de fort

belles cornettes; et enfin, après avoir trouvé sept ou huit coffres ou

paniers différents, tous plus jolis les uns que les autres, elle ouvrit

la dernier, qui étoit un coffre de pierreries fort jolies, et dedans il

y avoit un bracelet de perles, et dans un secret au milieu du coffre un

coulant de diamants et une croix de diamants-brillants magnifiques.

Mme la Dauphine distribua les rubans, les manchons et les tabliers aux

demoiselles qui l'avoient suivie.»

Une autre fois, à peine arrivé à Marly, le roi, qui était de très bonne

humeur, mena les dames dans son appartement, où il avait «un cabinet

magnifique, avec trente tiroirs pleins chacun d'un bijou d'or et de

diamant. Il fit jouer toutes les dames à la rafle, et chacune eut son

lot. Le cabinet vide fut pour la trente et unième dame. Dans chaque

lot il y avoit un secret, et dans chaque secret des pierreries qui

augmentaient fort la valeur du lot. Il n'y a pas eu une dame qui n'ait

été très contente de ces chiffonneries. Il y en avait pour quatre mille

pistoles.»

Au mois de juin 1688, le soleil étant très chaud et les bains très

courus, Mme de Maintenon donnait à Mme de Chevreuse un équipage de bain,

tout entier de point d'Alencon et des plus magnifiques. Le même soir,

on entendit un petit concert de très jolis airs, composés par Mme la

Dauphine sur des paroles de Fontenelle. Il se glisse habilement dans

tous ces lieux de plaisirs, M. de Fontenelle. Il se fait humble et caché

avec autant de soin que les autres poètes en prennent pour se faire

voir. On louerait vraiment sa modestie, si l'on y pouvait croire. Il

mènera pendant cent ans cette heureuse vie, et M. le régent d'Orléans

lui commandera, plus tard, une déclaration de guerre contre les Anglais.

Notez bien que la musique était partout, dans Versailles, à Marly. Les

_petits violons du roi_, comme on disait alors, représentaient tout

un orchestre. Il y avait parmi ces petits violons des trompettes, des

clairons et des tambours; ils faisaient danser les danseuses du grand

appartement; ils accompagnaient les princesses dans les caveaux de

Saint-Denis. Quand on buvait à la santé du roi, les petits violons

chantaient en musique: _Vive le roi!_ au bruit des orgues, des

trompettes et des timbales. Que de _Te Deum_ ils ont célébrés, et

combien de _De profundis!_

Manger avec le roi était le plus grand honneur que Sa Majesté pût faire

à l'un de ses sujets. Quand M. de Vauban eut élevé cette formidable

ligne de défenses sur nos frontières du Nord, quand il eut renversé tant

de villes ennemies, le roi lui donna cent mille francs, et le pria à

dîner. Jamais M. de Vauban n'avait eu l'honneur de manger avec le roi;

c'est pourquoi vous ne croirez pas un mot de cette étrange histoire de

Louis XIV invitant Molière à déjeuner.

Quant aux sujets des causeries de Versailles, ils sont innombrables.

Tous les bruits de la ville arrivent aux oreilles de la cour. Chacun de

ces salons habités par les dames, jusque sous les combles du palais,

répète en véritable écho les actions les plus fabuleuses, les anecdotes

les moins croyables. Surtout les morts de chaque jour tiennent une

grande place en ces menus propos:

Le comte de Bussy-Rabutin est mort dans ses terres, en Bourgogne.

Il était en pleine disgrâce, et pas un des courtisans ne songe à

reconnaître en cet homme, insolent avec les petits, prosterné devant les

grands, un véritable écrivain.

Mme de Brégi, femme de chambre de la reine mère, a fait une restitution

de deux cent cinquante mille livres à Monsieur, qui n'a pas été fâché de

cette heureuse aubaine.

Mme de la Sablière, à qui nous devons de charmantes poésies, est morte

aux Incurables, en vrai poète.

Écoutez cependant la fameuse dispute entre le grand maître de la

garde-robe et le maître de la garde-robe qui va entrer en année: M. de

La Rochefoucault prétend que M. de Souvray lui doit porter chez lui les

robes de chambre qu'on a faites pour le roi, et M. de Souvray prétend

que le maître de la garde-robe n'est point obligé de rendre ce devoir-là

au grand maître de la garde-robe.

Le chevalier de Forbin est arrivé ce matin au lever du roi, avec le

fameux Jean-Bart. Prisonniers de guerre en Angleterre, ils se sont

échappés de leur prison. Le roi les a faits capitaines et leur a donné

de l'argent. L'argent du roi, on ce temps-là, était un grand honneur, et

les plus grands seigneurs tendaient la main volontiers et publiquement.

M. le Dauphin ayant commandé vingt-cinq justaucorps magnifiques pour la

chasse du loup, les courtisans qu'il oublia dans sa distribution furent

au désespoir. Qu'on ne s'étonne plus, après cela, de Mme Geoffrin

donnant des culottes de velours aux beaux esprits de son salon.

Pendant que l'on causait à perte de vue pour savoir si le capitaine des

gardes avait, oui ou non, le droit de prêter serment l'épée au côté, à

peine si l'on accordait une ou deux minutes d'attention à la mort de

la reine de Suède, la fameuse Christine, morte à Rome, à l'âge de

soixante-cinq ans, dans la plus grande solitude, et dans un silence

voisin du mépris.

Ce grand musicien, le bouffon de Versailles, qui faisait rire aux éclats

le grand roi dans ses plus mauvais jours, Baptiste Lully, est mort; on

a trouvé chez lui trente-sept mille louis d'or, vingt mille écus en

espèces, et beaucoup d'autres biens. Le privilège de l'Opéra a été

laissé à sa femme et à ses enfants.

M. Dacier, que sa savante femme a rendu célèbre, obtient à peine une

mention honorable dans les discours de Versailles.

Quinault lui-même, un des grands amuseurs de ces beaux lieux, celui qui

présidait, avec Corneille et Molière, aux _fêtes de l'Ile enchantée_,

à l'inauguration de Versailles, il est mort, repentant de toutes ses

belles comédies.

A son tour, Lebrun, le peintre fameux à qui la grande galerie de

Versailles devait son plus riche ornement, il disparaît de la scène du

monde, et le roi n'a pas un mot pour son peintre ordinaire.

Mais l'étonnement redouble à la mort de Mme la duchesse de Schomberg.

Peu de gens se souviennent, dans ces domaines de l'oubli, que cette

aimable duchesse de Schomberg avait été le chaste amour de Louis XIII;

qu'elle pouvait jouer un grand rôle à la cour d'un roi si timide, et

qu'elle s'en était effacée, heureuse de sauver sa bonne renommée, et de

ne pas laisser un remords à ce jeune roi qui l'aimait. Pourtant, la cour

entière était partagée, au moment de la mort de Mme de Schomberg, entre

Mme de Montespan déclinante et Mme de Maintenon qui grandit chaque jour.

Au dernier Marly, Mme de Montespan, se voyant seule, avec un triste

sourire, disait au roi: Me voilà pourtant réduite à divertir

l'antichambre!» et des larmes soudaines envahirent ses grands yeux

pleins d'éclairs.

Chaque jour, comme on voit, amenait sa curiosité, grande ou frivole.

Aujourd'hui, Despréaux prononce un discours à l'Académie, et le roi lui

sait bon gré de ses belles paroles.

Huit jours après, le roi est à Chambord avec Molière, chargé du

_divertissement_. On vient dire au roi que le _bonhomme_ Corneille est

mort la veille, et le roi qui le laissait mourir de faim, ne s'inquiète

guère du poète, impérissable honneur du grand siècle.

Le même jour, disparaît le _bonhomme_ Mignard, presque centenaire. Il

était premier peintre du roi. Toutes les gloires et toutes les

beautés du siècle de Louis le Grand avaient posé devant l'infatigable

artiste.--On perdit, le même soir, M. Nicole, un des grands écrivains de

Port-Royal, le digne ami de M. Arnauld. Vous trouverez dans toutes les

lettres de Mme de Sévigné le nom austère et charmant de M. Nicole. A

toutes les grâces d'un écrivain très élevé, il unissait l'accent même et

la foi d'un chrétien. Très bonhomme, il disait un jour à M. Arnauld, qui

lui proposait un grand travail:

--Mais enfin, Monsieur, je voudrais bien me reposer avant de mourir!...

--Y pensez-vous, Monsieur, s'écriait M. Arnauld, vous avez toute

l'éternité pour vous reposer!

Courageuse et fière parole! Ces noms-là ne plaisaient guère aux oreilles

du roi; les meilleurs esprits de sa cour s'entretenaient tout bas des

vertus de Port-Royal.

Mais voici bien une autre mort, et celle-là irréparable. On apprenait,

le jeudi 26 avril 1696, que Mme la marquise de Sévigné venait de mourir

dans le château de Grignan, sans que pas un, autour d'elle, et sa fille

elle-même, eût prévu cette fin subite d'une si belle vie. On peut dire

avec assurance que Mme la marquise de Sévigné, non moins que Mme de

Montespan et Mme de Maintenon, tient sa place au premier rang des

intelligences à qui la langue française est redevable de la plus grande

part de son charme et de sa clarté. Pas un écrivain plus que Mme de

Sévigné n'a parlé dignement du château de Versailles. Elle en savait

toutes les grandeurs, elle en disait toutes les gloires, et le roi, qui

la connaissait bien, ne manquait pas d'aller au-devant d'elle et de

lui offrir son bras pour la conduire au milieu de ces enchantements.

Élégante et charmante en sa vie, elle fut résignée et simple dans sa

mort: «Ma fille, écrivait-elle peu de temps avant l'heure fatale, j'ai

bien vécu; Dieu me prendra dans sa grâce, je l'espère, et, quant à ma

fortune, je mourrai sans dettes et sans argent comptant: c'est toute

l'ambition d'une chrétienne.»

En ce moment apparaît à cette cour, dont elle fut la joie et le deuil,

la princesse de Bourgogne, le dernier printemps de la cour de France.

Un grand esprit en latin (le latin tenait encore à la langue

universelle), appelé Santeuil, remplissait la ville et la cour de ses

vives saillies. Il n'était pas fou, il était bizarre. Un brin de génie

et l'amitié de Despréaux, sans oublier la protection de Bossuet, voilà

Santeuil. Ses belles hymnes, toutes remplies de l'inspiration de l'ode

antique, adoptées par toute l'Église de France, étaient chantées dans

les grands jours, et lui-même il s'enivrait de sa propre inspiration.

Mais ce bonhomme (et voilà cette fois le mot juste) se plaisait un peu

trop à la suite des grands seigneurs. Comme il dînait à la table de M.

le prince de Condé et que chacun se plaisait à l'entendre, le prince

eut l'idée abominable de jeter dans le verre de Santeuil une poignée de

tabac d'Espagne, et le malheureux expira dans les convulsions les plus

atroces. C'est au souvenir de cette catastrophe impunie que le grand

justicier de ce siècle, La Bruyère, écrivit plus tard: _Ce que j'envie

aux plus grands seigneurs, c'est qu'ils sont servis par des hommes qui

valent mieux qu'eux_. C'est bien le même homme qui s'indignait en voyant

_les comédiens en carrosse éclabousser Corneille à pied_.

Cependant nos armes sont malheureuses. Nos meilleurs généraux se

laissent battre. En vain nous nous prosternons devant la reine et le roi

d'Angleterre, hôtes passagers du château de Saint-Germain, la nécessité

nous force enfin de saluer la majesté du roi Guillaume et d'implorer la

paix du même prince que le roi ne voulait pas reconnaître. Il est vrai

que, la paix conclue, ordre fut donné aux musiciens de la chapelle de ne

rien chanter qui pût chagriner les hôtes de Saint-Germain. M. Dangeau,

l'historien des jours heureux et des jours sombres, quand à peine il

inscrit dans ses pages le nom de Guillaume d'Orange et de la reine

Marie, aussitôt qu'un rayon se lève et resplendit du côté de l'Espagne,

a grand soin de raconter par quel miracle et soudain _il n'y a plus de

Pyrénées_. L'historien entre alors dans les moindres détails du duc

d'Anjou devenu roi d'Espagne; les fêtes, les plaisirs, les comédies,

le grand appartement, la duchesse et le duc de Bourgogne représentant

devant les deux rois (les trois rois, en comptant celui d'Angleterre)

_les Plaideurs_ de Racine. Un instant maltraités au Théâtre-Français,

_les Plaideurs_ s'étaient relevés à Versailles, la cour ayant cassé

l'arrêt de la ville, et maintenant les acteurs de cette heureuse pièce,

outre le duc et la duchesse de Bourgogne, n'étaient rien moins que la

duchesse de Guiche, Mme d'Heudicourt, la comtesse d'Ayen, Mme d'O et de

Mongon, et Mme de Normanville.

Racine, hélas! n'eut pas l'honneur de cette représentation royale. Il se

mourait, à l'heure même où _les Plaideurs_ remplissaient l'appartement

de leurs gaietés. Racine était pis que malade, il était en disgrâce pour

avoir écrit en faveur des pauvres gens un mémoire que Mme de Maintenon

lui avait commandé. Quand il fut mort, le premier voeu de son testament

fut d'être enterré à Port-Royal, _ce qu'il n'eût pas osé faire de son

vivant_, disaient MM. les courtisans, qui riaient de tout. Le roi,

cependant, le regretta, et donna une pension de deux mille livres pour

sa veuve et ses enfants. Il avait pleuré Molière un peu moins que

Racine, et s'était à peine inquiété de ses funérailles.

Sur la même page on lit (car tous les mortels sont égaux à Versailles):

M. Soupir, capitaine aux gardes, est mort pour s'être fait couper un cor

au pied.--La reine de Portugal est morte pour s'être fait percer les

oreilles.--Le général des carmes a salué le roi, conduit par M. de

Saintet, introducteur des ambassadeurs.--Le roi de Maroc a demandé en

mariage Mme la princesse de Conti. Notons ici une fête, un _masque_ à

Marly, dans les jours gras de 1700:

«Mme la duchesse de Bourgogne soupa chez Mme de Maintenon avec les dames

qui devoient se masquer avec elles; ces dames étoient les duchesses

de Sully et de Villeroy, la comtesse d'Ayen, Mlles de Melun et de

Bournonville; elles étoient habillées en Flore, et la mascarade étoit

fort magnifique. Mlle de Saint-Génie, qui entend fort bien cela, avoit

eu soin de toute la parure de Mme la duchesse de Bourgogne, et la coiffa

elle-même. Dès que le roi fut hors de son souper, il entra dans le

salon; Mme la duchesse de Bourgogne y entra avec toute sa troupe; Mme la

duchesse de Chartres et Mme la Duchesse s'etoient masquées de leur côté

avec plusieurs dames, et Mme la princesse de Conti s'étoit masquée avec

Mmes de Villequier et de Châtillon; les dames masquées avec Mme la

duchesse de Chartres et Mme la Duchesse étoient les duchesses de

Saint-Simon et de Lauzun, Mlle d'Armagnac, Mme de Souvray et Mlle de

Tourbes. Quand toutes les troupes de masques furent placées, le roi dit

au petit Bontems de faire entrer une mascarade qu'il avoit préparée:

c'étoit la reine des Amazones, avec des instruments de guerre; cela fut

mêlé d'entrées de voltigeurs, de faiseurs d'armes, d'entrées de ballet

que dansoient Balan et Dumoulin, et tout cela entremêlé de chansons

par les filles de la musique et les meilleurs musiciens du roi. On fit

ensuite sortir cette dernière mascarade, et l'on commença le bal, qui

dura jusqu'à deux heures, et où le roi fut toujours.»

Nous avons vu comment on s'amusait à la cour. A Paris. les jeunes gens,

impatients d'un nouveau règne, couraient la rue avec des brandons de

paille, et mettaient le feu aux enseignes. Chez Mme de Maintenon, le

roi chantait avec les dames; il enseignait au jeune duc d'Anjou tout le

détail d'une couronne à porter. L'éducation du roi d'Espagne a duré plus

d'une année, et quand il fallut que le nouveau roi s'en fût prendre

enfin possession de son royaume, il y eut bien des larmes versées

de part et d'autre. Huit jours après, reparaissaient les danses aux

chansons, mais c'est en vain que les fêtes anciennes remplissaient de

leurs mille bruits ces échos attristés par tant de funérailles. La mort

est proche; elle abat sans pitié les têtes les plus hautes. Elle menace,

elle frappe, elle est sans respect. Elle s'attaque au Dauphin, au duc

d'Orléans, le vieux frère de ce roi qui vieillit. Elle trouve, oublié

dans son coin, le roi Jacques, et va l'enfouir chez les Bénédictins

anglais, réfugiés dans un faubourg de Paris. Qui l'eût jamais cru? M.

Fagon, premier médecin du roi, est considérablement malade; il meurt...

le roi va courre le cerf à Marly, Ce docteur Fagon est toute une figure;

il a joué dans la santé du roi le plus grand rôle. Il tenait un registre

exact du moindre incident de la chambre et de la garde-robe du roi. Ne

riez pas! tout ce qui touche à Sa Majesté Louis XIV est très sérieux.

Pour peu que l'on ait assisté aux comédies écrites par les contemporains

de Molière et par Molière en personne, on comprendra que ces détails

d'alcôve ne déplaisaient pas à Louis XIV bien portant. Au contraire, il

riait volontiers de son médecin inutile, et prenait sa part des rires de

don Juan, quand le damné disait: «Un médecin est un homme que l'on paye

pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'à l'heure

où le malade est emporté par le remède, s'il n'est pas tué par le

médecin.» Ce siècle, heureux entre tous, n'a pas manqué de médecins

célèbres: Valot, Brayer, Desfougerais, Guénaut, le médecin du cardinal

Mazarin, dont il est parlé dans la _Satire_ de Despréaux:

Guénaut, sur son cheval, en passant m'éclabousse...

Un jour qu'il traversait les halles, une dame de l'endroit s'écriait:

_Faisons place, mes commères, à celui qui nous a délivrés du Mazarin._

En dépit de ces moqueries populaires, la charge de médecin du roi était

une charge importante. Il marchait au premier rang des grands officiers

de la maison royale; il prêtait serment entre les mains du roi; il

n'obéissait qu'au roi; il avait droit à tous les privilèges et honneurs

du grand chambellan. On l'appelait: _Monsieur le comte_; il portait une

couronne de comte dans ses armes, et la transmettait à ses enfants.

Conseiller d'État, il en avait le costume; il intervenait dans toutes

les causes de la profession. Le médecin du roi eut l'honneur de défendre

au Parlement l'émétique et la circulation du sang.

Et de même que le jeune roi fut un des premiers à se purger avec

l'émétique, un des premiers il essaya le quinquina, et, s'en étant bien

trouvé, il en acheta la secret d'un empirique anglais, nommé Talbot,

moyennant quarante-huit mille livres, deux mille francs de pension

viagère et le titre de chevalier. C'était payer royalement, et, le

remède acheté, le prince en fit présent à son peuple, avec l'approbation

de la Faculté de Paris et de la Faculté de Montpellier.

_Rabelais, docteur de la Faculté de Montpellier!_

Donc, il y avait à Versailles, dans la chambre du roi, un grand-livre

aux armes royales, écrit en partie double et jour par jour, et de la

main du premier médecin, lequel livre était intitulé: _Journal de la

santé du roi_ De tous les livres qui s'écrivaient au dix-septième siècle

(et Dieu sait que les chefs-d'oeuvre ne manquaient pas!), ce _Journal

de la santé du roi_ est, sans contredit, le plus considérable et d'un

intérêt tout-puissant. C'est surtout dans ces pages inattendues en

pareille histoire que vous trouverez, en dépit de Molière, un témoignage

authentique en l'honneur de ces médecins, tant moqués quand le roi était

jeune. A chaque instant, à chaque ligne de ce grand-livre, on frémit

en songeant à l'état où serait le roi de France s'il était exposé

aux malédictions de M. Purgon: «Je vous abandonne à votre mauvaise

constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre

sang, à l'âcreté de votre bile, à la féculence de vos humeurs!»

Ah! que ce roi Louis XIV, illustre entre tous les rois de France, une si

grande image, un si beau type, un prince avec toutes les apparences des

héros, le regard de l'aigle et la démarche auguste de Jupiter tonnant,

si vous quittez la grande histoire et la représentation quotidienne de

cette illustre majesté, pour pénétrer dans les secrets de sa garde-robe,

était bien le digne fils de ce roi Louis XIII, à qui son médecin, le

docteur Houvard, infligea en une seule année deux cent quinze médecines,

deux cent douze lavements et quarante-sept saignées. Il est rempli,

ce grand-livre pharmaceutique, de toutes sortes de fameux chapitres:

_Potions pour le roi; emplâtres pour le roi; lavements pour le roi_.

A ce mot: _lavement_, on s'étonne; il nous semblait que l'Académie,

interrogée à ce sujet par le docteur Fagon, avait répondu qu'il fallait

dire: _un remède!_ «Sire, le remède de Votre Majesté!» Or, c'était

l'usage de la cour: la chaise du roi, les jours ordinaires, était portée

par les pages de sa chambre; aux jours de médecine, elle était portée

par MM. les gentilshommes. Il n'y avait donc pas à s'en dédire et rien à

cacher, et la cour entière savait, le même soir, le résultat de toutes

ces formules:

_Recipe: Olei amygdalium dulcium [symbole].

Mellis violacei [symbole].

Electuarii lenitivi [symbole].

Contes, Nouvelles et Recits · 第 15 / 34 题