CHAPITRE DEUXIÈME

_Les mystères d'Albertine.--Les jeunes filles qu'elle voit dans la

glace.--La dame inconnue.--Le liftier.--Madame de Cambremer.--Les

plaisirs de M. Nissim Bernard.--Première esquisse du caractère étrange

de Morel.--M. de Charlus dîne chez les Verdurin_.

Dans ma crainte que le plaisir trouvé dans cette promenade solitaire

n'affaiblît en moi le souvenir de ma grand'mère, je cherchais à le

raviver en pensant à telle grande souffrance morale qu'elle avait eue;

à mon appel cette souffrance essayait de se construire dans mon coeur,

elle y élançait ses piliers immenses; mais mon coeur, sans doute, était

trop petit pour elle, je n'avais la force de porter une douleur si

grande, mon attention se dérobait au moment où elle se reformait tout

entière, et ses arches s'effondraient avant de s'être rejointes, comme

avant d'avoir parfait leur voûte s'écroulent les vagues. Cependant, rien

que par mes rêves quand j'étais endormi, j'aurais pu apprendre que mon

chagrin de la mort de ma grand'mère diminuait, car elle y apparaissait

moins opprimée par l'idée que je me faisais de son néant. Je la voyais

toujours malade, mais en voie de se rétablir, je la trouvais mieux. Et

si elle faisait allusion à ce qu'elle avait souffert, je lui fermais la

bouche avec mes baisers et je l'assurais qu'elle était maintenant guérie

pour toujours. J'aurais voulu faire constater aux sceptiques que la mort

est vraiment une maladie dont on revient. Seulement je ne trouvais

plus chez ma grand'mère la riche spontanéité d'autrefois. Ses paroles

n'étaient qu'une réponse affaiblie, docile, presque un simple écho de

mes paroles; elle n'était plus que le reflet de ma propre pensée.

Incapable comme je l'étais encore d'éprouver à nouveau un désir

physique, Albertine recommençait cependant à m'inspirer comme un désir

de bonheur. Certains rêves de tendresse partagée, toujours flottants en

nous, s'allient volontiers, par une sorte d'affinité, au souvenir (à

condition que celui-ci soit déjà devenu un peu vague) d'une femme avec

qui nous avons eu du plaisir. Ce sentiment me rappelait des aspects du

visage d'Albertine, plus doux, moins gais, assez différents de ceux que

m'eût évoqués le désir physique; et comme il était aussi moins pressant

que ne l'était ce dernier, j'en eusse volontiers ajourné la réalisation

à l'hiver suivant sans chercher à revoir Albertine à Balbec avant son

départ. Mais, même au milieu d'un chagrin encore vif, le désir physique

renaît. De mon lit où on me faisait rester longtemps tous les jours à

me reposer, je souhaitais qu'Albertine vînt recommencer nos jeux

d'autrefois. Ne voit-on pas, dans la chambre même où ils ont perdu un

enfant, des époux, bientôt de nouveau entrelacés, donner un frère au

petit mort? J'essayais de me distraire de ce désir en allant jusqu'à

la fenêtre regarder la mer de ce jour-là. Comme la première année, les

mers, d'un jour à l'autre, étaient rarement les mêmes. Mais d'ailleurs

elles ne ressemblaient guère à celles de cette première année, soit

parce que maintenant c'était le printemps avec ses orages, soit parce

que, même si j'étais venu à la même date que la première fois, des temps

différents, plus changeants, auraient pu déconseiller cette côte à

certaines mers indolentes, vaporeuses et fragiles que j'avais

vues pendant des jours ardents dormir sur la plage en soulevant

imperceptiblement leur sein bleuâtre, d'une molle palpitation, soit

surtout parce que mes yeux, instruits par Elstir à retenir précisément

les éléments que j'écartais volontairement jadis, contemplaient

longuement ce que la première année ils ne savaient pas voir. Cette

opposition qui alors me frappait tant entre les promenades agrestes que

je faisais avec Mme de Villeparisis et ce voisinage fluide, inaccessible

et mythologique, de l'Océan éternel n'existait plus pour moi. Et

certains jours la mer me semblait, au contraire, maintenant presque

rurale elle-même. Les jours, assez rares, de vrai beau temps, la chaleur

avait tracé sur les eaux, comme à travers champs, une route poussiéreuse

et blanche derrière laquelle la fine pointe d'un bateau de pêche

dépassait comme un clocher villageois. Un remorqueur, dont on ne voyait

que la cheminée, fumait au loin comme une usine écartée, tandis que seul

à l'horizon un carré blanc et bombé, peint sans doute par une voile,

mais qui semblait compact et comme calcaire, faisait penser à l'angle

ensoleillé de quelque bâtiment isolé, hôpital ou école. Et les nuages et

le vent, les jours où il s'en ajoutait au soleil, parachevaient sinon

l'erreur du jugement, du moins l'illusion du premier regard, la

suggestion qu'il éveille dans l'imagination. Car l'alternance d'espaces

de couleurs nettement tranchées, comme celles qui résultent, dans la

campagne, de la contiguïté de cultures différentes, les inégalités

âpres, jaunes, et comme boueuses de la surface marine, les levées, les

talus qui dérobaient à la vue une barque où une équipe d'agiles matelots

semblait moissonner, tout cela, par les jours orageux, faisait de

l'océan quelque chose d'aussi varié, d'aussi consistant, d'aussi

accidenté, d'aussi populeux, d'aussi civilisé que la terre carrossable

sur laquelle j'allais autrefois et ne devais pas tarder à faire des

promenades. Et une fois, ne pouvant plus résister à mon désir, au

lieu de me recoucher, je m'habillai et partis chercher Albertine à

Incarville. Je lui demanderais de m'accompagner jusqu'à Douville

où j'irais faire à Féterne une visite à Mme de Cambremer, et à la

Raspelière une visite à Mme Verdurin. Albertine m'attendrait pendant

ce temps-là sur la plage et nous reviendrions ensemble dans la nuit.

J'allai prendre le petit chemin de fer d'intérêt local dont j'avais,

par Albertine et ses amies, appris autrefois tous les surnoms dans

la région, où on l'appelait tantôt le _Tortillard_ à cause de ses

innombrables détours, le _Tacot_ parce qu'il n'avançait pas, le

_Transatlantique_ à cause d'une effroyable sirène qu'il possédait pour

que se garassent les passants, le _Decauville_ et le _Funi_, bien que

ce ne fût nullement un funiculaire mais parce qu'il grimpait sur la

falaise, ni même à proprement parler un Decauville mais parce qu'il

avait une voie de 60, le _B. A. G:_ parce qu'il allait de Balbec à

Grallevast en passant par Angerville, le _Tram_ et le _T. S. N._ parce

qu'il faisait partie de la ligne des tramways du Sud de la Normandie.

Je m'installai dans un wagon où j'étais seul; il faisait un soleil

splendide, on étouffait; je baissai le store bleu qui ne laissa passer

qu'une raie de soleil. Mais aussitôt je vis ma grand'mère, telle qu'elle

était assise dans le train à notre départ de Paris à Balbec, quand, dans

la souffrance de me voir prendre de la bière, elle avait préféré ne

pas regarder, fermer les yeux et faire semblant de dormir. Moi qui

ne pouvais supporter autrefois la souffrance qu'elle avait quand mon

grand-père prenait du cognac, je lui avais infligé celle, non pas même

seulement de me voir prendre, sur l'invitation d'un autre, une boisson

qu'elle croyait funeste pour moi, mais je l'avais forcée à me laisser

libre de m'en gorger à ma guise; bien plus, par mes colères, mes crises

d'étouffement, je l'avais forcée à m'y aider, à me le conseiller, dans

une résignation suprême dont j'avais devant ma mémoire l'image muette,

désespérée, aux yeux clos pour ne pas voir. Un tel souvenir, comme un

coup de baguette, m'avait de nouveau rendu l'âme que j'étais en train

de perdre depuis quelque temps; qu'est-ce que j'aurais pu faire de

Rosemonde quand mes lèvres tout entières étaient parcourues seulement

par le désir désespéré d'embrasser une morte? qu'aurais-je pu dire aux

Cambremer et aux Verdurin quand mon coeur battait si fort parce que s'y

reformait à tout moment la douleur que ma grand'mère avait soufferte?

Je ne pus rester dans ce wagon. Dès que le train s'arrêta à

Maineville-la-Teinturière, renonçant à mes projets, je descendis, je

rejoignis la falaise et j'en suivis les chemins sinueux. Maineville

avait acquis depuis quelque temps une importance considérable et une

réputation particulière, parce qu'un directeur de nombreux casinos,

marchand de bien-être, avait fait construire non loin de là, avec un

luxe de mauvais goût capable de rivaliser avec celui d'un palace, un

établissement, sur lequel nous reviendrons, et qui était, à franc

parler, la première maison publique pour gens chics qu'on eût eu l'idée

de construire sur les côtes de France. C'était la seule. Chaque port

a bien la sienne, mais bonne seulement pour les marins et pour les

amateurs de pittoresque que cela amuse de voir, tout près de l'église

immémoriale, la patronne presque aussi vieille, vénérable et moussue, se

tenir devant sa porte mal famée en attendant le retour des bateaux de

pêche.

M'écartant de l'éblouissante maison de «plaisir», insolemment dressée là

malgré les protestations des familles inutilement adressées au maire,

je rejoignis la falaise et j'en suivis les chemins sinueux dans la

direction de Balbec. J'entendis sans y répondre l'appel des aubépines.

Voisines moins cossues des fleurs de pommiers, elles les trouvaient bien

lourdes, tout en reconnaissant le teint frais qu'ont les filles, aux

pétales roses, de ces gros fabricants de cidre. Elles savaient que,

moins richement dotées, on les recherchait cependant davantage et qu'il

leur suffisait, pour plaire, d'une blancheur chiffonnée.

Quand je rentrai, le concierge de l'hôtel me remit une lettre de deuil

où faisaient part le marquis et la marquise de Gonneville, le vicomte et

la vicomtesse d'Amfreville, le comte et la comtesse de Berneville,

le marquis et la marquise de Graincourt, le comte d'Amenoncourt, la

comtesse de Maineville, le comte et la comtesse de Franquetot, la

comtesse de Chaverny née d'Aigleville, et de laquelle je compris enfin

pourquoi elle m'était envoyée quand je reconnus les noms de la marquise

de Cambremer née du Mesnil La Guichard, du marquis et de la marquise

de Cambremer, et que je vis que la morte, une cousine des Cambremer,

s'appelait Éléonore-Euphrasie-Humbertine de Cambremer, comtesse de

Criquetot. Dans toute l'étendue de cette famille provinciale, dont le

dénombrement remplissait des lignes fines et serrées, pas un bourgeois,

et d'ailleurs pas un titre connu, mais tout le ban et l'arrière-ban des

nobles de la région qui faisaient chanter leurs noms--ceux de tous les

lieux intéressants du pays--aux joyeuses finales en _ville_, en _court_,

parfois plus sourdes (en _tôt_). Habillés des tuiles de leur château ou

du crépi de leur église, la tête branlant dépassant à peine la voûte ou

le corps de logis, et seulement pour se coiffer du lanternon normand ou

des colombages du toit en poivrière, ils avaient l'air d'avoir sonné

le rassemblement de tous les jolis villages échelonnés ou dispersés

à cinquante lieues à la ronde et de les avoir disposés en formation

serrée, sans une lacune, sans un intrus, dans le damier compact et

rectangulaire de l'aristocratique lettre bordée de noir.

Ma mère était remontée dans sa chambre, méditant cette phrase de Mme de

Sévigné: «Je ne vois aucun de ceux qui veulent me divertir de vous; en

paroles couvertes c'est qu'ils veulent m'empêcher de penser à vous et

cela m'offense», parce que le premier président lui avait dit qu'elle

devrait se distraire. A moi il chuchota: «C'est la princesse de Parme.»

Ma peur se dissipa en voyant que la femme que me montrait le magistrat

n'avait aucun rapport avec Son Altesse Royale. Mais comme elle avait

fait retenir une chambre pour passer la nuit en revenant de chez Mme

de Luxembourg, la nouvelle eut pour effet sur beaucoup de leur faire

prendre toute nouvelle dame arrivée pour la princesse de Parme--et pour

moi, de me faire monter m'enfermer dans mon grenier.

Je n'aurais pas voulu y rester seul. Il était à peine quatre heures. Je

demandai à Françoise d'aller chercher Albertine pour qu'elle vînt passer

la fin de l'après-midi avec moi.

Je crois que je mentirais en disant que commença déjà la douloureuse

et perpétuelle méfiance que devait m'inspirer Albertine, à plus forte

raison le caractère particulier, surtout gomorrhéen, que devait

revêtir cette méfiance. Certes, dès ce jour-là--mais ce n'était pas le

premier--mon attente fut un peu anxieuse. Françoise, une fois partie,

resta si longtemps que je commençai à désespérer. Je n'avais pas allumé

de lampe. Il ne faisait plus guère jour. Le vent faisait claquer le

drapeau du Casino. Et, plus débile encore dans le silence de la grève,

sur laquelle la mer montait, et comme une voix qui aurait traduit et

accru le vague énervant de cette heure inquiète et fausse, un petit

orgue de Barbarie arrêté devant l'hôtel jouait des valses viennoises.

Enfin Françoise arriva, mais seule. «Je suis été aussi vite que j'ai pu

mais elle ne voulait pas venir à cause qu'elle ne se trouvait pas assez

coiffée. Si elle n'est pas restée une heure d'horloge à se pommader,

elle n'est pas restée cinq minutes. Ça va être une vraie parfumerie ici.

Elle vient, elle est restée en arrière pour s'arranger devant la glace.

Je croyais la trouver là.» Le temps fut long encore avant qu'Albertine

arrivât. Mais la gaieté, la gentillesse qu'elle eut cette fois

dissipèrent ma tristesse. Elle m'annonça (contrairement à ce qu'elle

avait dit l'autre jour) qu'elle resterait la saison entière, et me

demanda si nous ne pourrions pas, comme la première année, nous voir

tous les jours. Je lui dis qu'en ce moment j'étais trop triste et que je

la ferais plutôt chercher de temps en temps, au dernier moment, comme à

Paris. «Si jamais vous vous sentez de la peine ou que le coeur vous en

dise, n'hésitez pas, me dit-elle, faites-moi chercher, je viendrai

en vitesse, et si vous ne craignez pas que cela fasse scandale dans

l'hôtel, je resterai aussi longtemps que vous voudrez.» Françoise avait,

en la ramenant, eu l'air heureuse comme chaque fois qu'elle avait pris

une peine pour moi et avait réussi à me faire plaisir. Mais Albertine

elle-même n'était pour rien dans cette joie et, dès le lendemain,

Françoise devait me dire ces paroles profondes: «Monsieur ne devrait pas

voir cette demoiselle. Je vois bien le genre de caractère qu'elle a,

elle vous fera des chagrins.» En reconduisant Albertine, je vis, par

la salle à manger éclairée, la princesse de Parme. Je ne fis que la

regarder en m'arrangeant à n'être pas vu. Mais j'avoue que je trouvai

une certaine grandeur dans la royale politesse qui m'avait fait sourire

chez les Guermantes. C'est un principe que les souverains sont partout

chez eux, et le protocole le traduit en usages morts et sans valeur,

comme celui qui veut que le maître de la maison tienne à la main son

chapeau, dans sa propre demeure, pour montrer qu'il n'est plus chez

lui mais chez le Prince. Or cette idée, la princesse de Parme ne se la

formulait peut-être pas, mais elle en était tellement imbue que tous ses

actes, spontanément inventés pour les circonstances, la traduisaient.

Quand elle se leva de table elle remit un gros pourboire à Aimé comme

s'il avait été là uniquement pour elle et si elle récompensait, en

quittant un château, un maître d'hôtel affecté à son service. Elle ne se

contenta d'ailleurs pas du pourboire, mais avec un gracieux sourire lui

adressa quelques paroles aimables et flatteuses, dont sa mère l'avait

munie. Un peu plus, elle lui aurait dit qu'autant l'hôtel était bien

tenu, autant était florissante la Normandie, et qu'à tous les pays du

monde elle préférait la France. Une autre pièce glissa des mains de la

princesse pour le sommelier qu'elle avait fait appeler et à qui elle

tint à exprimer sa satisfaction comme un général qui vient de passer une

revue. Le lift était, à ce moment, venu lui donner une réponse; il eut

aussi un mot, un sourire et un pourboire, tout cela mêlé de paroles

encourageantes et humbles destinées à leur prouver qu'elle n'était pas

plus que l'un d'eux. Comme Aimé, le sommelier, le lift et les autres

crurent qu'il serait impoli de ne pas sourire jusqu'aux oreilles à une

personne qui leur souriait, elle fut bientôt entourée d'un groupe de

domestiques avec qui elle causa bienveillamment; ces façons étant

inaccoutumées dans les palaces, les personnes qui passaient sur la

place, ignorant son nom, crurent qu'ils voyaient une habituée de Balbec,

qui, à cause d'une extraction médiocre ou dans un intérêt professionnel

(c'était peut-être la femme d'un placier en Champagne), était moins

différente de la domesticité que les clients vraiment chics. Pour moi

je pensai au palais de Parme, aux conseils moitié religieux, moitié

politiques donnés à cette princesse, laquelle agissait avec le peuple

comme si elle avait dû se le concilier pour régner un jour, bien plus,

comme si elle régnait déjà.

Je remontais dans ma chambre, mais je n'y étais pas seul. J'entendais

quelqu'un jouer avec moelleux des morceaux de Schumann. Certes il arrive

que les gens, même ceux que nous aimons le mieux, se saturent de la

tristesse ou de l'agacement qui émane de nous. Il y a pourtant quelque

chose qui est capable d'un pouvoir d'exaspérer où n'atteindra jamais une

personne: c'est un piano.

Albertine m'avait fait prendre en note les dates où elle devait

s'absenter et aller chez des amies pour quelques jours, et m'avait fait

inscrire aussi leur adresse pour si j'avais besoin d'elle un de ces

soirs-là, car aucune n'habitait bien loin. Cela fit que, pour la

trouver, de jeune fille en jeune fille, se nouèrent tout naturellement

autour d'elle des liens de fleurs. J'ose avouer que beaucoup de ses

amies--je ne l'aimais pas encore--me donnèrent, sur une plage ou une

autre, des instants de plaisir. Ces jeunes camarades bienveillantes ne

me semblaient pas très nombreuses. Mais dernièrement j'y ai repensé,

leurs noms me sont revenus. Je comptai que, dans cette seule saison,

douze me donnèrent leurs frêles faveurs. Un nom me revint ensuite, ce

qui fit treize. J'eus alors comme une cruauté enfantine de rester sur ce

nombre. Hélas, je songeais que j'avais oublié la première, Albertine qui

n'était plus et qui fit la quatorzième.

J'avais, pour reprendre le fil du récit, inscrit les noms et les

adresses des jeunes filles chez qui je la trouverais tel jour où elle

ne serait pas à Incarville, mais de ces jours-là j'avais pensé que je

profiterais plutôt pour aller chez Mme Verdurin. D'ailleurs nos désirs

pour différentes femmes n'ont pas toujours la même force. Tel soir nous

ne pouvons nous passer d'une qui, après cela, pendant un mois ou deux,

ne nous troublera guère. Et puis les causes d'alternance, que ce n'est

pas le lieu d'étudier ici, après les grandes fatigues charnelles, font

que la femme dont l'image hante notre sénilité momentanée est une femme

qu'on ne ferait presque que baiser sur le front. Quant à Albertine,

je la voyais rarement, et seulement les soirs, fort espacés, où je ne

pouvais me passer d'elle. Si un tel désir me saisissait quand elle était

trop loin de Balbec pour que Françoise pût aller jusque-là, j'envoyais

le lift à Egreville, à la Sogne, à Saint-Frichoux, en lui demandant de

terminer son travail un peu plus tôt. Il entrait dans ma chambre, mais

en laissait la porte ouverte car, bien qu'il fît avec conscience son

«boulot», lequel était fort dur, consistant, dès cinq heures du matin,

en nombreux nettoyages, il ne pouvait se résoudre à l'effort de fermer

une porte et, si on lui faisait remarquer qu'elle était ouverte, il

revenait en arrière et, aboutissant à son maximum d'effort, la poussait

légèrement. Avec l'orgueil démocratique qui le caractérisait et auquel

n'atteignent pas dans les carrières libérales les membres de professions

un peu nombreuses, avocats, médecins, hommes de lettres appelant

seulement un autre avocat, homme de lettres ou médecin: «Mon confrère»,

lui, usant avec raison d'un terme réservé aux corps restreints, comme

les académies par exemple, il me disait, en parlant d'un chasseur qui

était lift un jour sur deux: «Je vais voir à me faire remplacer par mon

_collègue_.» Cet orgueil ne l'empêchait pas, dans le but d'améliorer

ce qu'il appelait _son traitement_, d'accepter pour ses courses des

rémunérations, qui l'avaient fait prendre en horreur à Françoise:

«Oui, la première fois qu'on le voit on lui donnerait le bon Dieu sans

confession, mais il y a des jours où il est poli comme une porte de

prison. Tout ça c'est des tire-sous.» Cette catégorie où elle avait si

souvent fait figurer Eulalie et où, hélas, pour tous les malheurs que

cela devait un jour amener, elle rangeait déjà Albertine, parce qu'elle

me voyait souvent demander à maman, pour mon amie peu fortunée, de menus

objets, des colifichets, ce que Françoise trouvait inexcusable, parce

que Mme Bontemps n'avait qu'une bonne à tout faire. Bien vite, le lift,

ayant retiré ce que j'eusse appelé sa livrée et ce qu'il nommait sa

tunique, apparaissait en chapeau de paille, avec une canne, soignant sa

démarche et le corps redressé, car sa mère lui avait recommandé de ne

jamais prendre le genre «ouvrier» ou «chasseur». De même que, grâce aux

livres, la science l'est à un ouvrier qui n'est plus ouvrier quand il

a fini son travail, de même, grâce au canotier et à la paire de gants,

l'élégance devenait accessible au lift qui, ayant cessé, pour la soirée,

de faire monter les clients, se croyait, comme un jeune chirurgien qui

a retiré sa blouse, ou le maréchal des logis Saint-Loup sans uniforme,

devenu un parfait homme du monde. Il n'était pas d'ailleurs sans

ambition, ni talent non plus pour manipuler sa cage et ne pas vous

arrêter entre deux étages. Mais son langage était défectueux. Je croyais

à son ambition parce qu'il disait en parlant du concierge, duquel il

dépendait: «Mon concierge», sur le même ton qu'un homme possédant à

Paris ce que le chasseur eût appelé «un hôtel particulier» eût parlé de

son portier. Quant au langage du liftier, il est curieux que quelqu'un

qui entendait cinquante fois par jour un client appeler: «Ascenseur», ne

dît jamais lui-même qu'«accenseur». Certaines choses étaient extrêmement

agaçantes chez ce liftier: quoi que je lui eusse dit il m'interrompait

par une locution «Vous pensez!» ou «Pensez!» qui semblait signifier ou

bien que ma remarque était d'une telle évidence que tout le monde l'eût

trouvée, ou bien reporter sur lui le mérite comme si c'était lui qui

attirait mon attention là-dessus. «Vous pensez!» ou «Pensez!», exclamé

avec la plus grande énergie, revenait toutes les deux minutes dans

sa bouche, pour des choses dont il ne se fût jamais avisé, ce qui

m'irritait tant que je me mettais aussitôt à dire le contraire pour lui

montrer qu'il n'y comprenait rien. Mais à ma seconde assertion, bien

qu'elle fût inconciliable avec la première, il ne répondait pas moins:

«Vous pensez!», comme si ces mots étaient inévitables. Je lui pardonnais

difficilement aussi qu'il employât certains termes de son métier, et

qui eussent, à cause de cela, été parfaitement convenables au propre,

seulement dans le sens figuré, ce qui leur donnait une intention

spirituelle assez bébête, par exemple le verbe pédaler. Jamais il n'en

usait quand il avait fait une course à bicyclette. Mais si, à pied, il

s'était dépêché pour être à l'heure, pour signifier qu'il avait marché

vite il disait: «Vous pensez si on a pédalé!» Le liftier était plutôt

petit, mal bâti et assez laid. Cela n'empêchait pas que chaque fois

qu'on lui parlait d'un jeune homme de taille haute, élancée et fine, il

disait: «Ah! oui, je sais, un qui est juste de ma grandeur.» Et un jour

que j'attendais une réponse de lui, comme on avait monté l'escalier, au

bruit des pas j'avais par impatience ouvert la porte de ma chambre et

j'avais vu un chasseur beau comme Endymion, les traits incroyablement

parfaits, qui venait pour une dame que je ne connaissais pas. Quand

le liftier était rentré, en lui disant avec quelle impatience j'avais

attendu sa réponse, je lui avais raconté que j'avais cru qu'il montait

mais que c'était un chasseur de l'hôtel de Normandie. «Ah! oui, je sais

lequel, me dit-il, il n'y en a qu'un, un garçon de ma taille. Comme

figure aussi il me ressemble tellement qu'on pourrait nous prendre l'un

pour l'autre, on dirait tout à fait mon frangin.» Enfin il voulait

paraître avoir tout compris dès la première seconde, ce qui faisait que,

dès qu'on lui recommandait quelque chose, il disait: «Oui, oui,

oui, oui, oui, je comprends très bien», avec une netteté et un ton

intelligent qui me firent quelque temps illusion; mais les personnes, au

fur et à mesure qu'on les connaît, sont comme un métal plongé dans un

mélange altérant, et on les voit peu à peu perdre leurs qualités (comme

parfois leurs défauts). Avant de lui faire mes recommandations, je vis

qu'il avait laissé la porte ouverte; je le lui fis remarquer, j'avais

peur qu'on ne nous entendît; il condescendit à mon désir et revint ayant

diminué l'ouverture. «C'est pour vous faire plaisir. Mais il n'y a plus

personne à l'étage que nous deux.» Aussitôt j'entendis passer une, puis

deux, puis trois personnes. Cela m'agaçait à cause de l'indiscrétion

possible:, mais surtout parce que je voyais que cela ne l'étonnait

nullement et que c'était un va-et-vient normal. «Oui, c'est la femme

de chambre d'à côté qui va chercher ses affaires. Oh! c'est sans

importance, c'est le sommelier qui remonte ses clefs. Non, non, ce

n'est rien, vous pouvez parler, c'est mon collègue qui va prendre son

service.» Et comme les raisons que tous les gens avaient de passer ne

diminuaient pas mon ennui qu'ils pussent m'entendre, sur mon ordre

formel, il alla, non pas fermer la porte, ce qui était au-dessus des

forces de ce cycliste qui désirait une «moto», mais la pousser un peu

plus. «Comme ça nous sommes bien tranquilles.» Nous l'étions tellement

qu'une Américaine entra et se retira en s'excusant de s'être trompée de

chambre. «Vous allez me ramener cette jeune fille, lui dis-je, après

avoir fait claquer moi-même la porte de toutes mes forces (ce qui amena

un autre chasseur s'assurer qu'il n'y avait pas de fenêtre ouverte).

Vous vous rappelez bien: Mlle Albertine Simonet. Du reste, c'est sur

l'enveloppe. Vous n'avez qu'à lui dire que cela vient de moi. Elle

viendra très volontiers, ajoutai-je pour l'encourager et ne pas trop

m'humilier.--Vous pensez!--Mais non, au contraire, ce n'est pas du tout

naturel qu'elle vienne volontiers. C'est très incommode de venir de

Berneville ici.--Je comprends!--Vous lui direz de venir avec vous.--Oui,

oui, oui, oui, je comprends très bien, répondait-il de ce ton précis

et fin qui depuis longtemps avait cessé de me faire «bonne impression»

parce que je savais qu'il était presque mécanique et recouvrait sous

sa netteté apparente beaucoup de vague et de bêtise.--A quelle heure

serez-vous revenu?--J'ai pas pour bien longtemps, disait le lift qui,

poussant à l'extrême la règle édictée par Bélise d'éviter la récidive du

_pas_ avec le _ne_, se contentait toujours d'une seule négative. Je peux

très bien y aller. Justement les sorties ont été supprimées ce tantôt

parce qu'il y avait un salon de 20 couverts pour le déjeuner. Et c'était

mon tour de sortir le tantôt. C'est bien juste si je sors un peu ce

soir. Je prends n'avec moi mon vélo. Comme cela je ferai vite.» Et une

heure après il arrivait en me disant: «Monsieur a bien attendu, mais

cette demoiselle vient n'avec moi. Elle est en bas.--Ah! merci, le

concierge ne sera pas fâché contre moi?--Monsieur Paul? Il sait

seulement pas où je suis été. Même le chef de la porte n'a rien à dire.»

Mais une fois où je lui avais dit: «Il faut absolument que vous la

rameniez», il me dit en souriant: «Vous savez que je ne l'ai pas

trouvée. Elle n'est pas là. Et j'ai pas pu rester plus longtemps;

j'avais peur d'être comme mon collègue qui a été envoyé de l'hôtel (car

le lift qui disait rentrer pour une profession où on entre pour la

première fois, «je voudrais bien rentrer dans les postes», pour

compensation, ou pour adoucir la chose s'il s'était agi de lui, ou

l'insinuer plus doucereusement et perfidement s'il s'agissait d'un autre

supprimait l'_r_ et disait: «Je sais qu'il a été envoyé»). Ce n'était

pas par méchanceté qu'il souriait, mais à cause de sa timidité. Il

croyait diminuer l'importance de sa faute en la prenant en plaisanterie.

De même s'il m'avait dit: «_Vous savez_ que je ne l'ai pas trouvée», ce

n'est pas qu'il crût qu'en effet je le susse déjà. Au contraire il ne

doutait pas que je l'ignorasse, et surtout il s'en effrayait. Aussi

disait-il «vous le savez» pour s'éviter à lui-même les affres qu'il

traverserait en prononçant les phrases destinées à me l'apprendre. On ne

devrait jamais se mettre en colère contre ceux qui, pris en faute par

nous, se mettent à ricaner. Ils le font non parce qu'ils se moquent,

mais tremblent que nous puissions être mécontents. Témoignons une grande

pitié, montrons une grande douceur à ceux qui rient. Pareil à une

véritable attaque, le trouble du lift avait amené chez lui non seulement

une rougeur apoplectique mais une altération du langage, devenu soudain

familier. Il finit par m'expliquer qu'Albertine n'était pas à Egreville,

qu'elle devait revenir seulement à 9 heures et que, si des fois, ce

qui voulait dire par hasard, elle rentrait plus tôt, on lui ferait la

commission, et qu'elle serait en tout cas chez moi avant une heure du

matin.

Ce ne fut pas ce soir-là encore, d'ailleurs, que commença à prendre

consistance ma cruelle méfiance. Non, pour le dire tout de suite, et

bien que le fait ait eu lieu seulement quelques semaines après, elle

naquit d'une remarque de Cottard. Albertine et ses amies avaient voulu

ce jour-là m'entraîner au casino d'Incarville et, pour ma chance, je ne

les y eusse pas rejointes (voulant aller faire une visite à Mme

Verdurin qui m'avait invité plusieurs fois), si je n'eusse été arrêté

à Incarville même par une panne de tram qui allait demander un certain

temps de réparation. Marchant de long en large en attendant qu'elle fût

finie, je me trouvai tout à coup face à face avec le docteur Cottard

venu à Incarville en consultation. J'hésitai presque à lui dire bonjour

comme il n'avait répondu à aucune de mes lettres. Mais l'amabilité ne

se manifeste pas chez tout le monde de la même façon. N'ayant pas été

astreint par l'éducation aux mêmes règles fixes de savoir-vivre que les

gens du monde, Cottard était plein de bonnes intentions qu'on ignorait,

qu'on niait, jusqu'au jour où il avait l'occasion de les manifester. Il

s'excusa, avait bien reçu mes lettres, avait signalé ma présence

aux Verdurin, qui avaient grande envie de me voir et chez qui il me

conseillait d'aller. Il voulait même m'y emmener le soir même, car il

allait reprendre le petit chemin de fer d'intérêt local pour y aller

dîner. Comme j'hésitais et qu'il avait encore un peu de temps pour son

train, la panne devant être assez longue, je le fis entrer dans le petit

Casino, un de ceux qui m'avaient paru si tristes le soir de ma première

arrivée, maintenant plein du tumulte des jeunes filles qui, faute

de cavaliers, dansaient ensemble. Andrée vint à moi en faisant des

glissades, je comptais repartir dans un instant avec Cottard chez les

Verdurin, quand je refusai définitivement son offre, pris d'un désir

trop vif de rester avec Albertine. C'est que je venais de l'entendre

rire. Et ce rire évoquait aussi les roses carnations, les parois

parfumées contre lesquelles il semblait qu'il vînt de se frotter et

dont, âcre, sensuel et révélateur comme une odeur de géranium, il

semblait transporter avec lui quelques particules presque pondérables,

irritantes et secrètes.

Une des jeunes filles que je ne connaissais pas se mit au piano, et

Andrée demanda à Albertine de valser avec elle. Heureux, dans ce petit

Casino, de penser que j'allais rester avec ces jeunes filles, je fis

remarquer à Cottard comme elles dansaient bien. Mais lui, du point de

vue spécial du médecin, et avec une mauvaise éducation qui ne tenait

pas compte de ce que je connaissais ces jeunes filles, à qui il avait

pourtant dû me voir dire bonjour, me répondit: «Oui, mais les parents

sont bien imprudents qui laissent leurs filles prendre de pareilles

habitudes. Je ne permettrais certainement pas aux miennes de venir ici.

Sont-elles jolies au moins? Je ne distingue pas leurs traits. Tenez,

regardez, ajouta-t-il en me montrant Albertine et Andrée qui valsaient

lentement, serrées l'une contre l'autre, j'ai oublié mon lorgnon et

je ne vois pas bien, mais elles sont certainement au comble de la

jouissance. On ne sait pas assez que c'est surtout par les seins que les

femmes l'éprouvent. Et, voyez, les leurs se touchent complètement.»

En effet, le contact n'avait pas cessé entre ceux d'Andrée et ceux

d'Albertine. Je ne sais si elles entendirent ou devinèrent la réflexion

de Cottard, mais elles se détachèrent légèrement l'une de l'autre tout

en continuant à valser. Andrée dit à ce moment un mot à Albertine et

celle-ci rit du même rire pénétrant et profond que j'avais entendu tout

à l'heure. Mais le trouble qu'il m'apporta cette fois ne me fut plus que

cruel; Albertine avait l'air d'y montrer, de faire constater à Andrée

quelque frémissement voluptueux et secret. Il sonnait comme les premiers

ou les derniers accords d'une fête inconnue. Je repartis avec Cottard,

distrait en causant avec lui, ne pensant que par instants à la scène que

je venais de voir. Ce n'était pas que la conversation de Cottard fût

intéressante. Elle était même en ce moment devenue aigre car nous

venions d'apercevoir le docteur du Boulbon, qui ne nous vit pas. Il

était venu passer quelque temps de l'autre côté de la baie de Balbec,

où on le consultait beaucoup. Or, quoique Cottard eût l'habitude de

déclarer qu'il ne faisait pas de médecine en vacances, il avait espéré

se faire, sur cette côte, une clientèle de choix, à quoi du Boulbon se

trouvait mettre obstacle. Certes le médecin de Balbec ne pouvait gêner

Cottard. C'était seulement un médecin très consciencieux, qui savait

tout et à qui on ne pouvait parler de la moindre démangeaison sans qu'il

vous indiquât aussitôt, dans une formule complexe, la pommade, lotion

ou liniment qui convenait. Comme disait Marie Gineste dans son joli

langage, il savait «charmer» les blessures et les plaies. Mais il

n'avait pas d'illustration. Il avait bien causé un petit ennui à

Cottard. Celui-ci, depuis qu'il voulait troquer sa chaire contre celle

de thérapeutique, s'était fait une spécialité des intoxications.

Les intoxications, périlleuse innovation de la médecine, servant à

renouveler les étiquettes des pharmaciens dont tout produit est

déclaré nullement toxique, au rebours des drogues similaires, et même

désintoxiquant. C'est la réclame à la mode; à peine s'il survit en bas,

en lettres illisibles, comme une faible trace d'une mode précédente,

l'assurance que le produit a été soigneusement antiseptisé. Les

intoxications servent aussi à rassurer le malade, qui apprend avec joie

que sa paralysie n'est qu'un malaise toxique. Or un grand-duc étant venu

passer quelques jours à Balbec et ayant un oeil extrêmement enflé avait

fait venir Cottard lequel, en échange de quelques billets de cent francs

(le professeur ne se dérangeait pas à moins), avait imputé comme cause

à l'inflammation un état toxique et prescrit un régime désintoxiquant.

L'oeil ne désenflant pas, le grand-duc se rabattit sur le médecin

ordinaire de Balbec, lequel en cinq minutes retira un grain de

poussière. Le lendemain il n'y paraissait plus. Un rival plus dangereux

pourtant était une célébrité des maladies nerveuses. C'était un homme

rouge, jovial, à la fois parce que la fréquentation de la déchéance

nerveuse ne l'empêchait pas d'être très bien portant, et aussi pour

rassurer ses malades par le gros rire de son bonjour et de son au

revoir, quitte à aider de ses bras d'athlète à leur passer plus tard la

camisole de force. Néanmoins, dès qu'on causait avec lui dans le monde,

fût-ce de politique ou de littérature, il vous écoutait avec une

bienveillance attentive, d'un air de dire: «De quoi s'agit-il?», sans se

prononcer tout de suite comme s'il s'était agi d'une consultation. Mais

enfin celui-là, quelque talent qu'il eût, était un spécialiste. Aussi

toute la rage de Cottard était-elle reportée sur du Boulbon. Je quittai

du reste bientôt, pour rentrer, le professeur ami des Verdurin, en lui

promettant d'aller les voir.

Le mal que m'avaient fait ses paroles concernant Albertine et Andrée

était profond, mais les pires souffrances n'en furent pas senties

par moi immédiatement, comme il arrive pour ces empoisonnements qui

n'agissent qu'au bout d'un certain temps.

Albertine, le soir où le lift était allé la chercher, ne vint pas,

malgré les assurances de celui-ci. Certes les charmes d'une personne

sont une cause moins fréquente d'amour qu'une phrase du genre de

celle-ci: «Non, ce soir je ne serai pas libre.» On ne fait guère

attention à cette phrase si on est avec des amis; on est gai toute la

soirée, on ne s'occupe pas d'une certaine image; pendant ce temps-là

elle baigne dans le mélange nécessaire; en rentrant on trouve le cliché,

qui est développé et parfaitement net. On s'aperçoit que la vie n'est

plus la vie qu'on aurait quittée pour un rien la veille, parce que,

si on continue à ne pas craindre la mort, on n'ose plus penser à la

séparation.

Du reste, à partir, non d'une heure du matin (heure que le liftier

avait fixée), mais de trois heures, je n'eus plus comme autrefois la

souffrance de sentir diminuer mes chances qu'elle apparût. La certitude

qu'elle ne viendrait plus m'apporta un calme complet, une fraîcheur;

cette nuit était tout simplement une nuit comme tant d'autres où je ne

la voyais pas, c'est de cette idée que je partais. Et dès lors la pensée

que je la verrais le lendemain ou d'autres jours, se détachant sur ce

néant accepté, devenait douce. Quelquefois, dans ces soirées d'attente,

l'angoisse est due à un médicament qu'on a pris. Faussement interprété

par celui qui souffre, il croit être anxieux à cause de celle qui ne

vient pas. L'amour naît dans ce cas comme certaines maladies nerveuses

de l'explication inexacte d'un malaise pénible. Explication qu'il n'est

pas utile de rectifier, du moins en ce qui concerne l'amour, sentiment

qui (quelle qu'en soit la cause) est toujours erroné.

Le lendemain, quand Albertine m'écrivit qu'elle venait seulement de

rentrer à Egreville, n'avait donc pas eu mon mot à temps, et viendrait,

si je le permettais, me voir le soir, derrière les mots de sa lettre

comme derrière ceux qu'elle m'avait dits une fois au téléphone, je crus

sentir la présence de plaisirs, d'êtres, qu'elle m'avait préférés.

Encore une fois je fus agité tout entier par la curiosité douloureuse

de savoir ce qu'elle avait pu faire, par l'amour latent qu'on porte

toujours en soi; je pus croire un moment qu'il allait m'attacher à

Albertine, mais il se contenta de frémir sur place et ses dernières

rumeurs s'éteignirent sans qu'il se fût mis en marche.

J'avais mal compris, dans mon premier séjour à Balbec--et peut-être bien

Andrée avait fait comme moi--le caractère d'Albertine. J'avais cru

que c'était frivolité, mais ne savais si toutes nos supplications ne

réussiraient pas à la retenir et lui faire manquer une garden-party, une

promenade à ânes, un pique-nique. Dans mon second séjour à Balbec, je

soupçonnai que cette frivolité n'était qu'une apparence, la garden-party

qu'un paravent, sinon une invention. Il se passait sous des formes

diverses la chose suivante (j'entends la chose vue par moi, de mon côté

du verre, qui n'était nullement transparent, et sans que je puisse

savoir ce qu'il y avait de vrai de l'autre côté). Albertine me faisait

les protestations de tendresse les plus passionnées. Elle regardait

l'heure parce qu'elle devait aller faire une visite à une dame qui

recevait, paraît-il, tous les jours à cinq heures, à Infreville.

Tourmenté d'un soupçon et me sentant d'ailleurs souffrant, je demandais

à Albertine, je la suppliais de rester avec moi. C'était impossible

(et même elle n'avait plus que cinq minutes à rester) parce que cela

fâcherait cette dame, peu hospitalière et susceptible, et, disait

Albertine, assommante. «Mais on peut bien manquer une visite.--Non, ma

tante m'a appris qu'il fallait être polie avant tout.--Mais je vous ai

vue si souvent être impolie.--Là, ce n'est pas la même chose, cette dame

m'en voudrait et me ferait des histoires avec ma tante. Je ne suis déjà

pas si bien que cela avec elle. Elle tient à ce que je sois allée une

fois la voir.--Mais puisqu'elle reçoit tous les jours.» Là, Albertine

sentant qu'elle s'était «coupée», modifiait la raison. «Bien entendu

elle reçoit tous les jours. Mais aujourd'hui j'ai donné rendez-vous chez

elle à des amies. Comme cela on s'ennuiera moins.--Alors, Albertine,

vous préférez la dame et vos amies à moi, puisque, pour ne pas risquer

de faire une visite un peu ennuyeuse, vous préférez de me laisser seul,

malade et désolé?--Cela me serait bien égal que la visite fût ennuyeuse.

Mais c'est par dévouement pour elles. Je les ramènerai dans ma carriole.

Sans cela elles n'auraient plus aucun moyen de transport.» Je faisais

remarquer à Albertine qu'il y avait des trains jusqu'à 10 heures du

soir, d'Infreville. «C'est vrai, mais, vous savez, il est possible qu'on

nous demande de rester à dîner. Elle est très hospitalière.--Hé bien,

vous refuserez.--Je fâcherais encore ma tante.--Du reste, vous pouvez

dîner et prendre le train de 10 heures.--C'est un peu juste.--Alors je

ne peux jamais aller dîner en ville et revenir par le train. Mais tenez,

Albertine, nous allons faire une chose bien simple: je sens que l'air

me fera du bien; puisque vous ne pouvez lâcher la dame, je vais vous

accompagner jusqu'à Infreville. Ne craignez rien, je n'irai pas jusqu'à

la tour Élisabeth (la villa de la dame), je ne verrai ni la dame, ni vos

amies.» Albertine avait l'air d'avoir reçu un coup terrible. Sa parole

était entrecoupée. Elle dit que les bains de mer ne lui réussissaient

pas. «Si ça vous ennuie que je vous accompagne?--Mais comment

pouvez-vous dire cela, vous savez bien que mon plus grand plaisir est de

sortir avec vous.» Un brusque revirement s'était opéré. «Puisque nous

allons nous promener ensemble, me dit-elle, pourquoi n'irions-nous pas

de l'autre côté de Balbec, nous dînerions ensemble. Ce serait si gentil.

Au fond, cette côte-là est bien plus jolie. Je commence à en avoir soupé

d'Infreville et du reste, tous ces petits coins vert-épinard.--Mais

l'amie de votre tante sera fâchée si vous n'allez pas la voir.--Hé bien,

elle se défâchera.--Non, il ne faut pas fâcher les gens.--Mais elle

ne s'en apercevra même pas, elle reçoit tous les jours; que j'y aille

demain, après-demain, dans huit jours, dans quinze jours, cela fera

toujours l'affaire.--Et vos amies?--Oh! elles m'ont assez souvent

plaquée. C'est bien mon tour.--Mais du côté que vous me proposez, il

n'y a pas de train après neuf heures.--Hé bien, la belle affaire! neuf

heures c'est parfait. Et puis il ne faut jamais se laisser arrêter par

les questions du retour. On trouvera toujours une charrette, un vélo,

à défaut on a ses jambes.--On trouve toujours, Albertine, comme vous

y allez! Du côté d'Infreville, où les petites stations de bois sont

collées les unes à côtés des autres, oui. Mais du côté de... ce n'est

pas la même chose.--Même de ce côté-là. Je vous promets de vous ramener

sain et sauf.» Je sentais qu'Albertine renonçait pour moi à quelque

chose d'arrangé qu'elle ne voulait pas me dire, et qu'il y avait

quelqu'un qui serait malheureux comme je l'étais. Voyant que ce qu'elle

avait voulu n'était pas possible, puisque je voulais l'accompagner, elle

renonçait franchement. Elle savait que ce n'était pas irrémédiable. Car,

comme toutes les femmes qui ont plusieurs choses dans leur existence,

elle avait ce point d'appui qui ne faiblit jamais: le doute et la

jalousie. Certes elle ne cherchait pas à les exciter, au contraire.

Mais les amoureux sont si soupçonneux qu'ils flairent tout de suite le

mensonge. De sorte qu'Albertine n'était pas mieux qu'une autre, savait

par expérience (sans deviner le moins du monde qu'elle le devait à la

jalousie) qu'elle était toujours sûre de retrouver les gens qu'elle

avait plaqués un soir. La personne inconnue qu'elle lâchait pour moi

souffrirait, l'en aimerait davantage (Albertine ne savait pas que

c'était pour cela), et, pour ne pas continuer à souffrir, reviendrait de

soi-même vers elle, comme j'aurais fait. Mais je ne voulais ni faire

de la peine, ni me fatiguer, ni entrer dans la voie terrible des

investigations, de la surveillance multiforme, innombrable. «Non,

Albertine, je ne veux pas gâter votre plaisir, allez chez votre dame

d'Infreville, ou enfin chez la personne dont elle est le porte-nom, cela

m'est égal. La vraie raison pour laquelle je ne vais pas avec vous,

c'est que vous ne le désirez pas, que la promenade que vous feriez avec

moi n'est pas celle que vous vouliez faire, la preuve en est que vous

vous êtes contredite plus de cinq fois sans vous en apercevoir.» La

pauvre Albertine craignit que ses contradictions, qu'elle n'avait

pas aperçues, eussent été plus graves. Ne sachant pas exactement les

mensonges qu'elle avait faits: «C'est très possible que je me sois

contredite. L'air de la mer m'ôte tout raisonnement. Je dis tout le

temps les noms les uns pour les autres.» Et (ce qui me prouva qu'elle

n'aurait pas eu besoin, maintenant, de beaucoup de douces affirmations

pour que je la crusse) je ressentis la souffrance d'une blessure en

entendant cet aveu de ce que je n'avais que faiblement supposé. «Hé

bien, c'est entendu, je pars, dit-elle d'un ton tragique, non sans

regarder l'heure afin de voir si elle n'était pas en retard pour

l'autre, maintenant que je lui fournissais le prétexte de ne pas passer

la soirée avec moi. Vous êtes trop méchant. Je change tout pour passer

une bonne soirée avec vous et c'est vous qui ne voulez pas, et vous

m'accusez de mensonge. Jamais je ne vous avais encore vu si cruel. La

mer sera mon tombeau. Je ne vous reverrai jamais. (Mon coeur battit à

ces mots, bien que je fusse sûr qu'elle reviendrait le lendemain, ce qui

arriva.) Je me noierai, je me jetterai à l'eau.--Comme Sapho.--Encore

une insulte de plus; vous n'avez pas seulement des doutes sur ce que

je dis mais sur ce que je fais.--Mais, mon petit, je ne mettais aucune

intention, je vous le jure, vous savez que Sapho s'est précipitée dans

la mer.---Si, si, vous n'avez aucune confiance en moi.» Elle vit qu'il

était moins vingt à la pendule; elle craignit de rater ce qu'elle avait

à faire, et, choisissant l'adieu le plus bref (dont elle s'excusa, du

reste, en me venant voir le lendemain; probablement, ce lendemain-là,

l'autre personne n'était pas libre), elle s'enfuit au pas de course en

criant: «Adieu pour jamais», d'un air désolé. Et peut-être était-elle

désolée. Car sachant ce qu'elle faisait en ce moment mieux que moi, plus

sévère et plus indulgente à la fois à elle-même que je n'étais pour

elle, peut-être avait-elle tout de même un doute que je ne voudrais

plus la recevoir après la façon dont elle m'avait quitté. Or, je crois

qu'elle tenait à moi, au point que l'autre personne était plus jalouse

que moi-même.

Quelques jours après, à Balbec, comme nous étions dans la salle de danse

du Casino, entrèrent la soeur et la cousine de Bloch, devenues l'une et

l'autre fort jolies, mais que je ne saluais plus à cause de mes amies,

parce que la plus jeune, la cousine, vivait, au su de tout le monde,

avec l'actrice dont elle avait fait la connaissance pendant mon premier

séjour. Andrée, sur une allusion qu'on fit à mi-voix à cela, me dit:

«Oh! là-dessus je suis comme Albertine, il n'y a rien qui nous fasse

horreur à toutes les deux comme cela.» Quant à Albertine, se mettant à

causer avec moi sur le canapé où nous étions assis, elle avait tourné

le dos aux deux jeunes filles de mauvais genre. Et pourtant j'avais

remarqué qu'avant ce mouvement, au moment où étaient apparues Mlle Bloch

et sa cousine, avait passé dans les yeux de mon amie cette attention

brusque et profonde qui donnait parfois au visage de l'espiègle jeune

fille un air sérieux, même grave, et la laissait triste après. Mais

Albertine avait aussitôt détourné vers moi ses regards restés pourtant

singulièrement immobiles et rêveurs. Mlle Bloch et sa cousine ayant

fini par s'en aller après avoir ri très fort et poussé des cris peu

convenables, je demandai à Albertine si la petite blonde (celle qui

était l'amie de l'actrice) n'était pas la même qui, la veille, avait eu

le prix dans la course pour les voitures de fleurs. «Ah! je ne sais pas,

dit Albertine, est-ce qu'il y en a une qui est blonde? Je vous dirai

qu'elles ne m'intéressent pas beaucoup, je ne les ai jamais regardées.

Est-ce qu'il y en a une qui est blonde?» demanda-t-elle d'un air

interrogateur et détaché à ses trois amies. S'appliquant à des personnes

qu'Albertine rencontrait tous les jours sur la digue, cette ignorance me

parut bien excessive pour ne pas être feinte. «Elles n'ont pas l'air

de nous regarder beaucoup non plus, dis-je à Albertine, peut-être dans

l'hypothèse, que je n'envisageais pourtant pas d'une façon consciente,

où Albertine eût aimé les femmes, de lui ôter tout regret en lui

montrant qu'elle n'avait pas attiré l'attention de celles-ci, et que

d'une façon générale il n'est pas d'usage, même pour les plus vicieuses,

de se soucier des jeunes filles qu'elles ne connaissent pas.--Elles ne

nous ont pas regardées? me répondit étourdiment Albertine. Elles n'ont

pas fait autre chose tout le temps.--Mais vous ne pouvez pas le

savoir, lui dis-je, vous leur tourniez le dos.--Eh bien, et cela?» me

répondit-elle en me montrant, encastrée dans le mur en face de nous, une

grande glace que je n'avais pas remarquée, et sur laquelle je comprenais

maintenant que mon amie, tout en me parlant, n'avait pas cessé de fixer

ses beaux yeux remplis de préoccupation.

A partir du jour où Cottard fut entré avec moi dans le petit casino

d'Incarville, sans partager l'opinion qu'il avait émise, Albertine ne me

sembla plus la même; sa vue me causait de la colère. Moi-même j'avais

changé tout autant qu'elle me semblait autre. J'avais cessé de lui

vouloir du bien; en sa présence, hors de sa présence quand cela pouvait

lui être répété, je parlais d'elle de la façon la plus blessante. Il y

avait des trêves cependant. Un jour j'apprenais qu'Albertine et Andrée

avaient accepté toutes deux une invitation chez Elstir. Ne doutant

pas que ce fût en considération de ce qu'elles pourraient, pendant le

retour, s'amuser, comme des pensionnaires, à contrefaire les jeunes

filles qui ont mauvais genre, et y trouver un plaisir inavoué de vierges

qui me serrait le coeur, sans m'annoncer, pour les gêner et priver

Albertine du plaisir sur lequel elle comptait, j'arrivai à l'improviste

chez Elstir. Mais je n'y trouvai qu'Andrée. Albertine avait choisi un

autre jour où sa tante devait y aller. Alors je me disais que Cottard

avait dû se tromper; l'impression favorable que m'avait produite la

présence d'Andrée sans son amie se prolongeait et entretenait en moi des

dispositions plus douces à l'égard d'Albertine. Mais elles ne duraient

pas plus longtemps que la fragile bonne santé de ces personnes délicates

sujettes à des mieux passagers, et qu'un rien suffit à faire retomber

malades. Albertine incitait Andrée à des jeux qui, sans aller bien loin,

n'étaient peut-être pas tout à fait innocents; souffrant de ce soupçon,

je finissais par l'éloigner. A peine j'en étais guéri qu'il renaissait

sous une autre forme. Je venais de voir Andrée, dans un de ces

mouvements gracieux qui lui étaient particuliers, poser câlinement sa

tête sur l'épaule d'Albertine, l'embrasser dans le cou en fermant à demi

les yeux; ou bien elles avaient échangé un coup d'oeil; une parole avait

échappé à quelqu'un qui les avait vues seules ensemble et allant se

baigner, petits riens tels qu'il en flotte d'une façon habituelle dans

l'atmosphère ambiante où la plupart des gens les absorbent toute la

journée sans que leur santé en souffre ou que leur humeur s'en altère,

mais qui sont morbides et générateurs de souffrances nouvelles pour un

être prédisposé. Parfois même, sans que j'eusse revu Albertine, sans

que personne m'eût parlé d'elle, je retrouvais dans ma mémoire une pose

d'Albertine auprès de Gisèle et qui m'avait paru innocente alors; elle

suffisait maintenant pour détruire le calme que j'avais pu retrouver,

je n'avais même plus besoin d'aller respirer au dehors des germes

dangereux, je m'étais, comme aurait dit Cottard, intoxiqué moi-même.

Je pensais alors à tout ce que j'avais appris de l'amour de Swann pour

Odette, de la façon dont Swann avait été joué toute sa vie. Au fond, si

je veux y penser, l'hypothèse qui me fit peu à peu construire tout le

caractère d'Albertine et interpréter douloureusement chaque moment d'une

vie que je ne pouvais pas contrôler entière, ce fut le souvenir, l'idée

fixe du caractère de Mme Swann, tel qu'on m'avait raconté qu'il était.

Ces récits contribuèrent à faire que, dans l'avenir, mon imagination

faisait le jeu de supposer qu'Albertine aurait pu, au lieu d'être

une jeune fille bonne, avoir la même immoralité, la même faculté de

tromperie qu'une ancienne grue, et je pensais à toutes les souffrances

qui m'auraient attendu dans ce cas si j'avais jamais dû l'aimer.

Un jour, devant le Grand-Hôtel où nous étions réunis sur la digue, je

venais d'adresser à Albertine les paroles les plus dures et les plus

humiliantes, et Rosemonde disait: «Ah! ce que vous êtes changé tout de

même pour elle, autrefois il n'y en avait que pour elle, c'était elle

qui tenait la corde, maintenant elle n'est plus bonne à donner à manger

aux chiens.» J'étais en train, pour faire ressortir davantage encore

mon attitude à l'égard d'Albertine, d'adresser toutes les amabilités

possibles à Andrée qui, si elle était atteinte du même vice, me semblait

plus excusable parce qu'elle était souffrante et neurasthénique, quand

nous vîmes déboucher au petit trot de ses deux chevaux, dans la rue

perpendiculaire à la digue à l'angle de laquelle nous nous tenions, la

calèche de Mme de Cambremer. Le premier président qui, à ce moment,

s'avançait vers nous, s'écarta d'un bond, quand il reconnut la voiture,

pour ne pas être vu dans notre société; puis, quand il pensa que les

regards de la marquise allaient pouvoir croiser les siens, s'inclina

en lançant un immense coup de chapeau. Mais la voiture, au lieu de

continuer, comme il semblait probable, par la rue de la Mer, disparut

derrière l'entrée de l'hôtel. Il y avait bien dix minutes de cela

lorsque le lift, tout essoufflé, vint me prévenir: «C'est la marquise

de Camembert qui vient n'ici pour voir Monsieur. Je suis monté à la

chambre, j'ai cherché au salon de lecture, je ne pouvais pas trouver

Monsieur. Heureusement que j'ai eu l'idée de regarder sur la plage.»

Il finissait à peine son récit que, suivie de sa belle-fille et d'un

monsieur très cérémonieux, s'avança vers moi la marquise, arrivant

probablement d'une matinée ou d'un thé dans le voisinage et toute voûtée

sous le poids moins de la vieillesse que de la foule d'objets de

luxe dont elle croyait plus aimable et plus digne de son rang d'être

recouverte afin de paraître le plus «habillé» possible aux gens qu'elle

venait voir. C'était, en somme, à l'hôtel, ce «débarquage» des Cambremer

que ma grand'mère redoutait si fort autrefois quand elle voulait qu'on

laissât ignorer à Legrandin que nous irions peut-être à Balbec. Alors

maman riait des craintes inspirées par un événement qu'elle jugeait

impossible. Voici qu'enfin il se produisait pourtant, mais par d'autres

voies et sans que Legrandin y fût pour quelque chose. «Est-ce que je

peux rester, si je ne vous dérange pas, me demanda Albertine (dans les

yeux de qui restaient, amenées par les choses cruelles que je venais de

lui dire, quelques larmes que je remarquai sans paraître les voir,

mais non sans en être réjoui), j'aurais quelque chose à vous dire.» Un

chapeau à plumes, surmonté lui-même d'une épingle de saphir, était posé

n'importe comment sur la perruque de Mme de Cambremer, comme un

insigne dont l'exhibition est nécessaire, mais suffisante, la place

indifférente, l'élégance conventionnelle, et l'immobilité inutile.

Malgré la chaleur, la bonne dame avait revêtu un mantelet de jais pareil

à une dalmatique, par-dessus lequel pendait une étole d'hermine dont le

port semblait en relation non avec la température et la saison, mais

avec le caractère de la cérémonie. Et sur la poitrine de Mme de

Cambremer un tortil de baronne relié à une chaînette pendait à la façon

d'une croix pectorale. Le Monsieur était un célèbre avocat de Paris,

de famille nobiliaire, qui était venu passer trois jours chez

les Cambremer. C'était un de ces hommes à qui leur expérience

professionnelle consommée fait un peu mépriser leur profession et qui

disent par exemple: «Je sais que je plaide bien, aussi cela ne m'amuse

plus de plaider», ou: «Cela ne m'intéresse plus d'opérer; je sais que

j'opère bien.» Intelligents, _artistes_, ils voient autour de leur

maturité, fortement rentée par le succès, briller cette «intelligence»,

cette nature d'«artiste» que leurs confrères leur reconnaissent et qui

leur confère un à-peu-près de goût et de discernement. Ils se prennent

de passion pour la peinture non d'un grand artiste, mais d'un artiste

cependant très distingué, et à l'achat des oeuvres duquel ils emploient

les gros revenus que leur procure leur carrière. Le Sidaner était

l'artiste élu par l'ami des Cambremer, lequel était, du reste, très

agréable. Il parlait bien des livres, mais non de ceux des vrais

maîtres, de ceux qui se sont maîtrisés. Le seul défaut gênant qu'offrît

cet amateur était qu'il employait certaines expressions toutes faites

d'une façon constante, par exemple: «en majeure partie», ce qui donnait

à ce dont il voulait parler quelque chose d'important et d'incomplet.

Mme de Cambremer avait profité, me dit-elle, d'une matinée que des amis

à elle avaient donnée ce jour-là à côté de Balbec, pour venir me voir,

comme elle l'avait promis à Robert de Saint-Loup. «Vous savez qu'il doit

bientôt venir passer quelques jours dans le pays. Son oncle Charlus y

est en villégiature chez sa belle-soeur, la duchesse de Luxembourg,

et M. de Saint-Loup profitera de l'occasion pour aller à la fois dire

bonjour à sa tante et revoir son ancien régiment, où il est très aimé,

très estimé. Nous recevons souvent des officiers qui nous parlent tous

de lui avec des éloges infinis. Comme ce serait gentil si vous nous

faisiez le plaisir de venir tous les deux à Féterne.» Je lui présentai

Albertine et ses amies. Mme de Cambremer nous nomma à sa belle-fille.

Celle-ci, qui se montrait glaciale avec les petits nobliaux que le

voisinage de Féterne la forçait à fréquenter, si pleine de réserve de

crainte de se compromettre, me tendit au contraire la main avec un

sourire rayonnant, mise comme elle était en sûreté et en joie devant un

ami de Robert de Saint-Loup et que celui-ci, gardant plus de finesse

mondaine qu'il ne voulait le laisser voir, lui avait dit très lié avec

les Guermantes. Telle, au rebours de sa belle-mère, Mme de Cambremer

avait-elle deux politesses infiniment différentes. C'est tout au plus

la première, sèche, insupportable, qu'elle m'eût concédée si je l'avais

connue par son frère Legrandin. Mais pour un ami des Guermantes elle

n'avait pas assez de sourires. La pièce la plus commode de l'hôtel

pour recevoir était le salon de lecture, ce lieu jadis si terrible où

maintenant j'entrais dix fois par jour, ressortant librement, en maître,

comme ces fous peu atteints et depuis si longtemps pensionnaires d'un

asile que le médecin leur en a confié la clef. Aussi offris-je à Mme

de Cambremer de l'y conduire. Et comme ce salon ne m'inspirait plus de

timidité et ne m'offrait plus de charme parce que le visage des choses

change pour nous comme celui des personnes, c'est sans trouble que je

lui fis cette proposition. Mais elle la refusa, préférant rester dehors,

et nous nous assîmes en plein air, sur la terrasse de l'hôtel. J'y

trouvai et recueillis un volume de Mme de Sévigné que maman n'avait pas

eu le temps d'emporter dans sa fuite précipitée, quand elle avait appris

qu'il arrivait des visites pour moi. Autant que ma grand'mère elle

redoutait ces invasions d'étrangers et, par peur de ne plus pouvoir

s'échapper si elle se laissait cerner, elle se sauvait avec une rapidité

qui nous faisait toujours, à mon père et à moi, nous moquer d'elle. Mme

de Cambremer tenait à la main, avec la crosse d'une ombrelle, plusieurs

sacs brodés, un vide-poche, une bourse en or d'où pendaient des fils de

grenats, et un mouchoir en dentelle. Il me semblait qu'il lui eût été

plus commode de les poser sur une chaise; mais je sentais qu'il eût été

inconvenant et inutile de lui demander d'abandonner les ornements de sa

tournée pastorale et de son sacerdoce mondain. Nous regardions la mer

calme où des mouettes éparses flottaient comme des corolles blanches.

A cause du niveau de simple «médium» où nous abaisse la conversation

mondaine, et aussi notre désir de plaire non à l'aide de nos qualités

ignorées de nous-mêmes, mais de ce que nous croyons devoir être prisé

par ceux qui sont avec nous, je me mis instinctivement à parler à Mme de

Cambremer, née Legrandin, de la façon qu'eut pu faire son frère, «Elles

ont, dis-je, en parlant des mouettes, une immobilité et une blancheur de

nymphéas.» Et en effet elles avaient l'air d'offrir un but inerte aux

petits flots qui les ballottaient au point que ceux-ci, par contraste,

semblaient, dans leur poursuite, animés d'une intention, prendre de la

vie. La marquise douairière ne se lassait pas de célébrer la superbe

vue de la mer que nous avions à Balbec, et m'enviait, elle qui de la

Raspelière (qu'elle n'habitait du reste pas cette année) ne voyait les

flots que de si loin. Elle avait deux singulières habitudes qui tenaient

à la fois à son amour exalté pour les arts (surtout pour la musique) et

à son insuffisance dentaire. Chaque fois qu'elle parlait esthétique, ses

glandes salivaires, comme celles de certains animaux au moment du rut,

entraient dans une phase d'hypersécrétion telle que la bouche édentée

de la vieille dame laissait passer, au coin des lèvres légèrement

moustachues, quelques gouttes dont ce n'était pas la place. Aussitôt

elle les ravalait avec un grand soupir, comme quelqu'un qui reprend sa

respiration. Enfin, s'il s'agissait d'une trop grande beauté musicale,

dans son enthousiasme elle levait les bras et proférait quelques

jugements sommaires, énergiquement mastiqués et au besoin venant du nez.

Or je n'avais jamais songé que la vulgaire plage de Balbec pût offrir

en effet une «vue de mer», et les simples paroles de Mme de Cambremer

changeaient mes idées à cet égard. En revanche, et je le lui dis,

j'avais toujours entendu célébrer le coup d'oeil unique de la

Raspelière, située au faîte de la colline et où, dans un grand salon

à deux cheminées, toute une rangée de fenêtres regarde, au bout des

jardins, entre les feuillages, la mer jusqu'au delà de Balbec, et

l'autre rangée, la vallée. «Comme vous êtes aimable et comme c'est bien

dit: la mer entre les feuillages. C'est ravissant, on dirait... un

éventail.» Et je sentis à une respiration profonde destinée à rattraper

la salive et à assécher la moustache, que le compliment était sincère.

Mais la marquise, née Legrandin, resta froide pour témoigner de son

dédain non pas pour mes paroles mais pour celles de sa belle-mère.

D'ailleurs elle ne méprisait pas seulement l'intelligence de celle-ci,

mais déplorait son amabilité, craignant toujours que les gens n'eussent

pas une idée suffisante des Cambremer. «Et comme le nom est joli,

dis-je. On aimerait savoir l'origine de tous ces noms-là.--Pour celui-là

je peux vous le dire, me répondit avec douceur la vieille dame. C'est

une demeure de famille, de ma grand'mère Arrachepel, ce n'est pas une

famille illustre, mais c'est une bonne et très ancienne famille de

province.--Comment, pas illustre? interrompit sèchement sa belle-fille.

Tout un vitrail de la cathédrale de Bayeux est rempli par ses armes, et

la principale église d'Avranches contient leurs monuments funéraires. Si

ces vieux noms vous amusent, ajouta-t-elle, vous venez un an trop tard.

Nous avions fait nommer à la cure de Criquetot, malgré toutes les

difficultés qu'il y a à changer de diocèse, le doyen d'un pays où j'ai

personnellement des terres, fort loin d'ici, à Combray, où le bon prêtre

se sentait devenir neurasthénique. Malheureusement l'air de la mer n'a

pas réussi à son grand âge; sa neurasthénie s'est augmentée et il est

retourné à Combray. Mais il s'est amusé, pendant qu'il était notre

voisin, à aller consulter toutes les vieilles chartes, et il a fait

une petite brochure assez curieuse sur les noms de la région. Cela l'a

d'ailleurs mis en goût, car il paraît qu'il occupe ses dernières années

à écrire un grand ouvrage sur Combray et ses environs. Je vais vous

envoyer sa brochure sur les environs de Féterne. C'est un vrai travail

de Bénédictin. Vous y lirez des choses très intéressantes sur

notre vieille Raspelière dont ma belle-mère parle beaucoup trop

modestement.--En tout cas, cette année, répondit Mme de Cambremer

douairière, la Raspelière n'est plus nôtre et ne m'appartient pas. Mais

on sent que vous avez une nature de peintre; vous devriez dessiner,

et j'aimerais tant vous montrer Féterne qui est bien mieux que la

Raspelière.» Car depuis que les Cambremer avaient loué cette dernière

demeure aux Verdurin, sa position dominante avait brusquement cessé de

leur apparaître ce qu'elle avait été pour eux pendant tant d'années,

c'est-à-dire donnant l'avantage, unique dans le pays, d'avoir vue à la

fois sur la mer et sur la vallée, et en revanche leur avait présenté

tout à coup--et après coup--l'inconvénient qu'il fallait toujours monter

et descendre pour y arriver et en sortir. Bref, on eût cru que si Mme de

Cambremer l'avait louée, c'était moins pour accroître ses revenus que

pour reposer ses chevaux. Et elle se disait ravie de pouvoir enfin

posséder tout le temps la mer de si près, à Féterne, elle qui pendant si

longtemps, oubliant les deux mois qu'elle y passait, ne l'avait vue

que d'en haut et comme dans un panorama. «Je la découvre à mon âge,

disait-elle, et comme j'en jouis! Ça me fait un bien! Je louerais la

Raspelière pour rien afin d'être contrainte d'habiter Féterne.»

--Pour revenir à des sujets plus intéressants, reprit la soeur de

Legrandin qui disait: «Ma mère» à la vieille marquise, mais, avec les

années, avait pris des façons insolentes avec elle, vous parliez de

nymphéas: je pense que vous connaissez ceux que Claude Monet a peints.

Quel génie! Cela m'intéresse d'autant plus qu'auprès de Combray, cet

endroit où je vous ai dit que j'avais des terres... Mais elle préféra

ne pas trop parler de Combray. «Ah! c'est sûrement la série dont nous

a parlé Elstir, le plus grand des peintres contemporains, s'écria

Albertine qui n'avait rien dit jusque-là.--Ah! on voit que Mademoiselle

aime les arts, s'écria Mme de Cambremer qui, en poussant une respiration

profonde, résorba un jet de salive.--Vous me permettrez de lui

préférer Le Sidaner, Mademoiselle», dit l'avocat en souriant d'un air

connaisseur. Et, comme il avait goûté, ou vu goûter, autrefois certaines

«audaces» d'Elstir, il ajouta: «Elstir était doué, il a même fait

presque partie de l'avant-garde, mais je ne sais pas pourquoi il a cessé

de suivre, il a gâché sa vie.» Mme de Cambremer donna raison à l'avocat

en ce qui concernait Elstir, mais, au grand chagrin de son invité, égala

Monet à Le Sidaner. On ne peut pas dire qu'elle fût bête; elle débordait

d'une intelligence que je sentais m'être entièrement inutile. Justement,

le soleil s'abaissant, les mouettes étaient maintenant jaunes, comme les

nymphéas dans une autre toile de cette même série de Monet. Je dis que

je la connaissais et (continuant à imiter le langage, du frère, dont je

n'avais pas encore osé citer le nom) j'ajoutai qu'il était malheureux

qu'elle n'eût pas eu plutôt l'idée de venir la veille, car à la même

heure, c'est une lumière de Poussin qu'elle eût pu admirer. Devant un

hobereau normand inconnu des Guermantes et qui lui eût dit qu'elle

eût dû venir la veille, Mme de Cambremer-Legrandin se fût sans doute

redressée d'un air offensé. Mais j'aurais pu être bien plus familier

encore qu'elle n'eût été que douceur moelleuse et florissante; je

pouvais, dans la chaleur de cette belle fin d'après-midi, butiner à mon

gré dans le gros gâteau de miel que Mme de Cambremer était si rarement

et qui remplaça les petits fours que je n'eus pas l'idée d'offrir. Mais

le nom de Poussin, sans altérer l'aménité de la femme du monde, souleva

les protestations de la dilettante. En entendant ce nom, à six reprises

que ne séparait presque aucun intervalle, elle eut ce petit claquement

de la langue contre les lèvres qui sert à signifier à un enfant qui est

en train de faire une bêtise, à la fois un blâme d'avoir commencé et

l'interdiction de poursuivre. «Au nom du ciel, après un peintre comme

Monet, qui est tout bonnement un génie, n'allez pas nommer un vieux

poncif sans talent comme Poussin. Je vous dirai tout nûment que je le

trouve le plus barbifiant des raseurs. Qu'est-ce que vous voulez, je ne

peux pourtant pas appeler cela de la peinture. Monet, Degas, Manet, oui,

voilà des peintres! C'est très curieux, ajouta-t-elle, en fixant un

regard scrutateur et ravi sur un point vague de l'espace, où elle

apercevait sa propre pensée, c'est très curieux, autrefois je préférais

Manet. Maintenant, j'admire toujours Manet, c'est entendu, mais je crois

que je lui préfère peut-être encore Monet. Ah! les cathédrales!» Elle

mettait autant de scrupules que de complaisance à me renseigner sur

l'évolution qu'avait suivie son goût. Et on sentait que les phases

par lesquelles avait passé ce goût n'étaient pas, selon elle, moins

importantes que les différentes manières de Monet lui-même. Je

n'avais pas, du reste, à être flatté qu'elle me fît confidence de ses

admirations, car, même devant la provinciale la plus bornée, elle

ne pouvait pas rester cinq minutes sans éprouver le besoin de les

confesser. Quand une dame noble d'Avranches, laquelle n'eût pas été

capable de distinguer Mozart de Wagner, disait devant Madame de

Cambremer: «Nous n'avons pas eu de nouveauté intéressante pendant notre

séjour à Paris, nous avons été une fois à l'Opéra-Comique, on donnait

_Pelléas et Mélisande_, c'est affreux», Mme de Cambremer non seulement

bouillait mais éprouvait le besoin de s'écrier: «Mais au contraire,

c'est un petit chef-d'oeuvre», et de «discuter». C'était peut-être

une habitude de Combray, prise auprès des soeurs de ma grand'mère qui

appelaient cela: «Combattre pour la bonne cause», et qui aimaient les

dîners où elles savaient, toutes les semaines, qu'elles auraient à

défendre leurs dieux contre des Philistins. Telle Mme de Cambremer

aimait à se «fouetter le sang» en se «chamaillant» sur l'art, comme

d'autres sur la politique. Elle prenait le parti de Debussy comme elle

aurait fait celui d'une de ses amies dont on eût incriminé la conduite.

Elle devait pourtant bien comprendre qu'en disant: «Mais non, c'est un

petit chef-d'oeuvre», elle ne pouvait pas improviser, chez la personne

qu'elle remettait à sa place, toute la progression de culture artistique

au terme de laquelle elles fussent tombées d'accord sans avoir besoin

de discuter. «Il faudra que je demande à Le Sidaner ce qu'il pense de

Poussin, me dit l'avocat. C'est un renfermé, un silencieux, mais je

saurai bien lui tirer les vers du nez.»

--Du reste, continua Mme de Cambremer, j'ai horreur des couchers de

soleil, c'est romantique, c'est opéra. C'est pour cela que je déteste

la maison de ma belle-mère, avec ses plantes du Midi. Vous verrez, ça a

l'air d'un parc de Monte-Carlo. C'est pour cela que j'aime mieux votre

rive. C'est plus triste, plus sincère; il y a un petit chemin d'où on ne

voit pas la mer. Les jours de pluie, il n'y a que de la boue, c'est

tout un monde. C'est comme à Venise, je déteste le Grand Canal et je ne

connais rien de touchant comme les petites ruelles. Du reste c'est une

question d'ambiance.

--Mais, lui dis-je, sentant que la seule manière de réhabiliter Poussin

aux yeux de Mme de Cambremer c'était d'apprendre à celle-ci qu'il était

redevenu à la mode, M. Degas assure qu'il ne connaît rien de plus

beau que les Poussin de Chantilly.--Ouais? Je ne connais pas ceux de

Chantilly, me dit Mme de Cambremer, qui ne voulait pas être d'un autre

avis que Degas, mais je peux parler de ceux du Louvre qui sont des

horreurs.--Il les admire aussi énormément.--Il faudra que je les

revoie. Tout cela est un peu ancien dans ma tête, répondit-elle après

un instant de silence et comme si le jugement favorable qu'elle allait

certainement bientôt porter sur Poussin devait dépendre, non de

la nouvelle que je venais de lui communiquer, mais de l'examen

supplémentaire, et cette fois définitif, qu'elle comptait faire subir

aux Poussin du Louvre pour avoir la faculté de se déjuger.

Me contentant de ce qui était un commencement de rétractation, puisque,

si elle n'admirait pas encore les Poussin, elle s'ajournait pour une

seconde délibération, pour ne pas la laisser plus longtemps à la torture

je dis à sa belle-mère combien on m'avait parlé des fleurs admirables de

Féterne. Modestement elle parla du petit jardin de curé qu'elle avait

derrière et où le matin, en poussant une porte, elle allait en robe

de chambre donner à manger à ses paons, chercher les oeufs pondus, et

cueillir des zinnias ou des roses qui, sur le chemin de table, faisant

aux oeufs à la crème ou aux fritures une bordure de fleurs, lui

rappelaient ses allées. «C'est vrai que nous avons beaucoup de roses,

me dit-elle, notre roseraie est presque un peu trop près de la maison

d'habitation, il y a des jours où cela me fait mal à la tête. C'est plus

agréable de la terrasse de la Raspelière où le vent apporte l'odeur des

roses, mais déjà moins entêtante.» Je me tournai vers la belle-fille:

«C'est tout à fait Pelléas, lui dis-je, pour contenter son goût de

modernisme, cette odeur de roses montant jusqu'aux terrasses. Elle

est si forte, dans la partition, que, comme j'ai le hay-fever et la

rose-fever, elle me faisait éternuer chaque fois que j'entendais cette

scène.»

«Quel chef-d'oeuvre que _Pelléas_! s'écria Mme de Cambremer, j'en suis

férue»; et s'approchant de moi avec les gestes d'une femme sauvage qui

aurait voulu me faire des agaceries, s'aidant des doigts pour piquer les

notes imaginaires, elle se mit à fredonner quelque chose que je supposai

être pour elle les adieux de Pelléas, et continua avec une véhémente

insistance comme s'il avait été d'importance que Mme de Cambremer me

rappelât en ce moment cette scène, ou peut-être plutôt me montrât

qu'elle se la rappelait. «Je crois que c'est encore plus beau que

_Parsifal_, ajouta-t-elle, parce que dans _Parsifal_ il s'ajoute aux

plus grandes beautés un certain halo de phrases mélodiques, donc

caduques puisque mélodiques.--Je sais que vous êtes une grande

musicienne, Madame, dis-je à la douairière. J'aimerais beaucoup vous

entendre.» Mme de Cambremer-Legrandin regarda la mer pour ne pas prendre

part à la conversation. Considérant que ce qu'aimait sa belle-mère

n'était pas de la musique, elle considérait le talent, prétendu selon

elle, et des plus remarquables en réalité, qu'on lui reconnaissait comme

une virtuosité sans intérêt. Il est vrai que la seule élève encore

vivante de Chopin déclarait avec raison que la manière de jouer, le

«sentiment», du Maître, ne s'était transmis, à travers elle, qu'à Mme de

Cambremer; mais jouer comme Chopin était loin d'être une référence pour

la soeur de Legrandin, laquelle ne méprisait personne autant que le

musicien polonais. «Oh! elles s'envolent, s'écria Albertine en me

montrant les mouettes qui, se débarrassant pour un instant de leur

incognito de fleurs, montaient toutes ensemble vers le soleil.--Leurs

ailes de géants les empêchent de marcher, dit Mme de Cambremer,

confondant les mouettes avec les albatros.--Je les aime beaucoup, j'en

voyais à Amsterdam, dit Albertine. Elles sentent la mer, elles viennent

la humer même à travers les pierres des rues.--Ah! vous avez été en

Hollande, vous connaissez les Ver Meer?» demanda impérieusement Mme

de Cambremer et du ton dont elle aurait dit: «Vous connaissez les

Guermantes?», car le snobisme en changeant d'objet ne change pas

d'accent. Albertine répondit non: elle croyait que c'étaient des gens

vivants. Mais il n'y parut pas. «Je serais très heureuse de vous faire

de la musique, me dit Mme de Cambremer. Mais, vous savez, je ne joue que

des choses qui n'intéressent plus votre génération. J'ai été élevée

dans le culte de Chopin», dit-elle à voix basse, car elle redoutait sa

belle-fille et savait que celle-ci, considérant que Chopin n'était pas

de la musique, le bien jouer ou le mal jouer étaient des expressions

dénuées de sens. Elle reconnaissait que sa belle-mère avait du

mécanisme, perlait les traits. «Jamais on ne me fera dire qu'elle est

musicienne», concluait Mme de Cambremer-Legrandin. Parce qu'elle se

croyait «avancée» et (en art seulement) «jamais assez à gauche»,

disait-elle, elle se représentait non seulement que la musique

progresse, mais sur une seule ligne, et que Debussy était en quelque

sorte un sur-Wagner, encore un peu plus avancé que Wagner. Elle ne se

rendait pas compte que si Debussy n'était pas aussi indépendant de

Wagner qu'elle-même devait le croire dans quelques années, parce qu'on

se sert tout de même des armes conquises pour achever de s'affranchir

de celui qu'on a momentanément vaincu, il cherchait cependant, après la

satiété qu'on commençait à avoir des oeuvres trop complètes, où tout est

exprimé, à contenter un besoin contraire. Des théories, bien entendu,

étayaient momentanément cette réaction, pareilles à celles qui, en

politique, viennent à l'appui des lois contre les congrégations, des

guerres en Orient (enseignement contre nature, péril jaune, etc., etc.).

On disait qu'à une époque de hâte convenait un art rapide, absolument

comme on aurait dit que la guerre future ne pouvait pas durer plus de

quinze jours, ou qu'avec les chemins de fer seraient délaissés les

petits coins chers aux diligences et que l'auto pourtant devait

remettre en honneur. On recommandait de ne pas fatiguer l'attention de

l'auditeur, comme si nous ne disposions pas d'attentions différentes

dont il dépend précisément de l'artiste d'éveiller les plus hautes. Car

ceux qui bâillent de fatigue après dix lignes d'un article médiocre

avaient refait tous les ans le voyage de Bayreuth pour entendre la

_Tétralogie_. D'ailleurs le jour devait venir où, pour un temps, Debussy

serait déclaré aussi fragile que Massenet et les tressautements de

Mélisande abaissés au rang de ceux de _Manon_. Car les théories et

les écoles, comme les microbes et les globules, s'entre-dévorent et

assurent, par leur lutte, la continuité de la vie. Mais ce temps n'était

pas encore venu.

Comme à la Bourse, quand un mouvement de hausse se produit, tout un

compartiment de valeurs en profitent, un certain nombre d'auteurs

dédaignés bénéficiaient de la réaction, soit parce qu'ils ne méritaient

pas ce dédain, soit simplement--ce qui permettait de dire une nouveauté

en les prônant--parce qu'ils l'avaient encouru. Et on allait même

chercher, dans un passé isolé, quelques talents indépendants sur la

réputation de qui ne semblait pas devoir influer le mouvement actuel,

mais dont un des maîtres nouveaux passait pour citer le nom avec faveur.

Souvent c'était parce qu'un maître, quel qu'il soit, si exclusive que

doive être son école, juge d'après son sentiment original, rend justice

au talent partout où il se trouve, et même moins qu'au talent, à quelque

agréable inspiration qu'il a goûtée autrefois, qui se rattache à un

moment aimé de son adolescence. D'autres fois parce que certains

artistes d'une autre époque ont, dans un simple morceau, réalisé quelque

chose qui ressemble à ce que le maître peu à peu s'est rendu compte

que lui-même avait voulu faire. Alors il voit en cet ancien comme un

précurseur; il aime chez lui, sous une tout autre forme, un effort

momentanément, partiellement fraternel. Il y a des morceaux de Turner

dans l'oeuvre de Poussin, une phrase de Flaubert dans Montesquieu.

Et quelquefois aussi ce bruit de la prédilection du Maître était le

résultat d'une erreur, née on ne sait où et colportée dans l'école. Mais

le nom cité bénéficiait alors de la firme sous la protection de laquelle

il était entré juste à temps, car s'il y a quelque liberté, un goût

vrai, dans le choix du maître, les écoles, elles, ne se dirigent plus

que suivant la théorie. C'est ainsi que l'esprit, suivant son cours

habituel qui s'avance par digression, en obliquant une fois dans un

sens, la fois suivante dans le sens contraire, avait ramené la lumière

d'en haut sur un certain nombre d'oeuvres auxquelles le besoin de

justice, ou de renouvellement, ou le goût de Debussy, ou son caprice, ou

quelque propos qu'il n'avait peut-être pas tenu, avaient ajouté celles

de Chopin. Prônées par les juges en qui on avait toute confiance,

bénéficiant de l'admiration qu'excitait _Pelléas_, elles avaient

retrouvé un éclat nouveau, et ceux mêmes qui ne les avaient pas

réentendues étaient si désireux de les aimer qu'ils le faisaient

malgré eux, quoique avec l'illusion de la liberté. Mais Mme de

Cambremer-Legrandin restait une partie de l'année en province. Même à

Paris, malade, elle vivait beaucoup dans sa chambre. Il est vrai que

l'inconvénient pouvait surtout s'en faire sentir dans le choix des

expressions que Mme de Cambremer croyait à la mode et qui eussent

convenu plutôt au langage écrit, nuance qu'elle ne discernait pas, car

elle les tenait plus de la lecture que de la conversation. Celle-ci

n'est pas aussi nécessaire pour la connaissance exacte des opinions que

des expressions nouvelles. Pourtant ce rajeunissement des «nocturnes»

n'avait pas encore été annoncé par la critique. La nouvelle s'en était

transmise seulement par des causeries de «jeunes». Il restait ignoré de

Mme de Cambremer-Legrandin. Je me fis un plaisir de lui apprendre, mais

en m'adressant pour cela à sa belle-mère, comme quand, au billard, pour

atteindre une boule on joue par la bande, que Chopin, bien loin d'être

démodé, était le musicien préféré de Debussy. «Tiens, c'est amusant»,

me dit en souriant finement la belle-fille, comme si ce n'avait été là

qu'un paradoxe lancé par l'auteur de _Pelléas_. Néanmoins il était bien

certain maintenant qu'elle n'écouterait plus Chopin qu'avec respect et

même avec plaisir. Aussi mes paroles, qui venaient de sonner l'heure

de la délivrance pour la douairière, mirent-elles dans sa figure

une expression de gratitude pour moi, et surtout de joie. Ses yeux

brillèrent comme ceux de Latude dans la pièce appelée _Latude ou

Trente-cinq ans de captivité_ et sa poitrine huma l'air de la mer avec

cette dilatation que Beethoven a si bien marquée dans _Fidelio_, quand

ses prisonniers respirent enfin «cet air qui vivifie». Quant à la

douairière, je crus qu'elle allait poser sur ma joue ses lèvres

moustachues. «Comment, vous aimez Chopin? Il aime Chopin, il aime

Chopin», s'écria-t-elle dans un nasonnement passionné; elle aurait

dit: «Comment, vous connaissez aussi Mme de Franquetot?» avec cette

différence que mes relations avec Mme de Franquetot lui eussent été

profondément indifférentes, tandis que ma connaissance de Chopin la jeta

dans une sorte de délire artistique. L'hyper-sécrétion salivaire ne

suffit plus. N'ayant même pas essayé de comprendre le rôle de Debussy

dans la réinvention de Chopin, elle sentit seulement que mon jugement

était favorable. L'enthousiasme musical la saisit. «Élodie! Élodie! il

aime Chopin»; ses seins se soulevèrent et elle battit l'air de ses bras.

«Ah! j'avais bien senti que vous étiez musicien, s'écria-t-elle. Je

comprends, artiste comme vous êtes, que vous aimiez cela. C'est si

beau!» Et sa voix était aussi caillouteuse que si, pour m'exprimer son

ardeur pour Chopin, elle eût, imitant Démosthène, rempli sa bouche avec

tous les galets de la plage. Enfin le reflux vint, atteignant jusqu'à

la voilette qu'elle n'eut pas le temps de mettre à l'abri et qui fut

transpercée, enfin la marquise essuya avec son mouchoir brodé la bave

d'écume dont le souvenir de Chopin venait de tremper ses moustaches.

«Mon Dieu, me dit Mme de Cambremer-Legrandin, je crois que ma belle-mère

s'attarde un peu trop, elle oublie que nous avons à dîner mon oncle

de Ch'nouville. Et puis Cancan n'aime pas attendre.» Cancan me resta

incompréhensible, et je pensai qu'il s'agissait peut-être d'un chien.

Mais pour les cousins de Ch'nouville, voilà. Avec l'âge s'était amorti

chez la jeune marquise le plaisir qu'elle avait à prononcer leur nom de

cette manière. Et cependant c'était pour le goûter qu'elle avait jadis

décidé son mariage. Dans d'autres groupes mondains, quand on parlait des

Chenouville, l'habitude était (du moins chaque fois que la particule

était précédée d'un nom finissant par une voyelle, car dans le cas

contraire on était bien obligé de prendre appui sur le _de_, la langue

se refusant à prononcer Madam' d' Ch'nonceaux) que ce fût l'_e_ muet de

la particule qu'on sacrifiât. On disait: «Monsieur d'Chenouville». Chez

les Cambremer la tradition était inverse, mais aussi impérieuse. C'était

l'_e_ muet de Chenouville que, dans tous les cas, on supprimait. Que

le nom fût précédé de mon cousin ou de ma cousine, c'était toujours de

«Ch'nouville» et jamais de Chenouville. (Pour le père de ces Chenouville

on disait notre oncle, car on n'était pas assez gratin à Féterne pour

prononcer notre «onk», comme eussent fait les Guermantes, dont le

baragouin voulu, supprimant les consonnes et nationalisant les noms

étrangers, était aussi difficile à comprendre que le vieux français ou

un moderne patois.) Toute personne qui entrait dans la famille recevait

aussitôt, sur ce point des Ch'nouville, un avertissement dont Mlle

Legrandin-Cambremer n'avait pas eu besoin. Un jour, en visite, entendant

une jeune fille dire: «ma tante d'Uzai», «mon onk de Rouan», elle

n'avait pas reconnu immédiatement les noms illustres qu'elle avait

l'habitude de prononcer: Uzès et Rohan; elle avait eu l'étonnement,

l'embarras et la honte de quelqu'un qui a devant lui à table un

instrument nouvellement inventé dont il ne sait pas l'usage et dont il

n'ose pas commencer à manger. Mais, la nuit suivante et le lendemain,

elle avait répété avec ravissement: «ma tante d'Uzai» avec cette

suppression de l'_s_ finale, suppression qui l'avait stupéfaite la

veille, mais qu'il lui semblait maintenant si vulgaire de ne pas

connaître qu'une de ses amies lui ayant parlé d'un buste de la duchesse

d'Uzès, Mlle Legrandin lui avait répondu avec mauvaise humeur, et d'un

ton hautain: «Vous pourriez au moins prononcer comme il faut: Mame

d'Uzai.» Dès lors elle avait compris qu'en vertu de la transmutation des

matières consistantes en éléments de plus en plus subtils, la fortune

considérable et si honorablement acquise qu'elle tenait de son père,

l'éducation complète qu'elle avait reçue, son assiduité à la Sorbonne,

tant aux cours de Caro qu'à ceux de Brunetière, et aux concerts

Lamoureux, tout cela devait se volatiliser, trouver sa sublimation

dernière dans le plaisir de dire un jour: «ma tante d'Uzai». Il

n'excluait pas de son esprit qu'elle continuerait à fréquenter, au moins

dans les premiers temps qui suivraient son mariage, non pas certaines

amies qu'elle aimait et qu'elle était résignée à sacrifier, mais

certaines autres qu'elle n'aimait pas et à qui elle voulait pouvoir dire

(puisqu'elle se marierait pour cela): «Je vais vous présenter à ma tante

d'Uzai», et quand elle vit que cette alliance était trop difficile: «Je

vais vous présenter à ma tante de Ch'nouville» et: «Je vous ferai dîner

avec les Uzai.» Son mariage avec M. de Cambremer avait procuré à Mlle

Legrandin l'occasion de dire la première de ces phrases mais non la

seconde, le monde que fréquentaient ses beaux-parents n'étant pas celui

qu'elle avait cru et duquel elle continuait à rêver. Aussi, après

m'avoir dit de Saint-Loup (en adoptant pour cela une expression de

Robert, car si, pour causer, j'employais avec elle ces expressions de

Legrandin, par une suggestion inverse elle me répondait dans le dialecte

de Robert, qu'elle ne savait pas emprunté à Rachel), en rapprochant le

pouce de l'index et en fermant à demi les yeux comme si elle regardait

quelque chose d'infiniment délicat qu'elle était parvenue à capter: «Il

a une jolie qualité d'esprit»; elle fit son éloge avec tant de chaleur

qu'on aurait pu croire qu'elle était amoureuse de lui (on avait

d'ailleurs prétendu qu'autrefois, quand il était à Doncières, Robert

avait été son amant), en réalité simplement pour que je le lui répétasse

et pour aboutir à: «Vous êtes très lié avec la duchesse de Guermantes.

Je suis souffrante, je ne sors guère, et je sais qu'elle reste confinée

dans un cercle d'amis choisis, ce que je trouve très bien, aussi je

la connais très peu, mais je sais que c'est une femme absolument

supérieure.» Sachant que Mme de Cambremer la connaissait à peine, et

pour me faire aussi petit qu'elle, je glissai sur ce sujet et répondis à

la marquise que j'avais connu surtout son frère, M. Legrandin. A ce nom,

elle prit le même air évasif que j'avais eu pour Mme de Guermantes,

mais en y joignant une expression de mécontentement, car elle pensa que

j'avais dit cela pour humilier non pas moi, mais elle. Était-elle

rongée par le désespoir d'être née Legrandin? C'est du moins ce que

prétendaient les soeurs et belles-soeurs de son mari, dames nobles de

province qui ne connaissaient personne et ne savaient rien, jalousaient

l'intelligence de Mme de Cambremer, son instruction, sa fortune, les

agréments physiques qu'elle avait eus avant de tomber malade. «Elle ne

pense pas à autre chose, c'est cela qui la tue», disaient ces méchantes

dès qu'elles parlaient de Mme de Cambremer à n'importe qui, mais de

préférence à un roturier, soit, s'il était fat et stupide, pour donner

plus de valeur, par cette affirmation de ce qu'a de honteux la roture, à

l'amabilité qu'elles marquaient pour lui, soit, s'il était timide et fin

et s'appliquait le propos à soi-même, pour avoir le plaisir, tout en le

recevant bien, de lui faire indirectement une insolence. Mais si ces

dames croyaient dire vrai pour leur belle-soeur, elles se trompaient.

Celle-ci souffrait d'autant moins d'être née Legrandin qu'elle en avait

perdu le souvenir. Elle fut froissée que je le lui rendisse et se tut

comme si elle n'avait pas compris, ne jugeant pas nécessaire d'apporter

une précision, ni même une confirmation aux miens.

«Nos parents ne sont pas la principale cause de l'écourtement de notre

visite, me dit Mme de Cambremer douairière, qui était probablement

plus blasée que sa belle-fille sur le plaisir qu'il y a à dire:

«Ch'nouville». Mais, pour ne pas vous fatiguer de trop de monde,

Monsieur, dit-elle en montrant l'avocat, n'a pas osé faire venir

jusqu'ici sa femme et son fils. Ils se promènent sur la plage en nous

attendant et doivent commencer à s'ennuyer.» Je me les fis désigner

exactement et courus les chercher. La femme avait une figure ronde comme

certaines fleurs de la famille des renonculacées, et au coin de l'oeil

un assez large signe végétal. Et les générations des hommes gardant

leurs caractères comme une famille de plantes, de même que sur la figure

flétrie de la mère, le même signe, qui eût pu aider au classement d'une

variété, se gonflait sous l'oeil du fils. Mon empressement auprès de sa

femme et de son fils toucha l'avocat. Il montra de l'intérêt au sujet de

mon séjour à Balbec. «Vous devez vous trouver un peu dépaysé, car il y

a ici, en majeure partie, des étrangers.» Et il me regardait tout en me

parlant, car n'aimant pas les étrangers, bien que beaucoup fussent

de ses clients, il voulait s'assurer que je n'étais pas hostile à

sa xénophobie, auquel cas il eût battu en retraite en disant:

«Naturellement, Mme X... peut être une femme charmante. C'est une

question de principes.» Comme je n'avais, à cette époque, aucune opinion

sur les étrangers, je ne témoignai pas de désapprobation, il se sentit

en terrain sûr. Il alla jusqu'à me demander de venir un jour chez lui,

à Paris, voir sa collection de Le Sidaner, et d'entraîner avec moi les

Cambremer, avec lesquels il me croyait évidemment intime. «Je vous

inviterai avec Le Sidaner, me dit-il, persuadé que je ne vivrais plus

que dans l'attente de ce jour béni. Vous verrez quel homme exquis. Et

ses tableaux vous enchanteront. Bien entendu, je ne puis pas rivaliser

avec les grands collectionneurs, mais je crois que c'est moi qui ai

le plus grand nombre de ses toiles préférées. Cela vous intéressera

d'autant plus, venant de Balbec, que ce sont des marines, du moins en

majeure partie.» La femme et le fils, pourvus du caractère végétal,

écoutaient avec recueillement. On sentait qu'à Paris leur hôtel était

une sorte de temple du Le Sidaner. Ces sortes de temples ne sont pas

inutiles. Quand le dieu a des doutes sur lui-même, il bouche aisément

les fissures de son opinion sur lui-même par les témoignages

irrécusables d'êtres qui ont voué leur vie à son oeuvre.

Sur un signe de sa belle-fille, Mme de Cambremer allait se lever et

me disait: «Puisque vous ne voulez pas vous installer à Féterne, ne

voulez-vous pas au moins venir déjeuner, un jour de la semaine, demain

par exemple?» Et, dans sa bienveillance, pour me décider elle ajouta:

«Vous _retrouverez_ le comte de Crisenoy» que je n'avais nullement

perdu, pour la raison que je ne le connaissais pas. Elle commençait à

faire luire à mes yeux d'autres tentations encore, mais elle s'arrêta

net. Le premier président, qui, en rentrant, avait appris qu'elle était

à l'hôtel, l'avait sournoisement cherchée partout, attendue ensuite

et, feignant de la rencontrer par hasard, il vint lui présenter ses

hommages. Je compris que Mme de Cambremer ne tenait pas à étendre à lui

l'invitation à déjeuner qu'elle venait de m'adresser. Il la connaissait

pourtant depuis bien plus longtemps que moi, étant depuis des années un

de ces habitués des matinées de Féterne que j'enviais tant durant mon

premier séjour à Balbec. Mais l'ancienneté ne fait pas tout pour les

gens du monde. Et ils réservent plus volontiers les déjeuners aux

relations nouvelles qui piquent encore leur curiosité, surtout quand

elles arrivent précédées d'une prestigieuse et chaude recommandation

comme celle de Saint-Loup. Mme de Cambremer supputa que le premier

président n'avait pas entendu ce qu'elle m'avait dit, mais pour calmer

les remords qu'elle éprouvait, elle lui tint les plus aimables

propos. Dans l'ensoleillement qui noyait à l'horizon la côte dorée,

habituellement invisible, de Rivebelle, nous discernâmes, à peine

séparées du lumineux azur, sortant des eaux, roses, argentines,

imperceptibles, les petites cloches de l'_angélus_ qui sonnaient aux

environs de Féterne. «Ceci est encore assez Pelléas, fis-je remarquer à

Mme de Cambremer-Legrandin. Vous savez la scène que je veux dire.--Je

crois bien que je sais»; mais «je ne sais pas du tout» était proclamé

par sa voix et son visage, qui ne se moulaient à aucun souvenir, et par

son sourire sans appui, en l'air. La douairière ne revenait pas de ce

que les cloches portassent jusqu'ici et se leva en pensant à l'heure:

«Mais en effet, dis-je, d'habitude, de Balbec, on ne voit pas cette

côte, et on ne l'entend pas non plus. Il faut que le temps ait changé

et ait doublement élargi l'horizon. A moins qu'elles ne viennent vous

chercher puisque je vois qu'elles vous font partir; elles sont pour vous

la cloche du dîner.» Le premier président, peu sensible aux cloches,

regardait furtivement la digue qu'il se désolait de voir ce soir aussi

dépeuplée. «Vous êtes un vrai poète, me dit Mme de Cambremer. On

vous sent si vibrant, si artiste; venez, je vous jouerai du Chopin»,

ajouta-t-elle en levant les bras d'un air extasié et en prononçant les

mots d'une voix rauque qui avait l'air de déplacer des galets. Puis vint

la déglutition de la salive, et la vieille dame essuya instinctivement

la légère brosse, dite à l'américaine, de sa moustache avec son

mouchoir. Le premier président me rendit sans le vouloir un très grand

service en empoignant la marquise par le bras pour la conduire à sa

voiture, une certaine dose de vulgarité, de hardiesse et de goût pour

l'ostentation dictant une conduite que d'autres hésiteraient à assurer,

et qui est loin de déplaire dans le monde. Il en avait d'ailleurs,

depuis tant d'années, bien plus l'habitude que moi. Tout en le bénissant

je n'osai l'imiter et marchai à côté de Mme de Cambremer-Legrandin,

laquelle voulut voir le livre que je tenais à la main. Le nom de Mme de

Sévigné lui fit faire la moue; et, usant d'un mot qu'elle avait lu dans

certains journaux, mais qui, parlé et mis au féminin, et appliqué à un

écrivain du XVIIe siècle, faisait un effet bizarre, elle me demanda: «La

trouvez-vous vraiment talentueuse?» La marquise donna au valet de pied

l'adresse d'un pâtissier où elle avait à s'en aller avant de repartir

sur la route, rose de la poussière du soir, où bleuissaient en forme de

croupes les falaises échelonnées. Elle demanda à son vieux cocher si un

de ses chevaux, qui était frileux, avait eu assez chaud, si le sabot de

l'autre ne lui faisait pas mal. «Je vous écrirai pour ce que nous devons

convenir, me dit-elle à mi-voix. J'ai vu que vous causiez littérature

avec ma belle-fille, elle est adorable», ajouta-t-elle, bien qu'elle ne

le pensât pas, mais elle avait pris l'habitude--gardée par bonté--de le

dire pour que son fils n'eût pas l'air d'avoir fait un mariage d'argent.

«Et puis, ajouta-t-elle dans un dernier mâchonnement enthousiaste, elle

est si hartthhisstte!» Puis elle monta en voiture, balançant la tête,

levant la crosse de son ombrelle, et repartit par les rues de Balbec,

surchargée des ornements de son sacerdoce, comme un vieil évêque en

tournée de confirmation.

Sodome et Gomorrhe - Première partie · 第 6 / 9 题