et jamais accompli, d'un bruit d'appel; arrivé au point culminant d'une
ascension tourmentée dans les spirales de mon angoisse solitaire, du
fond du Paris populeux et nocturne approché soudain de moi, à côté de ma
bibliothèque, j'entendis tout à coup, mécanique et sublime, comme dans
_Tristan_ l'écharpe agitée ou le chalumeau du pâtre, le bruit de toupie
du téléphone. Je m'élançai, c'était Albertine. «Je ne vous dérange pas
en vous téléphonant à une pareille heure?--Mais non...», dis-je en
comprimant ma joie, car ce qu'elle disait de l'heure indue était sans
doute pour s'excuser de venir dans un moment, si tard, non parce qu'elle
n'allait pas venir. «Est-ce que vous venez? demandai-je d'un ton
indifférent.--Mais... non, si vous n'avez pas absolument besoin de moi.»
Une partie de moi à laquelle l'autre voulait se rejoindre était en
Albertine. Il fallait qu'elle vînt, mais je ne le lui dis pas d'abord;
comme nous étions en communication, je me dis que je pourrais toujours
l'obliger, à la dernière seconde, soit à venir chez moi, soit à me
laisser courir chez elle. «Oui, je suis près de chez moi, dit-elle, et
infiniment loin de chez vous; je n'avais pas bien lu votre mot. Je viens
de le retrouver et j'ai eu peur que vous ne m'attendiez.» Je sentais
qu'elle mentait, et c'était maintenant, dans ma fureur, plus encore par
besoin de la déranger que de la voir que je voulais l'obliger à venir.
Mais je tenais d'abord à refuser ce que je tâcherais d'obtenir dans
quelques instants. Mais où était-elle? À ses paroles se mêlaient
d'autres sons: la trompe d'un cycliste, la voix d'une femme qui
chantait, une fanfare lointaine retentissaient aussi distinctement que
la voix chère, comme pour me montrer que c'était bien Albertine dans son
milieu actuel qui était près de moi en ce moment, comme une motte de
terre avec laquelle on a emporté toutes les graminées qui l'entourent.
Les mêmes bruits que j'entendais frappaient aussi son oreille et
mettaient une entrave à son attention: détails de vérité, étrangers au
sujet, inutiles en eux-mêmes, d'autant plus nécessaires à nous révéler
l'évidence du miracle; traits sobres et charmants, descriptifs de
quelque rue parisienne, traits perçants aussi et cruels d'une soirée
inconnue qui, au sortir de _Phèdre_, avaient empêché Albertine de venir
chez moi. «Je commence par vous prévenir que ce n'est pas pour que vous
veniez, car, à cette heure-ci, vous me gêneriez beaucoup..., lui dis-je,
je tombe de sommeil. Et puis, enfin, mille complications. Je tiens à
vous dire qu'il n'y avait pas de malentendu possible dans ma lettre.
Vous m'avez répondu que c'était convenu. Alors, si vous n'aviez pas
compris, qu'est-ce que vous entendiez par là?--J'ai dit que c'était
convenu, seulement je ne me souvenais plus trop de ce qui était convenu.
Mais je vois que vous êtes fâché, cela m'ennuie. Je regrette d'être
allée à _Phèdre_. Si j'avais su que cela ferait tant d'histoires...
ajouta-t-elle, comme tous les gens qui, en faute pour une chose, font
semblant de croire que c'est une autre qu'on leur reproche.--_Phèdre_
n'est pour rien dans mon mécontentement, puisque c'est moi qui vous ai
demandé d'y aller.--Alors, vous m'en voulez, c'est ennuyeux qu'il soit
trop tard ce soir, sans cela je serais allée chez vous, mais je viendrai
demain ou après-demain, pour m'excuser.--Oh! non, Albertine, je vous en
prie, après m'avoir fait perdre une soirée, laissez-moi au moins la paix
les jours suivants. Je ne serai pas libre avant une quinzaine de jours
ou trois semaines. Écoutez, si cela vous ennuie que nous restions sur
une impression de colère, et, au fond, vous avez peut-être raison, alors
j'aime encore mieux, fatigue pour fatigue, puisque je vous ai attendue
jusqu'à cette heure-ci et que vous êtes encore dehors, que vous veniez
tout de suite, je vais prendre du café pour me réveiller.--Ce ne serait
pas possible de remettre cela à demain? parce que la difficulté...» En
entendant ces mots d'excuse, prononcés comme si elle n'allait pas venir,
je sentis qu'au désir de revoir la figure veloutée qui déjà à Balbec
dirigeait toutes mes journées vers le moment où, devant la mer mauve de
septembre, je serais auprès de cette fleur rose, tentait douloureusement
de s'unir un élément bien différent. Ce terrible besoin d'un être, à
Combray, j'avais appris à le connaître au sujet de ma mère, et jusqu'à
vouloir mourir si elle me faisait dire par Françoise qu'elle ne pourrait
pas monter. Cet effort de l'ancien sentiment, pour se combiner et ne
faire qu'un élément unique avec l'autre, plus récent, et qui, lui,
n'avait pour voluptueux objet que la surface colorée, la rose carnation
d'une fleur de plage, cet effort aboutit souvent à ne faire (au sens
chimique) qu'un corps nouveau, qui peut ne durer que quelques instants.
Ce soir-là, du moins, et pour longtemps encore, les deux éléments
restèrent dissociés. Mais déjà, aux derniers mots entendus au téléphone,
je commençai à comprendre que la vie d'Albertine était située (non pas
matériellement sans doute) à une telle distance de moi qu'il m'eût fallu
toujours de fatigantes explorations pour mettre la main sur elle, mais,
de plus, organisée comme des fortifications de campagne et, pour plus
de sûreté, de l'espèce de celles que l'on a pris plus tard l'habitude
d'appeler camouflées. Albertine, au reste, faisait, à un degré plus
élevé de la société, partie de ce genre de personnes à qui la concierge
promet à votre porteur de faire remettre la lettre quand elle
rentrera--jusqu'au jour où vous vous apercevez que c'est précisément
elle, la personne rencontrée dehors et à laquelle vous vous êtes permis
d'écrire, qui est la concierge. De sorte qu'elle habite bien--mais dans
la loge--le logis qu'elle vous a indiqué (lequel, d'autre part, est une
petite maison de passe dont la concierge est la maquerelle)--et qu'elle
donne comme adresse un immeuble où elle est connue par des complices qui
ne vous livreront pas son secret, d'où on lui fera parvenir vos lettres,
mais où elle n'habite pas, où elle a tout au plus laissé des affaires.
Existences disposées sur cinq ou six lignes de repli, de sorte que,
quand on veut voir cette femme, ou savoir, on est venu frapper trop à
droite, ou trop à gauche, ou trop en avant, ou trop en arrière, et qu'on
peut pendant des mois, des années, tout ignorer. Pour Albertine, je
sentais que je n'apprendrais jamais rien, qu'entre la multiplicité
entremêlée des détails réels et des faits mensongers je n'arriverais
jamais à me débrouiller. Et que ce serait toujours ainsi, à moins que de
la mettre en prison (mais on s'évade) jusqu'à la fin. Ce soir-là, cette
conviction ne fit passer à travers moi qu'une inquiétude, mais où je
sentais frémir comme une anticipation de longues souffrances.
--Mais non, répondis-je, je vous ai déjà dit que je ne serais pas libre
avant trois semaines, pas plus demain qu'un autre jour.--Bien, alors...
je vais prendre le pas de course... c'est ennuyeux, parce que je
suis chez une amie qui... (Je sentais qu'elle n'avait pas cru que
j'accepterais sa proposition de venir, laquelle n'était donc pas
sincère, et je voulais la mettre au pied du mur.)--Qu'est-ce que ça
peut me faire, votre amie? venez ou ne venez pas, c'est votre affaire,
ce n'est pas moi qui vous demande de venir, c'est vous qui me l'avez
proposé.--Ne vous fâchez pas, je saute dans un fiacre et je serai chez
vous dans dix minutes.
Ainsi, de ce Paris des profondeurs nocturnes duquel avait déjà émané
jusque dans ma chambre, mesurant le rayon d'action d'un être lointain,
une voix qui allait surgir et apparaître, après cette première
annonciation, c'était cette Albertine que j'avais connue jadis sous le
ciel de Balbec, quand les garçons du Grand-Hôtel, en mettant le couvert,
étaient aveuglés par la lumière du couchant, que, les vitres étant
entièrement tirées, les souffles imperceptibles du soir passaient
librement de la plage, où s'attardaient les derniers promeneurs, à
l'immense salle à manger où les premiers dîneurs n'étaient pas assis
encore, et que dans la glace placée derrière le comptoir passait le
reflet rouge de la coque et s'attardait longtemps le reflet gris de la
fumée du dernier bateau pour Rivebelle. Je ne me demandais plus ce qui
avait pu mettre Albertine en retard, et quand Françoise entra dans ma
chambre me dire: «Mademoiselle Albertine est là», si je répondis sans
même bouger la tête, ce fut seulement par dissimulation: «Comment
mademoiselle Albertine vient-elle aussi tard!» Mais levant alors les
yeux sur Françoise comme dans une curiosité d'avoir sa réponse qui
devait corroborer l'apparente sincérité de ma question, je m'aperçus,
avec admiration et fureur, que, capable de rivaliser avec la Berma
elle-même dans l'art de faire parler les vêtements inanimés et les
traits du visage, Françoise avait su faire la leçon à son corsage, à ses
cheveux dont les plus blancs avaient été ramenés à la surface, exhibés
comme un extrait de naissance, à son cou courbé par la fatigue et
l'obéissance. Ils la plaignaient d'avoir été tirée du sommeil et de la
moiteur du lit, au milieu de la nuit, à son âge, obligée de se vêtir
quatre à quatre, au risque de prendre une fluxion de poitrine. Aussi,
craignant d'avoir eu l'air de m'excuser de la venue tardive d'Albertine:
«En tout cas, je suis bien content qu'elle soit venue, tout est pour
le mieux», et je laissai éclater ma joie profonde. Elle ne demeura pas
longtemps sans mélange, quand j'eus entendu la réponse de Françoise.
Celle-ci, sans proférer aucune plainte, ayant même l'air d'étouffer de
son mieux une toux irrésistible, et croisant seulement sur elle son
châle comme si elle avait froid, commença par me raconter tout ce
qu'elle avait dit à Albertine, n'ayant pas manqué de lui demander des
nouvelles de sa tante. «Justement j'y disais, monsieur devait avoir
crainte que mademoiselle ne vienne plus, parce que ce n'est pas une
heure pour venir, c'est bientôt le matin. Mais elle devait être dans
des endroits qu'elle s'amusait bien car elle ne m'a pas seulement dit
qu'elle était contrariée d'avoir fait attendre monsieur, elle m'a
répondu d'un air de se fiche du monde: «Mieux vaut tard que jamais!» Et
Françoise ajouta ces mots qui me percèrent le coeur: «En parlant comme
ça elle s'est vendue. Elle aurait peut-être bien voulu se cacher
mais...» Je n'avais pas de quoi être bien étonné. Je viens de dire
que Françoise rendait rarement compte, dans les commissions qu'on lui
donnait, sinon de ce qu'elle avait dit et sur quoi elle s'étendait
volontiers, du moins de la réponse attendue. Mais, si par exception
elle nous répétait les paroles que nos amis avaient dites, si courtes
qu'elles fussent, elle s'arrangerait généralement, au besoin grâce
à l'expression, au ton dont elle assurait qu'elles avaient été
accompagnées, à leur donner quelque chose de blessant. À la rigueur,
elle acceptait d'avoir subi d'un fournisseur chez qui nous l'avions
envoyée une avanie, d'ailleurs probablement imaginaire, pourvu que,
s'adressant à elle qui nous représentait, qui avait parlé en notre
nom, cette avanie nous atteignît par ricochet. Il n'eût resté qu'à lui
répondre qu'elle avait mal compris, qu'elle était atteinte de délire
de persécution et que tous les commerçants n'étaient pas ligués contre
elle. D'ailleurs leurs sentiments m'importaient peu. Il n'en était pas
de même de ceux d'Albertine. Et en me redisant ces mots ironiques:
«Mieux vaut tard que jamais!» Françoise m'évoqua aussitôt les amis dans
la société desquels Albertine avait fini sa soirée, s'y plaisant donc
plus que dans la mienne. «Elle est comique, elle a un petit chapeau
plat, avec ses gros yeux, ça lui donne un drôle d'air, surtout avec son
manteau qu'elle aurait bien fait d'envoyer chez l'estoppeuse car il
est tout mangé. Elle m'amuse», ajouta, comme se moquant d'Albertine,
Françoise, qui partageait rarement mes impressions mais éprouvait le
besoin de faire connaître les siennes. Je ne voulais même pas avoir
l'air de comprendre que ce rire signifiait le dédain de la moquerie,
mais, pour rendre coup pour coup, je répondis à Françoise, bien que je
ne connusse pas le petit chapeau dont elle parlait: «Ce que vous
appelez «petit chapeau plat» est quelque chose de simplement
ravissant...--C'est-à-dire que c'est trois fois rien», dit Françoise en
exprimant, franchement cette fois, son véritable mépris. Alors (d'un
ton doux et ralenti pour que ma réponse mensongère eût l'air d'être
l'expression non de ma colère mais de la vérité, en ne perdant pas de
temps cependant, pour ne pas faire attendre Albertine), j'adressai
à Françoise ces paroles cruelles: «Vous êtes excellente, lui dis-je
mielleusement, vous êtes gentille, vous avez mille qualités, mais vous
en êtes au même point que le jour où vous êtes arrivée à Paris, aussi
bien pour vous connaître en choses de toilette que pour bien
prononcer les mots et ne pas faire de cuirs.» Et ce reproche était
particulièrement stupide, car ces mots français que nous sommes si fiers
de prononcer exactement ne sont eux-mêmes que des «cuirs» faits par des
bouches gauloises qui prononçaient de travers le latin ou le saxon,
notre langue n'étant que la prononciation défectueuse de quelques
autres.
Le génie linguistique à l'état vivant, l'avenir et le passé du français,
voilà ce qui eût dû m'intéresser dans les fautes de Françoise.
L'«estoppeuse» pour la «stoppeuse» n'était-il pas aussi curieux que
ces animaux survivants des époques lointaines, comme la baleine ou la
girafe, et qui nous montrent les états que la vie animale a traversés?
«Et, ajoutai-je, du moment que depuis tant d'années vous n'avez pas su
apprendre, vous n'apprendrez jamais. Vous pouvez vous en consoler, cela
ne vous empêche pas d'être une très brave personne, de faire à merveille
le boeuf à la gelée, et encore mille autres choses. Le chapeau que vous
croyez simple est copié sur un chapeau de la princesse de Guermantes,
qui a coûté cinq cents francs. Du reste, je compte en offrir
prochainement un encore plus beau à Mlle Albertine.» Je savais que
ce qui pouvait le plus ennuyer Françoise c'est que je dépensasse de
l'argent pour des gens qu'elle n'aimait pas. Elle me répondit par
quelques mots que rendit peu intelligibles un brusque essoufflement.
Quand j'appris plus tard qu'elle avait une maladie de coeur, quel
remords j'eus de ne m'être jamais refusé le plaisir féroce et stérile de
riposter ainsi à ses paroles! Françoise détestait, du reste, Albertine
parce que, pauvre, Albertine ne pouvait accroître ce que Françoise
considérait comme mes supériorités. Elle souriait avec bienveillance
chaque fois que j'étais invité par Mme de Villeparisis. En revanche elle
était indignée qu'Albertine ne pratiquât pas la réciprocité. J'en étais
arrivé à être obligé d'inventer de prétendus cadeaux faits par celle-ci
et à l'existence desquels Françoise n'ajouta jamais l'ombre de foi.
Ce manque de réciprocité la choquait surtout en matière alimentaire.
Qu'Albertine acceptât des dîners de maman, si nous n'étions pas invités
chez Mme Bontemps (laquelle pourtant n'était pas à Paris la moitié du
temps, son mari acceptant des «postes» comme autrefois quand il avait
assez du ministère), cela lui paraissait, de la part de mon amie, une
indélicatesse qu'elle flétrissait indirectement en récitant ce dicton
courant à Combray:
«Mangeons mon pain,
--Je le veux bien.
--Mangeons le tien.
--Je n'ai plus faim.»
Je fis semblant d'être contraint d'écrire, «À qui écriviez-vous? me dit
Albertine en entrant.--À une jolie amie à moi, à Gilberte Swann. Vous ne
la connaissez pas?--Non.» Je renonçai à poser à Albertine des questions
sur sa soirée, je sentais que je lui ferais des reproches et que nous
n'aurions plus le temps, vu l'heure qu'il était, de nous réconcilier
suffisamment pour passer aux baisers et aux caresses. Aussi ce fut par
eux que je voulais dès la première minute commencer. D'ailleurs, si
j'étais un peu calmé, je ne me sentais pas heureux. La perte de toute
boussole, de toute direction, qui caractérise l'attente persiste encore
après l'arrivée de l'être attendu, et, substituée en nous au calme à la
faveur duquel nous nous peignions sa venue comme un tel plaisir, nous
empêche d'en goûter aucun. Albertine était là: mes nerfs démontés,
continuant leur agitation, l'attendaient encore. «Je veux prendre un bon
baiser, Albertine.--Tant que vous voudrez», me dit-elle avec toute sa
bonté. Je ne l'avais jamais vue aussi jolie. «Encore un?--Mais vous
savez que ça me fait un grand, grand plaisir.--Et à moi encore mille
fois plus, me répondit-elle. Oh! le joli portefeuille que vous avez
là!--Prenez-le, je vous le donne en souvenir.--Vous êtes trop gentil...»
On serait à jamais guéri du romanesque si l'on voulait, pour penser à
celle qu'on aime, tâcher d'être celui qu'on sera quand on ne l'aimera
plus. Le portefeuille, la bille d'agate de Gilberte, tout cela n'avait
reçu jadis son importance que d'un état purement inférieur, puisque
maintenant c'était pour moi un portefeuille, une bille quelconques.
Je demandai à Albertine si elle voulait boire. «Il me semble que je vois
là des oranges et de l'eau, me dit-elle. Ce sera parfait.» Je pus goûter
ainsi, avec ses baisers, cette fraîcheur qui me paraissait supérieure
à eux chez la princesse de Guermantes. Et l'orange pressée dans l'eau
semblait me livrer, au fur et à mesure que je buvais, la vie secrète de
son mûrissement, son action heureuse contre certains états de ce corps
humain qui appartient à un règne si différent, son impuissance à le
faire vivre, mais en revanche les jeux d'arrosage par où elle pouvait
lui être favorable, cent mystères dévoilés par le fruit à ma sensation,
nullement à mon intelligence.
Albertine partie, je me rappelai que j'avais promis à Swann d'écrire à
Gilberte et je trouvai plus gentil de le faire tout de suite. Ce fut
sans émotion, et comme mettant la dernière ligne à un ennuyeux devoir de
classe, que je traçai sur l'enveloppe le nom de Gilberte Swann dont je
couvrais jadis mes cahiers pour me donner l'illusion de correspondre
avec elle. C'est que, si, autrefois, ce nom-là, c'était moi qui
l'écrivais, maintenant la tâche en avait été dévolue par l'habitude à
l'un de ces nombreux secrétaires qu'elle s'adjoint. Celui-là pouvait
écrire le nom de Gilberte avec d'autant plus de calme que, placé
récemment chez moi par l'habitude, récemment entré à mon service, il
n'avait pas connu Gilberte et savait seulement, sans mettre aucune
réalité sous ces mots, parce qu'il m'avait entendu parler d'elle, que
c'était une jeune fille de laquelle j'avais été amoureux.
Je ne pouvais l'accuser de sécheresse. L'être que j'étais maintenant
vis-à-vis d'elle était le «témoin» le mieux choisi pour comprendre ce
qu'elle-même avait été. Le portefeuille, la bille d'agate, étaient
simplement redevenus pour moi à l'égard d'Albertine ce qu'ils avaient
été pour Gilberte, ce qu'ils eussent été pour tout être qui n'eût pas
fait jouer sur eux le reflet d'une flamme intérieure. Mais maintenant
un nouveau trouble était en moi qui altérait à son tour la puissance
véritable des choses et des mots. Et comme Albertine me disait, pour me
remercier encore: «J'aime tant les turquoises!» je lui répondis: «Ne
laissez pas mourir celles-là», leur confiant ainsi comme à des pierres
l'avenir de notre amitié qui pourtant n'était pas plus capable
d'inspirer un sentiment à Albertine qu'il ne l'avait été de conserver
celui qui m'unissait autrefois à Gilberte.
Il se produisit à cette époque un phénomène qui ne mérite d'être
mentionné que parce qu'il se retrouve à toutes les périodes importantes
de l'histoire. Au moment même où j'écrivais à Gilberte, M. de
Guermantes, à peine rentré de la redoute, encore coiffé de son casque,
songeait que le lendemain il serait bien forcé d'être officiellement en
deuil, et décida d'avancer de huit jours la cure d'eaux qu'il devait
faire. Quand il en revint trois semaines après (et pour anticiper,
puisque je viens seulement de finir ma lettre à Gilberte), les amis du
duc qui l'avaient vu, si indifférent au début, devenir un antidreyfusard
forcené, restèrent muets de surprise en l'entendant (comme si la cure
n'avait pas agi seulement sur la vessie) leur répondre: «Hé bien, le
procès sera révisé et il sera acquitté; on ne peut pas condamner un
homme contre lequel il n'y a rien. Avez-vous jamais vu un gaga comme
Froberville? Un officier préparant les Français à la boucherie, pour
dire la guerre! Étrange époque!» Or, dans l'intervalle, le duc de
Guermantes avait connu aux eaux trois charmantes dames (une princesse
italienne et ses deux belles-soeurs). En les entendant dire quelques
mots sur les livres qu'elles lisaient, sur une pièce qu'on jouait au
Casino, le duc avait tout de suite compris qu'il avait affaire à des
femmes d'une intellectualité supérieure et avec lesquelles, comme il
le disait, il n'était pas de force. Il n'en avait été que plus heureux
d'être invité à jouer au bridge par la princesse. Mais à peine arrivé
chez elle, comme il lui disait, dans la ferveur de son antidreyfusisme
sans nuances: «Hé bien, on ne nous parle plus de la révision du fameux
Dreyfus», sa stupéfaction avait été grande d'entendre la princesse et
ses belles-soeurs dire: «On n'en a jamais été si près. On ne peut pas
retenir au bagne quelqu'un qui n'a rien fait.--Ah? Ah?», avait d'abord
balbutié le duc, comme à la découverte d'un sobriquet bizarre qui eût
été en usage dans cette maison pour tourner en ridicule quelqu'un qu'il
avait cru jusque-là intelligent. Mais au bout de quelques jours, comme,
par lâcheté et esprit d'imitation, on crie: «Eh! là, Jojotte», sans
savoir pourquoi, à un grand artiste qu'on entend appeler ainsi, dans
cette maison, le duc, encore tout gêné par la coutume nouvelle, disait
cependant: «En effet, s'il n'y a rien contre lui!» Les trois charmantes
dames trouvaient qu'il n'allait pas assez vite et le rudoyaient un peu:
«Mais, au fond, personne d'intelligent n'a pu croire qu'il y eût rien.»
Chaque fois qu'un fait «écrasant» contre Dreyfus se produisait et que
le duc, croyant que cela allait convertir les trois dames charmantes,
venait le leur annoncer, elles riaient beaucoup et n'avaient pas de
peine, avec une grande finesse de dialectique, à lui montrer que
l'argument était sans valeur et tout à fait ridicule. Le duc était
rentré à Paris dreyfusard enragé. Et certes nous ne prétendons pas que
les trois dames charmantes ne fussent pas, dans ce cas-là, messagères de
vérité. Mais il est à remarquer que tous les dix ans, quand on a laissé
un homme rempli d'une conviction véritable, il arrive qu'un couple
intelligent, ou une seule dame charmante, entrent dans sa société et
qu'au bout de quelques mois on l'amène à des opinions contraires. Et
sur ce point il y a beaucoup de pays qui se comportent comme l'homme
sincère, beaucoup de pays qu'on a laissés remplis de haine pour un
peuple et qui, six mois après, ont changé de sentiment et renversé leurs
alliances.
Je ne vis plus de quelque temps Albertine, mais continuai, à défaut de
Mme de Guermantes qui ne parlait plus à mon imagination, à voir d'autres
fées et leurs demeures, aussi inséparables d'elles que du mollusque qui
la fabriqua et s'en abrite la valve de nacre ou d'émail, ou la tourelle
à créneaux de son coquillage. Je n'aurais pas su classer ces dames,
la difficulté du problème étant aussi insignifiante et impossible non
seulement à résoudre mais à poser. Avant la dame il fallait aborder le
féerique hôtel. Or l'une recevait toujours après déjeuner, les mois
d'été; même avant d'arriver chez elle, il avait fallu faire baisser la
capote du fiacre, tant tapait dur le soleil, dont le souvenir, sans que
je m'en rendisse compte, allait entrer dans l'impression totale. Je
croyais seulement aller au Cours-la-Reine; en réalité, avant d'être
arrivé dans la réunion dont un homme pratique se fût peut-être moqué,
j'avais, comme dans un voyage à travers l'Italie, un éblouissement, des
délices, dont l'hôtel ne serait plus séparé dans ma mémoire. De plus,
à cause de la chaleur de la maison et de l'heure, la dame avait clos
hermétiquement les volets dans les vastes salons rectangulaires du
rez-de-chaussée où elle recevait. Je reconnaissais mal d'abord la
maîtresse de maison et ses visiteurs, même la duchesse de Guermantes,
qui de sa voix rauque me demandait de venir m'asseoir auprès d'elle,
dans un fauteuil de Beauvais représentant l'Enlèvement d'Europe. Puis
je distinguais sur les murs les vastes tapisseries du XVIIIe siècle
représentant des vaisseaux aux mâts fleuris de roses trémières,
au-dessous desquels je me trouvais comme dans le palais non de la Seine
mais de Neptune, au bord du fleuve Océan, où la duchesse de Guermantes
devenait comme une divinité des eaux. Je n'en finirais pas si
j'énumérais tous les salons différents de celui-là. Cet exemple suffit
à montrer que je faisais entrer dans mes jugements mondains des
impressions poétiques que je ne faisais jamais entrer en ligne de compte
au moment de faire le total, si bien que, quand je calculais les mérites
d'un salon, mon addition n'était jamais juste.
Certes ces causes d'erreur étaient loin d'être les seules, mais je n'ai
plus le temps, avant mon départ pour Balbec (où, pour mon malheur, je
vais faire un second séjour qui sera aussi le dernier), de commencer
des peintures du monde qui trouveront leur place bien plus tard. Disons
seulement qu'à cette première fausse raison (ma vie relativement frivole
et qui faisait supposer l'amour du monde) de ma lettre à Gilberte et du
retour aux Swann qu'elle semblait indiquer, Odette aurait pu en ajouter
tout aussi inexactement une seconde. Je n'ai imaginé jusqu'ici les
aspects différents que le monde prend pour une même personne qu'en
supposant que la même dame qui ne connaissait personne va chez tout
le monde, et que telle autre qui avait une position dominante est
délaissée, on est tenté d'y voir uniquement de ces hauts et bas,
purement personnels, qui de temps à autre amènent dans une même société,
à la suite de spéculations de bourse, une ruine retentissante ou un
enrichissement inespéré. Or ce n'est pas seulement cela. Dans une
certaine mesure, les manifestations mondaines--fort inférieures aux
mouvements artistiques, aux crises politiques, à l'évolution qui
porte le goût public vers le théâtre d'idées, puis vers la peinture
impressionniste, puis vers la musique allemande et complexe, puis vers
la musique russe et simple, ou vers les idées sociales, les idées
de justice, la réaction religieuse, le sursaut patriotique--en sont
cependant le reflet lointain, brisé, incertain, trouble, changeant. De
sorte que même les salons ne peuvent être dépeints dans une immobilité
statique qui a pu convenir jusqu'ici à l'étude des caractères, lesquels
devront, eux aussi, être comme entraînés dans un mouvement quasi
historique. Le goût de nouveauté qui porte les hommes du monde plus ou
moins sincèrement avides de se renseigner sur l'évolution intellectuelle
à fréquenter les milieux où ils peuvent suivre celle-ci, leur fait
préférer d'habitude quelque maîtresse de maison jusque-là inédite, qui
représente encore toutes fraîches les espérances de mentalité supérieure
si fanées et défraîchies chez les femmes qui ont exercé depuis longtemps
le pouvoir mondain, et lesquelles, comme ils en connaissent le fort
et le faible, ne parlent plus à leur imagination. Et chaque époque se
trouve ainsi personnifiée dans des femmes nouvelles, dans un nouveau
groupe de femmes, qui, rattachées étroitement à ce qui pique à ce
moment-là les curiosités les plus neuves, semblent, dans leur toilette,
apparaître seulement, à ce moment-là, comme une espèce inconnue née du
dernier déluge, beautés irrésistibles de chaque nouveau Consulat, de
chaque nouveau Directoire. Mais très souvent la maîtresse de maison
nouvelle est tout simplement comme certains hommes d'État dont c'est le
premier ministère, mais qui, depuis quarante ans, frappaient à toutes
les portes sans se les voir ouvrir, des femmes qui n'étaient pas connues
de la société mais n'en recevaient pas moins, depuis fort longtemps, et
faute de mieux, quelques «rares intimes». Certes, ce n'est pas toujours
le cas, et quand, avec l'efflorescence prodigieuse des ballets russes,
révélatrice coup sur coup de Bakst, de Nijinski, de Benoist, du génie
de Stravinski, la princesse Yourbeletieff, jeune marraine de tous ces
grands hommes nouveaux, apparut portant sur la tête une immense aigrette
tremblante inconnue des Parisiennes et qu'elles cherchèrent toutes à
imiter, on put croire que cette merveilleuse créature avait été apportée
dans leurs innombrables bagages, et comme leur plus précieux trésor, par
les danseurs russes; mais quand à côté d'elle, dans son avant-scène,
nous verrons, à toutes les représentations des «Russes», siéger comme
une véritable fée, ignorée jusqu'à ce jour de l'aristocratie, Mme
Verdurin, nous pourrons répondre aux gens du monde qui crurent aisément
Mme Verdurin fraîchement débarquée avec la troupe de Diaghilew, que
cette dame avait déjà existé dans des temps différents, et passé par
divers avatars dont celui-là ne différait qu'en ce qu'il était le
premier qui amenait enfin, désormais assuré, et en marche d'un pas de
plus en plus rapide, le succès si longtemps et si vainement attendu
par la Patronne. Pour Mme Swann, il est vrai, la nouveauté qu'elle
représentait n'avait pas le même caractère collectif. Son salon s'était
cristallisé autour d'un homme, d'un mourant, qui avait presque tout d'un
coup passé, aux moments où son talent s'épuisait, de l'obscurité à la
grande gloire. L'engouement pour les oeuvres de Bergotte était immense.
Il passait toute la journée, exhibé, chez Mme Swann, qui chuchotait à un
homme influent: «Je lui parlerai, il vous fera un article.» Il était, du
reste, en état de le faire, et même un petit acte pour Mme Swann. Plus
près de la mort, il allait un peu moins mal qu'au temps où il venait
prendre des nouvelles de ma grand'mère. C'est que de grandes douleurs
physiques lui avaient imposé un régime. La maladie est le plus écouté
des médecins: à la bonté, au savoir on ne fait que promettre; on obéit à
la souffrance. Certes, le petit clan des Verdurin avait actuellement
un intérêt autrement vivant que le salon légèrement nationaliste, plus
encore littéraire, et avant tout bergottique, de Mme Swann. Le petit
clan était en effet le centre actif d'une longue crise politique arrivée
à son maximum d'intensité: le dreyfusisme. Mais les gens du monde
étaient pour la plupart tellement antirévisionnistes, qu'un salon
dreyfusien semblait quelque chose d'aussi impossible qu'à une autre
époque un salon communard. La princesse de Caprarola, qui avait fait la
connaissance de Mme Verdurin à propos d'une grande exposition qu'elle
avait organisée, avait bien été rendre à celle-ci une longue visite,
dans l'espoir de débaucher quelques éléments intéressants du petit clan
et de les agréger à son propre salon, visite au cours de laquelle la
princesse (jouant au petit pied la duchesse de Guermantes) avait pris la
contre-partie des opinions reçues, déclaré les gens de son monde idiots,
ce que Mme Verdurin avait trouvé d'un grand courage. Mais ce courage
ne devait pas aller plus tard jusqu'à oser, sous le feu des regards de
dames nationalistes, saluer Mme Verdurin aux courses de Balbec. Pour Mme
Swann, les antidreyfusards lui savaient, au contraire, gré d'être «bien
pensante», ce à quoi, mariée à un juif, elle avait un mérite double.
Néanmoins les personnes qui n'étaient jamais allées chez elle
s'imaginaient qu'elle recevait seulement quelques Israélites obscurs et
des élèves de Bergotte. On classe ainsi des femmes, autrement qualifiées
que Mme Swann, au dernier rang de l'échelle sociale, soit à cause de
leurs origines, soit parce qu'elles n'aiment pas les dîners en ville et
les soirées où on ne les voit jamais, ce qu'on suppose faussement dû à
ce qu'elles n'auraient pas été invitées, soit parce qu'elles ne parlent
jamais de leurs amitiés mondaines mais seulement de littérature et
d'art, soit parce que les gens se cachent d'aller chez elles, ou que,
pour ne pas faire d'impolitesse aux autres, elles se cachent de les
recevoir, enfin pour mille raisons qui achèvent de faire de telle ou
telle d'entre elles aux yeux de certains, la femme qu'on ne reçoit pas.
Il en était ainsi pour Odette. Mme d'Épinoy, à l'occasion d'un versement
qu'elle désirait pour la «Patrie française», ayant eu à aller la voir,
comme elle serait entrée chez sa mercière, convaincue d'ailleurs qu'elle
ne trouverait que des visages, non pas même méprisés mais inconnus,
resta clouée sur la place quand la porte s'ouvrit, non sur le salon
qu'elle supposait, mais sur une salle magique où, comme grâce à un
changement à vue dans une féerie, elle reconnut dans des figurantes
éblouissantes, à demi étendues sur des divans, assises sur des
fauteuils, appelant la maîtresse de maison par son petit nom, les
altesses, les duchesses qu'elle-même, la princesse d'Épinoy, avait
grand'peine à attirer chez elle, et auxquelles en ce moment, sous les
yeux bienveillants d'Odette, le marquis du Lau, le comte Louis de
Turenne, le prince Borghèse, le duc d'Estrées, portant l'orangeade et
les petits fours, servaient de panetiers et d'échansons. La princesse
d'Épinoy, comme elle mettait, sans s'en rendre compte, la qualité
mondaine à l'intérieur des êtres, fut obligée de désincarner Mme Swann
et de la réincarner en une femme élégante. L'ignorance de la vie réelle
que mènent les femmes qui ne l'exposent pas dans les journaux tend ainsi
sur certaines situations (et contribue par là à diversifier les salons)
un voile de mystère. Pour Odette, au commencement, quelques hommes de
la plus haute société, curieux de connaître Bergotte, avaient été dîner
chez elle dans l'intimité. Elle avait eu le tact, récemment acquis, de
n'en pas faire étalage, ils trouvaient là, souvenir peut-être du petit
noyau dont Odette avait gardé, depuis le schisme, les traditions, le
couvert mis, etc. Odette les emmenait avec Bergotte, que cela achevait
d'ailleurs de tuer, aux «première» intéressantes. Ils parlèrent d'elle
à quelques femmes de leur monde capables de s'intéresser à tant de
nouveauté. Elles étaient persuadées qu'Odette, intime de Bergotte, avait
plus ou moins collaboré à ses oeuvres, et la croyaient mille fois plus
intelligente que les femmes les plus remarquables du faubourg, pour la
même raison qu'elles mettaient tout leur espoir politique en certains
républicains bon teint comme M. Doumer et M. Deschanel, tandis qu'elles
voyaient la France aux abîmes si elle était confiée au personnel
monarchiste qu'elles recevaient à dîner, aux Charette, aux Doudeauville,
etc. Ce changement de la situation d'Odette s'accomplissait de sa part
avec une discrétion qui la rendait plus sûre et plus rapide, mais ne
la laissait nullement soupçonner du public enclin à s'en remettre aux
chroniques du _Gaulois_, des progrès ou de la décadence d'un salon, de
sorte qu'un jour, à une répétition générale d'une pièce de Bergotte
donnée dans une salle des plus élégantes au bénéfice d'une oeuvre de
charité, ce fut un vrai coup de théâtre quand on vit dans la loge de
face, qui était celle de l'auteur, venir s'asseoir à côté de Mme Swann,
Mme de Marsantes et celle qui, par l'effacement progressif de la
duchesse de Guermantes (rassasiée d'honneur, et s'annihilant par moindre
effort), était en train de devenir la lionne, la reine du temps, la
comtesse Molé. «Quand nous ne nous doutions pas même qu'elle avait
commencé à monter, se dit-on d'Odette, au moment où on vit entrer la
comtesse Molé dans la loge, elle a franchi le dernier échelon.»
De sorte que Mme Swann pouvait croire que c'était par snobisme que je me
rapprochais de sa fille.
Odette, malgré ses brillantes amies, n'écouta pas moins la pièce
avec une extrême attention, comme si elle eût été là seulement pour
l'entendre, de même que jadis elle traversait le Bois par hygiène et
pour faire de l'exercice. Des hommes qui étaient jadis moins empressés
autour d'elle vinrent au balcon, dérangeant tout le monde, se suspendre
à sa main pour approcher le cercle imposant dont elle était environnée.
Elle, avec un sourire plutôt encore d'amabilité que d'ironie, répondait
patiemment à leurs questions, affectant plus de calme qu'on n'aurait
cru, et qui était peut-être sincère, cette exhibition n'étant que
l'exhibition tardive d'une intimité habituelle et discrètement cachée.
Derrière ces trois dames attirant tous les yeux était Bergotte entouré
par le prince d'Agrigente, le comte Louis Turenne, et le marquis de
Bréauté. Et il est aisé de comprendre que, pour des hommes qui étaient
reçus partout et qui ne pouvaient plus attendre une surélévation que de
recherches d'originalité, cette démonstration de leur valeur, qu'ils
croyaient faire en se laissant attirer par une maîtresse de maison
réputée de haute intellectualité et auprès de qui ils s'attendaient à
rencontrer tous les auteurs dramatiques et tous les romanciers en vogue,
était plus excitante et vivante que ces soirées chez la princesse de
Guermantes, lesquelles, sans aucun programme et attrait nouveau, se
succédaient depuis tant d'années, plus ou moins pareilles à celle que
nous avons si longuement décrite. Dans ce grand monde-là, celui
des Guermantes, d'où la curiosité se détournait un peu, les modes
intellectuelles nouvelles ne s'incarnaient pas en divertissements à leur
image, comme en ces bluettes de Bergotte écrites pour Mme Swann,
comme en ces véritables séances de salut public (si le monde avait pu
s'intéresser à l'affaire Dreyfus) où chez Mme Verdurin se réunissaient
Picquart, Clemenceau, Zola, Reinach et Labori.
Gilberte servait aussi à la situation de sa mère, car un oncle de Swann
venait de laisser près de quatre-vingts millions à la jeune fille, ce
qui faisait que le faubourg Saint-Germain commençait à penser à elle.
Le revers de la médaille était que Swann, d'ailleurs mourant, avait des
opinions dreyfusistes, mais cela même ne nuisait pas à sa femme et même
lui rendait service. Cela ne lui nuisait pas parce qu'on disait: «Il
est gâteux, idiot, on ne s'occupe pas de lui, il n'y a que sa femme qui
compte et elle est charmante.» Mais même le dreyfusisme de Swann était
utile à Odette. Livrée à elle-même, elle se fût peut-être laissé aller à
faire aux femmes chics des avances qui l'eussent perdue. Tandis que les
soirs où elle traînait son mari dîner dans le faubourg Saint-Germain,
Swann, restant farouchement dans son coin, ne se gênait pas, s'il voyait
Odette se faire présenter à quelque dame nationaliste, de dire à haute
voix: «Mais voyons, Odette, vous êtes folle. Je vous prie de rester
tranquille. Ce serait une platitude de votre part de vous faire
présenter à des antisémites. Je vous le défends.» Les gens du monde
après qui chacun court ne sont habitués ni à tant de fierté ni à tant de
mauvaise éducation. Pour la première fois ils voyaient quelqu'un qui se
croyait «plus» qu'eux. On se racontait ces grognements de Swann, et les
cartes cornées pleuvaient chez Odette. Quand celle-ci était en visite
chez Mme d'Arpajon, c'était un vif et sympathique mouvement de
curiosité. «Ça ne vous a pas ennuyée que je vous l'aie présentée, disait
Mme d'Arpajon. Elle est très gentille. C'est Marie de Marsantes qui me
l'a fait connaître.--Mais non, au contraire, il paraît qu'elle est tout
ce qu'il y a de plus intelligente, elle est charmante. Je désirais au
contraire la rencontrer; dites-moi donc où elle demeure.» Mme
d'Arpajon disait à Mme Swann qu'elle s'était beaucoup amusée chez elle
l'avant-veille et avait lâché avec joie pour elle Mme de Saint-Euverte.
Et c'était vrai, car préférer Mme Swann, c'était montrer qu'on était
intelligent, comme d'aller au concert au lieu d'aller à un thé. Mais
quand Mme de Saint-Euverte venait chez Mme d'Arpajon en même temps
qu'Odette, comme Mme de Saint-Euverte était très snob et que Mme
d'Arpajon, tout en la traitant d'assez haut, tenait à ses réceptions,
Mme d'Arpajon ne présentait pas Odette pour que Mme de Saint-Euverte ne
sût pas qui c'était. La marquise s'imaginait que ce devait être quelque
princesse qui sortait très peu pour qu'elle ne l'eût jamais vue,
prolongeait sa visite, répondait indirectement à ce que disait Odette,
mais Mme d'Arpajon restait de fer. Et quand Mme de Saint-Euverte,
vaincue, s'en allait: «Je ne vous ai pas présentée, disait la maîtresse
de maison à Odette, parce qu'on n'aime pas beaucoup aller chez elle et
elle invite énormément; vous n'auriez pas pu vous en dépêtrer.--Oh! cela
ne fait rien», disait Odette avec un regret. Mais elle gardait l'idée
qu'on n'aimait pas aller chez Mme de Saint-Euverte, ce qui, dans une
certaine mesure, était vrai, et elle en concluait qu'elle avait une
situation très supérieure à Mme de Saint-Euverte bien que celle-ci en
eût une très grande, et Odette encore aucune.
Elle ne s'en rendait pas compte, et bien que toutes les amies de Mme de
Guermantes fussent liées avec Mme d'Arpajon, quand celle-ci invitait Mme
Swann, Odette disait d'un air scrupuleux: «Je vais chez Mme d'Arpajon,
mais vous allez me trouver bien vieux jeu; cela me choque, à cause de
Mme de Guermantes (qu'elle ne connaissait pas du reste). Les hommes
distingués pensaient que le fait que Mme Swann connût peu de gens du
grand monde tenait à ce qu'elle devait être une femme supérieure,
probablement une grande musicienne, et que ce serait une espèce de titre
extramondain, comme pour un duc d'être docteur ès sciences, que d'aller
chez elle. Les femmes complètement nulles étaient attirées vers Odette
par une raison contraire; apprenant qu'elle allait au concert Colonne et
se déclarait wagnérienne, elles en concluaient que ce devait être une
«farceuse», et elles étaient fort allumées par l'idée de la connaître.
Mais peu assurées dans leur propre situation, elles craignaient de se
compromettre en public en ayant l'air liées avec Odette, et, si dans un
concert de charité elles apercevaient Mme Swann, elles détournaient
la tête, jugeant impossible de saluer, sous les yeux de Mme de
Rochechouart, une femme qui était bien capable d'être allée à
Bayreuth--ce qui voulait dire faire les cent dix-neuf coups. Chaque
personne en visite chez une autre devenait différente. Sans parler des
métamorphoses merveilleuses qui s'accomplissaient ainsi chez les fées,
dans le salon de Mme Swann, M. de Bréauté, soudain mis en valeur
par l'absence des gens qui l'entouraient d'habitude, par l'air de
satisfaction qu'il avait de se trouver là aussi bien que si, au lieu
d'aller à une fête, il avait chaussé des besicles pour s'enfermer à lire
la _Revue des Deux-Mondes_, par le rite mystérieux qu'il avait l'air
d'accomplir en venant voir Odette, M. de Bréauté lui-même semblait un
homme nouveau. J'aurais beaucoup donné pour voir quelles altérations la
duchesse de Montmorency-Luxembourg aurait subies dans ce milieu nouveau.
Mais elle était une des personnes à qui jamais on ne pourrait présenter
Odette. Mme de Montmorency, beaucoup plus bienveillante pour Oriane que
celle-ci n'était pour elle, m'étonnait beaucoup en me disant à propos
de Mme de Guermantes: «Elle connaît des gens d'esprit, tout le monde
l'aime, je crois que, si elle avait eu un peu plus d'esprit de suite,
elle serait arrivée à se faire un salon. La vérité est qu'elle n'y
tenait pas, elle a bien raison, elle est heureuse comme cela, recherchée
de tous.» Si Mme de Guermantes n'avait pas un «salon», alors qu'est-ce
que c'était qu'un «salon»? La stupéfaction où me jetèrent ces paroles
n'était pas plus grande que celle que je causai à Mme de Guermantes en
lui disant que j'aimais bien aller chez Mme de Montmorency. Oriane la
trouvait une vieille crétine. «Encore moi, disait-elle, j'y suis forcée,
c'est ma tante; mais vous! Elle ne sait même pas attirer les gens
agréables.» Mme de Guermantes ne se rendait pas compte que les gens
agréables me laissaient froid, que quand elle me disait «salon Arpajon»
je voyais un papillon jaune, et «salon Swann» (Mme Swann était chez elle
l'hiver de 6 à 7) un papillon noir aux ailes feutrées de neige.
Encore ce dernier salon, qui n'en était pas un, elle le jugeait, bien
qu'inaccessible pour elle, excusable pour moi, à cause des «gens
d'esprit». Mais Mme de Luxembourg! Si j'eusse déjà «produit» quelque
chose qui eût été remarqué, elle eût conclu qu'une part de snobisme peut
s'allier au talent. Et je mis le comble à sa déception; je lui avouai
que je n'allais pas chez Mme de Montmorency (comme elle croyait) pour
«prendre des notes» et «faire une étude». Mme de Guermantes ne se
trompait, du reste, pas plus que les romanciers mondains qui analysent
cruellement du dehors les actes d'un snob ou prétendu tel, mais ne se
placent jamais à l'intérieur de celui-ci, à l'époque où fleurit dans
l'imagination tout un printemps social. Moi-même, quand je voulus savoir
quel si grand plaisir j'éprouvais à aller chez Mme de Montmorency, je
fus un peu désappointé. Elle habitait, dans le faubourg Saint-Germain,
une vieille demeure remplie de pavillons que séparaient de petits
jardins. Sous la voûte, une statuette, qu'on disait de Falconet,
représentait une Source d'où, du reste, une humidité perpétuelle
suintait. Un peu plus loin la concierge, toujours les yeux rouges, soit
chagrin, soit neurasthénie, soit migraine, soit rhume, ne vous répondait
jamais, vous faisait un geste vague indiquant que la duchesse était là
et laissait tomber de ses paupières quelques gouttes au-dessus d'un
bol rempli de «ne m'oubliez pas». Le plaisir que j'avais à voir la
statuette, parce qu'elle me faisait penser à un petit jardinier en
plâtre qu'il y avait dans un jardin de Combray, n'était rien auprès de
celui que me causait le grand escalier humide et sonore, plein d'échos,
comme celui de certains établissements de bains d'autrefois, aux vases
remplis de cinéraires--bleu sur bleu--dans l'antichambre, et surtout
le tintement de la sonnette, qui était exactement celui de la chambre
d'Eulalie. Ce tintement mettait le comble à mon enthousiasme, mais
me semblait trop humble pour que je le pusse expliquer à Mme de
Montmorency, de sorte que cette dame me voyait toujours dans un
ravissement dont elle ne devina jamais la cause.
_LES INTERMITTENCES DU COEUR_
Ma seconde arrivée à Balbec fut bien différente de la première. Le
directeur était venu en personne m'attendre à Pont-à-Couleuvre, répétant
combien il tenait à sa clientèle titrée, ce qui me fit craindre qu'il
m'anoblît jusqu'à ce que j'eusse compris que, dans l'obscurité de sa
mémoire grammaticale, titrée signifiait simplement attitrée. Du reste,
au fur et à mesure qu'il apprenait de nouvelles langues, il parlait
plus mal les anciennes. Il m'annonça qu'il m'avait logé tout en haut
de l'hôtel. «J'espère, dit-il, que vous ne verrez pas là un manque
d'impolitesse, j'étais ennuyé de vous donner une chambre dont vous êtes
indigne, mais je l'ai fait rapport au bruit, parce que comme cela vous
n'aurez personne au-dessus de vous pour vous fatiguer le trépan (pour
tympan). Soyez tranquille, je ferai fermer les fenêtres pour qu'elles ne
battent pas. Là-dessus je suis intolérable», ces mots n'exprimant pas
sa pensée, laquelle était qu'on le trouverait toujours inexorable à ce
sujet, mais peut-être bien celle de ses valets d'étage. Les chambres
étaient d'ailleurs celles du premier séjour. Elles n'étaient pas plus
bas, mais j'avais monté dans l'estime du directeur. Je pourrais faire
faire du feu si cela me plaisait (car sur l'ordre des médecins, j'étais
parti dès Pâques), mais il craignait qu'il n'y eût des «fixures» dans
le plafond. «Surtout attendez toujours pour allumer une flambée que
la précédente soit consommée (pour consumée). Car l'important c'est
d'éviter de ne pas mettre le feu à la cheminée, d'autant plus que, pour
égayer un peu, j'ai fait placer dessus une grande postiche en vieux
Chine, que cela pourrait abîmer.»
Il m'apprit avec beaucoup de tristesse la mort du bâtonnier de
Cherbourg: «C'était un vieux routinier», dit-il (probablement pour
roublard) et me laissa entendre que sa fin avait été avancée par une vie
de déboires, ce qui signifiait de débauches. «Déjà depuis quelque temps
je remarquais qu'après le dîner il s'accroupissait dans le salon (sans
doute pour s'assoupissait). Les derniers temps, il était tellement
changé que, si l'on n'avait pas su que c'était lui, à le voir il était à
peine reconnaissant» (pour reconnaissable sans doute).
Compensation heureuse: le premier président de Caen venait de recevoir
la «cravache» de commandeur de la Légion d'honneur. «Sûr et certain
qu'il a des capacités, mais paraît qu'on la lui a donnée surtout à cause
de sa grande «impuissance». On revenait du reste sur cette décoration
dans _l'Écho de Paris_ de la veille, dont le directeur n'avait encore lu
que «le premier paraphe» (pour paragraphe). La politique de M. Caillaux
y était bien arrangée. «Je trouve du reste qu'ils ont raison, dit-il. Il
nous met trop sous la coupole de l'Allemagne» (sous la coupe). Comme
ce genre de sujet, traité par un hôtelier, me paraissait ennuyeux,
je cessai d'écouter. Je pensais aux images qui m'avaient décidé
de retourner à Balbec. Elles étaient bien différentes de celles
d'autrefois, la vision que je venais chercher était aussi éclatante que
la première était brumeuse; elles ne devaient pas moins me décevoir. Les
images choisies par le souvenir sont aussi arbitraires, aussi étroites,
aussi insaisissables, que celles que l'imagination avait formées et la
réalité détruites. Il n'y a pas de raison pour qu'en dehors de nous, un
lieu réel possède plutôt les tableaux de la mémoire que ceux du rêve. Et
puis, une réalité nouvelle nous fera peut-être oublier, détester même
les désirs à cause desquels nous étions partis.
Ceux qui m'avaient fait partir pour Balbec tenaient en partie à ce que
les Verdurin des invitations de qui je n'avais jamais profité, et qui
seraient certainement heureux de me recevoir si j'allais, à la campagne,
m'excuser de n'avoir jamais pu leur faire une visite à Paris, sachant
que plusieurs fidèles passeraient les vacances sur cette côte, et ayant,
à cause de cela, loué pour toute la saison un des châteaux de M. de
Cambremer (la Raspelière), y avaient invité Mme Putbus. Le soir où je
l'avais appris (à Paris), j'envoyai, en véritable fou, notre jeune valet
de pied s'informer si cette dame emmènerait à Balbec sa camériste. Il
était onze heures du soir. Le concierge mit longtemps à ouvrir et, par
miracle, n'envoya pas promener mon messager, ne fit pas appeler la
police, se contenta de le recevoir très mal, tout en lui fournissant le
renseignement désiré. Il dit qu'en effet la première femme de chambre
accompagnerait sa maîtresse, d'abord aux eaux en Allemagne, puis à
Biarritz, et, pour finir, chez Mme Verdurin. Dès lors j'avais été
tranquille et content d'avoir ce pain sur la planche. J'avais pu me
dispenser de ces poursuites dans les rues où j'étais dépourvu auprès des
beautés rencontrées de cette lettre d'introduction que serait auprès
du «Giorgione» d'avoir dîné le soir même, chez les Verdurin, avec sa
maîtresse. D'ailleurs elle aurait peut-être meilleure idée de moi encore
en sachant que je connaissais, non seulement les bourgeois locataires
de la Raspelière mais ses propriétaires, et surtout Saint-Loup qui,
ne pouvant me recommander à distance à la femme de chambre (celle-ci
ignorant le nom de Robert), avait écrit pour moi une lettre chaleureuse
aux Cambremer. Il pensait qu'en dehors de toute l'utilité dont ils
me pourraient être, Mme de Cambremer la belle-fille, née Legrandin,
m'intéresserait en causant avec moi. «C'est une femme intelligente,
m'avait-il assuré. Elle ne te dira pas des choses définitives (les
choses «définitives» avaient été substituées aux choses «sublimes» par
Robert qui modifiait, tous les cinq ou six ans, quelques-unes de ses
expressions favorites tout en conservant les principales), mais c'est
une nature, elle a une personnalité, de l'intuition; elle jette à propos
la parole qu'il faut. De temps en temps elle est énervante, elle lance
des bêtises pour «faire gratin», ce qui est d'autant plus ridicule que
rien n'est moins élégant que les Cambremer, elle n'est pas toujours _à
la page_, mais, somme toute, elle est encore dans les personnes les plus
supportables à fréquenter.»
Aussitôt que la recommandation de Robert leur était parvenue, les
Cambremer, soit snobisme qui leur faisait désirer d'être indirectement
aimables pour Saint-Loup, soit reconnaissance de ce qu'il avait été pour
un de leurs neveux à Doncières, et plus probablement surtout par bonté
et traditions hospitalières, avaient écrit de longues lettres demandant
que j'habitasse chez eux, et, si je préférais être plus indépendant,
s'offrant à me chercher un logis. Quand Saint-Loup leur eût objecté que
j'habiterais le Grand-Hôtel de Balbec, ils répondirent que, du moins,
ils attendaient une visite dès mon arrivée et, si elle tardait trop,
ne manqueraient pas de venir me relancer pour m'inviter à leurs
garden-parties.
Sans doute rien ne rattachait d'une façon essentielle la femme de
chambre de Mme Putbus au pays de Balbec; elle n'y serait pas pour moi
comme la paysanne que, seul sur la route de Méséglise, j'avais si
souvent appelée en vain, de toute la force de mon désir.
Mais j'avais depuis longtemps cessé de chercher à extraire d'une femme
comme la racine carrée de son inconnu, lequel ne résistait pas souvent
à une simple présentation. Du moins à Balbec, où je n'étais pas allé
depuis longtemps, j'aurais cet avantage, à défaut du rapport nécessaire
qui n'existait pas entre le pays et cette femme, que le sentiment de la
réalité n'y serait pas supprimé pour moi par l'habitude, comme à Paris
où, soit dans ma propre maison, soit dans une chambre connue, le plaisir
auprès d'une femme ne pouvait pas me donner un instant l'illusion, au
milieu des choses quotidiennes, qu'il m'ouvrait accès à une nouvelle
vie. (Car si l'habitude est une seconde nature, elle nous empêche
de connaître la première, dont elle n'a ni les cruautés, ni les
enchantements.) Or cette illusion, je l'aurais peut-être dans un pays
nouveau où renaît la sensibilité, devant un rayon de soleil, et où
justement achèverait de m'exalter la femme de chambre que je désirais:
or on verra les circonstances faire non seulement que cette femme ne
vint pas à Balbec, mais que je ne redoutai rien tant qu'elle y pût
venir, de sorte que ce but principal de mon voyage ne fut ni atteint, ni
même poursuivi. Certes Mme Putbus ne devait pas aller aussi tôt dans la
saison chez les Verdurin; mais ces plaisirs qu'on a choisis, peuvent
être lointains, si leur venue est assurée, et que dans leur attente
on puisse se livrer d'ici là à la paresse de chercher à plaire et à
l'impuissance d'aimer. Au reste, à Balbec, je n'allais pas dans un
esprit aussi pratique que la première fois; il y a toujours moins
d'égoïsme dans l'imagination pure que dans le souvenir; et je savais que
j'allais précisément me trouver dans un de ces lieux où foisonnent
les belles inconnues; une plage n'en offre pas moins qu'un bal, et je
pensais d'avance aux promenades devant l'hôtel, sur la digue, avec ce
même genre de plaisir que Mme de Guermantes m'aurait procuré si, au lieu
de me faire inviter dans des dîners brillants, elle avait donné plus
souvent mon nom pour leurs listes de cavaliers aux maîtresses de maison
chez qui l'on dansait. Faire des connaissances féminines à Balbec me
serait aussi facile que cela m'avait été malaisé autrefois, car j'y
avais maintenant autant de relations et d'appuis que j'en étais dénué à
mon premier voyage.
Je fus tiré de ma rêverie par la voix du directeur, dont je n'avais pas
écouté les dissertations politiques. Changeant de sujet, il me dit la
joie du premier président en apprenant mon arrivée et qu'il viendrait me
voir dans ma chambre, le soir même. La pensée de cette visite m'effraya
si fort (car je commençais à me sentir fatigué) que je le priai d'y
mettre obstacle (ce qu'il me promit) et, pour plus de sûreté, de faire,
pour le premier soir, monter la garde à mon étage par ses employés. Il
ne paraissait pas les aimer beaucoup. «Je suis tout le temps obligé de
courir après eux parce qu'ils manquent trop d'inertie. Si je n'étais
pas là ils ne bougeraient pas. Je mettrai le liftier de planton à votre
porte.» Je demandai s'il était enfin «chef des chasseurs». «Il n'est pas
encore assez vieux dans la maison, me répondit-il. Il a des camarades
plus âgés que lui. Cela ferait crier. En toutes choses il faut des
granulations. Je reconnais qu'il a une bonne aptitude (pour attitude)
devant son ascenseur. Mais c'est encore un peu jeune pour des situations
pareilles. Avec d'autres qui sont trop anciens, cela ferait contraste.
Ça manque un peu de sérieux, ce qui est la qualité primitive (sans doute
la qualité primordiale, la qualité la plus importante). Il faut qu'il
ait un peu plus de plomb dans l'aile (mon interlocuteur voulait dire
dans la tête). Du reste, il n'a qu'à se fier à moi. Je m'y connais.
Avant de prendre mes galons comme directeur du Grand-Hôtel, j'ai fait
mes premières armes sous M. Paillard.» Cette comparaison m'impressionna
et je remerciai le directeur d'être venu lui-même jusqu'à
Pont-à-Couleuvre. «Oh! de rien. Cela ne m'a fait perdre qu'un temps
infini» (pour infime). Du reste nous étions arrivés.
Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je
souffrais d'une crise de fatigue cardiaque, tâchant de dompter ma
souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser.
Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine
s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me
secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L'être qui venait à mon
secours, qui me sauvait de la sécheresse de l'âme, c'était celui qui,
plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude
identiques, dans un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré,
et qui m'avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le
contenant qui est plus que le contenu et me l'apportait). Je venais
d'apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre,
préoccupé et déçu de ma grand'mère, telle qu'elle avait été ce premier
soir d'arrivée, le visage de ma grand'mère, non pas de celle que je
m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle
que le nom, mais de ma grand'mère véritable dont, pour la première fois
depuis les Champs-Elysées où elle avait eu son attaque, je retrouvais
dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette
réalité n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par
notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat
gigantesque seraient tous de grands poètes épiques); et ainsi, dans
un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n'était qu'à
l'instant--plus d'une année après son enterrement, à cause de cet
anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider
avec celui des sentiments--que je venais d'apprendre qu'elle était
morte. J'avais souvent parlé d'elle depuis ce moment-là et aussi pensé
à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat,
égoïste et cruel, il n'y avait jamais rien eu qui ressemblât à ma
grand'mère, parce que dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon
accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi qu'à l'état
virtuel le souvenir de ce qu'elle avait été. A n'importe quel moment
que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque
fictive, malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes,
tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de
richesses effectives aussi bien que de celles de l'imagination, et pour
moi, par exemple, tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de
celles, combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand'mère. Car aux
troubles de la mémoire sont liées les intermittences du coeur. C'est
sans doute l'existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où
notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous
nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont
perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de
croire qu'elles s'échappent ou reviennent. En tout cas, si elles restent
en nous c'est, la plupart du temps, dans un domaine inconnu où elles
ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont
refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui excluent toute
simultanéité avec elles dans la conscience. Mais si le cadre de
sensations où elles sont conservées est ressaisi, elles ont à leur
tour ce même pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible,
d'installer seul en nous, le moi qui les vécut. Or, comme celui que
je venais subitement de redevenir n'avait pas existé depuis ce soir
lointain où ma grand'mère m'avait déshabillé à mon arrivée à Balbec, ce
fut tout naturellement, non pas après la journée actuelle, que ce moi
ignorait, mais--comme s'il y avait dans le temps des séries différentes
et parallèles--sans solution de continuité, tout de suite après le
premier soir d'autrefois que j'adhérai à la minute où ma grand'mère
s'était penchée vers moi. Le moi que j'étais alors, et qui avait disparu
si longtemps, était de nouveau si près de moi qu'il me semblait encore
entendre les paroles qui avaient immédiatement précédé et qui n'étaient
pourtant plus qu'un songe, comme un homme mal éveillé croit percevoir
tout près de lui les bruits de son rêve qui s'enfuit. Je n'étais plus
que cet être qui cherchait à se réfugier dans les bras de sa grand'mère,
à effacer les traces de ses peines en lui donnant des baisers, cet être
que j'aurais eu à me figurer, quand j'étais tel ou tel de ceux qui
s'étaient succédé en moi depuis quelque temps, autant de difficulté que
maintenant il m'eût fallu d'efforts, stériles d'ailleurs, pour ressentir
les désirs et les joies de l'un de ceux que, pour un temps du moins,
je n'étais plus. Je me rappelais comme une heure avant le moment où ma
grand'mère s'était penchée ainsi, dans sa robe de chambre, vers mes
bottines; errant dans la rue étouffante de chaleur, devant le pâtissier,
j'avais cru que je ne pourrais jamais, dans le besoin que j'avais de
l'embrasser, attendre l'heure qu'il me fallait encore passer sans elle.
Et maintenant que ce même besoin renaissait, je savais que je pouvais
attendre des heures après des heures, qu'elle ne serait plus jamais
auprès de moi, je ne faisais que de le découvrir parce que je venais,
en la sentant, pour la première fois, vivante, véritable, gonflant mon
coeur à le briser, en la retrouvant enfin, d'apprendre que je l'avais
perdue pour toujours. Perdue pour toujours; je ne pouvais comprendre, et
je m'exerçais à subir la souffrance de cette contradiction: d'une part,
une existence, une tendresse, survivantes en moi telles que je les
avais connues, c'est-à-dire faites pour moi, un amour où tout trouvait
tellement en moi son complément, son but, sa constante direction, que le
génie de grands hommes, tous les génies qui avaient pu exister depuis le
commencement du monde n'eussent pas valu pour ma grand'mère un seul
de mes défauts; et d'autre part, aussitôt que j'avais revécu, comme
présente, cette félicité, la sentir traversée par la certitude,
s'élançant comme une douleur physique à répétition, d'un néant qui avait
effacé mon image de cette tendresse, qui avait détruit cette existence,
aboli rétrospectivement notre mutuelle prédestination, fait de ma
grand'mère, au moment où je la retrouvais comme dans un miroir, une
simple étrangère qu'un hasard a fait passer quelques années auprès de
moi, comme cela aurait pu être auprès de tout autre, mais pour qui,
avant et après, je n'étais rien, je ne serais rien.
Au lieu des plaisirs que j'avais eus depuis quelque temps, le seul qu'il
m'eût été possible de goûter en ce moment c'eût été, retouchant le
passé, de diminuer les douleurs que ma grand'mère avait autrefois
ressenties. Or, je ne me la rappelais pas seulement dans cette robe de
chambre, vêtement approprié, au point d'en devenir presque symbolique,
aux fatigues, malsaines sans doute, mais douces aussi, qu'elle prenait
pour moi; peu à peu voici que je me souvenais de toutes les occasions
que j'avais saisies, en lui laissant voir, en lui exagérant au besoin
mes souffrances, de lui faire une peine que je m'imaginais ensuite
effacée par mes baisers, comme si ma tendresse eût été aussi capable que
mon bonheur de faire le sien; et pis que cela, moi qui ne concevais
plus de bonheur maintenant qu'à en pouvoir retrouver répandu dans mon
souvenir sur les pentes de ce visage modelé et incliné par la tendresse,
j'avais mis autrefois une rage insensée à chercher d'en extirper
jusqu'aux plus petits plaisirs, tel ce jour où Saint-Loup avait fait la
photographie de grand'mère et où, ayant peine à dissimuler à celle-ci la
puérilité presque ridicule de la coquetterie qu'elle mettait à poser,
avec son chapeau à grands bords, dans un demi-jour seyant, je m'étais
laissé aller à murmurer quelques mots impatientés et blessants, qui, je
l'avais senti à une contraction de son visage, avaient porté, l'avaient
atteinte; c'était moi qu'ils déchiraient, maintenant qu'était impossible
à jamais la consolation de mille baisers.
Mais jamais je ne pourrais plus effacer cette contraction de sa figure,
et cette souffrance de son coeur, ou plutôt du mien; car comme les morts
n'existent plus qu'en nous, c'est nous-mêmes que nous frappons sans
relâche quand nous nous obstinons à nous souvenir des coups que nous
leur avons assénés. Ces douleurs, si cruelles qu'elles fussent, je m'y
attachais de toutes mes forces, car je sentais bien qu'elles étaient
l'effet du souvenir de ma grand'mère, la preuve que ce souvenir que
j'avais était bien présent en moi. Je sentais que je ne me la rappelais
vraiment que par la douleur, et j'aurais voulu que s'enfonçassent plus
solidement encore en moi ces clous qui y rivaient sa mémoire. Je ne
cherchais pas à rendre la souffrance plus douce, à l'embellir, à feindre
que ma grand'mère ne fût qu'absente et momentanément invisible, en
adressant à sa photographie (celle que Saint-Loup avait faite et que
j'avais avec moi) des paroles et des prières comme à un être séparé de
nous mais qui, resté individuel, nous connaît et nous reste relié par
une indissoluble harmonie. Jamais je ne le fis, car je ne tenais pas
seulement à souffrir, mais à respecter l'originalité de ma souffrance
telle que je l'avais subie tout d'un coup sans le vouloir, et je voulais
continuer à la subir, suivant ses lois à elle, à chaque fois que
revenait cette contradiction si étrange de la survivance et du néant
entre-croisés en moi. Cette impression douloureuse et actuellement
incompréhensible, je savais non certes pas si j'en dégagerais un peu
de vérité un jour, mais que si, ce peu de vérité, je pouvais jamais
l'extraire, ce ne pourrait être que d'elle, si particulière, si
spontanée, qui n'avait été ni tracée par mon intelligence, ni atténuée
par ma pusillanimité, mais que la mort elle-même, la brusque révélation
de la mort, avait, comme la foudre, creusée en moi, selon un graphique
surnaturel et inhumain, un double et mystérieux sillon. (Quant à l'oubli
de ma grand'mère où j'avais vécu jusqu'ici, je ne pouvais même pas
songer à m'attacher à lui pour en tirer de la vérité; puisque en
lui-même il n'était rien qu'une négation, l'affaiblissement de la
pensée incapable de recréer un moment réel de la vie et obligée de lui
substituer des images conventionnelles et indifférentes.) Peut-être
pourtant, l'instinct de conservation, l'ingéniosité de l'intelligence
à nous préserver de la douleur, commençant déjà à construire sur des
ruines encore fumantes, à poser les premières assises de son oeuvre
utile et néfaste, goûtais-je trop la douceur de me rappeler tels et tels
jugements de l'être chéri, de me les rappeler comme si elle eût pu les
porter encore, comme si elle existait, comme si je continuais d'exister
pour elle. Mais dès que je fus arrivé à m'endormir, à cette heure, plus
véridique, où mes yeux se fermèrent aux choses du dehors, le monde du
sommeil (sur le seuil duquel l'intelligence et la volonté momentanément
paralysées ne pouvaient plus me disputer à la cruauté de mes impressions
véritables) refléta, réfracta la douloureuse synthèse de la survivance
et du néant, dans la profondeur organique et devenue translucide des
viscères mystérieusement éclairés. Monde du sommeil, où la connaissance
interne, placée sous la dépendance des troubles de nos organes, accélère
le rythme du coeur ou de la respiration, parce qu'une même dose
d'effroi, de tristesse, de remords agit, avec une puissance centuplée si
elle est ainsi injectée dans nos veines; dès que, pour y parcourir les
artères de la cité souterraine, nous nous sommes embarqués sur les flots
noirs de notre propre sang comme sur un Léthé intérieur aux sextuples
replis, de grandes figures solennelles nous apparaissent, nous abordent
et nous quittent, nous laissant en larmes. Je cherchai en vain celle de
ma grand'mère dès que j'eus abordé sous les porches sombres; je savais
pourtant qu'elle existait encore, mais d'une vie diminuée, aussi pâle
que celle du souvenir; l'obscurité grandissait, et le vent; mon père
n'arrivait pas qui devait me conduire à elle. Tout d'un coup la
respiration me manqua, je sentis mon coeur comme durci, je venais de me
rappeler que depuis de longues semaines j'avais oublié d'écrire à ma
grand'mère. Que devait-elle penser de moi? «Mon Dieu, me disais-je,
comme elle doit être malheureuse dans cette petite chambre qu'on a louée
pour elle, aussi petite que pour une ancienne domestique, où elle est
toute seule avec la garde qu'on a placée pour la soigner et où elle ne
peut pas bouger, car elle est toujours un peu paralysée et n'a pas voulu
une seule fois se lever. Elle doit croire que je l'oublie depuis qu'elle
est morte; comme elle doit se sentir seule et abandonnée! Oh! il faut
que je coure la voir, je ne peux pas attendre une minute, je ne peux pas
attendre que mon père arrive; mais où est-ce? comment ai-je pu oublier
l'adresse? pourvu qu'elle me reconnaisse encore! Comment ai-je pu
l'oublier pendant des mois? Il fait noir, je ne trouverai pas, le vent
m'empêche d'avancer; mais voici mon père qui se promène devant moi; je
lui crie: «Où est grand'mère? dis-moi l'adresse. Est-elle bien? Est-ce
bien sûr qu'elle ne manque de rien?--Mais non, me dit mon père, tu peux
être tranquille. Sa garde est une personne ordonnée. On envoie de temps
en temps une toute petite somme pour qu'on puisse lui acheter le peu qui
lui est nécessaire. Elle demande quelquefois ce que tu es devenu. On lui
a même dit que tu allais faire un livre. Elle a paru contente. Elle a
essuyé une larme.» Alors je crus me rappeler qu'un peu après sa mort, ma
grand'mère m'avait dit en sanglotant d'un air humble, comme une vieille
servante chassée, comme une étrangère: «Tu me permettras bien de te
voir quelquefois tout de même, ne me laisse pas trop d'années sans me
visiter. Songe que tu as été mon petit-fils et que les grand'mères
n'oublient pas.» En revoyant le visage si soumis, si malheureux, si
doux qu'elle avait, je voulais courir immédiatement et lui dire ce que
j'aurais dû lui répondre alors: «Mais, grand'mère, tu me verras autant
que tu voudras, je n'ai que toi au monde, je ne te quitterai plus
jamais.» Comme mon silence a dû la faire sangloter depuis tant de mois
que je n'ai été là où elle est couchée, qu'a-t-elle pu se dire? Et c'est
en sanglotant que moi aussi je dis à mon père: «Vite, vite, son adresse,
conduis-moi.» Mais lui: «C'est que... je ne sais si tu pourras la voir,
Et puis, tu sais, elle est très faible, très faible, elle n'est plus
elle-même, je crois que ce te sera plutôt pénible. Et je ne me rappelle
pas le numéro exact de l'avenue.--Mais dis-moi, toi qui sais, ce n'est
pas vrai que les morts ne vivent plus. Ce n'est pas vrai tout de même,
malgré ce qu'on dit, puisque grand'mère existe encore.» Mon père sourit
tristement: «Oh! bien peu, tu sais, bien peu. Je crois que tu ferais
mieux de n'y pas aller. Elle ne manque de rien. On vient tout mettre en
ordre.--Mais elle est souvent seule?--Oui, mais cela vaut mieux pour
elle. Il vaut mieux qu'elle ne pense pas, cela ne pourrait que lui faire
de la peine. Cela fait souvent de la peine de penser. Du reste, tu sais,
elle est très éteinte. Je te laisserai l'indication précise pour que
tu puisses y aller; je ne vois pas ce que tu pourrais y faire et je ne
crois pas que la garde te la laisserait voir.--Tu sais bien pourtant
que je vivrai toujours près d'elle, cerfs, cerfs, Francis Jammes,
fourchette.» Mais déjà j'avais retraversé le fleuve aux ténébreux
méandres, j'étais remonté à la surface où s'ouvre le monde des vivants,
aussi si je répétais encore: «Francis Jammes, cerfs, cerfs», la suite
de ces mots ne m'offrait plus le sens limpide et la logique qu'ils
exprimaient si naturellement pour moi il y a un instant encore, et que
je ne pouvais plus me rappeler. Je ne comprenais plus même pourquoi le
mot Alas, que m'avait dit tout à l'heure mon père, avait immédiatement
signifié: «Prends garde d'avoir froid», sans aucun doute possible.
J'avais oublié de fermer les volets, et sans doute le grand jour m'avait
éveillé. Mais je ne pus supporter d'avoir sous les yeux ces flots de la
mer que ma grand'mère pouvait autrefois contempler pendant des heures;
l'image nouvelle de leur beauté indifférente se complétait aussitôt par
l'idée qu'elle ne les voyait pas; j'aurais voulu boucher mes oreilles à
leur bruit, car maintenant la plénitude lumineuse de la plage creusait
un vide dans mon coeur; tout semblait me dire comme ces allées et ces
pelouses d'un jardin public où je l'avais autrefois perdue, quand
j'étais tout enfant: «Nous ne l'avons pas vue», et sous la rotondité du
ciel pâle et divin je me sentais oppressé comme sous une immense cloche
bleuâtre fermant un horizon où ma grand'mère n'était pas. Pour ne plus
rien voir, je me tournai du côté du mur, mais hélas, ce qui était contre
moi c'était cette cloison qui servait jadis entre nous deux de messager
matinal, cette cloison qui, aussi docile qu'un violon à rendre toutes
les nuances d'un sentiment, disait si exactement à ma grand'mère ma
crainte à la fois de la réveiller, et, si elle était éveillée déjà, de
n'être pas entendu d'elle et qu'elle n'osât bouger, puis aussitôt, comme
la réplique d'un second instrument, m'annonçant sa venue et m'invitant
au calme. Je n'osais pas approcher de cette cloison plus que d'un piano
où ma grand'mère aurait joué et qui vibrerait encore de son toucher. Je
savais que je pourrais frapper maintenant, même plus fort, que rien ne
pourrait plus la réveiller, que je n'entendais aucune réponse, que ma
grand'mère ne viendrait plus. Et je ne demandais rien de plus à Dieu,
s'il existe un paradis, que d'y pouvoir frapper contre cette cloison
les trois petits coups que ma grand'mère reconnaîtrait entre mille, et
auxquels elle répondrait par ces autres coups qui voulaient dire: «Ne
t'agite pas, petite souris, je comprends que tu es impatient, mais je
vais venir», et qu'il me laissât rester avec elle toute l'éternité, qui
ne serait pas trop longue pour nous deux.
Le directeur vint me demander si je ne voulais pas descendre. A tout
hasard il avait veillé à mon «placement» dans la salle à manger. Comme
il ne m'avait pas vu, il avait craint que je ne fusse repris de mes
étouffements d'autrefois. Il espérait que ce ne serait qu'un tout petit
«maux de gorge» et m'assura avoir entendu dire qu'on les calmait à
l'aide de ce qu'il appelait: le «calyptus».
Il me remit un petit mot d'Albertine. Elle n'avait pas dû venir à Balbec
cette année, mais, ayant changé de projets, elle était depuis trois
jours, non à Balbec même, mais à dix minutes par le tram, à une station
voisine. Craignant que je ne fusse fatigué par le voyage, elle s'était
abstenue pour le premier soir, mais me faisait demander quand je
pourrais la recevoir. Je m'informai si elle était venue elle-même, non
pour la voir, mais pour m'arranger à ne pas la voir. «Mais oui, me
répondit le directeur. Mais elle voudrait que ce soit le plus
tôt possible, à moins que vous n'ayez pas de raisons tout à fait
nécessiteuses. Vous voyez, conclut-il, que tout le monde ici vous
désire, en définitif.» Mais moi, je ne voulais voir personne.
Et pourtant, la veille, à l'arrivée, je m'étais senti repris par le
charme indolent de la vie de bains de mer. Le même lift, silencieux,
cette fois, par respect, non par dédain, et rouge de plaisir, avait mis
en marche l'ascenseur. M'élevant le long de la colonne montante, j'avais
retraversé ce qui avait été autrefois pour moi le mystère d'un hôtel
inconnu, où quand on arrive, touriste sans protection et sans prestige,
chaque habitué qui rentre dans sa chambre, chaque jeune fille qui
descend dîner, chaque bonne qui passe dans les couloirs étrangement
délinéamentés, et la jeune fille venue d'Amérique avec sa dame de
compagnie et qui descend dîner, jettent sur vous un regard où l'on ne
lit rien de ce qu'on aurait voulu. Cette fois-ci, au contraire, j'avais
éprouvé le plaisir trop reposant de faire la montée d'un hôtel connu,
où je me sentais chez moi, où j'avais accompli une fois de plus cette
opération toujours à recommencer, plus longue, plus difficile que le
retournement de la paupière, et qui consiste à poser sur les choses
l'âme qui nous est familière au lieu de la leur qui nous effrayait.
Faudrait-il maintenant, m'étais-je dit, ne me doutant pas du brusque
changement d'âme qui m'attendait, aller toujours dans d'autres hôtels,
où je dînerais pour la première fois, où l'habitude n'aurait pas encore
tué, à chaque étage, devant chaque porte, le dragon terrifiant qui
semblait veiller sur une existence enchantée, où j'aurais à approcher de
ces femmes inconnues que les palaces, les casinos, les plages ne font, à
la façon des vastes polypiers, que réunir et faire vivre en commun?
J'avais ressenti du plaisir même à ce que l'ennuyeux premier président
fût si pressé de me voir; je voyais, pour le premier jour, des vagues,
les chaînes de montagne d'azur de la mer, ses glaciers et ses cascades,
son élévation et sa majesté négligente--rien qu'à sentir, pour la
première fois depuis si longtemps, en me lavant les mains, cette odeur
spéciale des savons trop parfumés du Grand-Hôtel--laquelle, semblant
appartenir à la fois au moment présent et au séjour passé, flottait
entre eux comme le charme réel d'une vie particulière où l'on ne rentre
que pour changer de cravates. Les draps du lit, trop fins, trop légers,
trop vastes, impossibles à border, à faire tenir, et qui restaient
soufflés autour des couvertures en volutes mouvantes, m'eussent attristé
autrefois. Ils bercèrent seulement, sur la rondeur incommode et bombée
de leurs voiles, le soleil glorieux et plein d'espérances du premier
matin. Mais celui-ci n'eut pas le temps de paraître. Dans la nuit même
l'atroce et divine présence avait ressuscité. Je priai le directeur
de s'en aller, de demander que personne n'entrât. Je lui dis que je
resterais couché et repoussai son offre de faire chercher chez le
pharmacien l'excellente drogue. Il fut ravi de mon refus car il
craignait que des clients ne fussent incommodés par l'odeur du
«calyptus». Ce qui me valut ce compliment: «Vous êtes dans le mouvement»
(il voulait dire: «dans le vrai»), et cette recommandation: «Faites
attention de ne pas vous salir à la porte, car, rapport aux serrures, je
l'ai faite «induire» d'huile; si un employé se permettait de frapper à
votre chambre il serait «roulé» de coups. Et qu'on se le tienne pour
dit car je n'aime pas les «répétitions» (évidemment cela signifiait: je
n'aime pas répéter deux fois les choses). Seulement, est-ce que vous ne
voulez pas pour vous remonter un peu du vin vieux dont j'ai en bas une
bourrique (sans doute pour barrique)? Je ne vous l'apporterai pas sur
un plat d'argent comme la tête de Jonathan, et je vous préviens que
ce n'est pas du Château-Lafite, mais c'est à peu près équivoque (pour
équivalent). Et comme c'est léger, on pourrait vous faire frire une
petite sole.» Je refusai le tout, mais fus surpris d'entendre le nom du
poisson (la sole) être prononcé comme l'arbre le saule, par un homme qui
avait dû en commander tant dans sa vie.
Malgré les promesses du directeur, on m'apporta un peu plus tard la
carte cornée de la marquise de Cambremer. Venue pour me voir, la vieille
dame avait fait demander si j'étais là, et quand elle avait appris que
mon arrivée datait seulement de la veille, et que j'étais souffrant,
elle n'avait pas insisté, et (non sans s'arrêter sans doute devant le
pharmacien, ou la mercière, chez lesquels le valet de pied, sautant du
siège, entrait payer quelque note ou faire des provisions) la marquise
était repartie pour Féterne, dans sa vieille calèche à huit ressorts
attelée de deux chevaux. Assez souvent d'ailleurs, on entendait le
roulement et on admirait l'apparat de celle-ci dans les rues de Balbec
et de quelques autres petites localités de la côte, situées entre Balbec
et Féterne. Non pas que ces arrêts chez des fournisseurs fussent le
but de ces randonnées. Il était au contraire quelque goûter, ou
garden-party, chez un hobereau ou un bourgeois fort indignes de la
marquise. Mais celle-ci, quoique dominant de très haut, par sa naissance
et sa fortune, la petite noblesse des environs, avait, dans sa bonté
et sa simplicité parfaites, tellement peur de décevoir quelqu'un qui
l'avait invitée, qu'elle se rendait aux plus insignifiantes réunions
mondaines du voisinage. Certes, plutôt que de faire tant de chemin
pour venir entendre, dans la chaleur d'un petit salon étouffant, une
chanteuse généralement sans talent et qu'en sa qualité de grande dame de
la région et de musicienne renommée il lui faudrait ensuite féliciter
avec exagération, Mme de Cambremer eût préféré aller se promener ou
rester dans ses merveilleux jardins de Féterne au bas desquels le flot
assoupi d'une petite baie vient mourir au milieu des fleurs. Mais elle
savait que sa venue probable avait été annoncée par le maître de maison,
que ce fût un noble ou un franc-bourgeois de Maineville-la-Teinturière
ou de Chatton-court-l'Orgueilleux. Or, si Mme de Cambremer était sortie
ce jour-là sans faire acte de présence à la fête, tel ou tel des invités
venu d'une des petites plages qui longent la mer avait pu entendre et
voir la calèche de la marquise, ce qui eût ôté l'excuse de n'avoir pu
quitter Féterne. D'autre part, ces maîtres de maison avaient beau avoir
vu souvent Mme de Cambremer se rendre à des concerts donnés chez des
gens où ils considéraient que ce n'était pas sa place d'être, la petite
diminution qui, à leurs yeux, était, de ce fait, infligée à la situation
de la trop bonne marquise disparaissait aussitôt que c'était eux qui
recevaient, et c'est avec fièvre qu'ils se demandaient s'ils l'auraient
ou non à leur petit goûter. Quel soulagement à des inquiétudes
ressenties depuis plusieurs jours, si, après le premier morceau chanté
par la fille des maîtres de la maison ou par quelque amateur en
villégiature, un invité annonçait (signe infaillible que la marquise
allait venir à la matinée) avoir vu les chevaux de la fameuse calèche
arrêtés devant l'horloger ou le droguiste. Alors Mme de Cambremer (qui,
en effet, n'allait pas tarder à entrer, suivie de sa belle-fille, des
invités en ce moment à demeure chez elle, et qu'elle avait demandé la
permission, accordée avec quelle joie, d'amener) reprenait tout son
lustre aux yeux des maîtres de maison, pour lesquels la récompense de sa
venue espérée avait peut-être été la cause déterminante et inavouée de
la décision qu'ils avaient prise il y a un mois: s'infliger les tracas
et faire les frais de donner une matinée. Voyant la marquise présente à
leur goûter, ils se rappelaient non plus sa complaisance à se rendre à
ceux de voisins peu qualifiés, mais l'ancienneté de sa famille, le luxe
de son château, l'impolitesse de sa belle-fille née Legrandin qui, par
son arrogance, relevait la bonhomie un peu fade de la belle-mère. Déjà
ils croyaient lire, au courrier mondain du _Gaulois_, l'entrefilet
qu'ils cuisineraient eux-mêmes en famille, toutes portes fermées à
clef, sur «le petit coin de Bretagne où l'on s'amuse ferme, la matinée
ultra-select où l'on ne s'est séparé qu'après avoir fait promettre aux
maîtres de maison de bientôt recommencer». Chaque jour ils attendaient
le journal, anxieux de ne pas avoir encore vu leur matinée y figurer, et
craignant de n'avoir eu Mme de Cambremer que pour leurs seuls invités
et non pour la multitude des lecteurs. Enfin le jour béni arrivait: «La
saison est exceptionnellement brillante cette année à Balbec. La mode
est aux petits concerts d'après-midi, etc...» Dieu merci, le nom de Mme
de Cambremer avait été bien orthographié et «cité au hasard», mais en
tête. Il ne restait plus qu'à paraître ennuyé de cette indiscrétion
des journaux qui pouvait amener des brouilles avec les personnes
qu'on n'avait pu inviter, et à demander hypocritement, devant Mme de
Cambremer, qui avait pu avoir la perfidie d'envoyer cet écho dont la
marquise bienveillante et grande dame, disait: «Je comprends que cela
vous ennuie, mais pour moi je n'ai été que très heureuse qu'on me sût
chez vous.»
Sur la carte qu'on me remit, Mme de Cambremer avait griffonné qu'elle
donnait une matinée le surlendemain. Et certes il y a seulement deux
jours, si fatigué de vie mondaine que je fusse, c'eût été un vrai
plaisir pour moi que de la goûter transplantée dans ces jardins où
poussaient en pleine terre, grâce à l'exposition de Féterne, les
figuiers, les palmiers, les plants de rosiers, jusque dans la mer
souvent d'un calme et d'un bleu méditerranéens et sur laquelle le petit
yacht des propriétaires allait, avant le commencement de la fête,
chercher, dans les plages de l'autre côté de la baie, les invités les
plus importants, servait, avec ses vélums tendus contre le soleil, quand
tout le monde était arrivé, de salle à manger pour goûter, et repartait
le soir reconduire ceux qu'il avait amenés. Luxe charmant, mais
si coûteux que c'était en partie afin de parer aux dépenses qu'il
entraînait que Mme de Cambremer avait cherché à augmenter ses revenus de
différentes façons, et notamment en louant, pour la première fois, une
de ses propriétés, fort différente de Féterne: la Raspelière. Oui, il
y a deux jours, combien une telle matinée, peuplée de petits nobles
inconnus, dans un cadre nouveau, m'eût changé de la «haute vie»
parisienne! Mais maintenant les plaisirs n'avaient plus aucun sens pour
moi. J'écrivis donc à Mme de Cambremer pour m'excuser, de même qu'une
heure avant j'avais fait congédier Albertine: le chagrin avait aboli en
moi la possibilité du désir aussi complètement qu'une forte fièvre coupe
l'appétit... Ma mère devait arriver le lendemain. Il me semblait que
j'étais moins indigne de vivre auprès d'elle, que je la comprendrais
mieux, maintenant que toute une vie étrangère et dégradante avait
fait place à la remontée des souvenirs déchirants qui ceignaient et
ennoblissaient mon âme, comme la sienne, de leur couronne d'épines. Je
le croyais; en réalité il y a bien loin des chagrins véritables comme
était celui de maman--qui vous ôtent littéralement la vie pour bien
longtemps, quelquefois pour toujours, dès qu'on a perdu l'être qu'on
aime--à ces autres chagrins, passagers malgré tout, comme devait être le
mien, qui s'en vont vite comme ils sont venus tard, qu'on ne connaît que
longtemps après l'événement parce qu'on a eu besoin pour les ressentir
de les comprendre; chagrins comme tant de gens en éprouvent, et dont
celui qui était actuellement ma torture ne se différenciait que par
cette modalité du souvenir involontaire.
Quant à un chagrin aussi profond que celui de ma mère, je devais le
connaître un jour, on le verra dans la suite de ce récit, mais ce
n'était pas maintenant, ni ainsi que je me le figurais. Néanmoins, comme
un récitant qui devrait connaître son rôle et être à sa place depuis
bien longtemps mais qui est arrivé seulement à la dernière seconde
et, n'ayant lu qu'une fois ce qu'il a à dire, sait dissimuler assez
habilement, quand vient le moment où il doit donner la réplique, pour
que personne ne puisse s'apercevoir de son retard, mon chagrin tout
nouveau me permit, quand ma mère arriva, de lui parler comme s'il avait
toujours été le même. Elle crut seulement que la vue de ces lieux où
j'avais été avec ma grand'mère (et ce n'était d'ailleurs pas cela)
l'avait réveillé. Pour la première fois alors, et parce que j'avais une
douleur qui n'était rien à côté de la sienne, mais qui m'ouvrait les
yeux, je me rendis compte avec épouvante de ce qu'elle pouvait souffrir.
Pour la première fois je compris que ce regard fixe et sans pleurs (ce
qui faisait que Françoise la plaignait peu) qu'elle avait depuis la mort
de ma grand'mère était arrêté sur cette incompréhensible contradiction
du souvenir et du néant. D'ailleurs, quoique toujours dans ses voiles
noirs, plus habillée dans ce pays nouveau, j'étais plus frappé de la
transformation qui s'était accomplie en elle. Ce n'est pas assez de dire
qu'elle avait perdu toute gaîté; fondue, figée en une sorte d'image
implorante, elle semblait avoir peur d'offenser d'un mouvement trop
brusque, d'un son de voix trop haut, la présence douloureuse qui ne la
quittait pas. Mais surtout, dès que je la vis entrer, dans son manteau
de crêpe, je m'aperçus--ce qui m'avait échappé à Paris--que ce n'était
plus ma mère que j'avais sous les yeux, mais ma grand'mère. Comme dans
les familles royales et ducales, à la mort du chef le fils prend son
titre et, de duc d'Orléans, de prince de Tarente ou de prince des
Laumes, devient roi de France, duc de la Trémoïlle, duc de Guermantes,
ainsi souvent, par un avènement d'un autre ordre et de plus profonde
origine, le mort saisit le vif qui devient son successeur ressemblant,
le continuateur de sa vie interrompue. Peut-être le grand chagrin qui
suit, chez une fille telle qu'était maman, la mort de sa mère, ne
fait-il que briser plus tôt la chrysalide, hâter la métamorphose et
l'apparition d'un être qu'on porte en soi et qui, sans cette crise qui
fait brûler les étapes et sauter d'un seul coup des périodes, ne fût
survenu que plus lentement. Peut-être dans le regret de celle qui n'est
plus y a-t-il une espèce de suggestion qui finit par amener sur nos
traits des similitudes que nous avions d'ailleurs en puissance, et
y a-t-il surtout arrêt de notre activité plus particulièrement
individuelle (chez ma mère, de son bon sens, de la gaîté moqueuse
qu'elle tenait de son père), que nous ne craignions pas, tant que
vivait l'être bien-aimé, d'exercer, fût-ce à ses dépens, et qui
contre-balançait le caractère que nous tenions exclusivement de lui.
Une fois qu'elle est morte, nous aurions scrupule à être autre, nous
n'admirons plus que ce qu'elle était, ce que nous étions déjà, mais mêlé
à autre chose, et ce que nous allons être désormais uniquement. C'est
dans ce sens-là (et non dans celui si vague, si faux où on l'entend
généralement) qu'on peut dire que la mort n'est pas inutile, que le mort
continue à agir sur nous. Il agit même plus qu'un vivant parce que, la
véritable réalité n'étant dégagée que par l'esprit, étant l'objet d'une
opération spirituelle, nous ne connaissons vraiment que ce que nous
sommes obligés de recréer par la pensée, ce que nous cache la vie de
tous les jours... Enfin dans ce culte du regret pour nos morts, nous
vouons une idolâtrie à ce qu'ils ont aimé. Non seulement ma mère ne
pouvait se séparer du sac de ma grand'mère, devenu plus précieux que
s'il eût été de saphirs et de diamants, de son manchon, de tous ces
vêtements qui accentuaient encore la ressemblance d'aspect entre elles
deux, mais même des volumes de Mme de Sévigné que ma grand'mère avait
toujours avec elle, exemplaires que ma mère n'eût pas changés contre le
manuscrit même des lettres. Elle plaisantait autrefois ma grand'mère qui
ne lui écrivait jamais une fois sans citer une phrase de Mme de Sévigné
ou de Mme de Beausergent. Dans chacune des trois lettres que je reçus de
maman avant son arrivée à Balbec, elle me cita Mme de Sévigné comme si
ces trois lettres eussent été non pas adressées par elle à moi, mais par
ma grand'mère adressées à elle. Elle voulut descendre sur la digue
voir cette plage dont ma grand'mère lui parlait tous les jours en lui
écrivant. Tenant à la main l'«en tous cas» de sa mère, je la vis de la
fenêtre s'avancer toute noire, à pas timides, pieux, sur le sable que
des pieds chéris avaient foulé avant elle, et elle avait l'air d'aller à
la recherche d'une morte que les flots devaient ramener. Pour ne pas la
laisser dîner seule, je dus descendre avec elle. Le premier président et
la veuve du bâtonnier se firent présenter à elle. Et tout ce qui avait
rapport à ma grand'mère lui était si sensible qu'elle fut touchée
infiniment, garda toujours le souvenir et la reconnaissance de ce que
lui dit le premier président, comme elle souffrit avec indignation de ce
qu'au contraire la femme du bâtonnier n'eût pas une parole de souvenir
pour la morte. En réalité, le premier président ne se souciait pas
plus d'elle que la femme du bâtonnier. Les paroles émues de l'un et le
silence de l'autre, bien que ma mère mît entre eux une telle différence,
n'étaient qu'une façon diverse d'exprimer cette indifférence que nous
inspirent les morts. Mais je crois que ma mère trouva surtout de la
douceur dans les paroles où, malgré moi, je laissai passer un peu de ma
souffrance. Elle ne pouvait que rendre maman heureuse (malgré toute
la tendresse qu'elle avait pour moi), comme tout ce qui assurait à ma
grand'mère une survivance dans les coeurs. Tous les jours suivants ma
mère descendit s'asseoir sur la plage, pour faire exactement ce que sa
mère avait fait, et elle lisait ses deux livres préférés, les _Mémoires_
de Mme de Beausergent et les _Lettres_ de Mme de Sévigné. Elle, et
aucun de nous, n'avait pu supporter qu'on appelât cette dernière la
«spirituelle marquise», pas plus que La Fontaine «le Bonhomme». Mais
quand elle lisait dans les lettres ces mots: «ma fille», elle croyait
entendre sa mère lui parler.
Elle eut la mauvaise chance, dans un de ces pèlerinages où elle ne
voulait pas être troublée, de rencontrer sur la plage une dame de
Combray, suivie de ses filles. Je crois que son nom était Mme Poussin.
Mais nous ne l'appelions jamais entre nous que «Tu m'en diras des
nouvelles», car c'est par cette phrase perpétuellement répétée qu'elle
avertissait ses filles des maux qu'elles se préparaient, par exemple
en disant à l'une qui se frottait les yeux: «Quand tu auras une bonne
ophtalmie, tu m'en diras des nouvelles.» Elle adressa de loin à maman
de longs saluts éplorés, non en signe de condoléance, mais par genre
d'éducation. Elle eût fait de même si nous n'eussions pas perdu ma
grand'mère et n'eussions eu que des raisons d'être heureux. Vivant assez
retirée à Combray, dans un immense jardin, elle ne trouvait jamais rien
assez doux et faisait subir des adoucissements aux mots et aux noms
mêmes de la langue française. Elle trouvait trop dur d'appeler «cuiller»
la pièce d'argenterie qui versait ses sirops, et disait en conséquence
«cueiller»; elle eût eu peur de brusquer le doux chantre de Télémaque en
l'appelant rudement Fénelon--comme je faisais moi-même en connaissance
de cause, ayant pour ami le plus cher l'être le plus intelligent, bon et
brave, inoubliable à tous ceux qui l'ont connu, Bertrand de Fénelon--et
elle ne disait jamais que «Fénélon» trouvant que l'accent aigu ajoutait
quelque mollesse. Le gendre, moins doux, de cette Mme Poussin, et duquel
j'ai oublié le nom, étant notaire à Combray, emporta la caisse et fit
perdre à mon oncle, notamment, une assez forte somme. Mais la plupart
des gens de Combray étaient si bien avec les autres membres de la
famille qu'il n'en résulta aucun froid et qu'on se contenta de plaindre
Mme Poussin. Elle ne recevait pas, mais chaque fois qu'on passait devant
sa grille on s'arrêtait à admirer ses admirables ombrages, sans pouvoir
distinguer autre chose. Elle ne nous gêna guère à Balbec où je ne la
rencontrai qu'une fois, à un moment où elle disait à sa fille en train
de se ronger les ongles: «Quand tu auras un bon panaris, tu m'en diras
des nouvelles.»
Pendant que maman lisait sur la plage je restais seul dans ma chambre.
Je me rappelais les derniers temps de la vie de ma grand'mère et tout
ce qui se rapportait à eux, la porte de l'escalier qui était maintenue
ouverte quand nous étions sortis pour sa dernière promenade. En
contraste avec tout cela, le reste du monde semblait à peine réel et
ma souffrance l'empoisonnait tout entier. Enfin ma mère exigea que je
sortisse. Mais, à chaque pas, quelque aspect oublié du Casino, de la rue
où en l'attendant, le premier soir, j'étais allé jusqu'au monument de
Duguay-Trouin, m'empêchait, comme un vent contre lequel on ne peut
lutter, d'aller plus avant; je baissais les yeux pour ne pas voir. Et
après avoir repris quelque force, je revenais vers l'hôtel, vers l'hôtel
où je savais qu'il était désormais impossible que, si longtemps dussé-je
attendre, je retrouvasse ma grand'mère, que j'avais retrouvée autrefois,
le premier soir d'arrivée. Comme c'était la première fois que je
sortais, beaucoup de domestiques que je n'avais pas encore vus me
regardèrent curieusement. Sur le seuil même de l'hôtel, un jeune
chasseur ôta sa casquette pour me saluer et la remit prestement. Je crus
qu'Aimé lui avait, selon son expression, «passé la consigne» d'avoir des
égards pour moi. Mais je vis au même moment que, pour une autre personne
qui rentrait, il l'enleva de nouveau. La vérité était que, dans la vie,
ce jeune homme ne savait qu'ôter et remettre sa casquette, et le faisait
parfaitement bien. Ayant compris qu'il était incapable d'autre chose et
qu'il excellait dans celle-là, il l'accomplissait le plus grand nombre
de fois qu'il pouvait par jour, ce qui lui valait de la part des clients
une sympathie discrète mais générale, une grande sympathie aussi de la
part du concierge à qui revenait la tâche d'engager les chasseurs et
qui, jusqu'à cet oiseau rare, n'avait pas pu en trouver un qui ne se fît
renvoyer en moins de huit jours, au grand étonnement d'Aimé qui disait:
«Pourtant, dans ce métier-là, on ne leur demande guère que d'être poli,
ça ne devrait pas être si difficile.» Le directeur tenait aussi à ce
qu'ils eussent ce qu'il appelait une belle «présence», voulant dire
qu'ils restassent là, ou plutôt ayant mal retenu le mot prestance.
L'aspect de la pelouse qui s'étendait derrière l'hôtel avait été modifié
par la création de quelques plates-bandes fleuries et l'enlèvement non
seulement d'un arbuste exotique, mais du chasseur qui, la première
année, décorait extérieurement l'entrée par la tige souple de sa taille
et la coloration curieuse de sa chevelure. Il avait suivi une comtesse
polonaise qui l'avait pris comme secrétaire, imitant en cela ses
deux aînés et sa soeur dactylographe, arrachés à l'hôtel par des
personnalités de pays et de sexe divers, qui s'étaient éprises de leur
charme. Seul demeurait leur cadet, dont personne ne voulait parce qu'il
louchait. Il était fort heureux quand la comtesse polonaise et les
protecteurs des deux autres venaient passer quelque temps à l'hôtel de
Balbec. Car, malgré qu'il enviât ses frères, il les aimait et pouvait
ainsi, pendant quelques semaines, cultiver des sentiments de famille.
L'abbesse de Fontevrault n'avait-elle pas l'habitude, quittant pour cela
ses moinesses, de venir partager l'hospitalité qu'offrait Louis XIV à
cette autre Mortemart, sa maîtresse, Mme de Montespan? Pour lui, c'était
la première année qu'il était à Balbec; il ne me connaissait pas encore,
mais ayant entendu ses camarades plus anciens faire suivre, quand ils me
parlaient, le mot de Monsieur de mon nom, il les imita dès la première
fois avec l'air de satisfaction, soit de manifester son instruction
relativement à une personnalité qu'il jugeait connue, soit de se
conformer à un usage qu'il ignorait il y a cinq minutes, mais auquel il
lui semblait qu'il était indispensable de ne pas manquer. Je comprenais
très bien le charme que ce grand palace pouvait offrir à certaines
personnes. Il était dressé comme un théâtre, et une nombreuse
figuration, l'animait jusque dans les plinthes. Bien que le client
ne fût qu'une sorte de spectateur, il était mêlé perpétuellement au
spectacle, non même comme dans ces théâtres où les acteurs jouent une
scène dans la salle, mais comme si la vie du spectateur se déroulait au
milieu des somptuosités de la scène. Le joueur de tennis pouvait rentrer
en veston de flanelle blanche, le concierge s'était mis en habit bleu
galonné d'argent pour lui donner ses lettres. Si ce joueur de tennis
ne voulait pas monter à pied, il n'était pas moins mêlé aux acteurs
en ayant à côté de lui pour faire monter l'ascenseur le lift aussi
richement costumé. Les couloirs des étages dérobaient une fuite de
caméristes et de couturières, belles sur la mer et jusqu'aux petites
chambres desquelles les amateurs de la beauté féminine ancillaire
arrivaient par de savants détours. En bas, c'était l'élément masculin
qui dominait et faisait de cet hôtel, à cause de l'extrême et oisive
jeunesse des serviteurs, comme une sorte de tragédie judéo-chrétienne
ayant pris corps et perpétuellement représentée. Aussi ne pouvais-je
m'empêcher de me dire à moi-même, en les voyant, non certes les vers de
Racine qui m'étaient venus à l'esprit chez la princesse de Guermantes
tandis que M. de Vaugoubert regardait de jeunes secrétaires d'ambassade
saluant M. de Charlus, mais d'autres vers de Racine, cette fois-ci non
plus d'_Esther,_ mais _d'Athalie:_ car dès le hall, ce qu'au XVII^e
siècle on appelait les Portiques, «un peuple florissant» de jeunes
chasseurs se tenait, surtout à l'heure du goûter, comme les jeunes
Israélites des choeurs de Racine. Mais je ne crois pas qu'un seul eût
pu fournir même la vague réponse que Joas trouve pour Athalie quand
celle-ci demande au prince enfant: «Quel est donc votre emploi?» car
ils n'en avaient aucun. Tout au plus, si l'on avait demandé à n'importe
lequel d'entre eux, comme la nouvelle Reine: «Mais tout ce peuple
enfermé dans ce lieu, à quoi s'occupe-t-il?», aurait-il pu dire: «Je
vois l'ordre pompeux de ces cérémonies et j'y contribue.» Parfois un des
jeunes figurants allait vers quelque personnage plus important, puis
cette jeune beauté rentrait dans le choeur, et, à moins que ce ne
fût l'instant d'une détente contemplative, tous entrelaçaient leurs
évolutions inutiles, respectueuses, décoratives et quotidiennes. Car,
sauf leur «jour de sortie», «loin du monde élevés» et ne franchissant
pas le parvis, ils menaient la même existence ecclésiastique que les
lévites dans _Athalie_, et devant cette «troupe jeune et fidèle» jouant
aux pieds des degrés couverts de tapis magnifiques, je pouvais me
demander si je pénétrais dans le grand hôtel de Balbec ou dans le temple
de Salomon.
Je remontais directement à ma chambre. Mes pensées étaient
habituellement attachées aux derniers jours de la maladie de ma
grand'mère, à ces souffrances que je revivais, en les accroissant de cet
élément, plus difficile encore à supporter que la souffrance même des
autres et auxquelles il est ajouté par notre cruelle pitié; quand nous
croyons seulement recréer les douleurs d'un être cher, notre pitié les
exagère; mais peut-être est-ce elle qui est dans le vrai, plus que la
conscience qu'ont de ces douleurs ceux qui les souffrent, et auxquels
est cachée cette tristesse de leur vie, que la pitié, elle, voit, dont
elle se désespère. Toutefois ma pitié eût dans un élan nouveau dépassé
les souffrances de ma grand'mère si j'avais su alors ce que j'ignorai
longtemps, que ma grand'mère, la veille de sa mort, dans un moment de
conscience et s'assurant que je n'étais pas là, avait pris la main de
maman et, après y avoir collé ses lèvres fiévreuses, lui avait dit:
«Adieu, ma fille, adieu pour toujours.» Et c'est peut-être aussi ce
souvenir-là que ma mère n'a plus jamais cessé de regarder si fixement.
Puis les doux souvenirs me revenaient. Elle était ma grand'mère et
j'étais son petit-fils. Les expressions de son visage semblaient écrites
dans une langue qui n'était que pour moi; elle était tout dans ma vie,
les autres n'existaient que relativement à elle, au jugement qu'elle me
donnerait sur eux; mais non, nos rapports ont été trop fugitifs pour
n'avoir pas été accidentels. Elle ne me connaît plus, je ne la reverrai
jamais. Nous n'avions pas été créés uniquement l'un pour l'autre,
c'était une étrangère. Cette étrangère, j'étais en train d'en regarder
la photographie par Saint-Loup. Maman, qui avait rencontré Albertine,
avait insisté pour que je la visse, à cause des choses gentilles qu'elle
lui avait dites sur grand'mère et sur moi. Je lui avais donc donné
rendez-vous. Je prévins le directeur pour qu'il la fît attendre au
salon. Il me dit qu'il la connaissait depuis bien longtemps, elle et ses
amies, bien avant qu'elles eussent atteint «l'âge de la pureté», mais
qu'il leur en voulait de choses qu'elles avaient dites de l'hôtel. Il
faut qu'elles ne soient pas bien «illustrées» pour causer ainsi. A moins
qu'on ne les ait calomniées. Je compris aisément que pureté était dit
pour «puberté». En attendant l'heure d'aller retrouver Albertine, je
tenais mes yeux fixés, comme sur un dessin qu'on finit par ne plus voir
à force de l'avoir regardé, sur la photographie que Saint-Loup avait
faite, quand tout d'un coup, je pensai de nouveau: «C'est grand'mère,
je suis son petit-fils», comme un amnésique retrouve son nom, comme un
malade change de personnalité. Françoise entra me dire qu'Albertine
était là, et voyant la photographie: «Pauvre Madame, c'est bien elle,
jusqu'à son bouton de beauté sur la joue; ce jour que le marquis l'a
photographiée, elle avait été bien malade, elle s'était deux fois
trouvée mal. «Surtout, Françoise, qu'elle m'avait dit, il ne faut pas
que mon petit-fils le sache.» Et elle le cachait bien, elle était
toujours gaie en société. Seule, par exemple, je trouvais qu'elle avait
l'air par moments d'avoir l'esprit un peu monotone. Mais ça passait
vite. Et puis elle me dit comme ça: «Si jamais il m'arrivait quelque
chose, il faudrait qu'il ait un portrait de moi. Je n'en ai jamais fait
faire un seul. «. Alors elle m'envoya dire à M. le marquis, en lui
recommandant de ne pas raconter à Monsieur que c'était elle qui l'avait
demandé, s'il ne pourrait pas lui tirer sa photographie. Mais quand je
suis revenue lui dire que oui, elle ne voulait plus parce qu'elle se
trouvait trop mauvaise figure. «C'est pire encore, qu'elle me dit, que
pas de photographie du tout.» Mais comme elle n'était pas bête, elle
finit pas s'arranger si bien, en mettant un grand chapeau rabattu, qu'il
n'y paraissait plus quand elle n'était pas au grand jour. Elle en était
bien contente de sa photographie, parce qu'en ce moment-là elle ne
croyait pas qu'elle reviendrait de Balbec. J'avais beau lui dire:
«Madame, il ne faut pas causer comme ça, j'aime pas entendre Madame
causer comme ça», c'était dans son idée. Et dame, il y avait plusieurs
jours qu'elle ne pouvait pas manger. C'est pour cela qu'elle poussait
Monsieur à aller dîner très loin avec M. le marquis. Alors au lieu
d'aller à table elle faisait semblant de lire et, dès que la voiture du
marquis était partie, elle montait se coucher. Des jours elle voulait
prévenir Madame d'arriver pour la voir encore. Et puis elle avait peur
de la surprendre, comme elle ne lui avait rien dit. «Il vaut mieux
qu'elle reste avec son mari, voyez-vous Françoise.» Françoise, me
regardant, me demanda tout à coup si je me «sentais indisposé». Je lui
dis que non; et elle: «Et puis vous me ficelez là à causer avec vous.
Votre visite est peut-être déjà arrivée. Il faut que je descende. Ce
n'est pas une personne pour ici. Et avec une allant vite comme elle,
elle pourrait être repartie. Elle n'aime pas attendre. Ah! maintenant.
Mademoiselle Albertine» c'est quelqu'un.--Vous vous trompez, Françoise,
elle est assez bien, trop bien pour ici. Mais allez la prévenir que je
ne pourrai pas la voir aujourd'hui.» Quelles déclamations apitoyées
j'aurais éveillées en Françoise si elle m'avait vu pleurer.
Soigneusement je me cachai. Sans cela j'aurais eu sa sympathie. Mais je
lui donnai la mienne. Nous ne nous mettons pas assez dans le coeur de
ces pauvres femmes de chambre qui ne peuvent pas nous voir pleurer,
comme si pleurer nous faisait mal; ou peut-être leur faisait mal,
Françoise m'ayant dit quand j'étais petit: «Ne pleurez pas comme cela,
je n'aime pas vous voir pleurer comme cela.» Nous n'aimons pas les
grandes phrases, les attestations, nous avons tort, nous fermons ainsi
notre coeur au pathétique des campagnes, à la légende que la pauvre
servante, renvoyée, peut-être injustement, pour vol, toute pâle, devenue
subitement plus humble comme si c'était un crime d'être accusée, déroule
en invoquant l'honnêteté de son père, les principes de sa mère, les
conseils de l'aïeule. Certes ces mêmes domestiques qui ne peuvent
supporter nos larmes nous feront prendre sans scrupule une fluxion de
poitrine parce que la femme de chambre d'au-dessous aime les courants
d'air et que ce ne serait pas poli de les supprimer. Car il faut que
ceux-là mêmes qui ont raison, comme Françoise, aient tort aussi, pour
faire de la Justice une chose impossible. Même les humbles plaisirs des
servantes provoquent ou le refus ou la raillerie de leurs maîtres. Car
c'est toujours un rien, mais niaisement sentimental, anti-hygiénique.
Aussi peuvent-elles dire: «Comment, moi qui ne demande que cela dans
l'année, on ne me l'accorde pas.» Et pourtant les maîtres accorderont
beaucoup plus, qui ne fût pas stupide et dangereux pour elles--ou pour
eux. Certes, à l'humilité de la pauvre femme de chambre, tremblante,
prête à avouer ce qu'elle n'a pas commis, disant «je partirai ce soir
s'il le faut», on ne peut pas résister. Mais il faut savoir aussi ne
pas rester insensibles, malgré la banalité solennelle et menaçante des
choses qu'elle dit, son héritage maternel et la dignité du «clos»,
devant une vieille cuisinière drapée dans une vie et une ascendance
d'honneur, tenant le balai comme un sceptre, poussant son rôle au
tragique, l'entrecoupant de pleurs, se redressant avec majesté. Ce
jour-là je me rappelai ou j'imaginai de telles scènes, je les rapportai
à notre vieille servante, et, depuis lors, malgré tout le mal qu'elle
put faire à Albertine, j'aimai Françoise d'une affection, intermittente
il est vrai, mais du genre le plus fort, celui qui a pour base la pitié.
Certes, je souffris toute la journée en restant devant la photographie
de ma grand'mère. Elle me torturait. Moins pourtant que ne fit le soir
la visite du directeur. Comme je lui parlais de ma grand'mère et qu'il
me renouvelait ses condoléances, je l'entendis me dire (car il aimait
employer les mots qu'il prononçait mal): «C'est comme le jour où Madame
votre grand'mère avait eu cette symecope, je voulais vous en avertir,
parce qu'à cause de la clientèle, n'est-ce pas, cela aurait pu faire du
tort à la maison. Il aurait mieux valu qu'elle parte le soir même. Mais
elle me supplia de ne rien dire et me promit qu'elle n'aurait plus de
symecope, ou qu'à la première elle partirait. Le chef de l'étage m'a
pourtant rendu compte qu'elle en a eu une autre. Mais, dame, vous étiez
de vieux clients qu'on cherchait à contenter, et du moment que personne
ne s'est plaint:» Ainsi ma grand'mère avait des syncopes et me les avait
cachées. Peut-être au moment où j'étais le moins gentil pour elle, où
elle était obligée, tout en souffrant, de faire attention à être de
bonne humeur pour ne pas m'irriter et à paraître bien portante pour
ne pas être mise à la porte de l'hôtel. «Simecope» c'est un mot que,
prononcé ainsi, je n'aurais jamais imaginé, qui m'aurait peut-être,
s'appliquant à d'autres, paru ridicule, mais qui dans son étrange
nouveauté sonore, pareille à celle d'une dissonance originale, resta
longtemps ce qui était capable d'éveiller en moi les sensations les plus
douloureuses.
Le lendemain j'allai, à la demande de maman, m'étendre un peu sur le
sable, ou plutôt dans les dunes, là où on est caché par leurs replis, et
où je savais qu'Albertine et ses amies ne pourraient pas me trouver. Mes
paupières, abaissées, ne laissaient passer qu'une seule lumière, toute
rose, celle des parois intérieures des yeux. Puis elles se fermèrent
tout à fait. Alors ma grand'mère m'apparut assise dans un fauteuil. Si
faible, elle avait l'air de vivre moins qu'une autre personne. Pourtant
je l'entendais respirer; parfois un signe montrait qu'elle avait compris
ce que nous disions, mon père et moi. Mais j'avais beau l'embrasser, je
ne pouvais pas arriver à éveiller un regard d'affection dans ses yeux,
un peu de couleur sur ses joues. Absente d'elle-même, elle avait l'air
de ne pas m'aimer, de ne pas me connaître, peut-être de ne pas me voir.
Je ne pouvais deviner le secret de son indifférence, de son abattement,
de son mécontentement silencieux. J'entraînai mon père à l'écart.
«Tu vois tout de même, lui dis-je, il n'y a pas à dire, elle a saisi
exactement chaque chose. C'est l'illusion complète de la vie. Si on
pouvait faire venir ton cousin qui prétend que les morts ne vivent pas!
Voilà plus d'un an qu'elle est morte et, en somme, elle vit toujours.
Mais pourquoi ne veut-elle pas m'embrasser?--Regarde, sa pauvre tête
retombe.--Mais elle voudrait aller aux Champs-Elysées tantôt.--C'est de
la folie!--Vraiment, tu crois que cela pourrait lui faire mal, qu'elle
pourrait mourir davantage? Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus.
J'aurai beau l'embrasser, est-ce qu'elle ne me sourira plus jamais?--Que
veux-tu, les morts sont les morts.»
Quelques jours plus tard la photographie qu'avait faite Saint-Loup
m'était douce à regarder; elle ne réveillait pas le souvenir de ce
que m'avait dit Françoise parce qu'il ne m'avait plus quitté et je
m'habituais à lui. Mais, en regard de l'idée que je me faisais de son
état si grave, si douloureux ce jour-là, la photographie, profitant
encore des ruses qu'avait eues ma grand'mère et qui réussissaient à me
tromper même depuis qu'elles m'avaient été dévoilées, me la montrait si
élégante, si insouciante, sous le chapeau qui cachait un peu son visage,
que je la voyais moins malheureuse et mieux portante que je ne l'avais
imaginée. Et pourtant ses joues, ayant à son insu une expression à
elles, quelque chose de plombé, de hagard, comme le regard d'une bête
qui se sentirait déjà choisie et désignée, ma grand'mère avait un air
de condamnée à mort, un air involontairement sombre, inconsciemment
tragique, qui m'échappait mais qui empêchait maman de regarder jamais
cette photographie, cette photographie qui lui paraissait, moins une
photographie de sa mère que de la maladie de celle-ci, d'une insulte que
cette maladie faisait au visage brutalement souffleté de grand'mère.
Puis un jour, je me décidai à faire dire à Albertine que je la recevrais
prochainement. C'est qu'un matin de grande chaleur prématurée, les mille
cris des enfants qui jouaient, des baigneurs plaisantant, des marchands
de journaux, m'avaient décrit en traits de feu, en flammèches
entrelacées, la plage ardente que les petites vagues venaient une à une
arroser de leur fraîcheur; alors avait commencé le concert symphonique
mêlé au clapotement de l'eau, dans lequel les violons vibraient comme
un essaim d'abeilles égaré sur la mer. Aussitôt j'avais désiré de
réentendre le rire d'Albertine, de revoir ses amies, ces jeunes filles
se détachant sur les flots, et restées dans mon souvenir le charme
inséparable, la flore caractéristique de Balbec; et j'avais résolu
d'envoyer par Françoise un mot à Albertine, pour la semaine prochaine,
tandis que, montant doucement, la mer, à chaque déferlement de lame,
recouvrait complètement de coulées de cristal la mélodie dont les
phrases apparaissaient séparées les unes des autres, comme ces anges
luthiers qui, au faîte de la cathédrale italienne, s'élèvent entre les
crêtes de porphyre bleu et de jaspe écumant. Mais le jour où Albertine
vint, le temps s'était de nouveau gâté et rafraîchi, et d'ailleurs je
n'eus pas l'occasion d'entendre son rire; elle était de fort mauvaise
humeur. «Balbec est assommant cette année, me dit-elle. Je tâcherai de
ne pas rester longtemps. Vous savez que je suis ici depuis Pâques,
cela fait plus d'un mois. Il n'y a personne. Si vous croyez que c'est
folichon.» Malgré la pluie récente et le ciel changeant à toute minute,
après avoir accompagné Albertine jusqu'à Egreville, car Albertine
faisait, selon son expression, la «navette» entre cette petite plage, où
était la villa de Mme Bontemps, et Incarville où elle avait été «prise
en pension» par les parents de Rosemonde, je partis me promener seul
vers cette grande route que prenait la voiture de Mme de Villeparisis
quand nous allions nous promener avec ma grand'mère; des flaques d'eau,
que le soleil qui brillait n'avait pas séchées, faisaient du sol un vrai
marécage, et je pensais à ma grand'mère qui jadis ne pouvait marcher
deux pas sans se crotter. Mais, dès que je fus arrivé à la route, ce
fut un éblouissement. Là où je n'avais vu, avec ma grand'mère, au mois
d'août, que les feuilles et comme l'emplacement des pommiers, à perte de
vue ils étaient en pleine floraison, d'un luxe inouï, les pieds dans la
boue et en toilette de bal, ne prenant pas de précautions pour ne pas
gâter le plus merveilleux satin rose qu'on eût jamais vu et que faisait
briller le soleil; l'horizon lointain de la mer fournissait aux pommiers
comme un arrière-plan d'estampe japonaise; si je levais la tête pour
regarder le ciel entre les fleurs, qui faisaient paraître son bleu
rasséréné, presque violent, elles semblaient s'écarter pour montrer la
profondeur de ce paradis. Sous cet azur, une brise légère mais froide
faisait trembler légèrement les bouquets rougissants. Des mésanges
bleues venaient se poser sur les branches et sautaient entre les fleurs,
indulgentes, comme si c'eût été un amateur d'exotisme et de couleurs qui
avait artificiellement créé cette beauté vivante. Mais elle touchait
jusqu'aux larmes parce que, si loin qu'on allât dans ses effets d'art
raffiné, on sentait qu'elle était naturelle, que ces pommiers étaient là
en pleine campagne comme des paysans, sur une grande route de France.
Puis aux rayons du soleil succédèrent subitement ceux de la pluie; ils
zébrèrent tout l'horizon, enserrèrent la file des pommiers dans leur
réseau gris. Mais ceux-ci continuaient à dresser leur beauté, fleurie et
rose, dans le vent devenu glacial sous l'averse qui tombait: c'était une
journée de printemps.