«Elle vous a invité à déjeuner, me dit sévèrement le premier président

quand la voiture se fut éloignée et que je rentrai avec mes amies. Nous

sommes en froid. Elle trouve que je la néglige. Dame, je suis facile

à vivre. Qu'on ait besoin de moi, je suis toujours là pour répondre:

«Présent.» Mais ils ont voulu jeter le grappin sur moi. Ah! alors, cela,

ajouta-t-il d'un air fin et en levant le doigt comme quelqu'un qui

distingue et argumente, je ne permets pas ça. C'est attenter à la

liberté de mes vacances. J'ai été obligé de dire: «Halte-là». Vous

paraissez fort bien avec elle. Quand vous aurez mon âge, vous verrez que

c'est bien peu de chose, le monde, et vous regretterez d'avoir attaché

tant d'importance à ces riens. Allons, je vais faire un tour avant

dîner. Adieu les enfants», cria-t-il à la cantonade, comme s'il était

déjà éloigné de cinquante pas.

Quand j'eus dit au revoir à Rosemonde et à Gisèle, elles virent

avec étonnement Albertine arrêtée qui ne les suivait pas. «Hé bien,

Albertine, qu'est-ce que tu fais, tu sais l'heure?--Rentrez, leur

répondit-t-elle avec autorité. J'ai à causer avec lui», ajouta-t-elle

en me montrant d'un air soumis. Rosemonde et Gisèle me regardaient,

pénétrées pour moi d'un respect nouveau. Je jouissais de sentir que,

pour un moment du moins, aux yeux mêmes de Rosemonde et de Gisèle,

j'étais pour Albertine quelque chose de plus important que l'heure

de rentrer, que ses amies, et pouvais même avoir avec elle de graves

secrets auxquels il était impossible qu'on les mêlât. «Est-ce que nous

ne te verrons pas ce soir?--Je ne sais pas, ça dépendra de celui-ci. En

tout cas à demain.--Montons dans ma chambre», lui dis-je, quand ses

amies se furent éloignées. Nous prîmes l'ascenseur; elle garda le

silence devant le lift. L'habitude d'être obligé de recourir à

l'observation personnelle et à la déduction pour connaître les petites

affaires des maîtres, ces gens étranges qui causent entre eux et ne leur

parlent pas, développe chez les «employés» (comme le lift appelle les

domestiques) un plus grand pouvoir de divination que chez les «patrons».

Les organes s'atrophient ou deviennent plus forts ou plus subtils selon

que le besoin qu'on a d'eux croît ou diminue. Depuis qu'il existe des

chemins de fer, la nécessité de ne pas manquer le train nous a appris

à tenir compte des minutes, alors que chez les anciens Romains, dont

l'astronomie n'était pas seulement plus sommaire mais aussi la vie

moins pressée, la notion, non pas de minutes, mais même d'heures fixes,

existait à peine. Aussi le lift avait-il compris et comptait-il raconter

à ses camarades que nous étions préoccupés, Albertine et moi. Mais il

nous parlait sans arrêter parce qu'il n'avait pas de tact. Cependant je

voyais se peindre sur son visage, substitué à l'impression habituelle

d'amitié et de joie de me faire monter dans son ascenseur, un air

d'abattement et d'inquiétude extraordinaires. Comme j'en ignorais

la cause, pour tâcher de l'en distraire, et quoique plus préoccupé

d'Albertine, je lui dis que la dame qui venait de partir s'appelait la

marquise de Cambremer et non de Camembert. A l'étage devant lequel nous

posions alors, j'aperçus, portant un traversin, une femme de chambre

affreuse qui me salua avec respect, espérant un pourboire au départ.

J'aurais voulu savoir si c'était celle que j'avais tant désirée le soir

de ma première arrivée à Balbec, mais je ne pus jamais arriver à une

certitude. Le lift me jura, avec la sincérité de la plupart des faux

témoins, mais sans quitter son air désespéré, que c'était bien sous le

nom de Camembert que la marquise lui avait demandé de l'annoncer. Et,

à vrai dire, il était bien naturel qu'il eût entendu un nom qu'il

connaissait déjà. Puis, ayant sur la noblesse et la nature des noms avec

lesquels se font les titres les notions fort vagues qui sont celles de

beaucoup de gens qui ne sont pas liftiers, le nom de Camembert lui avait

paru d'autant plus vraisemblable que, ce fromage étant universellement

connu, il ne fallait point s'étonner qu'on eût tiré un marquisat d'une

renommée aussi glorieuse, à moins que ce ne fût celle du marquisat qui

eût donné sa célébrité au fromage. Néanmoins, comme il voyait que je ne

voulais pas avoir l'air de m'être trompé et qu'il savait que les maîtres

aiment à voir obéis leurs caprices les plus futiles et acceptés leurs

mensonges les plus évidents, il me promit, en bon domestique, de dire

désormais Cambremer. Il est vrai qu'aucun boutiquier de la ville ni

aucun paysan des environs, où le nom et la personne des Cambremer

étaient parfaitement connus, n'auraient jamais pu commettre l'erreur du

lift. Mais le personnel du «grand hôtel de Balbec» n'était nullement du

pays. Il venait de droite ligne, avec tout le matériel, de Biarritz,

Nice et Monte-Carlo, une partie ayant été dirigée sur Deauville, une

autre sur Dinard et la troisième réservée à Balbec.

Mais la douleur anxieuse du lift ne fit que grandir. Pour qu'il oubliât

ainsi de me témoigner son dévouement par ses habituels sourires, il

fallait qu'il lui fût arrivé quelque malheur. Peut-être avait-il été

«envoyé». Je me promis dans ce cas de tâcher d'obtenir qu'il restât,

le directeur m'ayant promis de ratifier tout ce que je déciderais

concernant son personnel. «Vous pouvez toujours faire ce que vous

voulez, je rectifie d'avance.» Tout à coup, comme je venais de quitter

l'ascenseur, je compris la détresse, l'air atterré du lift. A cause de

la présence d'Albertine je ne lui avais pas donné les cent sous que

j'avais l'habitude de lui remettre en montant. Et cet imbécile, au lieu

de comprendre que je ne voulais pas faire devant des tiers étalage de

pourboires, avait commencé à trembler, supposant que c'était fini

une fois pour toutes, que je ne lui donnerais plus jamais rien. Il

s'imaginait que j'étais tombé dans la «dèche» (comme eût dit le duc de

Guermantes), et sa supposition ne lui inspirait aucune pitié pour

moi, mais une terrible déception égoïste. Je me dis que j'étais moins

déraisonnable que ne trouvait ma mère quand je n'osais pas ne pas donner

un jour la somme exagérée mais fiévreusement attendue que j'avais donnée

la veille. Mais aussi la signification donnée jusque-là par moi, et sans

aucun doute, à l'air habituel de joie, où je n'hésitais pas à voir un

signe d'attachement, me parut d'un sens moins assuré. En voyant le

liftier prêt, dans son désespoir, à se jeter des cinq étages, je me

demandais si, nos conditions sociales se trouvant respectivement

changées, du fait par exemple d'une révolution, au lieu de manoeuvrer

gentiment pour moi l'ascenseur, le lift, devenu bourgeois, ne m'en eût

pas précipité, et s'il n'y a pas, dans certaines classes du peuple, plus

de duplicité que dans le monde où, sans doute, l'on réserve pour notre

absence les propos désobligeants, mais où l'attitude à notre égard ne

serait pas insultante si nous étions malheureux.

On ne peut pourtant pas dire qu'à l'hôtel de Balbec, le lift fût le

plus intéressé. A ce point de vue le personnel se divisait en deux

catégories: d'une part ceux qui faisaient des différences entre les

clients, plus sensibles au pourboire raisonnable d'un vieux noble

(d'ailleurs en mesure de leur éviter 28 jours en les recommandant au

général de Beautreillis) qu'aux largesses inconsidérées d'un rasta qui

décelait par là même un manque d'usage que, seulement devant lui, on

appelait de la bonté. D'autre part ceux pour qui noblesse, intelligence,

célébrité, situation, manières, étaient inexistantes, recouvertes par un

chiffre. Il n'y avait pour ceux-là qu'une hiérarchie, l'argent qu'on

a, ou plutôt celui qu'on donne. Peut-être Aimé lui-même, bien que

prétendant, à cause du grand nombre d'hôtels où il avait servi, à un

grand savoir mondain, appartenait-il à cette catégorie-là. Tout au plus

donnait-il un tour social et de connaissance des familles à ce genre

d'appréciation, en disant de la princesse de Luxembourg par exemple; «Il

y a beaucoup d'argent là dedans?» (le point d'interrogation étant afin

de se renseigner, ou de contrôler définitivement les renseignements

qu'il avait pris, avant de procurer à un client un «chef» pour Paris, ou

de lui assurer une table à gauche, à l'entrée, avec vue sur la mer, à

Balbec), Malgré cela, sans être dépourvu d'intérêt, il ne l'eût pas

exhibé avec le sot désespoir du lift. Au reste, la naïveté de celui-ci

simplifiait peut-être les choses. C'est la commodité d'un grand hôtel,

d'une maison comme était autrefois celle de Rachel; c'est que, sans

intermédiaires, sur la face jusque-là glacée d'un employé ou d'une

femme, la vue d'un billet de cent francs, à plus forte raison de mille,

même donné, pour cette fois-là, à un autre, amène un sourire et des

offres. Au contraire, dans la politique, dans les relations d'amant à

maîtresse, il y a trop de choses placées entre l'argent et la docilité.

Tant de choses que ceux-là mêmes chez qui l'argent éveille finalement le

sourire sont souvent incapables de suivre le processus interne qui

les relie, se croient, sont plus délicats. Et puis cela décante la

conversation polie des «Je sais ce qui me reste à faire, demain on me

trouvera à la Morgue.» Aussi rencontre-t-on dans la société polie peu de

romanciers, de poètes, de tous ces êtres sublimes qui parlent justement

de ce qu'il ne faut pas dire.

Aussitôt seuls et engagés dans le corridor, Albertine me dit: «Qu'est-ce

que vous avez contre moi?» Ma dureté avec elle m'avait-elle été pénible

à moi-même? N'était-elle de ma part qu'une ruse inconsciente se

proposant d'amener vis-à-vis de moi mon amie à cette attitude de

crainte et de prière qui me permettrait de l'interroger, et peut-être

d'apprendre laquelle des deux hypothèses que je formais depuis longtemps

sur elle était la vraie? Toujours est-il que, quand j'entendis sa

question, je me sentis soudain heureux comme quelqu'un qui touche à un

but longtemps désiré. Avant de lui répondre je la conduisis jusqu'à ma

porte. Celle-ci en s'ouvrant fit refluer la lumière rose qui remplissait

la chambre et changeait la mousseline blanche des rideaux tendus sur le

soir en lampas aurore. J'allai jusqu'à la fenêtre; les mouettes étaient

posées de nouveau sur les flots; mais maintenant elles étaient roses.

Je le fis remarquer à Albertine: «Ne détournez pas la conversation, me

dit-elle, soyez franc comme moi.» Je mentis. Je lui déclarai qu'il

lui fallait écouter un aveu préalable, celui d'une grande passion que

j'avais depuis quelque temps pour Andrée, et je le lui fis avec une

simplicité et une franchise dignes du théâtre, mais qu'on n'a guère dans

la vie que pour les amours qu'on ne ressent pas. Reprenant le mensonge

dont j'avais usé avec Gilberte avant mon premier séjour à Balbec, mais

le variant, j'allai, pour me faire mieux croire d'elle quand je lui

disais maintenant que je ne l'aimais pas, jusqu'à laisser échapper

qu'autrefois j'avais été sur le point d'être amoureux d'elle, mais que

trop de temps avait passé, qu'elle n'était plus pour moi qu'une bonne

camarade et que, l'eussé-je voulu, il ne m'eût plus été possible

d'éprouver de nouveau à son égard des sentiments plus ardents.

D'ailleurs, en appuyant ainsi devant Albertine sur ces protestations de

froideur pour elle, je ne faisais--à cause d'une circonstance et en vue

d'un but particuliers--que rendre plus sensible, marquer avec plus de

force, ce rythme binaire qu'adopte l'amour chez tous ceux qui doutent

trop d'eux-mêmes pour croire qu'une femme puisse jamais les aimer, et

aussi qu'eux-mêmes puissent l'aimer véritablement. Ils se connaissent

assez pour savoir qu'auprès des plus différentes, ils éprouvaient les

mêmes espoirs, les mêmes angoisses, inventaient les mêmes romans,

prononçaient les mêmes paroles, pour s'être rendu ainsi compte que leurs

sentiments, leurs actions, ne sont pas en rapport étroit et nécessaire

avec la femme aimée, mais passent à côté d'elle, l'éclaboussent, la

circonviennent comme le flux qui se jette le long des rochers, et

le sentiment de leur propre instabilité augmente encore chez eux la

défiance que cette femme, dont ils voudraient tant être aimés, ne les

aime pas. Pourquoi le hasard aurait-il fait, puisqu'elle n'est qu'un

simple accident placé devant le jaillissement de nos désirs, que nous

fussions nous-mêmes le but de ceux qu'elle a? Aussi, tout en ayant

besoin d'épancher vers elle tous ces sentiments, si différents des

sentiments simplement humains que notre prochain nous inspire, ces

sentiments si spéciaux que sont les sentiments amoureux, après avoir

fait un pas en avant, en avouant à celle que nous aimons notre tendresse

pour elle, nos espoirs, aussitôt craignant de lui déplaire, confus aussi

de sentir que le langage que nous lui avons tenu n'a pas été formé

expressément pour elle, qu'il nous a servi, nous servira pour d'autres,

que si elle ne nous aime pas elle ne peut pas nous comprendre, et que

nous avons parlé alors avec le manque de goût, l'impudeur du pédant

adressant à des ignorants des phrases subtiles qui ne sont pas pour eux,

cette crainte, cette honte, amènent le contre-rythme, le reflux, le

besoin, fût-ce en reculant d'abord, en retirant vivement la sympathie

précédemment confessée, de reprendre l'offensive et de ressaisir

l'estime, la domination; le rythme double est perceptible dans

les diverses périodes d'un même amour, dans toutes les périodes

correspondantes d'amours similaires, chez tous les êtres qui s'analysent

mieux qu'ils ne se prisent haut. S'il était pourtant un peu plus

vigoureusement accentué qu'il n'est d'habitude, dans ce discours que

j'étais en train de faire à Albertine, c'était simplement pour me

permettre de passer plus vite et plus énergiquement au rythme opposé que

scanderait ma tendresse.

Comme si Albertine avait dû avoir de la peine à croire ce que je lui

disais de mon impossibilité de l'aimer de nouveau, à cause du trop long

intervalle, j'étayais ce que j'appelais une bizarrerie de mon caractère

d'exemples tirés de personnes avec qui j'avais, par leur faute ou la

mienne, laissé passer l'heure de les aimer, sans pouvoir, quelque désir

que j'en eusse, la retrouver après. J'avais ainsi l'air à la fois de

m'excuser auprès d'elle, comme d'une impolitesse, de cette incapacité

de recommencer à l'aimer, et de chercher à lui en faire comprendre les

raisons psychologiques comme si elles m'eussent été particulières. Mais

en m'expliquant de la sorte, en m'étendant sur le cas de Gilberte,

vis-à-vis de laquelle en effet avait été rigoureusement vrai ce qui le

devenait si peu, appliqué à Albertine, je ne faisais que rendre mes

assertions aussi plausibles que je feignais de croire qu'elles le

fussent peu. Sentant qu'Albertine appréciait ce qu'elle croyait mon

«franc parler» et reconnaissait dans mes déductions la clarté de

l'évidence, je m'excusai du premier, lui disant que je savais bien qu'on

déplaisait toujours en disant la vérité et que celle-ci d'ailleurs

devait lui paraître incompréhensible. Elle me remercia, au contraire, de

ma sincérité et ajouta qu'au surplus elle comprenait à merveille un état

d'esprit si fréquent et si naturel.

Cet aveu fait à Albertine d'un sentiment imaginaire pour Andrée, et pour

elle-même d'une indifférence que, pour paraître tout à fait sincère et

sans exagération, je lui assurai incidemment, comme par un scrupule de

politesse, ne pas devoir être prise trop à la lettre, je pus enfin,

sans crainte, qu'Albertine y soupçonnât de l'amour, lui parler avec

une douceur que je me refusais depuis si longtemps et qui me parut

délicieuse. Je caressais presque ma confidente; en lui parlant de son

amie que j'aimais, les larmes me venaient aux yeux. Mais, venant

au fait, je lui dis enfin qu'elle savait ce qu'était l'amour, ses

susceptibilités, ses souffrances, et que peut-être, en amie déjà

ancienne pour moi, elle aurait à coeur de faire cesser les grands

chagrins qu'elle me causait, non directement puisque ce n'était pas elle

que j'aimais, si j'osais le redire sans la froisser, mais indirectement

en m'atteignant dans mon amour pour Andrée. Je m'interrompis pour

regarder et montrer à Albertine un grand oiseau solitaire et hâtif qui,

loin devant nous, fouettant l'air du battement régulier de ses ailes,

passait à toute vitesse au-dessus de la plage tachée ça et là de reflets

pareils à des petits morceaux de papier rouge déchirés et la traversait

dans toute sa longueur, sans ralentir son allure, sans détourner son

attention, sans dévier de son chemin, comme un émissaire qui va porter

bien loin un message urgent et capital. «Lui, du moins, va droit au but!

me dit Albertine d'un air de reproche.--Vous me dites cela parce que

vous ne savez pas ce que j'aurais voulu vous dire. Mais c'est tellement

difficile que j'aime mieux y renoncer; je suis certain que je vous

fâcherais; alors cela n'aboutira qu'à ceci: je ne serai en rien plus

heureux avec celle que j'aime d'amour et j'aurai perdu une bonne

camarade.--Mais puisque je vous jure que je ne me fâcherai pas.» Elle

avait l'air si doux, si tristement docile et d'attendre de moi son

bonheur, que j'avais peine à me contenir et à ne pas embrasser, presque

avec le même genre de plaisir que j'aurais eu à embrasser ma mère, ce

visage nouveau qui n'offrait plus la mine éveillée et rougissante d'une

chatte mutine et perverse au petit nez rose et levé, mais semblait dans

la plénitude de sa tristesse accablée, fondu, à larges coulées aplaties

et retombantes, dans de la bonté. Faisant abstraction de mon amour comme

d'une folie chronique sans rapport avec elle, me mettant à sa place, je

m'attendrissais devant cette brave fille habituée à ce qu'on eût pour

elle des procédés aimables et loyaux, et que le bon camarade qu'elle

avait pu croire que j'étais pour elle poursuivait, depuis des semaines,

de persécutions qui étaient enfin arrivées à leur point culminant. C'est

parce que je me plaçais à un point de vue purement humain, extérieur à

nous deux et d'où mon amour jaloux s'évanouissait, que j'éprouvais pour

Albertine cette pitié profonde, qui l'eût moins été si je ne l'avais pas

aimée. Du reste, dans cette oscillation rythmée qui va de la déclaration

à la brouille (le plus sûr moyen, le plus efficacement dangereux pour

former, par mouvements opposés et successifs, un noeud qui ne se défasse

pas et nous attache solidement à une personne), au sein du mouvement

de retrait qui constitue l'un des deux éléments du rythme, à quoi

bon distinguer encore les reflux de la pitié humaine, qui, opposés

à l'amour, quoique ayant peut-être inconsciemment la même cause,

produisent en tout cas les mêmes effets? En se rappelant plus tard le

total de tout ce qu'on a fait pour une femme, on se rend compte souvent

que les actes inspirés par le désir de montrer qu'on aime, de se faire

aimer, de gagner des faveurs, ne tiennent guère plus de place que ceux

dus au besoin humain de réparer les torts envers l'être qu'on aime, par

simple devoir moral, comme si on ne l'aimait pas. «Mais enfin qu'est-ce

que j'ai pu faire?» me demanda Albertine. On frappa; c'était le lift;

la tante d'Albertine, qui passait devant l'hôtel en voiture, s'était

arrêtée à tout hasard pour voir si elle n'y était pas et la ramener.

Albertine fit répondre qu'elle ne pouvait pas descendre, qu'on dînât

sans l'attendre, qu'elle ne savait pas à quelle heure elle rentrerait.

«Mais votre tante sera fâchée?--Pensez-vous! Elle comprendra très bien.»

Ainsi donc, en ce moment, du moins, tel qu'il n'en reviendrait peut-être

pas, un entretien avec moi se trouvait, par suite des circonstances,

être aux yeux d'Albertine une chose d'une importance si évidente qu'on

dût le faire passer avant tout, et à laquelle, se reportant sans

doute instinctivement à une jurisprudence familiale, énumérant telles

conjonctures où, quand la carrière de M. Bontemps était en jeu, on

n'avait pas regardé à un voyage, mon amie ne doutait pas que sa tante

trouvât tout naturel de voir sacrifier l'heure du dîner. Cette heure

lointaine qu'elle passait sans moi, chez les siens, Albertine l'ayant

fait glisser jusqu'à moi me la donnait; j'en pouvais user à ma guise. Je

finis par oser lui dire ce qu'on m'avait raconté de son genre de vie, et

que, malgré le profond dégoût que m'inspiraient les femmes atteintes du

même vice, je ne m'en étais pas soucié jusqu'à ce qu'on m'eût nommé sa

complice, et qu'elle pouvait comprendre facilement, au point où j'aimais

Andrée, quelle douleur j'en avais ressentie. Il eût peut-être été plus

habile de dire qu'on m'avait cité aussi d'autres femmes, mais qui

m'étaient indifférentes. Mais la brusque et terrible révélation que

m'avait faite Cottard était entrée en moi me déchirer, telle quelle,

tout entière, mais sans plus. Et de même qu'auparavant je n'aurais

jamais eu de moi-même l'idée qu'Albertine aimait Andrée, ou du moins

pût avoir des jeux caressants avec elle, si Cottard ne m'avait pas fait

remarquer leur pose en valsant, de même je n'avais pas su passer de

cette idée à celle, pour moi tellement différente, qu'Albertine pût

avoir avec d'autres femmes qu'Andrée des relations dont l'affection

n'eût même pas été l'excuse. Albertine, avant même de me jurer que

ce n'était pas vrai, manifesta, comme toute personne à qui on vient

d'apprendre qu'on a ainsi parlé d'elle, de la colère, du chagrin et, à

l'endroit du calomniateur inconnu, la curiosité rageuse de savoir qui il

était et le désir d'être confrontée avec lui pour pouvoir le confondre.

Mais elle m'assura qu'à moi du moins, elle n'en voulait pas. «Si cela

avait été vrai, je vous l'aurais avoué. Mais Andrée et moi nous avons

aussi horreur l'une que l'autre de ces choses-là. Nous ne sommes pas

arrivées à notre âge sans voir des femmes aux cheveux courts, qui ont

des manières d'hommes et le genre que vous dites, et rien ne nous

révolte autant.» Albertine ne me donnait que sa parole, une parole

péremptoire et non appuyée de preuves. Mais c'est justement ce qui

pouvait le mieux me calmer, la jalousie appartenant à cette famille de

doutes maladifs que lève bien plus l'énergie d'une affirmation que sa

vraisemblance. C'est d'ailleurs le propre de l'amour de nous rendre à la

fois plus défiants et plus crédules, de nous faire soupçonner, plus vite

que nous n'aurions fait une autre, celle que nous aimons, et d'ajouter

foi plus aisément à ses dénégations. Il faut aimer pour prendre souci

qu'il n'y ait pas que des honnêtes femmes, autant dire pour s'en aviser,

et il faut aimer aussi pour souhaiter, c'est-à-dire pour s'assurer

qu'il y en a. Il est humain de chercher la douleur et aussitôt à s'en

délivrer. Les propositions qui sont capables d'y réussir nous semblent

facilement vraies, on ne chicane pas beaucoup sur un calmant qui agit.

Et puis, si multiple que soit l'être que nous aimons, il peut en tout

cas nous présenter deux personnalités essentielles, selon qu'il nous

apparaît comme nôtre ou comme tournant ses désirs ailleurs que vers

nous. La première de ces personnalités possède la puissance particulière

qui nous empêche de croire à la réalité de la seconde, le secret

spécifique pour apaiser les souffrances que cette dernière a causées.

L'être aimé est successivement le mal et le remède qui suspend et

aggrave le mal. Sans doute j'avais été depuis longtemps, par la

puissance qu'exerçait sur mon imagination et ma faculté d'être ému

l'exemple de Swann, préparé à croire vrai ce que je craignais au lieu de

ce que j'aurais souhaité. Aussi la douceur apportée par les affirmations

d'Albertine faillit-elle en être compromise un moment parce que je me

rappelai l'histoire d'Odette. Mais je me dis que, s'il était juste

de faire sa part au pire, non seulement quand, pour comprendre les

souffrances de Swann, j'avais essayé de me mettre à la place de

celui-ci, mais maintenant qu'il s'agissait de moi-même, en cherchant la

vérité comme s'il se fût agi d'un autre, il ne fallait cependant pas

que, par cruauté pour moi-même, soldat qui choisit le poste non pas où

il peut être le plus utile mais où il est le plus exposé, j'aboutisse

à l'erreur de tenir une supposition pour plus vraie que les autres, à

cause de cela seul qu'elle était la plus douloureuse. N'y avait-il pas

un abîme entre Albertine, jeune fille d'assez bonne famille bourgeoise,

et Odette, cocotte vendue par sa mère dès son enfance? La parole de

l'une ne pouvait être mise en comparaison avec celle de l'autre.

D'ailleurs Albertine n'avait en rien à me mentir le même intérêt

qu'Odette à Swann. Et encore à celui-ci Odette avait avoué ce

qu'Albertine venait de nier. J'aurais donc commis une faute de

raisonnement aussi grave--quoique inverse--que celle qui m'eût incliné

vers une hypothèse parce que celle-ci m'eût fait moins souffrir que les

autres, en ne tenant pas compte de ces différences de fait dans les

situations, et en reconstituant la vie réelle de mon amie uniquement

d'après ce que j'avais appris de celle d'Odette. J'avais devant moi une

nouvelle Albertine, déjà entrevue plusieurs fois, il est vrai, vers la

fin de mon premier séjour à Balbec, franche, bonne, une Albertine qui

venait, par affection pour moi, de me pardonner mes soupçons et de

tâcher à les dissiper. Elle me fit asseoir à côté d'elle sur mon lit.

Je la remerciai de ce qu'elle m'avait dit, je l'assurai que notre

réconciliation était faite et que je ne serais plus jamais dur avec

elle. Je dis à Albertine qu'elle devrait tout de même rentrer dîner.

Elle me demanda si je n'étais pas bien comme cela. Et attirant ma tête

pour une caresse qu'elle ne m'avait encore jamais faite et que je devais

peut-être à notre brouille finie, elle passa légèrement sa langue sur

mes lèvres, qu'elle essayait d'entr'ouvrir. Pour commencer je ne les

desserrai pas. «Quel grand méchant vous faites!» me dit-elle.

J'aurais dû partir ce soir-là sans jamais la revoir. Je pressentais dès

lors que, dans l'amour non partagé--autant dire dans l'amour, car il

est des êtres pour qui il n'est pas d'amour partagé--on peut goûter du

bonheur seulement ce simulacre qui m'en était donné à un de ces moments

uniques dans lesquels la bonté d'une femme, ou son caprice, ou le

hasard, appliquent sur nos désirs, en une coïncidence parfaite, les

mêmes paroles, les mêmes actions, que si nous étions vraiment aimés. La

sagesse eût été de considérer avec curiosité, de posséder avec délices

cette petite parcelle de bonheur, à défaut de laquelle je serais mort

sans avoir soupçonné ce qu'il peut être pour des coeurs moins difficiles

ou plus favorisés; de supposer qu'elle faisait partie d'un bonheur vaste

et durable qui m'apparaissait en ce point seulement; et, pour que le

lendemain n'inflige pas un démenti à cette feinte, de ne pas chercher

à demander une faveur de plus après celle qui n'avait été due qu'à

l'artifice d'une minute d'exception. J'aurais dû quitter Balbec,

m'enfermer dans la solitude, y rester en harmonie avec les dernières

vibrations de la voix que j'avais su rendre un instant amoureuse, et de

qui je n'aurais plus rien exigé que de ne pas s'adresser davantage à

moi; de peur que, par une parole nouvelle qui n'eût pu désormais être

que différente, elle vînt blesser d'une dissonance le silence sensitif

où, comme grâce à quelque pédale, aurait pu survivre longtemps en moi la

tonalité du bonheur.

Tranquillisé par mon explication avec Albertine, je recommençai à vivre

davantage auprès de ma mère. Elle aimait à me parler doucement du temps

où ma grand'mère était plus jeune. Craignant que je ne me fisse des

reproches sur les tristesses dont j'avais pu assombrir la fin de cette

vie, elle revenait volontiers aux années où mes premières études avaient

causé à ma grand'mère des satisfactions que jusqu'ici on m'avait

toujours cachées. Nous reparlions de Combray. Ma mère me dit que là-bas

du moins je lisais, et qu'à Balbec je devrais bien faire de même, si

je ne travaillais pas. Je répondis que, pour m'entourer justement des

souvenirs de Combray et des jolies assiettes peintes, j'aimerais relire

les _Mille et une Nuits_. Comme jadis à Combray, quand elle me donnait

des livres pour ma fête, c'est en cachette, pour me faire une surprise,

que ma mère me fit venir à la fois les _Mille et une Nuits_ de Galland

et les _Mille et une Nuits_ de Mardrus. Mais, après avoir jeté un coup

d'oeil sur les deux traductions, ma mère aurait bien voulu que je m'en

tinsse à celle de Galland, tout en craignant de m'influencer, à cause

du respect qu'elle avait de la liberté intellectuelle, de la peur

d'intervenir maladroitement dans la vie de ma pensée, et du sentiment

qu'étant une femme, d'une part elle manquait, croyait-elle, de la

compétence littéraire qu'il fallait, d'autre part qu'elle ne devait

pas juger d'après ce qui la choquait les lectures d'un jeune homme. En

tombant sur certains contes, elle avait été révoltée par l'immoralité

du sujet et la crudité de l'expression. Mais surtout, conservant

précieusement comme des reliques, non pas seulement la broche,

l'en-tout-cas, le manteau, le volume de Mme de Sévigné, mais aussi

les habitudes de pensée et de langage de sa mère, cherchant en toute

occasion quelle opinion celle-ci eût émise, ma mère ne pouvait douter

de la condamnation que ma grand'mère eût prononcée contre le livre de

Mardrus. Elle se rappelait qu'à Combray, tandis qu'avant de partir

marcher du côté de Méséglise je lisais Augustin Thierry, ma grand'mère,

contente de mes lectures, de mes promenades, s'indignait pourtant de

voir celui dont le nom restait attaché à cet hémistiche: «Puis règne

Mérovée» appelé Merowig, refusait de dire Carolingiens pour les

Carlovingiens, auxquels elle restait fidèle. Enfin je lui avais raconté

ce que ma grand'mère avait pensé des noms grecs que Bloch, d'après

Leconte de Lisle, donnait aux dieux d'Homère, allant même, pour les

choses les plus simples, à se faire un devoir religieux, en lequel il

croyait que consistait le talent littéraire, d'adopter une orthographe

grecque. Ayant, par exemple, à dire dans une lettre que le vin qu'on

buvait chez lui était un vrai nectar, il écrivait un vrai nektar, avec

un _k_, ce qui lui permettait de ricaner au nom de Lamartine. Or si une

_Odyssée_ d'où étaient absents les noms d'Ulysse et de Minerve n'était

plus pour elle l'_Odyssée_, qu'aurait-elle dit en voyant déjà déformé

sur la couverture le titre de ses _Mille et Une Nuits_, en ne retrouvant

plus, exactement transcrits comme elle avait été de tout temps habituée

à les dire, les noms immortellement familiers de Sheherazade, de

Dinarzade, où, débaptisés eux-mêmes, si l'on ose employer le mot pour

des contes musulmans, le charmant Calife et les puissants Génies se

reconnaissaient à peine, étant appelés l'un le «Khalifat», les autres

les «Gennis»? Pourtant ma mère me remit les deux ouvrages, et je lui dis

que je les lirais les jours où je serais trop fatigué pour me promener.

Ces jours-là n'étaient pas très fréquents d'ailleurs. Nous allions

goûter comme autrefois «en bande», Albertine, ses amies et moi, sur la

falaise ou à la ferme Marie-Antoinette. Mais il y avait des fois où

Albertine me donnait ce grand plaisir. Elle me disait: «Aujourd'hui je

veux être un peu seule avec vous, ce sera plus gentil de se voir tous

les deux.» Alors elle disait qu'elle avait à faire, que d'ailleurs

elle n'avait pas de comptes à rendre, et pour que les autres, si elles

allaient tout de même sans nous se promener et goûter, ne pussent pas

nous retrouver, nous allions, comme deux amants, tout seuls à Bagatelle

ou à la Croix d'Heulan, pendant que la bande, qui n'aurait jamais eu

l'idée de nous chercher là et n'y allait jamais, restait indéfiniment,

dans l'espoir de nous voir arriver, à Marie-Antoinette. Je me rappelle

les temps chauds qu'il faisait alors, où du front des garçons de ferme

travaillant au soleil une goutte de sueur tombait verticale, régulière,

intermittente, comme la goutte d'eau d'un réservoir, et alternait avec

la chute du fruit mûr qui se détachait de l'arbre dans les «clos»

voisins; ils sont restés, aujourd'hui encore, avec ce mystère d'une

femme cachée, la part la plus consistante de tout amour qui se présente

pour moi. Une femme dont on me parle et à laquelle je ne songerais

pas un instant, je dérange tous les rendez-vous de ma semaine pour la

connaître, si c'est une semaine où il fait un de ces temps-là, et si je

dois la voir dans quelque ferme isolée. J'ai beau savoir que ce genre de

temps et de rendez-vous n'est pas d'elle, c'est l'appât, pourtant

bien connu de moi, auquel je me laisse prendre et qui suffit pour

m'accrocher. Je sais que cette femme, par un temps froid, dans une

ville, j'aurais pu la désirer, mais sans accompagnement de sentiment

romanesque, sans devenir amoureux; l'amour n'en est pas moins fort une

fois que, grâce à des circonstances, il m'a enchaîné--il est seulement

plus mélancolique, comme le deviennent dans la vie nos sentiments pour

des personnes, au fur et à mesure que nous nous apercevons davantage

de la part de plus en plus petite qu'elles y tiennent et que l'amour

nouveau que nous souhaiterions si durable, abrégé en même temps que

notre vie même, sera le dernier.

Il y avait encore peu de monde à Balbec, peu de jeunes filles.

Quelquefois j'en voyais telle ou telle arrêtée sur la plage, sans

agrément, et que pourtant bien des coïncidences semblaient certifier

être la même que j'avais été désespéré de ne pouvoir approcher au moment

où elle sortait avec ses amies du manège ou de l'école de gymnastique.

Si c'était la même (et je me gardais d'en parler à Albertine), la jeune

fille que j'avais crue enivrante n'existait pas. Mais je ne pouvais

arriver à une certitude, car le visage de ces jeunes filles n'occupait

pas sur la plage une grandeur, n'offrait pas une forme permanente,

contracté, dilaté, transformé qu'il était par ma propre attente,

l'inquiétude de mon désir ou un bien-être qui se suffit à lui-même, les

toilettes différentes qu'elles portaient, la rapidité de leur marche

ou leur immobilité. De tout près pourtant, deux ou trois me semblaient

adorables. Chaque fois que je voyais une de celles-là, j'avais envie de

l'emmener dans l'avenue des Tamaris, ou dans les dunes, mieux encore

sur la falaise. Mais bien que dans le désir, par comparaison avec

l'indifférence, il entre déjà cette audace qu'est un commencement, même

unilatéral, de réalisation, tout de même, entre mon désir et l'action

que serait ma demande de l'embrasser, il y avait tout le «blanc»

indéfini de l'hésitation, de la timidité. Alors j'entrais chez le

pâtissier-limonadier, je buvais l'un après l'autre sept à huit verres de

porto. Aussitôt, au lieu de l'intervalle impossible à combler entre

mon désir et l'action, l'effet de l'alcool traçait une ligne qui les

conjoignait tous deux. Plus de place pour l'hésitation ou la crainte.

Il me semblait que la jeune fille allait voler jusqu'à moi. J'allais

jusqu'à elle, d'eux-mêmes sortaient de mes lèvres: «J'aimerais me

promener avec vous. Vous ne voulez pas qu'on aille sur la falaise, on

n'y est dérangé par personne derrière le petit bois qui protège du vent

la maison démontable actuellement inhabitée?» Toutes les difficultés de

la vie étaient aplanies, il n'y avait plus d'obstacles à l'enlacement de

nos deux corps. Plus d'obstacles pour moi du moins. Car ils n'avaient

pas été volatilisés pour elle qui n'avait pas bu de porto. L'eût-elle

fait, et l'univers eût-il perdu quelque réalité à ses yeux, le rêve

longtemps chéri qui lui aurait alors paru soudain réalisable n'eût

peut-être pas été du tout de tomber dans mes bras.

Non seulement les jeunes filles étaient peu nombreuses, mais, en cette

saison qui n'était pas encore «la saison», elles restaient peu. Je me

souviens d'une au teint roux de colaeus, aux yeux verts, aux deux joues

rousses et dont la figure double et légère ressemblait aux graines

ailées de certains arbres. Je ne sais quelle brise l'amena à Balbec et

quelle autre la remporta. Ce fut si brusquement que j'en eus pendant

plusieurs jours un chagrin que j'osai avouer à Albertine quand je

compris qu'elle était partie pour toujours.

Il faut dire que plusieurs étaient ou des jeunes filles que je ne

connaissais pas du tout, ou que je n'avais pas vues depuis des années.

Souvent, avant de les rencontrer, je leur écrivais. Si leur réponse me

faisait croire à un amour possible, quelle joie! On ne peut pas, au

début d'une amitié pour une femme, et même si elle ne doit pas se

réaliser par la suite, se séparer de ces premières lettres reçues. On

les veut avoir tout le temps auprès de soi, comme de belles fleurs

reçues, encore toutes fraîches, et qu'on ne s'interrompt de regarder

que pour les respirer de plus près. La phrase qu'on sait par coeur est

agréable à relire et, dans celles moins littéralement apprises, on veut

vérifier le degré de tendresse d'une expression. A-t-elle écrit: «Votre

chère lettre?» Petite déception dans la douceur qu'on respire, et qui

doit être attribuée soit à ce qu'on a lu trop vite, soit à l'écriture

illisible de la correspondante; elle n'a pas mis: «Et votre chère

lettre», mais: «En voyant cette lettre». Mais le reste est si tendre.

Oh! que de pareilles fleurs viennent demain. Puis cela ne suffit plus,

il faudrait aux mots écrits confronter les regards, la voix. On prend

rendez-vous, et--sans qu'elle ait changé peut-être--là où on croyait,

sur la description faite ou le souvenir personnel, rencontrer la fée

Viviane, on trouve le Chat botté. On lui donne rendez-vous pour le

lendemain quand même, car c'est tout de même _elle_ et ce qu'on

désirait, c'est elle. Or ces désirs pour une femme dont on a rêvé ne

rendent pas absolument nécessaire la beauté de tel trait précis. Ces

désirs sont seulement le désir de tel être; vagues comme des parfums,

comme le styrax était le désir de Prothyraïa, le safran le désir éthéré,

les aromates le désir d'Héra, la myrrhe le parfum des mages, la manne

le désir de Nikè, l'encens le parfum de la mer. Mais ces parfums que

chantent les Hymnes orphiques sont bien moins nombreux que les divinités

qu'ils chérissent. La myrrhe est le parfum des mages, mais aussi de

Protogonos, de Neptune, de Nérée, de Leto; l'encens est le parfum de la

mer, mais aussi de la belle Diké, de Thémis, de Circé, des neuf Muses,

d'Eos, de Mnémosyne, du Jour, de Dikaïosunè. Pour le styrax, la manne

et les aromates, on n'en finirait pas de dire les divinités qui les

inspirent, tant elles sont nombreuses. Amphiétès a tous les parfums

excepté l'encens, et Gaïa rejette uniquement les fèves et les aromates.

Ainsi en était-il de ces désirs de jeunes filles que j'avais. Moins

nombreux qu'elles n'étaient, ils se changeaient en des déceptions et des

tristesses assez semblables les unes aux autres. Je n'ai jamais voulu

de la myrrhe. Je l'ai réservée pour Jupien et pour la princesse de

Guermantes, car elle est le désir de Protogonos «aux deux sexes,

ayant le mugissement du taureau, aux nombreuses orgies, mémorable,

inénarrable, descendant, joyeux, vers les sacrifices des Orgiophantes».

Mais bientôt la saison battit son plein; c'était tous les jours une

arrivée nouvelle, et à la fréquence subitement croissante de mes

promenades, remplaçant la lecture charmante des _Mille et Une Nuits_, il

y avait une cause dépourvue de plaisir et qui les empoisonnait tous. La

plage était maintenant peuplée de jeunes filles, et l'idée que m'avait

suggérée Cottard m'ayant, non pas fourni de nouveaux soupçons, mais

rendu sensible et fragile de ce côté, et prudent à ne pas en laisser se

former en moi, dès qu'une jeune femme arrivait à Balbec, je me sentais

mal à l'aise, je proposais à Albertine les excursions les plus

éloignées, afin qu'elle ne pût faire la connaissance et même, si

c'était possible, pût ne pas recevoir la nouvelle venue. Je redoutais

naturellement davantage encore celles dont on remarquait le mauvais

genre ou connaissait la mauvaise réputation; je tâchais de persuader à

mon amie que cette mauvaise réputation n'était fondée sur rien,

était calomnieuse, peut-être sans me l'avouer par une peur, encore

inconsciente, qu'elle cherchât à se lier avec la dépravée ou qu'elle

regrettât de ne pouvoir la chercher, à cause de moi, ou qu'elle crût,

par le nombre des exemples, qu'un vice si répandu n'est pas condamnable.

En le niant de chaque coupable je ne tendais pas à moins qu'à prétendre

que le saphisme n'existe pas. Albertine adoptait mon incrédulité pour

le vice de telle et telle: «Non, je crois que c'est seulement un genre

qu'elle cherche à se donner, c'est pour faire du genre.» Mais alors je

regrettais presque d'avoir plaidé l'innocence, car il me déplaisait

qu'Albertine, si sévère autrefois, pût croire que ce «genre» fût quelque

chose d'assez flatteur, d'assez avantageux, pour qu'une femme exempte

de ces goûts eût cherché à s'en donner l'apparence. J'aurais voulu

qu'aucune femme ne vînt plus à Balbec; je tremblais en pensant que,

comme c'était à peu près l'époque où Mme Putbus devait arriver chez les

Verdurin, sa femme de chambre, dont Saint-Loup ne m'avait pas caché

les préférences, pourrait venir excursionner jusqu'à la plage, et, si

c'était un jour où je n'étais pas auprès d'Albertine, essayer de la

corrompre. J'arrivais à me demander, comme Cottard ne m'avait pas caché

que les Verdurin tenaient beaucoup à moi, et, tout en ne voulant pas

avoir l'air, comme il disait, de me courir après, auraient donné

beaucoup pour que j'allasse chez eux, si je ne pourrais pas, moyennant

les promesses de leur amener à Paris tous les Guermantes du monde,

obtenir de Mme Verdurin que, sous un prétexte quelconque, elle prévînt

Mme Putbus qu'il lui était impossible de la garder chez elle et la fît

repartir au plus vite. Malgré ces pensées, et comme c'était surtout la

présence d'Andrée qui m'inquiétait, l'apaisement que m'avaient procuré

les paroles d'Albertine persistait encore un peu;--je savais d'ailleurs

que bientôt j'aurais moins besoin de lui, Andrée devant partir avec

Rosemonde et Gisèle presque au moment où tout le monde arrivait, et

n'ayant plus à rester auprès d'Albertine que quelques semaines. Pendant

celles-ci d'ailleurs, Albertine sembla combiner tout ce qu'elle faisait,

tout ce qu'elle disait, en vue de détruire mes soupçons s'il m'en

restait, ou de les empêcher de renaître. Elle s'arrangeait à ne jamais

rester seule avec Andrée, et insistait, quand nous rentrions, pour que

je l'accompagnasse jusqu'à sa porte, pour que je vinsse l'y chercher

quand nous devions sortir. Andrée cependant prenait de son côté une

peine égale, semblait éviter de voir Albertine. Et cette apparente

entente entre elles n'était pas le seul indice qu'Albertine avait dû

mettre son amie au courant de notre entretien et lui demander d'avoir la

gentillesse de calmer mes absurdes soupçons.

Vers cette époque se produisit au Grand-Hôtel de Balbec un scandale qui

ne fut pas pour changer la pente de mes tourments. La soeur de Bloch

avait depuis quelque temps, avec une ancienne actrice, des relations

secrètes qui bientôt ne leur suffirent plus. Être vues leur semblait

ajouter de la perversité à leur plaisir, elles voulaient faire baigner

leurs dangereux ébats dans les regards de tous. Cela commença par des

caresses, qu'on pouvait en somme attribuer à une intimité amicale,

dans le salon de jeu, autour de la table de baccara. Puis elles

s'enhardirent. Et enfin un soir, dans un coin pas même obscur de la

grande salle de danses, sur un canapé, elles ne se gênèrent pas plus que

si elles avaient été dans leur lit. Deux officiers, qui étaient non loin

de là avec leurs femmes, se plaignirent au directeur. On crut un moment

que leur protestation aurait quelque efficacité. Mais ils avaient contre

eux que, venus pour un soir de Netteholme, où ils habitaient, à Balbec,

ils ne pouvaient en rien être utiles au directeur. Tandis que, même à

son insu, et quelque observation que lui fît le directeur, planait sur

Mlle Bloch la protection de M. Nissim Bernard. Il faut dire pourquoi. M.

Nissim Bernard pratiquait au plus haut point les vertus de famille.

Tous les ans il louait à Balbec une magnifique villa pour son neveu, et

aucune invitation n'aurait pu le détourner de rentrer dîner dans

son chez lui, qui était en réalité leur chez eux. Mais jamais il ne

déjeunait chez lui. Tous les jours il était à midi au Grand-Hôtel. C'est

qu'il entretenait, comme d'autres, un rat d'opéra, un: «commis», assez

pareil à ces chasseurs dont nous avons parlé, et qui nous faisaient

penser aux jeunes israélites d'_Esther_ et d'_Athalie_. A vrai dire,

les quarante années qui séparaient M. Nissim Bernard du jeune commis

auraient dû préserver celui-ci d'un contact peu aimable. Mais, comme le

dit Racine avec tant de sagesse dans les mêmes choeurs:

Mon Dieu, qu'une vertu naissante,

Parmi tant de périls marche à pas incertains!

Qu'une âme qui te cherche et veut être innocente,

Trouve d'obstacle à ses desseins.

Le jeune commis avait eu beau être «loin du monde élevé», dans le

Temple-Palace de Balbec, il n'avait pas suivi le conseil de Joad:

Sur la richesse et l'or ne mets point ton appui.

Il s'était peut-être fait une raison en disant: «Les pécheurs couvrent

la terre.» Quoi qu'il en fût, et bien que M. Nissim Bernard n'espérât

pas un délai aussi court, dès le premier jour,

Et soit frayeur encor ou pour le caresser,

De ses bras innocents il se sentit presser.

Et dès le deuxième jour, M. Nissim Bernard promenant le commis, «l'abord

contagieux altérait son innocence». Dès lors la vie du jeune enfant

avait changé. Il avait beau porter le pain et le sel, comme son chef de

rang le lui commandait, tout son visage chantait:

De fleurs en fleurs, de plaisirs en plaisirs

Promenons nos désirs.

De nos ans passagers le nombre est incertain

Hâtons-nous aujourd'hui de jouir de la vie!

...L'honneur et les emplois

Sont le prix d'une aveugle et basse obéissance.

Pour la triste innocence

Qui voudrait élever la voix!

Depuis ce jour-là, M. Nissim Bernard n'avait jamais manqué de venir

occuper sa place au déjeuner (comme l'eût fait à l'orchestre quelqu'un

qui entretient une figurante, une figurante celle-là d'un genre

fortement caractérisé, et qui attend encore son Degas). C'était le

plaisir de M. Nissim Bernard de suivre dans la salle à manger, et jusque

dans les perspectives lointaines où, sous son palmier, trônait la

caissière, les évolutions de l'adolescent empressé au service, au

service de tous, et moins de M. Nissim Bernard depuis que celui-ci

l'entretenait, soit que le jeune enfant de choeur ne crût pas nécessaire

de témoigner la même amabilité à quelqu'un de qui il se croyait

suffisamment aimé, soit que cet amour l'irritât ou qu'il craignît que,

découvert, il lui fît manquer d'autres occasions. Mais cette froideur

même plaisait à M. Nissim Bernard par tout ce qu'elle dissimulait; que

ce fût par atavisme hébraïque ou par profanation du sentiment chrétien,

il se plaisait singulièrement, qu'elle fût juive ou catholique, à la

cérémonie racinienne. Si elle eût été une véritable représentation

d'_Esther_ ou d'_Athalie_ M. Bernard eût regretté que la différence des

siècles ne lui eût pas permis de connaître l'auteur, Jean Racine, afin

d'obtenir pour son protégé un rôle plus considérable. Mais la cérémonie

du déjeuner n'émanant d'aucun écrivain, il se contentait d'être en bons

termes avec le directeur et avec Aimé pour que le «jeune Israélite» fût

promu aux fonctions souhaitées, ou de demi-chef, ou même de chef de

rang. Celles du sommelier lui avaient été offertes. Mais M. Bernard

l'obligea à les refuser, car il n'aurait plus pu venir chaque jour le

voir courir dans la salle à manger verte et se faire servir par lui

comme un étranger. Or ce plaisir était si fort que tous les ans M.

Bernard revenait à Balbec et y prenait son déjeuner hors de chez lui,

habitudes où M. Bloch voyait, dans la première un goût poétique pour la

belle lumière, les couchers de soleil de cette côte préférée à toute

autre; dans la seconde, une manie invétérée de vieux célibataire.

A vrai dire, cette erreur des parents de M. Nissim Bernard, lesquels ne

soupçonnaient pas la vraie raison de son retour annuel à Balbec et ce

que la pédante Mme Bloch appelait ses découchages en cuisine, cette

erreur était une vérité plus profonde et du second degré. Car M. Nissim

Bernard ignorait lui-même ce qu'il pouvait entrer d'amour de la plage de

Balbec, de la vue qu'on avait, du restaurant, sur la mer, et d'habitudes

maniaques, dans le goût qu'il avait d'entretenir comme un rat d'opéra

d'une autre sorte, à laquelle il manque encore un Degas, l'un de

ses servants qui étaient encore des filles. Aussi M. Nissim Bernard

entretenait-il avec le directeur de ce théâtre qu'était l'hôtel de

Balbec, et avec le metteur en scène et régisseur Aimé--desquels le rôle

en toute cette affaire n'était pas des plus limpides--d'excellentes

relations. On intriguerait un jour pour obtenir un grand rôle, peut-être

une place de maître d'hôtel. En attendant, le plaisir de M. Nissim

Bernard, si poétique et calmement contemplatif qu'il fût, avait un peu

le caractère de ces hommes à femmes qui savent toujours--Swann jadis,

par exemple--qu'en allant dans le monde ils vont retrouver leur

maîtresse. A peine M. Nissim Bernard serait-il assis qu'il verrait

l'objet de ses voeux s'avancer sur la scène portant à la main des fruits

ou des cigares sur un plateau. Aussi tous les matins, après avoir

embrassé sa nièce, s'être inquiété des travaux de mon ami Bloch et donné

à manger à ses chevaux des morceaux de sucre posés dans sa paume tendue,

avait-il une hâte fébrile d'arriver pour le déjeuner au Grand-Hôtel. Il

y eût eu le feu chez lui, sa nièce eût eu une attaque, qu'il fût sans

doute parti tout de même. Aussi craignait-il comme la peste un rhume

pour lequel il eût gardé le lit--car il était hypocondriaque--et qui

eût nécessité qu'il fît demander à Aimé de lui envoyer chez lui, avant

l'heure du goûter, son jeune ami.

Il aimait d'ailleurs tout le labyrinthe de couloirs, de cabinets

secrets, de salons, de vestiaires, de garde-manger, de galeries qu'était

l'hôtel de Balbec. Par atavisme d'Oriental il aimait les sérails et,

quand il sortait le soir, on le voyait en explorer furtivement les

détours.

Tandis que, se risquant jusqu'aux sous-sols et cherchant malgré tout

à ne pas être vu et à éviter le scandale, M. Nissim Bernard, dans sa

recherche des jeunes lévites, faisait penser à ces vers de la _Juive_:

O Dieu de nos pères,

Parmi nous descends,

Cache nos mystères

A l'oeil des méchants!

Je montais au contraire dans la chambre de deux soeurs qui avaient

accompagné à Balbec, comme femmes de chambre, une vieille dame

étrangère. C'était ce que le langage des hôtels appelait deux courrières

et celui de Françoise, laquelle s'imaginait qu'un courrier ou une

courrière sont là pour faire des courses, deux «coursières». Les hôtels,

eux, en sont restés, plus noblement, au temps où l'on chantait: «C'est

un courrier de cabinet.»

Malgré la difficulté qu'il y avait pour un client à aller dans des

chambres de courrières, et réciproquement, je m'étais très vite lié

d'une amitié très vive, quoique très pure, avec ces deux jeunes

personnes, Mlle Marie Gineste et Mme Céleste Albaret. Nées au pied des

hautes montagnes du centre de la France, au bord de ruisseaux et de

torrents (l'eau passait même sous leur maison de famille où tournait un

moulin et qui avait été dévastée plusieurs fois par l'inondation),

elles semblaient en avoir gardé la nature. Marie Gineste était plus

régulièrement rapide et saccadée, Céleste Albaret plus molle et

languissante, étalée comme un lac, mais avec de terribles retours

de bouillonnement où sa fureur rappelait le danger des crues et des

tourbillons liquides qui entraînent tout, saccagent tout. Elles venaient

souvent, le matin, me voir quand j'étais encore couché. Je n'ai jamais

connu de personnes aussi volontairement ignorantes, qui n'avaient

absolument rien appris à l'école, et dont le langage eût pourtant

quelque chose de si littéraire que, sans le naturel presque sauvage de

leur ton, on aurait cru leurs paroles affectées. Avec une familiarité

que je ne retouche pas, malgré les éloges (qui ne sont pas ici pour me

louer, mais pour louer le génie étrange de Céleste) et les critiques,

également fausses, mais très sincères, que ces propos semblent comporter

à mon égard, tandis que je trempais des croissants dans mon lait,

Céleste me disait: «Oh! petit diable noir aux cheveux de geai, ô

profonde malice! je ne sais pas à quoi pensait votre mère quand elle

vous a fait, car vous avez tout d'un oiseau. Regarde, Marie, est-ce

qu'on ne dirait pas qu'il se lisse ses plumes, et tourne son cou avec

une souplesse, il a l'air tout léger, on dirait qu'il est en train

d'apprendre à voler. Ah! vous avez de la chance que ceux qui vous ont

créé vous aient fait naître dans le rang des riches; qu'est-ce que

vous seriez devenu, gaspilleur comme vous êtes. Voilà qu'il jette son

croissant parce qu'il a touché le lit. Allons bon, voilà qu'il répand

son lait, attendez que je vous mette une serviette car vous ne sauriez

pas vous y prendre, je n'ai jamais vu quelqu'un de si bête et de si

maladroit que vous.» On entendait alors le bruit plus régulier de

torrent de Marie Gineste qui, furieuse, faisait des réprimandes à sa

soeur: «Allons, Céleste, veux-tu te taire? Es-tu pas folle de parler

à Monsieur comme cela?» Céleste n'en faisait que sourire; et comme je

détestais qu'on m'attachât une serviette: «Mais non, Marie, regarde-le,

bing, voilà qu'il s'est dressé tout droit comme un serpent. Un vrai

serpent, je te dis.» Elle prodiguait, du reste, les comparaisons

zoologiques, car, selon elle, on ne savait pas quand je dormais, je

voltigeais toute la nuit comme un papillon, et le jour j'étais aussi

rapide que ces écureuils, «tu sais, Marie, comme on voit chez nous, si

agiles que même avec les yeux on ne peut pas les suivre.--Mais, Céleste,

tu sais qu'il n'aime pas avoir une serviette quand il mange.--Ce n'est

pas qu'il n'aime pas ça, c'est pour bien dire qu'on ne peut pas lui

changer sa volonté. C'est un seigneur et il veut montrer qu'il est un

seigneur. On changera les draps dix fois s'il le faut, mais il n'aura

pas cédé. Ceux d'hier avaient fait leur course, mais aujourd'hui ils

viennent seulement d'être mis, et déjà il faudra les changer. Ah!

j'avais raison de dire qu'il n'était pas fait pour naître parmi les

pauvres. Regarde, ses cheveux se hérissent, ils se boursouflent par

la colère comme les plumes des oiseaux. Pauvre _ploumissou_!» Ici ce

n'était pas seulement Marie qui protestait, mais moi, car je ne me

sentais pas seigneur du tout. Mais Céleste ne croyait jamais à la

sincérité de ma modestie et, me coupant la parole: «Ah! sac à ficelles,

ah! douceur, ah! perfidie! rusé entre les rusés, rosse des rosses! Ah!

Molière!» (C'était le seul nom d'écrivain qu'elle connût, mais elle me

l'appliquait, entendant par là quelqu'un qui serait capable à la fois de

composer des pièces et de les jouer.) «Céleste!» criait impérieusement

Marie qui, ignorant le nom de Molière, craignait que ce ne fût une

injure nouvelle. Céleste se remettait à sourire: «Tu n'as donc pas vu

dans son tiroir sa photographie quand il était enfant? Il avait voulu

nous faire croire qu'on l'habillait toujours très simplement. Et là,

avec sa petite canne, il n'est que fourrures et dentelles, comme jamais

prince n'a eues. Mais ce n'est rien à côté de son immense majesté et de

sa bonté encore plus profonde.--Alors, grondait le torrent Marie, voilà

que tu fouilles dans ses tiroirs maintenant.» Pour apaiser les craintes

de Marie je lui demandais ce qu'elle pensait de ce que M. Nissim Bernard

faisait. «Ah! Monsieur, c'est des choses que je n'aurais pas pu croire

que ça existait: il a fallu venir ici» et, damant pour une fois le pion

à Céleste par une parole plus profonde: «Ah! voyez-vous, Monsieur, on ne

peut jamais savoir ce qu'il peut y avoir dans une vie.» Pour changer

le sujet, je lui parlais de celle de mon père, qui travaillait nuit et

jour. «Ah! Monsieur, ce sont des vies dont on ne garde rien pour soi,

pas une minute, pas un plaisir; tout, entièrement tout est un sacrifice

pour les autres, ce sont des vies _données_.--Regarde, Céleste, rien que

pour poser sa main sur la couverture et prendre son croissant, quelle

distinction! il peut faire les choses les plus insignifiantes, on dirait

que toute la noblesse de France, jusqu'aux Pyrénées, se déplace dans

chacun de ses mouvements.»

Anéanti par ce portrait si peu véridique, je me taisais; Céleste voyait

là une ruse nouvelle: «Ah! front qui as l'air si pur et qui caches tant

de choses, joues amies et fraîches comme l'intérieur d'une amande,

petites mains de satin tout pelucheux, ongles comme des griffes», etc.

«Tiens, Marie, regarde-le boire son lait avec un recueillement qui me

donne envie de faire ma prière. Quel air sérieux! On devrait bien tirer

son portrait en ce moment. Il a tout des enfants. Est-ce de boire du

lait comme eux qui vous a conservé leur teint clair? Ah! jeunesse! ah!

jolie peau! Vous ne vieillirez jamais. Vous avez de la chance, vous

n'aurez jamais à lever la main sur personne car vous avez des yeux qui

savent imposer leur volonté. Et puis le voilà en colère maintenant. Il

se tient debout, tout droit comme une évidence.»

Françoise n'aimait pas du tout que celles qu'elle appelait les deux

enjôleuses vinssent ainsi tenir conversation avec moi. Le directeur, qui

faisait guetter par ses employés tout ce qui se passait, me fit même

observer gravement qu'il n'était pas digne d'un client de causer avec

des courrières. Moi qui trouvais les «enjôleuses» supérieures à toutes

les clientes de l'hôtel, je me contentai de lui éclater de rire au nez,

convaincu qu'il ne comprendrait pas mes explications. Et les deux soeurs

revenaient. «Regarde, Marie, ses traits si fins. O miniature parfaite,

plus belle que la plus précieuse qu'on verrait sous une vitrine, car il

a les mouvements, et des paroles à l'écouter des jours et des nuits.»

C'est miracle qu'une dame étrangère ait pu les emmener, car, sans savoir

l'histoire ni la géographie, elles détestaient de confiance les Anglais,

les Allemands, les Russes, les Italiens, la «vermine» des étrangers et

n'aimaient, avec des exceptions, que les Français. Leur figure avait

tellement gardé l'humidité de la glaise malléable de leurs rivières,

que, dès qu'on parlait d'un étranger qui était dans l'hôtel, pour

répéter ce qu'il avait dit Céleste et Marie appliquaient sur leurs

figures sa figure, leur bouche devenait sa bouche, leurs yeux ses yeux,

on aurait voulu garder ces admirables masques de théâtre. Céleste même,

en faisant semblant de ne redire que ce qu'avait dit le directeur, ou

tel de mes amis, insérait dans son petit récit des propos feints où

étaient peints malicieusement tous les défauts de Bloch, ou du premier

président, etc., sans en avoir l'air. C'était, sous la forme de compte

rendu d'une simple commission dont elle s'était obligeamment chargée, un

portrait inimitable. Elles ne lisaient jamais rien, pas même un journal.

Un jour pourtant, elles trouvèrent sur mon lit un volume. C'étaient

des poèmes admirables mais obscurs de Saint-Léger Léger. Céleste lut

quelques pages et me dit: «Mais êtes-vous bien sûr que ce sont des vers,

est-ce que ce ne serait pas plutôt des devinettes?» Évidemment pour une

personne qui avait appris dans son enfance une seule poésie: _Ici-bas

tous les lilas meurent_, il y avait manque de transition. Je crois que

leur obstination à ne rien apprendre tenait un peu à leur pays malsain.

Elles étaient pourtant aussi douées qu'un poète, avec plus de modestie

qu'ils n'en ont généralement. Car si Céleste avait dit quelque chose de

remarquable et que, ne me souvenant pas bien, je lui demandais de me le

rappeler, elle assurait avoir oublié. Elles ne liront jamais de livres,

mais n'en feront jamais non plus.

Françoise fut assez impressionnée en apprenant que les deux frères de

ces femmes si simples avaient épousé, l'un la nièce de l'archevêque de

Tours, l'autre une parente de l'évêque de Rodez. Au directeur, cela

n'eût rien dit. Céleste reprochait quelquefois à son mari de ne pas la

comprendre, et moi je m'étonnais qu'il pût la supporter. Car à certains

moments, frémissante, furieuse, détruisant tout, elle était détestable.

On prétend que le liquide salé qu'est notre sang n'est que la survivance

intérieure de l'élément marin primitif. Je crois de même que Céleste,

non seulement dans ses fureurs, mais aussi dans ses heures de

dépression, gardait le rythme des ruisseaux de son pays. Quand elle

était épuisée, c'était à leur manière; elle était vraiment à sec. Rien

n'aurait pu alors la revivifier. Puis tout d'un coup la circulation

reprenait dans son grand corps magnifique et léger. L'eau coulait dans

la transparence opaline de sa peau bleuâtre. Elle souriait au soleil

et devenait plus bleue encore. Dans ces moments-là elle était vraiment

céleste.

La famille de Bloch avait beau n'avoir jamais soupçonné la raison pour

laquelle son oncle ne déjeunait jamais à la maison et avoir accepté cela

dès le début comme une manie de vieux célibataire, peut-être pour les

exigences d'une liaison avec quelque actrice, tout ce qui touchait à M.

Nissim Bernard était «tabou» pour le directeur de l'hôtel de Balbec.

Et voilà pourquoi, sans en avoir même référé à l'oncle, il n'avait

finalement pas osé donner tort à la nièce, tout en lui recommandant

quelque circonspection. Or la jeune fille et son amie qui, pendant

quelques jours, s'étaient figurées être exclues du Casino et du

Grand-Hôtel, voyant que tout s'arrangeait, furent heureuses de montrer à

ceux des pères de famille qui les tenaient à l'écart qu'elles pouvaient

impunément tout se permettre. Sans doute n'allèrent-elles pas jusqu'à

renouveler la scène publique qui avait révolté tout le monde. Mais peu à

peu leurs façons reprirent insensiblement. Et un soir où je sortais

du Casino à demi éteint, avec Albertine, et Bloch que nous avions

rencontré, elles passèrent enlacées, ne cessant de s'embrasser, et,

arrivées à notre hauteur, poussèrent des gloussements, des rires,

des cris indécents. Bloch baissa les yeux pour ne pas avoir l'air de

reconnaître sa soeur, et moi j'étais torturé en pensant que ce langage

particulier et atroce s'adressait peut-être à Albertine.

Un autre incident fixa davantage encore mes préoccupations du côté de

Gomorrhe. J'avais vu sur la plage une belle jeune femme élancée et pâle

de laquelle les yeux, autour de leur centre, disposaient des rayons si

géométriquement lumineux qu'on pensait, devant son regard, à quelque

constellation. Je songeais combien cette jeune femme était plus belle

qu'Albertine et comme il était plus sage de renoncer à l'autre. Tout

au plus le visage de cette belle jeune femme était-il passé au rabot

invisible d'une grande bassesse de vie, de l'acceptation constante

d'expédients vulgaires, si bien que ses yeux, plus nobles pourtant que

le reste du visage, ne devaient rayonner que d'appétits et de désirs.

Or, le lendemain, cette jeune femme étant placée très loin de nous

au Casino, je vis qu'elle ne cessait de poser sur Albertine les feux

alternés et tournants de ses regards. On eût dit qu'elle lui faisait des

signes comme à l'aide d'un phare. Je souffrais que mon amie vît qu'on

faisait si attention à elle, je craignais que ces regards incessamment

allumés n'eussent la signification conventionnelle d'un rendez-vous

d'amour pour le lendemain. Qui sait? ce rendez-vous n'était peut-être

pas le premier. La jeune femme aux yeux rayonnants avait pu venir une

autre année à Balbec. C'était peut-être parce qu'Albertine avait déjà

cédé à ses désirs ou à ceux d'une amie que celle-ci se permettait de lui

adresser ces brillants signaux. Ils faisaient alors plus que réclamer

quelque chose pour le présent, ils s'autorisaient pour cela des bonnes

heures du passé.

Ce rendez-vous, en ce cas, ne devait pas être le premier, mais la suite

de parties faites ensemble d'autres années. Et, en effet, les regards ne

disaient pas: «Veux-tu?» Dès que la jeune femme avait aperçu Albertine,

elle avait tourné tout à fait la tête et fait luire vers elle des

regards chargés de mémoire, comme si elle avait eu peur et stupéfaction

que mon amie ne se souvînt pas. Albertine, qui la voyait très bien,

resta flegmatiquement immobile, de sorte que l'autre, avec le même genre

de discrétion qu'un homme qui voit son ancienne maîtresse avec un autre

amant, cessa de la regarder et de s'occuper plus d'elle que si elle

n'avait pas existé.

Mais quelques jours après, j'eus la preuve des goûts de cette jeune

femme et aussi de la probabilité qu'elle avait connu Albertine

autrefois. Souvent, quand, dans la salle du Casino, deux jeunes filles

se désiraient, il se produisait comme un phénomène lumineux, une sorte

de traînée phosphorescente allant de l'une à l'autre. Disons en

passant que c'est à l'aide de telles matérialisations, fussent-elles

impondérables, par ces signes astraux enflammant toute une partie de

l'atmosphère, que Gomorrhe, dispersée, tend, dans chaque ville, dans

chaque village, à rejoindre ses membres séparés, à reformer la cité

biblique tandis que, partout, les mêmes efforts sont poursuivis, fût-ce

en vue d'une reconstruction intermittente, par les nostalgiques, par les

hypocrites, quelquefois par les courageux exilés de Sodome.

Une fois je vis l'inconnue qu'Albertine avait eu l'air de ne pas

reconnaître, juste à un moment où passait la cousine de Bloch. Les

yeux de la jeune femme s'étoilèrent, mais on voyait bien qu'elle ne

connaissait pas la demoiselle israélite. Elle la voyait pour la première

fois, éprouvait un désir, guère de doutes, nullement la même certitude

qu'à l'égard d'Albertine, Albertine sur la camaraderie de qui elle avait

dû tellement compter que, devant sa froideur, elle avait ressenti la

surprise d'un étranger habitué de Paris mais qui ne l'habite pas et qui,

étant revenu y passer quelques semaines, à la place du petit théâtre où

il avait l'habitude de passer de bonnes soirées, voit qu'on a construit

une banque.

La cousine de Bloch alla s'asseoir à une table où elle regarda un

magazine. Bientôt la jeune femme vint s'asseoir d'un air distrait à côté

d'elle. Mais sous la table on aurait pu voir bientôt se tourmenter leurs

pieds, puis leurs jambes et leurs mains qui étaient confondues. Les

paroles suivirent, la conversation s'engagea, et le naïf mari de la

jeune femme, qui la cherchait partout, fut étonné de la trouver faisant

des projets pour le soir même avec une jeune fille qu'il ne connaissait

pas. Sa femme lui présenta comme une amie d'enfance la cousine de Bloch,

sous un nom inintelligible, car elle avait oublié de lui demander

comment elle s'appelait. Mais la présence du mari fit faire un pas

de plus à leur intimité, car elles se tutoyèrent, s'étant connues au

couvent, incident dont elles rirent fort plus tard, ainsi que du mari

berné, avec une gaieté qui fut une occasion de nouvelles tendresses.

Quant à Albertine, je ne peux pas dire que nulle part, au Casino, sur la

plage, elle eût avec une jeune fille des manières trop libres. Je leur

trouvais même un excès de froideur et d'insignifiance qui semblait plus

que de la bonne éducation, une ruse destinée à dépister les soupçons. A

telle jeune fille, elle avait une façon rapide, glacée et décente, de

répondre à très haute voix: «Oui, j'irai vers cinq heures au tennis.

Je prendrai mon bain demain matin vers huit heures», et de quitter

immédiatement la personne à qui elle venait de dire cela--qui avait

un terrible air de vouloir donner le change, et soit de donner un

rendez-vous, soit plutôt, après l'avoir donné bas, de dire fort cette

phrase, en effet insignifiante, pour ne pas «se faire remarquer». Et

quand ensuite je la voyais prendre sa bicyclette et filer à toute

vitesse, je ne pouvais m'empêcher de penser qu'elle allait rejoindre

celle à qui elle avait à peine parlé.

Tout au plus, lorsque quelque belle jeune femme descendait d'automobile

au coin de la plage, Albertine ne pouvait-elle s'empêcher de se

retourner. Et elle expliquait aussitôt: «Je regardais le nouveau drapeau

qu'ils ont mis devant les bains. Ils auraient pu faire plus de frais.

L'autre était assez miteux. Mais je crois vraiment que celui-ci est

encore plus moche.»

Une fois Albertine ne se contenta pas de la froideur et je n'en fus

que plus malheureux. Elle me savait ennuyé qu'elle pût quelquefois

rencontrer une amie de sa tante, qui avait «mauvais genre» et venait

quelquefois passer deux ou trois jours chez Mme Bontemps. Gentiment,

Albertine m'avait dit qu'elle ne la saluerait plus. Et quand cette femme

venait à Incarville, Albertine disait: A propos, vous savez qu'elle est

ici. Est-ce qu'on vous l'a dit?» comme pour me montrer qu'elle ne la

voyait pas en cachette. Un jour qu'elle me disait cela elle ajouta: «Oui

je l'ai rencontrée sur la plage et exprès, par grossièreté, je l'ai

presque frôlée en passant, je l'ai bousculée.» Quand Albertine me dit

cela il me revint à la mémoire une phrase de Mme Bontemps à laquelle je

n'avais jamais repensé, celle où elle avait dit devant moi à Mme Swann

combien sa nièce Albertine était effrontée, comme si c'était une

qualité, et comment elle avait dit à je ne sais plus quelle femme de

fonctionnaire que le père de celle-ci avait été marmiton. Mais une

parole de celle que nous aimons ne se conserve pas longtemps dans sa

pureté; elle se gâte, elle se pourrit. Un ou deux soirs après, je

repensai à la phrase d'Albertine, et ce ne fut plus la mauvaise

éducation dont elle s'enorgueillissait--et qui ne pouvait que me

faire sourire--qu'elle me sembla signifier, c'était autre chose, et

qu'Albertine, même peut-être sans but précis, pour irriter les sens

de cette dame ou lui rappeler méchamment d'anciennes propositions,

peut-être acceptées autrefois, l'avait frôlée rapidement, pensait que

je l'avais appris peut-être, comme c'était en public, et avait voulu

d'avance prévenir une interprétation défavorable.

Au reste, ma jalousie causée par les femmes qu'aimait peut-être

Albertine allait brusquement cesser.

Nous étions, Albertine et moi, devant la station Balbec du petit train

d'intérêt local. Nous nous étions fait conduire par l'omnibus de

l'hôtel, à cause du mauvais temps. Non loin de nous était M. Nissim

Bernard, lequel avait un oeil poché. Il trompait depuis peu l'enfant

des choeurs d'_Athalie_ avec le garçon d'une ferme assez achalandée du

voisinage, «Aux Cerisiers». Ce garçon rouge, aux traits abrupts, avait

absolument l'air d'avoir comme tête une tomate. Une tomate exactement

semblable servait de tête à son frère jumeau. Pour le contemplateur

désintéressé, il y a cela d'assez beau, dans ces ressemblances parfaites

de deux jumeaux, que la nature, comme si elle s'était momentanément

industrialisée, semble débiter des produits pareils. Malheureusement,

le point de vue de M. Nissim Bernard était autre et cette ressemblance

n'était qu'extérieure. La tomate n° 2 se plaisait avec frénésie à faire

exclusivement les délices des dames, la tomate n° 1 ne détestait pas

condescendre aux goûts de certains messieurs. Or chaque fois que,

secoué, ainsi que par un réflexe, par le souvenir des bonnes heures

passées avec la tomate n° 1, M. Bernard se présentait «Aux Cerisiers»,

myope (et du reste la myopie n'était pas nécessaire pour les confondre),

le vieil Israélite, jouant sans le savoir Amphitryon, s'adressait au

frère jumeau et lui disait: «Veux-tu me donner rendez-vous pour ce

soir.» Il recevait aussitôt une solide «tournée». Elle vint même à se

renouveler au cours d'un même repas, où il continuait avec l'autre les

propos commencés avec le premier. A la longue elle le dégoûta tellement,

par association d'idées, des tomates, même de celles comestibles, que

chaque fois qu'il entendait un voyageur en commander à côté de lui, au

Grand-Hôtel, il lui chuchotait: «Excusez-moi, Monsieur, de m'adresser

à vous, sans vous connaître. Mais j'ai entendu que vous commandiez des

tomates. Elles sont pourries aujourd'hui. Je vous le dis dans votre

intérêt car pour moi cela m'est égal, je n'en prends jamais.» L'étranger

remerciait avec effusion ce voisin philanthrope et désintéressé,

rappelait le garçon, feignait de se raviser: «Non, décidément, pas de

tomates.» Aimé, qui connaissait la scène, en riait tout seul et pensait:

«C'est un vieux malin que Monsieur Bernard, il a encore trouvé le moyen

de faire changer la commande.» M. Bernard, en attendant le tram en

retard, ne tenait pas à nous dire bonjour, à Albertine et à moi, à cause

de son oeil poché. Nous tenions encore moins à lui parler. C'eût été

pourtant presque inévitable si, à ce moment-là, une bicyclette n'avait

fondu à toute vitesse sur nous; le lift en sauta, hors d'haleine. Mme

Verdurin avait téléphoné un peu après notre départ pour que je vinsse

dîner, le surlendemain; on verra bientôt pourquoi. Puis après m'avoir

donné les détails du téléphonage, le lift nous quitta, et comme ces

«employés» démocrates, qui affectent l'indépendance à l'égard des

bourgeois, et entre eux rétablissent le principe d'autorité, voulant

dire que le concierge et le voiturier pourraient être mécontents s'il

était en retard, il ajouta: «Je me sauve à cause de mes chefs.»

Les amies d'Albertine étaient parties pour quelque temps. Je voulais

la distraire. A supposer qu'elle eût éprouvé du bonheur à passer les

après-midi rien qu'avec moi, à Balbec, je savais qu'il ne se laisse

jamais posséder complètement et qu'Albertine, encore à l'âge (que

certains ne dépassent pas) où on n'a pas découvert que cette

imperfection tient à celui qui éprouve le bonheur non à celui qui

le donne, eût pu être tentée de faire remonter à moi la cause de sa

déception. J'aimais mieux qu'elle l'imputât aux circonstances qui,

par moi combinées, ne nous laisseraient pas la facilité d'être seuls

ensemble, tout en l'empêchant de rester au Casino et sur la digue sans

moi. Aussi je lui avais demandé ce jour-là de m'accompagner à Doncières

où j'irais voir Saint-Loup. Dans ce même but de l'occuper, je lui

conseillais la peinture, qu'elle avait apprise autrefois. En travaillant

elle ne se demanderait pas si elle était heureuse ou malheureuse. Je

l'eusse volontiers emmenée aussi dîner de temps en temps chez les

Verdurin et chez les Cambremer qui, certainement, les uns et les autres,

eussent volontiers reçu une amie présentée par moi, mais il fallait

d'abord que je fusse certain que Mme Putbus n'était pas encore à la

Raspelière. Ce n'était guère que sur place que je pouvais m'en rendre

compte, et comme je savais d'avance que, le surlendemain, Albertine

était obligée d'aller aux environs avec sa tante, j'en avais profité

pour envoyer une dépêche à Mme Verdurin lui demandant si elle pourrait

me recevoir le mercredi. Si Mme Putbus était là, je m'arrangerais pour

voir sa femme de chambre, m'assurer s'il y avait un risque qu'elle vînt

à Balbec, en ce cas savoir quand, pour emmener Albertine au loin ce

jour-là. Le petit chemin de fer d'intérêt local, faisant une boucle

qui n'existait pas quand je l'avais pris avec ma grand'mère, passait

maintenant à Doncières-la-Goupil, grande station d'où partaient des

trains importants, et notamment l'express par lequel j'étais venu voir

Saint-Loup, de Paris, et y étais rentré. Et à cause du mauvais temps,

l'omnibus du Grand-Hôtel nous conduisit, Albertine et moi, à la station

de petit tram, Balbec-plage.

Le petit chemin de fer n'était pas encore là, mais on voyait, oisif

et lent, le panache de fumée qu'il avait laissé en route, et qui

maintenant, réduit à ses seuls moyens de nuage peu mobile, gravissait

lentement les pentes vertes de la falaise de Criquetot. Enfin le petit

tram, qu'il avait précédé pour prendre une direction verticale, arriva à

son tour, lentement. Les voyageurs qui allaient le prendre s'écartèrent

pour lui faire place, mais sans se presser, sachant qu'ils avaient

affaire à un marcheur débonnaire, presque humain et qui, guidé comme la

bicyclette d'un débutant, par les signaux complaisants du chef de gare,

sous la tutelle puissante du mécanicien, ne risquait de renverser

personne et se serait arrêté où on aurait voulu.

Ma dépêche expliquait le téléphonage des Verdurin et elle tombait

d'autant mieux que le mercredi (le surlendemain se trouvait être un

mercredi) était jour de grand dîner pour Mme Verdurin, à la Raspelière

comme à Paris, ce que j'ignorais. Mme Verdurin ne donnait pas de

«dîners», mais elle avait des «mercredis». Les mercredis étaient des

oeuvres d'art. Tout en sachant qu'ils n'avaient leurs pareils nulle

part, Mme Verdurin introduisait entre eux des nuances. «Ce dernier

mercredi ne valait pas le précédent, disait-elle. Mais je crois que le

prochain sera un des plus réussis que j'aie jamais donnés.» Elle allait

parfois jusqu'à avouer: «Ce mercredi-ci n'était pas digne des autres. En

revanche, je vous réserve une grosse surprise pour le suivant.» Dans

les dernières semaines de la saison de Paris, avant de partir pour

la campagne, la Patronne annonçait la fin des mercredis. C'était une

occasion de stimuler les fidèles: «Il n'y a plus que trois mercredis, il

n'y en a plus que deux, disait-elle du même ton que si le monde était

sur le point de finir. Vous n'allez pas lâcher mercredi prochain pour

la clôture.» Mais cette clôture était factice, car elle avertissait:

«Maintenant, officiellement il n'y a plus de mercredis. C'était le

dernier pour cette année. Mais je serai tout de même là le mercredi.

Nous ferons mercredi entre nous; qui sait? ces petits mercredis intimes,

ce seront peut-être les plus agréables.» A la Raspelière, les mercredis

étaient forcément restreints, et comme, selon qu'on avait rencontré un

ami de passage, on l'avait invité tel ou tel soir, c'était presque tous

les jours mercredi. «Je ne me rappelle pas bien le nom des invités, mais

je sais qu'il y a Madame la marquise de Camembert», m'avait dit le lift;

le souvenir de nos explications relatives aux Cambremer n'était pas

arrivé à supplanter définitivement celui du mot ancien, dont les

syllabes familières et pleines de sens venaient au secours du jeune

employé quand il était embarrassé pour ce nom difficile, et étaient

immédiatement préférées et réadoptées par lui, non pas paresseusement et

comme un vieil usage indéracinable, mais à cause du besoin de logique et

de clarté qu'elles satisfaisaient.

Nous nous hâtâmes pour gagner un wagon vide où je pusse embrasser

Albertine tout le long du trajet. N'ayant rien trouvé nous montâmes dans

un compartiment où était déjà installée une dame à figure énorme, laide

et vieille, à l'expression masculine, très endimanchée, et qui lisait la

_Revue des Deux-Mondes_. Malgré sa vulgarité, elle était prétentieuse

dans ses goûts, et je m'amusai à me demander à quelle catégorie sociale

elle pouvait appartenir; je conclus immédiatement que ce devait être

quelque tenancière de grande maison de filles, une maquerelle en voyage.

Sa figure, ses manières le criaient. J'avais ignoré seulement jusque-là

que ces dames lussent la _Revue des Deux-Mondes_. Albertine me la

montra, non sans cligner de l'oeil en me souriant. La dame avait

l'air extrêmement digne; et comme, de mon côté, je portais en moi la

conscience que j'étais invité pour le lendemain, au point terminus de

la ligne du petit chemin de fer, chez la célèbre Mme Verdurin, qu'à une

station intermédiaire j'étais attendu par Robert de Saint-Loup, et qu'un

peu plus loin j'aurais fait grand plaisir à Mme de Cambremer en venant

habiter Féterne, mes yeux pétillaient d'ironie en considérant cette dame

importante qui semblait croire qu'à cause de sa mise recherchée, des

plumes de son chapeau, de sa _Revue des Deux-Mondes_, elle était

un personnage plus considérable que moi. J'espérais que la dame ne

resterait pas beaucoup plus que M. Nissim Bernard et qu'elle descendrait

au moins à Toutainville, mais non. Le train s'arrêta à Evreville, elle

resta assise. De même à Montmartin-sur-Mer, à Parville-la-Bingard,

à Incarville, de sorte que, de désespoir, quand le train eut quitté

Saint-Frichoux, qui était la dernière station avant Doncières, je

commençai à enlacer Albertine sans m'occuper de la dame. A Doncières,

Saint-Loup était venu m'attendre à la gare, avec les plus grandes

difficultés, me dit-il, car, habitant chez sa tante, mon télégramme ne

lui était parvenu qu'à l'instant et il ne pourrait, n'ayant pu arranger

son temps d'avance, me consacrer qu'une heure. Cette heure me parut,

hélas! bien trop longue car, à peine descendus du wagon, Albertine ne

fit plus attention qu'à Saint-Loup. Elle ne causait pas avec moi, me

répondait à peine si je lui adressais la parole, me repoussa quand je

m'approchai d'elle. En revanche, avec Robert, elle riait de son rire

tentateur, elle lui parlait avec volubilité, jouait avec le chien qu'il

avait, et, tout en agaçant la bête, frôlait exprès son maître. Je me

rappelai que, le jour où Albertine s'était laissé embrasser par moi pour

la première fois, j'avais eu un sourire de gratitude pour le séducteur

inconnu qui avait amené en elle une modification si profonde et m'avait

tellement simplifié la tâche. Je pensais à lui maintenant avec

horreur. Robert avait dû se rendre compte qu'Albertine ne m'était pas

indifférente, car il ne répondit pas à ses agaceries, ce qui la mit de

mauvaise humeur contre moi; puis il me parla comme si j'étais seul, ce

qui, quand elle l'eût remarqué, me fit remonter dans son estime. Robert

me demanda si je ne voulais pas essayer de trouver, parmi les amis avec

lesquels il me faisait dîner chaque soir à Doncières quand j'y avais

séjourné, ceux qui y étaient encore. Et comme il donnait lui-même dans

le genre de prétention agaçante qu'il réprouvait: «A quoi ça te sert-il

d'avoir _fait du charme_ pour eux avec tant de persévérance si tu ne

veux pas les revoir?» je déclinai sa proposition, car je ne voulais

pas risquer de m'éloigner d'Albertine, mais aussi parce que maintenant

j'étais détaché d'eux. D'eux, c'est-à-dire de moi. Nous désirons

passionnément qu'il y ait une autre vie où nous serions pareils à ce

que nous sommes ici-bas. Mais nous ne réfléchissons pas que, même sans

attendre cette autre vie, dans celle-ci, au bout de quelques années,

nous sommes infidèles à ce que nous avons été, à ce que nous voulions

rester immortellement. Même sans supposer que la mort nous modifiât plus

que ces changements qui se produisent au cours de la vie, si, dans

cette autre vie, nous rencontrions le moi que nous avons été, nous nous

détournerions de nous comme de ces personnes avec qui on a été lié mais

qu'on n'a pas vues depuis longtemps--par exemple les amis de Saint-Loup

qu'il me plaisait tant chaque soir de retrouver au _Faisan Doré_ et dont

la conversation ne serait plus maintenant pour moi qu'importunité et que

gêne. A cet égard, parce que je préférais ne pas aller y retrouver ce

qui m'y avait plu, une promenade dans Doncières aurait pu me paraître

préfigurer l'arrivée au paradis. On rêve beaucoup du paradis, ou plutôt

de nombreux paradis successifs, mais ce sont tous, bien avant qu'on ne

meure, des paradis perdus, et où l'on se sentirait perdu.

Il nous laissa à la gare. «Mais tu peux avoir près d'une heure à

attendre, me dit-il. Si tu la passes ici tu verras sans doute mon oncle

Charlus qui reprend tantôt le train pour Paris, dix minutes avant le

tien. Je lui ai déjà fait mes adieux parce que je suis obligé d'être

rentré avant l'heure de son train. Je n'ai pu lui parler de toi puisque

je n'avais pas encore eu ton télégramme.» Aux reproches que je fis à

Albertine quand Saint-Loup nous eut quittés, elle me répondit qu'elle

avait voulu, par sa froideur avec moi, effacer à tout hasard l'idée

qu'il avait pu se faire si, au moment de l'arrêt du train, il m'avait vu

penché contre elle et mon bras passé autour de sa taille. Il avait, en

effet, remarqué cette pose (je ne l'avais pas aperçu, sans cela je me

fusse placé plus correctement à côté d'Albertine) et avait eu le temps

de me dire à l'oreille: «C'est cela, ces jeunes filles si pimbêches dont

tu m'as parlé et qui ne voulaient pas fréquenter Mlle de Stermaria

parce qu'elles lui trouvaient mauvaise façon?» J'avais dit, en effet,

à Robert, et très sincèrement, quand j'étais allé de Paris le voir à

Doncières et comme nous reparlions de Balbec, qu'il n'y avait rien à

faire avec Albertine, qu'elle était la vertu même. Et maintenant que,

depuis longtemps, j'avais, par moi-même, appris que c'était faux, je

désirais encore plus que Robert crût que c'était vrai. Il m'eût suffi de

dire à Robert que j'aimais Albertine. Il était de ces êtres qui savent

se refuser un plaisir pour épargner à leur ami des souffrances qu'ils

ressentiraient encore si elles étaient les leurs. «Oui, elle est

très enfant. Mais tu ne sais rien sur elle? ajoutai-je avec

inquiétude.--Rien, sinon que je vous ai vus posés comme deux amoureux.»

«Votre attitude n'effaçait rien du tout, dis-je à Albertine quand

Saint-Loup nous eut quittés.--C'est vrai, me dit-elle, j'ai été

maladroite, je vous ai fait de la peine, j'en suis bien plus malheureuse

que vous. Vous verrez que jamais je ne serai plus comme cela;

pardonnez-moi», me dit-elle en me tendant la main d'un air triste. A

ce moment, du fond de la salle d'attente où nous étions assis, je vis

passer lentement, suivi à quelque distance d'un employé qui portait ses

valises, M. de Charlus.

A Paris, où je ne le rencontrais qu'en soirée, immobile, sanglé dans

un habit noir, maintenu dans le sens de la verticale par son fier

redressement, son élan pour plaire, la fusée de sa conversation, je ne

me rendais pas compte à quel point il avait vieilli. Maintenant, dans un

complet de voyage clair qui le faisait paraître plus gros, en marche et

se dandinant, balançant un ventre qui bedonnait et un derrière presque

symbolique, la cruauté du grand jour décomposait sur les lèvres, en

fard, en poudre de riz fixée par le cold cream, sur le bout du nez, en

noir sur les moustaches teintes dont la couleur d'ébène contrastait avec

les cheveux grisonnants, tout ce qui aux lumières eût semblé l'animation

du teint chez un être encore jeune.

Tout en causant avec lui, mais brièvement, à cause de son train, je

regardais le wagon d'Albertine pour lui faire signe que je venais. Quand

je détournai la tête vers M. de Charlus, il me demanda de vouloir bien

appeler un militaire, parent à lui, qui était de l'autre côté de la

voie exactement comme s'il allait monter dans notre train, mais en sens

inverse, dans la direction qui s'éloignait de Balbec. «Il est dans la

musique du régiment, me dit M. de Charlus. Vous avez la chance d'être

assez jeune, moi, l'ennui d'être assez vieux pour que vous puissiez

m'éviter de traverser et d'aller jusque-là.» Je me fis un devoir d'aller

vers le militaire désigné, et je vis, en effet, aux lyres brodées

sur son col qu'il était de la musique. Mais au moment où j'allais

m'acquitter de ma commission, quelle ne fut pas ma surprise, et je peux

dire mon plaisir, en reconnaissant Morel, le fils du valet de chambre de

mon oncle et qui me rappelait tant de choses. J'en oubliai de faire la

commission de M. de Charlus. «Comment, vous êtes à Doncières?--Oui et

on m'a incorporé dans la musique, au service des batteries.» Mais il me

répondit cela d'un ton sec et hautain. Il était devenu très «poseur» et

évidemment ma vue, en lui rappelant la profession de son père, ne lui

était pas agréable. Tout d'un coup je vis M. de Charlus fondre sur nous.

Mon retard l'avait évidemment impatienté. «Je désirerais entendre ce

soir un peu de musique, dit-il à Morel sans aucune entrée en matière, je

donne 500 francs pour la soirée, cela pourrait peut-être avoir quelque

intérêt pour un de vos amis, si vous en avez dans la musique.» J'avais

beau connaître l'insolence de M. de Charlus, je fus stupéfait qu'il ne

dît même pas bonjour à son jeune ami. Le baron ne me laissa pas, du

reste, le temps de la réflexion. Me tendant affectueusement la main: «Au

revoir, mon cher», me dit-il pour me signifier que je n'avais qu'à m'en

aller. Je n'avais, du reste, laissé que trop longtemps seule ma chère

Albertine. «Voyez-vous, lui dis-je en remontant dans le wagon, la vie de

bains de mer et la vie de voyage me font comprendre que le théâtre du

monde dispose de moins de décors que d'acteurs et de moins d'acteurs que

de «situations».--A quel propos me dites-vous cela?--Parce que M. de

Charlus vient de me demander de lui envoyer un de ses amis, que juste, à

l'instant, sur le quai de cette gare, je viens de reconnaître pour l'un

des miens.» Mais, tout en disant cela, je cherchais comment le baron

pouvait connaître la disproportion sociale à quoi je n'avais pas pensé.

L'idée me vint d'abord que c'était par Jupien, dont la fille, on s'en

souvient, avait semblé s'éprendre du violoniste. Ce qui me stupéfiait

pourtant, c'est que, avant de partir pour Paris dans cinq minutes, le

baron demandât à entendre de la musique. Mais revoyant la fille

de Jupien dans mon souvenir, je commençais à trouver que les

«reconnaissances» exprimeraient au contraire une part importante de la

vie, si on savait aller jusqu'au romanesque vrai, quand tout d'un coup

j'eus un éclair et compris que j'avais été bien naïf. M. de Charlus ne

connaissait pas le moins du monde Morel, ni Morel M. de Charlus, lequel,

ébloui mais aussi intimidé par un militaire qui ne portait pourtant que

des lyres, m'avait requis, dans son émotion, pour lui amener celui qu'il

ne soupçonnait pas que je connusse. En tout cas l'offre des 500 francs

avait dû remplacer pour Morel l'absence de relations antérieures, car je

les vis qui continuaient à causer sans penser qu'ils étaient à côté de

notre tram. Et me rappelant la façon dont M. de Charlus était venu vers

Morel et moi, je saisissais sa ressemblance avec certains de ses parents

quand ils levaient une femme dans la rue. Seulement l'objet visé avait

changé de sexe. A partir d'un certain âge, et même si des évolutions

différentes s'accomplissent en nous, plus on devient soi, plus les

traits familiaux s'accentuent. Car la nature, tout en continuant

harmonieusement le dessin de sa tapisserie, interrompt la monotonie de

la composition grâce à la variété des figures interceptées. Au reste,

la hauteur avec laquelle M. de Charlus avait toisé le violoniste est

relative selon le point de vue auquel on se place. Elle eût été reconnue

par les trois quarts des gens du monde, qui s'inclinaient, non pas

par le préfet de police qui, quelques années plus tard, le faisait

surveiller.

«Le train de Paris est signalé, Monsieur», dit l'employé qui portait les

valises. «Mais je ne prends pas le train, mettez tout cela en consigne,

que diable!» dit M. de Charlus en donnant vingt francs à l'employé

stupéfait du revirement et charmé du pourboire. Cette générosité attira

aussitôt une marchande de fleurs. «Prenez ces oeillets, tenez, cette

belle rose, mon bon Monsieur, cela vous portera bonheur.» M. de Charlus,

impatienté, lui tendit quarante sous, en échange de quoi la femme offrit

ses bénédictions et derechef ses fleurs. «Mon Dieu, si elle pouvait nous

laisser tranquilles, dit M. de Charlus en s'adressant d'un ton ironique

et gémissant, et comme un homme énervé, à Morel à qui il trouvait

quelque douceur de demander appui, ce que nous avons à dire est déjà

assez compliqué.» Peut-être, l'employé de chemin de fer n'étant pas

encore très loin, M. de Charlus ne tenait-il pas à avoir une nombreuse

audience, peut-être ces phrases incidentes permettaient-elles à sa

timidité hautaine de ne pas aborder trop directement la demande de

rendez-vous. Le musicien, se tournant d'un air franc, impératif et

décidé vers la marchande de fleurs, leva vers elle une paume qui la

repoussait et lui signifiait qu'on ne voulait pas de ses fleurs et

qu'elle eût à fiche le camp au plus vite. M. de Charlus vit avec

ravissement ce geste autoritaire et viril, manié par la main gracieuse

pour qui il aurait dû être encore trop lourd, trop massivement brutal,

avec une fermeté et une souplesse précoces qui donnaient à cet

adolescent encore imberbe l'air d'un jeune David capable d'assumer un

combat contre Goliath. L'admiration du baron était involontairement

mêlée de ce sourire que nous éprouvons à voir chez un enfant une

expression d'une gravité au-dessus de son âge. «Voilà quelqu'un par qui

j'aimerais être accompagné dans mes voyages et aidé dans mes affaires.

Comme il simplifierait ma vie», se dit M. de Charlus.

Le train de Paris (que le baron ne prit pas) partit. Puis nous montâmes

dans le nôtre, Albertine et moi, sans que j'eusse su ce qu'étaient

devenus M. de Charlus et Morel. «Il ne faut plus jamais nous fâcher, je

vous demande encore pardon, me redit Albertine en faisant allusion à

l'incident Saint-Loup. Il faut que nous soyons toujours gentils tous

les deux, me dit-elle tendrement. Quant à votre ami Saint-Loup, si vous

croyez qu'il m'intéresse en quoi que ce soit vous vous trompez bien. Ce

qui me plaît seulement en lui, c'est qu'il a l'air de tellement vous

aimer.--C'est un très bon garçon, dis-je en me gardant de prêter à

Robert des qualités supérieures imaginaires, comme je n'aurais pas

manqué de faire par amitié pour lui si j'avais été avec toute autre

personne qu'Albertine. C'est un être excellent, franc, dévoué, loyal,

sur qui on peut compter pour tout.» En disant cela je me bornais, retenu

par ma jalousie, à dire au sujet de Saint-Loup la vérité, mais aussi

c'était bien la vérité que je disais. Or elle s'exprimait exactement

dans les mêmes termes dont s'était servie pour me parler de lui Mme de

Villeparisis, quand je ne le connaissais pas encore, l'imaginais si

différent, si hautain et me disais: «On le trouve bon parce que c'est un

grand seigneur.» De même quand elle m'avait dit: «Il serait si heureux»,

je me figurai, après l'avoir aperçu devant l'hôtel, prêt à mener, que

les paroles de sa tante étaient pure banalité mondaine, destinées à

me flatter. Et je m'étais rendu compte ensuite qu'elle l'avait dit

sincèrement, en pensant à ce qui m'intéressait, à mes lectures, et parce

qu'elle savait que c'était cela qu'aimait Saint-Loup, comme il devait

m'arriver de dire sincèrement à quelqu'un faisant une histoire de son

ancêtre La Rochefoucauld, l'auteur des _Maximes_, et qui eût voulu aller

demander des conseils à Robert: «Il sera si heureux.» C'est que j'avais

appris à le connaître. Mais, en le voyant la première fois, je n'avais

pas cru qu'une intelligence parente de la mienne pût s'envelopper de

tant d'élégance extérieure de vêtements et d'attitude. Sur son plumage

je l'avais jugé d'une autre espèce. C'était Albertine maintenant qui,

peut-être un peu parce que Saint-Loup, par bonté pour moi, avait été si

froid avec elle, me dit ce que j'avais pensé autrefois: «Ah! il est si

dévoué que cela! Je remarque qu'on trouve toujours toutes les vertus aux

gens quand ils sont du faubourg Saint-Germain.» Or, que Saint-Loup fût

du faubourg Saint-Germain, c'est à quoi je n'avais plus songé une seule

fois au cours de ces années où, se dépouillant de son prestige, il

m'avait manifesté ses vertus. Changement de perspective pour regarder

les êtres, déjà plus frappant dans l'amitié que dans les simples

relations sociales, mais combien plus encore dans l'amour, où le désir

a une échelle si vaste, grandit à des proportions telles les moindres

signes de froideur, qu'il m'en avait fallu bien moins que celle qu'avait

au premier abord Saint-Loup pour que je me crusse tout d'abord

dédaigné d'Albertine, que je m'imaginasse ses amies comme des êtres

merveilleusement inhumains, et que je n'attachasse qu'à l'indulgence

qu'on a pour la beauté et pour une certaine élégance le jugement

d'Elstir quand il me disait de la petite bande, tout à fait dans le même

sentiment que Mme de Villeparisis de Saint-Loup: «Ce sont de bonnes

filles.» Or ce jugement, n'est-ce pas celui que j'eusse volontiers porté

quand j'entendais Albertine dire: «En tout cas, dévoué ou non, j'espère

bien ne plus le revoir puisqu'il a amené de la brouille entre nous.

Il ne faut plus se fâcher tous les deux. Ce n'est pas gentil?» Je me

sentais, puisqu'elle avait paru désirer Saint-Loup, à peu près guéri

pour quelque temps de l'idée qu'elle aimait les femmes, ce que je me

figurais inconciliable. Et, devant le caoutchouc d'Albertine, dans

lequel elle semblait devenue une autre personne, l'infatigable errante

des jours pluvieux, et qui, collé, malléable et gris en ce moment,

semblait moins devoir protéger son vêtement contre l'eau qu'avoir été

trempé par elle et s'attacher au corps de mon amie comme afin de prendre

l'empreinte de ses formes pour un sculpteur, j'arrachai cette tunique

qui épousait jalousement une poitrine désirée, et attirant Albertine

à moi: «Mais toi, ne veux-tu pas, voyageuse indolente, rêver sur mon

épaule en y posant ton front?» dis-je en prenant sa tête dans mes

mains et en lui montrant les grandes prairies inondées et muettes qui

s'étendaient dans le soir tombant jusqu'à l'horizon fermé sur les

chaînes parallèles de vallonnements lointains et bleuâtres.

Sodome et Gomorrhe - Première partie · 第 7 / 9 题