la princesse de Guermantes, salua Oriane. Celle-ci répondit par une
inclinaison de tête, mais le duc, furieux de voir sa femme dire bonsoir
à quelqu'un qu'il ne connaissait pas, qui avait une touche singulière,
et qui, autant que M. de Guermantes croyait le savoir, avait fort
mauvaise réputation, se retourna vers sa femme d'un air interrogateur et
terrible, comme s'il disait: «Qu'est-ce que c'est que cet ostrogoth-là?»
La situation de la pauvre Mme de Guermantes était déjà assez compliquée,
et si le musicien eût eu un peu pitié de cette épouse martyre, il se
serait au plus vite éloigné. Mais, soit désir de ne pas rester sur
l'humiliation qui venait de lui être infligée en public, au milieu des
plus vieux amis du cercle du duc, desquels la présence avait peut-être
bien motivé un peu sa silencieuse inclinaison, et pour montrer que
c'était à bon droit, et non sans la connaître, qu'il avait salué Mme de
Guermantes, soit obéissant à l'inspiration obscure et irrésistible de
la gaffe qui le poussa--dans un moment où il eût dû se fier plutôt
à l'esprit--à appliquer la lettre même du protocole, le musicien
s'approcha davantage de Mme de Guermantes et lui dit: «Madame la
duchesse, je voudrais solliciter l'honneur d'être présenté au duc.» Mme
de Guermantes était bien malheureuse. Mais enfin, elle avait beau être
une épouse trompée, elle était tout de même la duchesse de Guermantes et
ne pouvait avoir l'air d'être dépouillée de son droit de présenter à son
mari les gens qu'elle connaissait. «Basin, dit-elle, permettez-moi de
vous présenter M. d'Herweck.»
--Je ne vous demande pas si vous irez demain chez Mme de Saint-Euverte,
dit le colonel de Froberville à Mme de Guermantes pour dissiper
l'impression pénible produite par la requête intempestive de M.
d'Herweck. Tout Paris y sera.
Cependant, se tournant d'un seul mouvement et comme d'une seule pièce
vers le musicien indiscret, le duc de Guermantes, faisant front,
monumental, muet, courroucé, pareil à Jupiter tonnant, resta immobile
ainsi quelques secondes, les yeux flambant de colère et d'étonnement,
ses cheveux crespelés semblant sortir d'un cratère. Puis, comme dans
l'emportement d'une impulsion qui seule lui permettait d'accomplir la
politesse qui lui était demandée, et après avoir semblé par son attitude
de défi attester toute l'assistance qu'il ne connaissait pas le musicien
bavarois, croisant derrière le dos ses deux mains gantées de blanc, il
se renversa en avant et asséna au musicien un salut si profond, empreint
de tant de stupéfaction et de rage, si brusque, si violent, que
l'artiste tremblant recula tout en s'inclinant pour ne pas recevoir un
formidable coup de tête dans le ventre. «Mais c'est que justement je ne
serai pas à Paris, répondit la duchesse au colonel de Froberville. Je
vous dirai (ce que je ne devrais pas avouer) que je suis arrivée à mon
âge sans connaître les vitraux de Montfort-l'Amaury. C'est honteux, mais
c'est ainsi. Alors pour réparer cette coupable ignorance, je me suis
promis d'aller demain les voir.» M. de Bréauté sourit finement. Il
comprit en effet que, si la duchesse avait pu rester jusqu'à son âge
sans connaître les vitraux de Montfort-l'Amaury, cette visite artistique
ne prenait pas subitement le caractère urgent d'une intervention «à
chaud» et eût pu sans péril, après avoir été différée pendant plus de
vingt-cinq ans, être reculée de vingt-quatre heures. Le projet qu'avait
formé la duchesse était simplement le décret rendu, dans la manière des
Guermantes, que le salon Saint-Euverte n'était décidément pas une maison
vraiment bien, mais une maison où on vous invitait pour se parer de vous
dans le compte rendu du _Gaulois_, une maison qui décernerait un cachet
de suprême élégance à celles, ou, en tout cas, à celle, si elle n'était
qu'une, qu'on n'y verrait pas. Le délicat amusement de M. de Bréauté,
doublé de ce plaisir poétique qu'avaient les gens du monde à voir Mme
de Guermantes faire des choses que leur situation moindre ne leur
permettait pas d'imiter, mais dont la vision seule leur causait le
sourire du paysan attaché à sa glèbe qui voit des hommes plus libres et
plus fortunés passer au-dessus de sa tête, ce plaisir délicat n'avait
aucun rapport avec le ravissement dissimulé, mais éperdu, qu'éprouva
aussitôt M. de Froberville.
Les efforts que faisait M. de Froberville pour qu'on n'entendît pas son
rire l'avaient fait devenir rouge comme un coq, et malgré cela c'est
en entrecoupant ses mots de hoquets de joie qu'il s'écria d'un ton
miséricordieux: «Oh! pauvre tante Saint-Euverte, elle va en faire une
maladie! Non! la malheureuse femme ne va pas avoir sa duchesse; quel
coup! mais il y a de quoi la faire crever!» ajouta-t-il, en se tordant
de rire. Et dans son ivresse il ne pouvait s'empêcher de faire des
appels de pieds et de se frotter les mains. Souriant d'un oeil et
d'un seul coin de la bouche à M. de Froberville dont elle appréciait
l'intention aimable, mais moins tolérable le mortel ennui, Mme de
Guermantes finit par se décider à le quitter. «Écoutez, je vais être
_obligée_ de vous dire bonsoir», lui dit-elle en se levant, d'un air de
résignation mélancolique, et comme si ç'avait été pour elle un malheur.
Sous l'incantation de ses yeux bleus, sa voix doucement musicale faisait
penser à la plainte poétique d'une fée. «Basin veut que j'aille voir un
peu Marie.»
En réalité, elle en avait assez d'entendre Froberville, lequel ne
cessait plus de l'envier d'aller à Montfort-l'Amaury quand elle savait
fort bien qu'il entendait parler de ces vitraux pour la première fois,
et que, d'autre part, il n'eût pour rien au monde lâché la matinée
Saint-Euverte. «Adieu, je vous ai à peine parlé; c'est comme ça dans le
monde, on ne se voit pas, on ne dit pas les choses qu'on voudrait se
dire; du reste, partout, c'est la même chose dans la vie. Espérons
qu'après la mort ce sera mieux arrangé. Au moins on n'aura toujours pas
besoin de se décolleter. Et encore qui sait? On exhibera peut-être ses
os et ses vers pour les grandes fêtes. Pourquoi pas? Tenez, regardez la
mère Rampillon, trouvez-vous une très grande différence entre ça et un
squelette en robe ouverte? Il est vrai qu'elle a tous les droits, car
elle a au moins cent ans. Elle était déjà un des monstres sacrés devant
lesquels je refusais de m'incliner quand j'ai fait mes débuts dans
le monde. Je la croyais morte depuis très longtemps; ce qui serait
d'ailleurs la seule explication du spectacle qu'elle nous offre. C'est
impressionnant et liturgique. C'est du «Campo-Santo»! La duchesse avait
quitté Froberville; il se rapprocha: «Je voudrais vous dire un dernier
mot.» Un peu agacée: «Qu'est-ce qu'il y a encore?» lui dit-elle avec
hauteur. Et lui, ayant craint qu'au dernier moment elle ne se ravisât
pour Montfort-l'Amaury: «Je n'avais pas osé vous en parler à cause de
Mme de Saint-Euverte, pour ne pas lui faire de peine, mais puisque vous
ne comptez pas y aller, je puis vous dire que je suis heureux pour vous,
car il y a de la rougeole chez elle!--Oh! Mon Dieu! dit Oriane qui avait
peur des maladies. Mais pour moi ça ne fait rien, je l'ai déjà eue. On
ne peut pas l'avoir deux fois.--Ce sont les médecins qui disent ça;
je connais des gens qui l'ont eue jusqu'à quatre. Enfin, vous êtes
avertie.» Quant à lui, cette rougeole fictive, il eût fallu qu'il l'eût
réellement et qu'elle l'eût cloué au lit pour qu'il se résignât à
manquer la fête Saint-Euverte attendue depuis tant de mois. Il aurait le
plaisir d'y voir tant d'élégances! le plaisir plus grand d'y constater
certaines choses ratées, et surtout celui de pouvoir longtemps se
vanter d'avoir frayé avec les premières et, en les exagérant ou en les
inventant, de déplorer les secondes.
Je profitai de ce que la duchesse changeait de place pour me lever aussi
afin d'aller vers le fumoir m'informer de Swann. «Ne croyez pas un mot
de ce qu'a raconté Babal, me dit-elle. Jamais la petite Molé ne serait
allée se fourrer là dedans. On nous dit ça pour nous attirer. Ils ne
reçoivent personne et ne sont invités nulle part. Lui-même l'avoue:
«Nous restons tous les deux seuls au coin de notre feu.» Comme il dit
toujours _nous_, non pas comme le roi, mais pour sa femme, je n'insiste
pas. Mais je suis très renseignée», ajouta la duchesse. Elle et moi nous
croisâmes deux jeunes gens dont la grande et dissemblable beauté tirait
d'une même femme son origine. C'étaient les deux fils de Mme de Surgis,
la nouvelle maîtresse du duc de Guermantes. Ils resplendissaient des
perfections de leur mère, mais chacun d'une autre. En l'un avait passé,
ondoyante en un corps viril, la royale prestance de Mme de Surgis, et la
même pâleur ardente, roussâtre et sacrée affluait aux joues marmoréennes
de la mère et de ce fils; mais son frère avait reçu le front grec, le
nez parfait, le cou de statue, les yeux infinis; ainsi faite de présents
divers que la déesse avait partagés, leur double beauté offrait le
plaisir abstrait de penser que la cause de cette beauté était en dehors
d'eux; on eût dit que les principaux attributs de leur mère s'étaient
incarnés en deux corps différents; que l'un des jeunes gens était la
stature de sa mère et son teint, l'autre son regard, comme les êtres
divins qui n'étaient que la force et la beauté de Jupiter ou de Minerve.
Pleins de respect pour M. de Guermantes, dont ils disaient: «C'est un
grand ami de nos parents», l'aîné cependant crut qu'il était prudent
de ne pas venir saluer la duchesse dont il savait, sans en comprendre
peut-être la raison, l'inimitié pour sa mère, et à notre vue il détourna
légèrement la tête. Le cadet, qui imitait toujours son frère, parce
qu'étant stupide et, de plus, myope, il n'osait pas avoir d'avis
personnel, pencha la tête selon le même angle, et ils se glissèrent
tous deux vers la salle de jeux, l'un derrière l'autre, pareils à deux
figures allégoriques.
Au moment d'arriver à cette salle, je fus arrêté par la marquise de
Citri, encore belle mais presque l'écume aux dents. D'une naissance
assez noble, elle avait cherché et fait un brillant mariage en épousant
M. de Citri, dont l'arrière-grand'mère était Aumale-Lorraine. Mais
aussitôt cette satisfaction éprouvée, son caractère négateur lui avait
fait prendre les gens du grand monde en une horreur qui n'excluait pas
absolument la vie mondaine. Non seulement, dans une soirée, elle se
moquait de tout le monde, mais cette moquerie avait quelque chose de
si violent que le rire même n'était pas assez âpre et se changeait en
guttural sifflement: «Ah! me dit-elle, en me montrant la duchesse de
Guermantes qui venais de me quitter et qui était déjà un peu loin, ce
qui me renverse c'est qu'elle puisse mener cette vie-là.» Cette parole
était-elle d'une sainte furibonde, et qui s'étonne que les Gentils
ne viennent pas d'eux-mêmes à la vérité, ou bien d'une anarchiste en
appétit de carnage? En tout cas, cette apostrophe était aussi peu
justifiée que possible. D'abord, la «vie que menait» Mme de Guermantes
différait très peu (à l'indignation près) de celle de Mme de Citri. Mme
de Citri était stupéfaite de voir la duchesse capable de ce sacrifice
mortel: assister à une soirée de Marie-Gilbert. Il faut dire, dans le
cas particulier, que Mme de Citri aimait beaucoup la princesse, qui
était en effet très bonne, et qu'elle savait en se rendant à sa soirée
lui faire grand plaisir. Aussi avait-elle décommandé, pour venir à cette
fête, une danseuse à qui elle croyait du génie et qui devait l'initier
aux mystères de la chorégraphie russe. Une autre raison qui ôtait
quelque valeur à la rage concentrée qu'éprouvait Mme de Citri en voyant
Oriane dire bonjour à tel ou telle invité est que Mme de Guermantes,
bien qu'à un état beaucoup moins avancé, présentait les symptômes du mal
qui ravageait Mme de Citri. On a, du reste, vu qu'elle en portait les
germes de naissance. Enfin, plus intelligente que Mme de Citri, Mme de
Guermantes aurait eu plus de droits qu'elle à ce nihilisme (qui n'était
pas que mondain), mais il est vrai que certaines qualités aident plutôt
à supporter les défauts du prochain qu'elles ne contribuent à en
faire souffrir; et un homme de grand talent prêtera d'habitude moins
d'attention à la sottise d'autrui que ne ferait un sot. Nous avons assez
longuement décrit le genre d'esprit de la duchesse pour convaincre que,
s'il n'avait rien de commun avec une haute intelligence, il était du
moins de l'esprit, de l'esprit adroit à utiliser (comme un traducteur)
différentes formes de syntaxe. Or, rien de tel ne semblait qualifier Mme
de Citri à mépriser des qualités tellement semblables aux siennes.
Elle trouvait tout le monde idiot, mais dans sa conversation, dans ses
lettres, se montrait plutôt inférieure aux gens qu'elle traitait avec
tant de dédain. Elle avait, du reste, un tel besoin de destruction
que, lorsqu'elle eut à peu près renoncé au monde, les plaisirs qu'elle
rechercha alors subirent l'un après l'autre son terrible pouvoir
dissolvant. Après avoir quitté les soirées pour des séances de musique,
elle se mit à dire: «Vous aimez entendre cela, de la musique? Ah! mon
Dieu, cela dépend des moments. Mais ce que cela peut être ennuyeux! Ah!
Beethoven, la barbe!» Pour Wagner, puis pour Franck, pour Debussy, elle
ne se donnait même pas la peine de dire «la barbe» mais se contentait de
faire passer sa main, comme un barbier, sur son visage.
Bientôt, ce qui fut ennuyeux, ce fut tout. «C'est si ennuyeux les belles
choses! Ah! les tableaux, c'est à vous rendre fou... Comme vous avez
raison, c'est si ennuyeux d'écrire des lettres!» Finalement ce fut la
vie elle-même qu'elle nous déclara une chose rasante, sans qu'on sût
bien où elle prenait son terme de comparaison.
Je ne sais si c'est à cause de ce que la duchesse de Guermantes, le
premier soir que j'avais dîné chez elle, avait dit de cette pièce, mais
la salle de jeux ou fumoir, avec son pavage illustré, ses trépieds, ses
figures de dieux et d'animaux qui vous regardaient, les sphinx allongés
aux bras des sièges, et surtout l'immense table en marbre ou en mosaïque
émaillée, couverte de signes symboliques plus ou moins imités de l'art
étrusque et égyptien, cette salle de jeux me fit l'effet d'une véritable
chambre magique. Or, sur un siège approché de la table étincelante et
augurale, M. de Charlus, lui, ne touchant à aucune carte, insensible à
ce qui se passait autour de lui, incapable de s'apercevoir que je venais
d'entrer, semblait précisément un magicien appliquant toute la puissance
de sa volonté et de son raisonnement à tirer un horoscope. Non seulement
comme à une Pythie sur son trépied les yeux lui sortaient de la tête,
mais, pour que rien ne vînt le distraire des travaux qui exigeaient
la cessation des mouvements les plus simples, il avait (pareil à un
calculateur qui ne veut rien faire d'autre tant qu'il n'a pas résolu son
problème) posé auprès de lui le cigare qu'il avait un peu auparavant
dans la bouche et qu'il n'avait plus la liberté d'esprit nécessaire pour
fumer. En apercevant les deux divinités accroupies que portait à ses
bras le fauteuil placé en face de lui, on eût pu croire que le baron
cherchait à découvrir l'énigme du sphinx, si ce n'avait pas été plutôt
celle d'un jeune et vivant Oedipe, assis précisément dans ce fauteuil,
où il s'était installé pour jouer. Or, la figure à laquelle M. de
Charlus appliquait, et avec une telle contention, toutes ses facultés
spirituelles, et qui n'était pas, à vrai dire, de celles qu'on étudie
d'habitude _more geometrico_, c'était celle que lui proposaient les
lignes de la figure du jeune marquis de Surgis; elle semblait, tant M.
de Charlus était profondément absorbé devant elle, être quelque mot
en losange, quelque devinette, quelque problème d'algèbre dont il eût
cherché à percer l'énigme ou à dégager la formule. Devant lui les signes
sibyllins et les figures inscrites sur cette table de la Loi semblaient
le grimoire qui allait permettre au vieux sorcier de savoir dans quel
sens s'orientaient les destins du jeune homme. Soudain, il s'aperçut que
je le regardais, leva la tête comme s'il sortait d'un rêve et me sourit
en rougissant. A ce moment l'autre fils de Mme de Surgis vint auprès de
celui qui jouait, regarder ses cartes. Quand M. de Charlus eut appris de
moi qu'ils étaient frères, son visage ne put dissimuler l'admiration que
lui inspirait une famille créatrice de chefs-d'oeuvre aussi splendides
et aussi différents. Et ce qui eût ajouté à l'enthousiasme du baron,
c'est d'apprendre que les deux fils de Mme de Surgis-le-Duc n'étaient
pas seulement de la même mère mais du même père. Les enfants de Jupiter
sont dissemblables, mais cela vient de ce qu'il épousa d'abord Métis,
dans le destin de qui il était de donner le jour à de sages enfants,
puis Thémis, et ensuite Eurynome, et Mnemosyne, et Leto, et en dernier
lieu seulement Junon. Mais d'un seul père Mme de Surgis avait fait
naître deux fils qui avaient reçu des beautés d'elle, mais des beautés
différentes.
J'eus enfin le plaisir que Swann entrât dans cette pièce, qui était
fort grande, si bien qu'il ne m'aperçut pas d'abord. Plaisir mêlé de
tristesse, d'une tristesse que n'éprouvaient peut-être pas les autres
invités, mais qui chez eux consistait dans cette espèce de fascination
qu'exercent les formes inattendues et singulières d'une mort prochaine,
d'une mort qu'on a déjà, comme dit le peuple, sur le visage. Et c'est
avec une stupéfaction presque désobligeante, où il entrait de la
curiosité indiscrète, de la cruauté, un retour à la fois quiet et
soucieux (mélange à la fois de _suave mari magno_ et de _memento quia
pulvis_, eût dit Robert), que tous les regards s'attachèrent à ce
visage duquel la maladie avait si bien rongé les joues, comme une lune
décroissante, que, sauf sous un certain angle, celui sans doute sous
lequel Swann se regardait, elles tournaient court comme un décor
inconsistant auquel une illusion d'optique peut seule ajouter
l'apparence de l'épaisseur. Soit à cause de l'absence de ces joues qui
n'étaient plus là pour le diminuer, soit que l'artériosclérose, qui est
une intoxication aussi, le rougît comme eût fait l'ivrognerie, ou le
déformât comme eût fait la morphine, le nez de polichinelle de Swann,
longtemps résorbé dans un visage agréable, semblait maintenant énorme,
tuméfié, cramoisi, plutôt celui d'un vieil Hébreu que d'un curieux
Valois. D'ailleurs peut-être chez lui, en ces derniers jours, la race
faisait-elle apparaître plus accusé le type physique qui la caractérise,
en même-temps que le sentiment d'une solidarité morale avec les autres
Juifs, solidarité que Swann semblait avoir oubliée toute sa vie, et
que, greffées les unes sur les autres, la maladie mortelle, l'affaire
Dreyfus, la propagande antisémite, avaient réveillée. Il y a certains
Israélites, très fins pourtant et mondains délicats, chez lesquels
restent en réserve et dans la coulisse, afin de faire leur entrée à une
heure donnée de leur vie, comme dans une pièce, un mufle et un prophète.
Swann était arrivé à l'âge du prophète. Certes, avec sa figure d'où,
sous l'action de la maladie des segments entiers avaient disparu, comme
dans un bloc de glace qui fond et dont des pans entiers sont tombés, il
avait bien changé. Mais je ne pouvais m'empêcher d'être frappé combien
davantage il avait changé par rapport à moi. Cet homme, excellent,
cultivé, que j'étais bien loin d'être ennuyé de rencontrer, je ne
pouvais arriver à comprendre comment j'avais pu l'ensemencer autrefois
d'un mystère tel que son apparition dans les Champs-Elysées me faisait
battre le coeur au point que j'avais honte de m'approcher de sa pèlerine
doublée de soie; qu'à la porte de l'appartement où vivait un tel être,
je ne pouvais sonner sans être saisi d'un trouble et d'un effroi
infinis; tout cela avait disparu, non seulement de sa demeure mais de sa
personne, et l'idée de causer avec lui pouvait m'être agréable ou non,
mais n'affectait en quoi que ce fût mon système nerveux.
Et, de plus, combien il était changé depuis cet après-midi même où je
l'avais rencontré--en somme quelques heures auparavant--dans le cabinet
du duc de Guermantes. Avait-il vraiment eu une scène avec le Prince
et qui l'avait bouleversé? La supposition n'était pas nécessaire.
Les moindres efforts qu'on demande à quelqu'un qui est très malade
deviennent vite pour lui un surmenage excessif. Pour peu qu'on l'expose,
déjà fatigué, à la chaleur d'une soirée, sa mine se décompose et bleuit
comme fait en moins d'un jour une poire trop mûre, ou du lait près de
tourner. De plus, la chevelure de Swann était éclaircie par places, et,
comme disait Mme de Guermantes, avait besoin du fourreur, avait l'air
camphrée, et mal camphrée. J'allais traverser le fumoir et parler à
Swann quand malheureusement une main s'abattit sur mon épaule: «Bonjour,
mon petit, je suis à Paris pour quarante-huit heures. J'ai passé chez
toi, on m'a dit que tu étais ici, de sorte que c'est toi qui vaut à ma
tante l'honneur de ma présence à sa fête.» C'était Saint-Loup. Je lui
dis combien je trouvais la demeure belle. «Oui, ça fait assez monument
historique. Moi, je trouve ça assommant. Ne nous mettons pas près de mon
oncle Palamède, sans cela nous allons être happés. Comme Mme Molé (car
c'est elle qui tient la corde en ce moment) vient de partir, il est
tout désemparé. Il paraît que c'était un vrai spectacle, il ne l'a pas
quittée d'un pas, il ne l'a laissée que quand il l'a eu mise en voiture.
Je n'en veux pas à mon oncle, seulement je trouve drôle que mon conseil
de famille, qui s'est toujours montré si sévère pour moi, soit composé
précisément des parents qui ont le plus fait la bombe, à commencer par
le plus noceur de tous, mon oncle Charlus, qui est mon subrogé tuteur,
qui a eu autant de femmes que don Juan, et qui à son âge ne dételle pas.
Il a été question à un moment qu'on me nomme un conseil judiciaire. Je
pense que, quand tous ces vieux marcheurs se réunissaient pour examiner
la question et me faisaient venir pour me faire de la morale, et me dire
que je faisais de la peine à ma mère, ils ne devaient pas pouvoir se
regarder sans rire. Tu examineras la composition du conseil, on a l'air
d'avoir choisi exprès ceux qui ont le plus retroussé de jupons.» En
mettant à part M. de Charlus, au sujet duquel l'étonnement de mon ami
ne me paraissait pas plus justifié, mais pour d'autres raisons et qui
devaient d'ailleurs se modifier plus tard dans mon esprit, Robert avait
bien tort de trouver extraordinaire que des leçons de sagesse fussent
données à un jeune homme par des parents qui ont fait les fous, ou le
font encore.
Quand l'atavisme, les ressemblances familiales seraient seules en cause,
il est inévitable que l'oncle qui fait la semonce ait à peu près les
mêmes défauts que le neveu qu'on l'a chargé de gronder. L'oncle n'y met
d'ailleurs aucune hypocrisie, trompé qu'il est par la faculté qu'ont les
hommes de croire, à chaque nouvelle circonstance, qu'il s'agit «d'autre
chose», faculté qui leur permet d'adopter des erreurs artistiques,
politiques, etc., sans s'apercevoir que ce sont les mêmes qu'ils ont
prises pour des vérités, il y a dix ans, à propos d'une autre école
de peinture qu'ils condamnaient, d'une autre affaire politique qu'ils
croyaient mériter leur haine, dont ils sont revenus, et qu'ils épousent
sans les reconnaître sous un nouveau déguisement. D'ailleurs, même si
les fautes de l'oncle sont différentes de celles du neveu, l'hérédité
peut n'en être pas moins, dans une certaine mesure, la loi causale,
car l'effet ne ressemble pas toujours à la cause, comme la copie à
l'original, et même, si les fautes de l'oncle sont pires, il peut
parfaitement les croire moins graves.
Quand M. de Charlus venait de faire des remontrances indignées à Robert,
qui d'ailleurs ne connaissait pas les goûts véritables de son oncle,
à cette époque-là, et même si c'eût encore été celle où le baron
flétrissait ses propres goûts, il eût parfaitement pu être sincère,
en trouvant, du point de vue de l'homme du monde, que Robert était
infiniment plus coupable que lui. Robert n'avait-il pas failli, au
moment où son oncle avait été chargé de lui faire entendre raison, se
faire mettre au ban de son monde? ne s'en était-il pas fallu de peu
qu'il ne fût blackboulé au Jockey? n'était-il pas un objet de risée
par les folles dépenses qu'il faisait pour une femme de la dernière
catégorie, par ses amitiés avec des gens, auteurs, acteurs, juifs, dont
pas un n'était du monde, par ses opinions qui ne se différenciaient pas
de celles des traîtres, par la douleur qu'il causait à tous les siens?
En quoi cela pouvait-il se comparer, cette vie scandaleuse, à celle
de M. de Charlus qui avait su, jusqu'ici, non seulement garder, mais
grandir encore sa situation de Guermantes, étant dans la société un être
absolument privilégié, recherché, adulé par la société la plus choisie,
et qui, marié à une princesse de Bourbon, femme éminente, avait su la
rendre heureuse, avait voué à sa mémoire un culte plus fervent, plus
exact qu'on n'a l'habitude dans le monde, et avait ainsi été aussi bon
mari que bon fils!
«Mais es-tu sûr que M. de Charlus ait eu tant de maîtresses?»
demandai-je, non certes dans l'intention diabolique de révéler à Robert
le secret que j'avais surpris, mais agacé cependant de l'entendre
soutenir une erreur avec tant de certitude et de suffisance. Il se
contenta de hausser les épaules en réponse à ce qu'il croyait de ma part
de la naïveté. «Mais d'ailleurs, je ne l'en blâme pas, je trouve qu'il a
parfaitement raison.» Et il commença à m'esquisser une théorie qui lui
eût fait horreur à Balbec (où il ne se contentait pas de flétrir les
séducteurs, la mort lui paraissant le seul châtiment proportionné au
crime). C'est qu'alors il était encore amoureux et jaloux. Il alla
jusqu'à me faire l'éloge des maisons de passe. «Il n'y a que là qu'on
trouve chaussure à son pied, ce que nous appelons au régiment son
gabarit.» Il n'avait plus pour ce genre d'endroits le dégoût qui l'avait
soulevé à Balbec quand j'avais fait allusion à eux, et, en l'entendant
maintenant, je lui dis que Bloch m'en avait fait connaître, mais Robert
me répondit que celle où allait Bloch devait être «extrêmement purée, le
paradis du pauvre». «Ça dépend, après tout: où était-ce?» Je restai dans
le vague, car je me rappelai que c'était là, en effet, que se donnait
pour un louis cette Rachel que Robert avait tant aimée. «En tout cas, je
t'en ferai connaître de bien mieux, où il va des femmes épatantes.» En
m'entendant exprimer le désir qu'il me conduisît le plus tôt possible
dans celles qu'il connaissait et qui devaient, en effet, être bien
supérieures à la maison que m'avait indiquée Bloch, il témoigna d'un
regret sincère de ne le pouvoir pas cette fois puisqu'il repartait le
lendemain. «Ce sera pour mon prochain séjour, dit-il. Tu verras, il y
a même des jeunes filles, ajouta-t-il d'un air mystérieux. Il y a une
petite demoiselle de... je crois d'Orgeville, je te dirai exactement,
qui est la fille de gens tout ce qu'il y a de mieux; la mère est plus
ou moins née La Croix-l'Evêque, ce sont des gens du gratin, même un peu
parents, sauf erreur, à ma tante Oriane. Du reste, rien qu'à voir la
petite, on sent que c'est la fille de gens bien (je sentis s'étendre un
instant sur la voix de Robert l'ombre du génie des Guermantes qui passa
comme un nuage, mais à une grande hauteur et ne s'arrêta pas). Ça m'a
tout l'air d'une affaire merveilleuse. Les parents sont toujours malades
et ne peuvent s'occuper d'elle. Dame, la petite se désennuie, et je
compte sur toi pour lui trouver des distractions, à cette enfant!--Oh!
quand reviendras-tu?--Je ne sais pas; si tu ne tiens pas absolument à
des duchesses (le titre de duchesse étant pour l'aristocratie le seul
qui désigne un rang particulièrement brillant, comme on dirait, dans le
peuple, des princesses), dans un autre genre il y a la première femme de
chambre de Mme Putbus.»
A ce moment, Mme de Surgis entra dans le salon de jeu pour chercher ses
fils. En l'apercevant, M. de Charlus alla à elle avec une amabilité
dont la marquise fut d'autant plus agréablement surprise, que c'est une
grande froideur qu'elle attendait du baron, lequel s'était posé de tout
temps comme le protecteur d'Oriane et, seul de la famille--trop souvent
complaisante aux exigences du duc à cause de son héritage et par
jalousie à l'égard de la duchesse--tenait impitoyablement à distance les
maîtresses de son frère. Aussi Mme de Surgis eût-elle fort bien compris
les motifs de l'attitude qu'elle redoutait chez le baron, mais ne
soupçonna nullement ceux de l'accueil tout opposé qu'elle reçut de lui.
Il lui parla avec admiration du portrait que Jacquet avait fait d'elle
autrefois. Cette admiration s'exalta même jusqu'à un enthousiasme qui,
s'il était en partie intéressé pour empêcher la marquise de s'éloigner
de lui, pour «l'accrocher», comme Robert disait des armées ennemies dont
on veut forcer les effectifs à rester engagés sur un certain point,
était peut-être aussi sincère. Car si chacun se plaisait à admirer dans
les fils le port de reine et les yeux de Mme de Surgis, le baron pouvait
éprouver un plaisir inverse, mais aussi vif, à retrouver ces charmes
réunis en faisceau chez leur mère, comme en un portrait qui n'inspire
pas lui-même de désirs, mais nourrit, de l'admiration esthétique qu'il
inspire, ceux qu'il réveille. Ceux-ci venaient rétrospectivement donner
un charme voluptueux au portrait de Jacquet lui-même, et en ce moment
le baron l'eût volontiers acquis pour étudier en lui la généalogie
physiologique des deux jeunes Surgis.
«Tu vois que je n'exagérais pas, me dit Robert. Regarde un peu
l'empressement de mon oncle auprès de Mme de Surgis. Et même, là, cela
m'étonne. Si Oriane le savait elle serait furieuse. Franchement il y
a assez de femmes sans aller juste se précipiter sur celle-là»,
ajouta-t-il; comme tous les gens qui ne sont pas amoureux, il
s'imaginait qu'on choisit la personne qu'on aime après mille
délibérations et d'après des qualités et convenances diverses. Du reste,
tout en se trompant sur son oncle, qu'il croyait adonné aux femmes,
Robert, dans sa rancune, parlait de M. de Charlus avec trop de légèreté.
On n'est pas toujours impunément le neveu de quelqu'un. C'est très
souvent par son intermédiaire qu'une habitude héréditaire est transmise
tôt ou tard. On pourrait faire ainsi toute une galerie de portraits,
ayant le titre de la comédie allemande _Oncle et neveu_, où l'on verrait
l'oncle veillant jalousement, bien qu'involontairement, à ce que son
neveu finisse par lui ressembler.
J'ajouterai même que cette galerie serait incomplète si l'on n'y faisait
pas figurer les oncles qui n'ont aucune parenté réelle, n'étant que les
oncles de la femme du neveu. Les Messieurs de Charlus sont, en effet,
tellement persuadés d'être les seuls bons maris, en plus les seuls dont
une femme ne soit pas jalouse, que généralement, par affection pour
leur nièce, ils lui font épouser aussi un Charlus. Ce qui embrouille
l'écheveau des ressemblances. Et à l'affection pour la nièce se joint
parfois de l'affection aussi pour son fiancé. De tels mariages ne sont
pas rares, et sont souvent ce qu'on appelle heureux.
--De quoi parlions-nous? Ah! de cette grande blonde, la femme de chambre
de Mme Putbus. Elle aime aussi les femmes, mais je pense que cela t'est
égal; je peux te dire franchement, je n'ai jamais vu créature aussi
belle.--Je me l'imagine assez Giorgione?--Follement Giorgione! Ah! si
j'avais du temps à passer à Paris, ce qu'il y a de choses magnifiques à
faire! Et puis, on passe à une autre. Car pour l'amour, vois-tu, c'est
une bonne blague, j'en suis bien revenu.
Je m'aperçus bientôt, avec surprise, qu'il n'était pas moins revenu
de la littérature, alors que c'était seulement des littérateurs qu'il
m'avait paru désabusé à notre dernière rencontre (c'est presque tous
fripouille et Cie, m'avait-il dit, ce qui se pouvait expliquer par
sa rancune justifiée à l'endroit de certains amis de Rachel. Ils lui
avaient en effet persuadé qu'elle n'aurait jamais de talent si elle
laissait «Robert, homme d'une autre race», prendre de l'influence sur
elle, et avec elle se moquaient de lui, devant lui, dans les dîners
qu'il leur donnait). Mais en réalité l'amour de Robert pour les Lettres
n'avait rien de profond, n'émanait pas de sa vraie nature, il n'était
qu'un dérivé de son amour pour Rachel, et il s'était effacé de celui-ci,
en même temps que son horreur des gens de plaisir et que son respect
religieux pour la vertu des femmes.
«Comme ces deux jeunes gens ont un air étrange! Regardez cette curieuse
passion du jeu, marquise», dit M. de Charlus, en désignant à Mme de
Surgis ses deux fils, comme s'il ignorait absolument qui ils
étaient, «ce doivent être deux Orientaux, ils ont certains traits
caractéristiques, ce sont peut-être des Turcs», ajouta-t-il, à la
fois pour confirmer encore sa feinte innocence, témoigner d'une vague
antipathie, qui, quand elle ferait place ensuite à l'amabilité,
prouverait que celle-ci s'adresserait seulement à la qualité de fils de
Mme de Surgis, n'ayant commencé que quand le baron avait appris qui ils
étaient. Peut-être aussi M. de Charlus, de qui l'insolence était un don
de nature qu'il avait joie à exercer, profitait-il de la minute pendant
laquelle il était censé ignorer qui était le nom de ces deux jeunes
gens pour se divertir aux dépens de Mme de Surgis et se livrer à ses
railleries coutumières, comme Scapin met à profit le déguisement de son
maître pour lui administrer des volées de coups de bâton.
«Ce sont mes fils», dit Mme de Surgis, avec une rougeur qu'elle n'aurait
pas eue si elle avait été plus fine sans être plus vertueuse. Elle eût
compris alors que l'air d'indifférence absolue ou de raillerie que M. de
Charlus manifestait à l'égard d'un jeune homme n'était pas plus sincère
que l'admiration toute superficielle qu'il témoignait à une femme
n'exprimait le vrai fond de sa nature. Celle à qui il pouvait tenir
indéfiniment les propos les plus complimenteurs aurait pu être jalouse
du regard que, tout en causant avec elle, il lançait à un homme qu'il
feignait ensuite de n'avoir pas remarqué. Car ce regard-là était un
regard autre que ceux que M. de Charlus avait pour les femmes; un regard
particulier, venu des profondeurs, et qui, même dans une soirée, ne
pouvait s'empêcher d'aller naïvement aux jeunes gens, comme les regards
d'un couturier qui décèlent sa profession par la façon immédiate qu'ils
ont de s'attacher aux habits.
«Oh! comme c'est curieux», répondit non sans insolence M. de Charlus, en
ayant l'air de faire faire à sa pensée un long trajet pour l'amener à
une réalité si différente de celle qu'il feignait d'avoir supposée.
«Mais je ne les connais pas», ajouta-t-il, craignant d'être allé un peu
loin dans l'expression de l'antipathie et d'avoir paralysé ainsi chez la
marquise l'intention de lui faire faire leur connaissance. «Est-ce que
vous voudriez me permettre de vous les présenter? demanda timidement Mme
de Surgis.--Mais, mon Dieu! comme vous penserez, moi, je veux bien,
je ne suis pas peut-être un personnage bien divertissant pour d'aussi
jeunes gens», psalmodia M. de Charlus avec l'air d'hésitation et de
froideur de quelqu'un qui se laisse arracher une politesse.
«Arnulphe, Victurnien, venez vite», dit Mme de Surgis. Victurnien se
leva avec décision. Arnulphe, sans voir plus loin que son frère, le
suivit docilement.
--Voilà le tour des fils, maintenant, me dit Robert. C'est à mourir de
rire. Jusqu'au chien du logis, il s'efforce de complaire. C'est d'autant
plus drôle que mon oncle déteste les gigolos. Et regarde comme il les
écoute avec sérieux. Si c'était moi qui avais voulu les lui présenter,
ce qu'il m'aurait envoyé dinguer. Écoute, il va falloir que j'aille dire
bonjour à Oriane. J'ai si peu de temps à passer à Paris que je veux
tâcher de voir ici tous les gens à qui j'aurais été sans cela mettre des
cartes.
--Comme ils ont l'air bien élevés, comme ils ont de jolies manières,
était en train de dire M. de Charlus.
--Vous trouvez? répondait Mme de Surgis ravie.
Swann m'ayant aperçu s'approcha de Saint-Loup et de moi. La gaieté juive
était chez Swann moins fine que les plaisanteries de l'homme du monde.
«Bonsoir, nous dit-il. Mon Dieu! tous trois ensemble, on va croire à une
réunion de syndicat. Pour un peu on va chercher où est la caisse!» Il
ne s'était pas aperçu que M. de Beauserfeuil était dans son dos et
l'entendait. Le général fronça involontairement les sourcils. Nous
entendions la voix de M. de Charlus tout près de nous: «Comment? vous
vous appelez Victurnien, comme dans le _Cabinet des Antiques_», disait
le baron pour prolonger la conversation avec les deux jeunes gens. «De
Balzac, oui», répondit l'aîné des Surgis, qui n'avait jamais lu une
ligne de ce romancier mais à qui son professeur avait signalé, il
y avait quelques jours, la similitude de son prénom avec celui de
d'Esgrignon. Mme de Surgis était ravie de voir son fils briller et de M.
de Charlus extasié devant tant de science.
--Il paraît que Loubet est en plein pour nous, de source tout à fait
sûre, dit à Saint-Loup, mais cette fois à voix plus basse pour ne pas
être entendu du général, Swann pour qui les relations républicaines de
sa femme devenaient plus intéressantes depuis que l'affaire Dreyfus
était le centre de ses préoccupations. Je vous dis cela parce que je
sais que vous marchez à fond avec nous.
--Mais, pas tant que ça; vous vous trompez complètement, répondit
Robert. C'est une affaire mal engagée dans laquelle je regrette bien
de m'être fourré. Je n'avais rien à voir là dedans. Si c'était à
recommencer, je m'en tiendrais bien à l'écart. Je suis soldat et
avant tout pour l'armée. Si tu restes un moment avec M. Swann, je te
retrouverai tout à l'heure, je vais près de ma tante.
Mais je vis que c'était avec Mlle d'Ambressac qu'il allait causer
et j'éprouvai du chagrin à la pensée qu'il m'avait menti sur leurs
fiançailles possibles. Je fus rasséréné quand j'appris qu'il lui avait
été présenté une demi-heure avant par Mme de Marsantes, gui désirait ce
mariage, les Ambressac étant très riches.
«Enfin, dit M. de Charlus à Mme de Surgis, je trouve un jeune homme
instruit, qui a lu, qui sait ce que c'est que Balzac. Et cela me fait
d'autant plus de plaisir de le rencontrer là où c'est devenu le plus
rare, chez un des mes pairs, chez un des nôtres», ajouta-t-il en
insistant sur ces mots. Les Guermantes avaient beau faire semblant de
trouver tous les hommes pareils, dans les grandes occasions où ils se
trouvaient avec des gens «nés», et surtout moins bien «nés», qu'ils
désiraient et pouvaient flatter, ils n'hésitaient pas à sortir les vieux
souvenirs de famille. «Autrefois, reprit le baron, aristocrates voulait
dire les meilleurs, par l'intelligence, par le coeur. Or, voilà le
premier d'entre nous que je vois sachant ce que c'est que Victurnien
d'Esgrignon. J'ai tort de dire le premier. Il y a aussi un Polignac
et un Montesquiou, ajouta M. de Charlus qui savait que cette double
assimilation ne pouvait qu'enivrer la marquise. D'ailleurs vos fils ont
de qui tenir, leur grand-père maternel avait une collection célèbre du
XVIIIe siècle. Je vous montrerai la mienne si vous voulez me faire le
plaisir de venir déjeuner un jour, dit-il au jeune Victurnien. Je vous
montrerai une curieuse édition du _Cabinet des Antiques_ avec des
corrections de la main de Balzac. Je serai charmé de confronter ensemble
les deux Victurnien.»
Je ne pouvais me décider à quitter Swann. Il était arrivé à ce degré de
fatigue où le corps d'un malade n'est plus qu'une cornue où s'observent
des réactions chimiques. Sa figure se marquait de petits points bleu
de Prusse, qui avaient l'air de ne pas appartenir au monde vivant, et
dégageait ce genre d'odeur qui, au lycée, après les «expériences», rend
si désagréable de rester dans une classe de «Sciences». Je lui demandai
s'il n'avait pas eu une longue conversation avec le prince de Guermantes
et s'il ne voulait pas me raconter ce qu'elle avait été.
--Si, me dit-il, mais allez d'abord un moment avec M. de Charlus et Mme
de Surgis, je vous attendrai ici.
En effet, M. de Charlus ayant proposé à Mme de Surgis de quitter cette
pièce trop chaude et d'aller s'asseoir un moment avec elle, dans une
autre, n'avait pas demandé aux deux fils de venir avec leur mère, mais à
moi. De cette façon, il se donnait l'air, après les avoir amorcés, de
ne pas tenir aux deux jeunes gens. Il me faisait de plus une politesse
facile, Mme de Surgis-le-Duc étant assez mal vue.
Malheureusement, à peine étions-nous assis dans une baie sans
dégagements, que Mme de Saint-Euverte, but des quolibets du baron, vint
à passer. Elle, peut-être pour dissimuler, ou dédaigner ouvertement les
mauvais sentiments qu'elle inspirait à M. de Charlus, et surtout montrer
qu'elle était intime avec une dame qui causait si familièrement avec
lui, dit un bonjour dédaigneusement amical à la célèbre beauté, laquelle
lui répondit, tout en regardant du coin de l'oeil M. de Charlus avec un
sourire moqueur. Mais la baie était si étroite que Mme de Saint-Euverte,
quand elle voulut, derrière nous, continuer de quêter ses invités du
lendemain, se trouva prise et ne put facilement se dégager, moment
précieux dont M. de Charlus, désireux de faire briller sa verve
insolente aux yeux de la mère des deux jeunes gens, se garda bien de
ne pas profiter. Une niaise question que je lui posai sans malice
lui fournit l'occasion d'un triomphal couplet dont la pauvre de
Saint-Euverte, quasi immobilisée derrière nous, ne pouvait guère perdre
un mot.
--Croyez-vous que cet impertinent jeune homme, dit-il en me désignant à
Mme de Surgis, vient de me demander, sans le moindre souci qu'on
doit avoir de cacher ces sortes de besoins, si j'allais chez Mme de
Saint-Euverte, c'est-à-dire, je pense, si j'avais la colique. Je
tâcherais en tout cas de m'en soulager dans un endroit plus confortable
que chez une personne qui, si j'ai bonne mémoire, célébrait son
centenaire quand je commençai à aller dans le monde, c'est-à-dire pas
chez elle. Et pourtant, qui plus qu'elle serait intéressante à entendre?
Que de souvenirs historiques, vus et vécus du temps du Premier Empire
et de la Restauration, que d'histoires intimes aussi qui n'avaient
certainement rien de «Saint», mais devaient être très «Vertes», si l'on
en croit la cuisse restée légère de la vénérable gambadeuse. Ce qui
m'empêcherait de l'interroger sur ces époques passionnantes, c'est la
sensibilité de mon appareil olfactif. La proximité de la dame suffit. Je
me dis tout d'un coup: «Oh! mon Dieu, on a crevé ma fosse d'aisances»,
c'est simplement la marquise qui, dans quelque but d'invitation, vient
d'ouvrir la bouche. Et vous comprenez que si j'avais le malheur d'aller
chez elle, la fosse d'aisances se multiplierait en un formidable tonneau
de vidange. Elle porte pourtant un nom mystique qui me fait toujours
penser avec jubilation, quoiqu'elle ait passé depuis longtemps la date
de son jubilé, à ce stupide vers dit «déliquescent»: «Ah! verte, combien
verte était mon âme ce jour-là...» Mais il me faut une plus
propre verdure. On me dit que l'infatigable marcheuse donne des
«garden-parties», moi j'appellerais ça «des invites à se promener dans
les égouts». Est-ce que vous allez vous crotter là? demanda-t-il à Mme
de Surgis, qui cette fois se trouva ennuyée. Car voulant feindre de n'y
pas aller, vis-à-vis du baron, et sachant qu'elle donnerait des jours de
sa propre vie plutôt que de manquer la matinée Saint-Euverte, elle s'en
tira par une moyenne, c'est-à-dire l'incertitude. Cette incertitude prit
une forme si bêtement dilettante et si mesquinement couturière, que
M. de Charlus, ne craignant pas d'offenser Mme de Surgis, à laquelle
pourtant il désirait plaire, se mit à rire pour lui montrer que «ça ne
prenait pas».
--J'admire toujours les gens qui font des projets, dit-elle; je me
décommande souvent au dernier moment. Il y a une question de robe d'été
qui peut changer les choses. J'agirai sous l'inspiration du moment.
Pour ma part, j'étais indigné de l'abominable petit discours que venait
de tenir M. de Charlus. J'aurais voulu combler de biens la donneuse
de garden-parties. Malheureusement dans le monde, comme dans le monde
politique, les victimes sont si lâches qu'on ne peut pas en vouloir bien
longtemps aux bourreaux. Mme de Saint-Euverte, qui avait réussi à se
dégager de la baie dont nous barrions l'entrée, frôla involontairement
le baron en passant, et, par un réflexe de snobisme qui annihilait chez
elle toute colère, peut-être même dans l'espoir d'une entrée en matière
d'un genre dont ce ne devait pas être le premier essai: «Oh! pardon,
monsieur de Charlus, j'espère que je ne vous ai pas fait mal»,
s'écria-t-elle comme si elle s'agenouillait devant son maître. Celui-ci
ne daigna répondre autrement que par un large rire ironique et concéda
seulement un «bonsoir», qui, comme s'il s'apercevait seulement de la
présence de la marquise une fois qu'elle l'avait salué la première,
était une insulte de plus. Enfin, avec une platitude suprême, dont je
souffris pour elle, Mme de Saint-Euverte s'approcha de moi et, m'ayant
pris à l'écart, me dit à l'oreille: «Mais, qu'ai-je fait à M. de
Charlus? On prétend qu'il ne me trouve pas assez chic pour lui»,
dit-elle, en riant à gorge déployée. Je restai sérieux. D'une part, je
trouvais stupide qu'elle eût l'air de se croire ou de vouloir faire
croire que personne n'était, en effet, aussi chic qu'elle. D'autre part,
les gens qui rient si fort de ce qu'ils disent, et qui n'est pas drôle,
nous dispensent par là, en prenant à leur charge l'hilarité, d'y
participer.
--D'autres assurent qu'il est froissé que je ne l'invite pas. Mais il ne
m'encourage pas beaucoup. Il a l'air de me bouder (l'expression me parut
faible). Tâchez de le savoir et venez me le dire demain. Et s'il a des
remords et veut vous accompagner, amenez-le. A tout péché miséricorde.
Cela me ferait même assez plaisir, à cause de Mme de Surgis que cela
ennuierait. Je vous laisse carte blanche. Vous avez le flair le plus fin
de toutes ces choses-là et je ne veux pas avoir l'air de quémander des
invités. En tout cas, sur vous, je compte absolument.
Je songeai que Swann devait se fatiguer à m'attendre. Je ne voulais pas,
du reste, rentrer trop tard à cause d'Albertine, et, prenant congé de
Mme de Surgis et de M. de Charlus, j'allai retrouver mon malade dans la
salle de jeux. Je lui demandai si ce qu'il avait dit au Prince dans
leur entretien au jardin était bien ce que M. de Bréauté (que je ne lui
nommai pas) nous avait rendu et qui était relatif à un petit acte de
Bergotte. Il éclata de rire: «Il n'y a pas un mot de vrai, pas un seul,
c'est entièrement inventé et aurait été absolument stupide. Vraiment
c'est inouï cette génération spontanée de l'erreur. Je ne vous demande
pas qui vous a dit cela, mais ce serait vraiment curieux, dans un cadre
aussi délimité que celui-ci, de remonter de proche en proche pour savoir
comment cela s'est formé. Du reste, comment cela peut-il intéresser les
gens, ce que le Prince m'a dit? Les gens sont bien curieux. Moi, je
n'ai jamais été curieux, sauf quand j'ai été amoureux et quand j'ai été
jaloux. Et pour ce que cela m'a appris! Êtes-vous jaloux?» Je dis à
Swann que je n'avais jamais éprouvé de jalousie, que je ne savais même
pas ce que c'était. «Hé bien! je vous en félicite. Quand on l'est un
peu, cela n'est pas tout à fait désagréable, à deux points de vue.
D'une part, parce que cela permet aux gens qui ne sont pas curieux de
s'intéresser à la vie des autres personnes, ou au moins d'une autre. Et
puis, parce que cela fait assez bien sentir la douceur de posséder, de
monter en voiture avec une femme, de ne pas la laisser aller seule. Mais
cela, ce n'est que dans les tout premiers débuts du mal ou quand la
guérison est presque complète. Dans l'intervalle, c'est le plus affreux
des supplices. Du reste, même les deux douceurs dont je vous parle, je
dois vous dire que je les ai peu connues; la première, par la faute
de ma nature qui n'est pas capable de réflexions très prolongées; la
seconde, à cause des circonstances, par la faute de la femme, je veux
dire des femmes, dont j'ai été jaloux. Mais cela ne fait rien. Même
quand on ne tient plus aux choses, il n'est pas absolument indifférent
d'y avoir tenu, parce que c'était toujours pour des raisons qui
échappaient aux autres. Le souvenir de ces sentiments-là, nous sentons
qu'il n'est qu'en nous; c'est en nous qu'il faut rentrer pour le
regarder. Ne vous moquez pas trop de ce jargon idéaliste, mais ce que je
veux dire, c'est que j'ai beaucoup aimé la vie et que j'ai beaucoup aimé
les arts. Hé bien! maintenant que je suis un peu trop fatigué pour vivre
avec les autres, ces anciens sentiments si personnels à moi, que j'ai
eus, me semblent, ce qui est la manie de tous les collectionneurs, très
précieux. Je m'ouvre à moi-même mon coeur comme une espèce de vitrine,
je regarde un à un tant d'amours que les autres n'auront pas connus. Et
de cette collection à laquelle je suis maintenant plus attaché encore
qu'aux autres, je me dis, un peu comme Mazarin pour ses livres, mais, du
reste, sans angoisse aucune, que ce sera bien embêtant de quitter tout
cela. Mais venons à l'entretien avec le Prince, je ne le raconterai qu'à
une seule personne, et cette personne, cela va être vous.» J'étais gêné,
pour l'entendre, par la conversation que, tout près de nous, M. de
Charlus, revenu dans la salle de jeux, prolongeait indéfiniment. «Et
vous lisez aussi? Qu'est-ce que vous faites?» demanda-t-il au comte
Arnulphe, qui ne connaissait même pas le nom de Balzac. Mais sa myopie,
comme il voyait tout très petit, lui donnait l'air de voir très loin, de
sorte que, rare poésie en un sculptural dieu grec, dans ses prunelles
s'inscrivaient comme de distantes et mystérieuses étoiles.
«Si nous allions faire quelques pas dans le jardin, monsieur», dis-je
à Swann, tandis que le comte Arnulphe, avec une voix zézayante qui
semblait indiquer que son développement, au moins mental, n'était pas
complet, répondait à M. de Charlus avec une précision complaisante et
naïve: «Oh! moi, c'est plutôt le golf, le tennis, le ballon, la course à
pied, surtout le polo.» Telle Minerve, s'étant subdivisée, avait cessé,
dans certaine cité, d'être la déesse de la Sagesse et avait incarné une
part d'elle-même en une divinité purement sportive, hippique, «Athénè
Hippia». Et il allait aussi à Saint-Moritz faire du ski, car Pallas
Tritogeneia fréquente les hauts sommets et rattrape les cavaliers. «Ah!»
répondit M. de Charlus, avec le sourire transcendant de l'intellectuel
qui ne prend même pas la peine de dissimuler qu'il se moque, mais
qui, d'ailleurs, se sent si supérieur aux autres et méprise tellement
l'intelligence de ceux qui sont le moins bêtes, qu'il les différencie
à peine de ceux qui le sont le plus, du moment qu'ils peuvent lui être
agréables d'une autre façon. En parlant à Arnulphe, M. de Charlus
trouvait qu'il lui conférait par là même une supériorité que tout le
monde devait envier et reconnaître. «Non, me répondit Swann, je suis
trop fatigué pour marcher, asseyons-nous plutôt dans un coin, je ne
tiens plus debout.» C'était vrai, et pourtant, commencer à causer lui
avait déjà rendu une certaine vivacité. C'est que dans la fatigue la
plus réelle il y a, surtout chez les gens nerveux, une part qui dépend
de l'attention et qui ne se conserve que par la mémoire. On est
subitement las dès qu'on craint de l'être, et pour se remettre de sa
fatigue, il suffit de l'oublier. Certes, Swann n'était pas tout à fait
de ces infatigables épuisés qui, arrivés défaits, flétris, ne se tenant
plus, se raniment dans la conversation comme une fleur dans l'eau et
peuvent pendant des heures puiser dans leurs propres paroles des forces
qu'ils ne transmettent malheureusement pas à ceux qui les écoutent et
qui paraissent de plus en plus abattus au fur et à mesure que le parleur
se sent plus réveillé. Mais Swann appartenait à cette forte race juive,
à l'énergie vitale, à la résistance à la mort de qui les individus
eux-mêmes semblent participer. Frappés chacun de maladies particulières,
comme elle l'est, elle-même, par la persécution, ils se débattent
indéfiniment dans des agonies terribles qui peuvent se prolonger au delà
de tout terme vraisemblable, quand déjà on ne voit plus qu'une barbe
de prophète surmontée d'un nez immense qui se dilate pour aspirer les
derniers souffles, avant l'heure des prières rituelles, et que commence
le défilé ponctuel des parents éloignés s'avançant avec des mouvements
mécaniques, comme sur une frise assyrienne.
Nous allâmes nous asseoir, mais, avant de s'éloigner du groupe que M. de
Charlus formait avec les deux jeunes Surgis et leur mère, Swann ne put
s'empêcher d'attacher sur le corsage de celle-ci de longs regards de
connaisseur dilatés et concupiscents. Il mit son monocle pour mieux
apercevoir, et, tout en me parlant, de temps à autre il jetait un regard
vers la direction de cette dame.
--Voici mot pour mot, me dit-il, quand nous fûmes assis, ma conversation
avec le Prince, et si vous vous rappelez ce que je vous ai dit tantôt,
vous verrez pourquoi je vous choisis pour confident. Et puis aussi, pour
une autre raison que vous saurez un jour. «Mon cher Swann, m'a dit le
prince de Guermantes, vous m'excuserez si j'ai paru vous éviter depuis
quelque temps. (Je ne m'en étais nullement aperçu, étant malade et
fuyant moi-même tout le monde.) D'abord, j'avais entendu dire, et je
prévoyais bien que vous aviez, dans la malheureuse affaire qui divise le
pays, des opinions entièrement opposées aux miennes. Or, il m'eût été
excessivement pénible que vous les professiez devant moi. Ma nervosité
était si grande que, la Princesse ayant entendu, il y a deux ans, son
beau-frère le grand-duc de Hesse dire que Dreyfus était innocent, elle
ne s'était pas contentée de relever le propos avec vivacité, mais ne me
l'avait pas répété pour ne pas me contrarier. Presque à la même époque,
le prince royal de Suède était venu à Paris et, ayant probablement
entendu dire que l'impératrice Eugénie était dreyfusiste, avait confondu
avec la Princesse (étrange confusion, vous l'avouerez, entre une femme
du rang de ma femme et une Espagnole, beaucoup moins bien née qu'on ne
dit, et mariée à un simple Bonaparte) et lui avait dit: «Princesse, je
suis doublement heureux de vous voir, car je sais que vous avez les
mêmes idées que moi sur l'affaire Dreyfus, ce qui ne m'étonne pas
puisque Votre Altesse est bavaroise.» Ce qui avait attiré au Prince
cette réponse: «Monseigneur, je ne suis plus qu'une princesse française,
et je pense comme tous mes compatriotes.» Or, mon cher Swann, il y a
environ un an et demi, une conversation que j'eus avec le général de
Beauserfeuil me donna le soupçon que, non pas une erreur, mais de graves
illégalités, avaient été commises dans la conduite du procès.»
Nous fûmes interrompus (Swann ne tenait pas à ce qu'on entendît son
récit) par la voix de M. de Charlus qui, sans se soucier de nous,
d'ailleurs, passait en reconduisant Mme de Surgis et s'arrêta pour
tâcher de la retenir encore, soit à cause de ses fils, ou de ce désir
qu'avaient les Guermantes de ne pas voir finir la minute actuelle,
lequel les plongeait dans une sorte d'anxieuse inertie. Swann m'apprit à
ce propos, un peu plus tard, quelque chose qui ôta, pour moi, au nom de
Surgis-le-Duc toute la poésie que je lui avais trouvée. La marquise de
Surgis-le-Duc avait une beaucoup plus grande situation mondaine, de
beaucoup plus belles alliances que son cousin, le comte de Surgis qui,
pauvre, vivait dans ses terres. Mais le mot qui terminait le titre, «le
Duc», n'avait nullement l'origine que je lui prêtais et qui m'avait fait
le rapprocher, dans mon imagination, de Bourg-l'Abbé, Bois-le-Roi,
etc. Tout simplement, un comte de Surgis avait épousé, pendant la
Restauration, la fille d'un richissime industriel M. Leduc, ou Le Duc,
fils lui-même d'un fabricant de produits chimiques, l'homme le plus
riche de son temps, et qui était pair de France. Le roi Charles X avait
créé, pour l'enfant issu de ce mariage, le marquisat de Surgis-le-Duc,
le marquisat de Surgis existant déjà dans la famille. L'adjonction du
nom bourgeois n'avait pas empêché cette branche de s'allier, à cause
de l'énorme fortune, aux premières familles du royaume. Et la marquise
actuelle de Surgis-le-Duc, d'une grande naissance, aurait pu avoir une
situation de premier ordre. Un démon de perversité l'avait poussée,
dédaignant la situation toute faite, à s'enfuir de la maison conjugale,
à vivre de la façon la plus scandaleuse. Puis, le monde dédaigné par
elle à vingt ans, quand il était à ses pieds, lui avait cruellement
manqué à trente, quand, depuis dix ans, personne, sauf de rares amies
fidèles, ne la saluait plus, et elle avait entrepris de reconquérir
laborieusement, pièce par pièce, ce qu'elle possédait en naissant (aller
et retour qui ne sont pas rares).
Quant aux grands seigneurs ses parents, reniés jadis par elle, et qui
l'avaient reniée à leur tour, elle s'excusait de la joie qu'elle aurait
à les ramener à elle sur des souvenirs d'enfance qu'elle pourrait
évoquer avec eux. Et en disant cela, pour dissimuler son snobisme, elle
mentait peut-être moins qu'elle ne croyait. «Basin, c'est toute ma
jeunesse!» disait-elle le jour où il lui était revenu. Et, en effet,
c'était un peu vrai. Mais elle avait mal calculé en le choisissant
comme amant. Car toutes les amies de la duchesse de Guermantes allaient
prendre parti pour elle, et ainsi Mme de Surgis redescendrait pour la
deuxième fois cette pente qu'elle avait eu tant de peine à remonter. «Hé
bien! était en train de lui dire M. de Charlus, qui tenait à prolonger
l'entretien, vous mettrez mes hommages au pied du beau portrait. Comment
va-t-il? Que devient-il?--Mais, répondit Mme de Surgis, vous savez que
je ne l'ai plus: mon mari n'en a pas été content.--Pas content! d'un des
chefs-d'oeuvre de notre époque, égal à la duchesse de Châteauroux
de Nattier et qui, du reste, ne prétendait pas à fixer une moins
majestueuse et meurtrière déesse! Oh! le petit col bleu! C'est-à-dire
que jamais Ver Meer n'a peint une étoffe avec plus de maîtrise, ne
le disons pas trop haut pour que Swann ne s'attaque pas à nous dans
l'intention de venger son peintre favori, le maître de Delft.» La
marquise, se retournant, adressa un sourire et tendit la main à Swann
qui s'était soulevé pour la saluer. Mais presque sans dissimulation,
soit qu'une vie déjà avancée lui en eût ôté la volonté morale par
l'indifférence à l'opinion, ou le pouvoir physique par l'exaltation du
désir et l'affaiblissement des ressorts qui aident à le cacher, dès que
Swann eut, en serrant la main de la marquise, vu sa gorge de tout près
et de haut, il plongea un regard attentif, sérieux, absorbé, presque
soucieux, dans les profondeurs du corsage, et ses narines, que le parfum
de la femme grisait, palpitèrent comme un papillon prêt à aller se poser
sur la fleur entrevue. Brusquement il s'arracha au vertige qui
l'avait saisi, et Mme de Surgis elle-même, quoique gênée, étouffa une
respiration profonde, tant le désir est parfois contagieux. «Le peintre
s'est froissé, dit-elle à M. de Charlus, et l'a repris. On avait dit
qu'il était maintenant chez Diane de Saint-Euverte.--Je ne croirai
jamais, répliqua le baron, qu'un chef-d'oeuvre ait si mauvais goût.»
--Il lui parle de son portrait. Moi, je lui en parlerais aussi bien que
Charlus, de ce portrait, me dit Swann, affectant un ton traînard et
voyou et suivant des yeux le couple qui s'éloignait. Et cela me ferait
sûrement plus de plaisir qu'à Charlus, ajouta-t-il.
Je lui demandais si ce qu'on disait de M. de Charlus était vrai, en quoi
je mentais doublement, car si je ne savais pas qu'on eût jamais rien
dit, en revanche je savais fort bien depuis tantôt que ce que je voulais
dire était vrai. Swann haussa les épaules, comme si j'avais proféré une
absurdité.
--C'est-à-dire que c'est un ami délicieux. Mais ai-je besoin d'ajouter
que c'est purement platonique. Il est plus sentimental que d'autres,
voilà tout; d'autre part, comme il ne va jamais très loin avec les
femmes, cela a donné une espèce de crédit aux bruits insensés dont vous
voulez parler. Charlus aime peut-être beaucoup ses amis, mais tenez pour
assuré que cela ne s'est jamais passé ailleurs que dans sa tête et
dans son coeur. Enfin, nous allons peut-être avoir deux secondes de
tranquillité. Donc, le prince de Guermantes continua: «Je vous avouerai
que cette idée d'une illégalité possible dans la conduite du procès
m'était extrêmement pénible à cause du culte que vous savez que j'ai
pour l'armée; j'en reparlai avec le général, et je n'eus plus, hélas!
aucun doute à cet égard. Je vous dirai franchement que, dans tout cela,
l'idée qu'un innocent pourrait subir la plus infamante des peines ne
m'avait même pas effleuré. Mais par cette idée d'illégalité, je me mis à
étudier ce que je n'avais pas voulu lire, et voici que des doutes, cette
fois non plus sur l'illégalité mais sur l'innocence, vinrent me hanter.
Je ne crus pas en devoir parler à la Princesse. Dieu sait qu'elle
est devenue aussi Française que moi. Malgré tout, du jour où je l'ai
épousée, j'eus tant de coquetterie à lui montrer dans toute sa beauté
notre France, et ce que pour moi elle a de plus splendide, son armée,
qu'il m'était trop cruel de lui faire part de mes soupçons qui
n'atteignaient, il est vrai, que quelques officiers. Mais je suis d'une
famille de militaires, je ne voulais pas croire que des officiers
pussent se tromper. J'en reparlai encore à Beauserfeuil, il m'avoua que
des machinations coupables avaient été ourdies, que le bordereau n'était
peut-être pas de Dreyfus, mais que la preuve éclatante de sa culpabilité
existait. C'était la pièce Henry. Et quelques jours après, on apprenait
que c'était un faux. Dès lors, en cachette de la Princesse, je me mis à
lire tous les jours le _Siècle_, l'_Aurore_; bientôt je n'eus plus aucun
doute, je ne pouvais plus dormir. Je m'ouvris de mes souffrances morales
à notre ami, l'abbé Poiré, chez qui je rencontrai avec étonnement la
même conviction, et je fis dire par lui des messes à l'intention de
Dreyfus, de sa malheureuse femme et de ses enfants. Sur ces entrefaites,
un matin que j'allais chez la Princesse, je vis sa femme de chambre qui
cachait quelque chose qu'elle avait dans la main. Je lui demandai en
riant ce que c'était, elle rougit et ne voulut pas me le dire. J'avais
la plus grande confiance dans ma femme, mais cet incident me troubla
fort (et sans doute aussi la Princesse à qui sa camériste avait dû le
raconter), car ma chère Marie me parla à peine pendant le déjeuner qui
suivit. Je demandai ce jour-là à l'abbé Poiré s'il pourrait dire le
lendemain ma messe pour Dreyfus.» Allons, bon! s'écria Swann à mi-voix
en s'interrompant.
Je levai la tête et vis le duc de Guermantes qui venait à nous. «Pardon
de vous déranger, mes enfants. Mon petit, dit-il en s'adressant à moi,
je suis délégué auprès de vous par Oriane. Marie et Gilbert lui ont
demandé de rester à souper à leur table avec cinq ou six personnes
seulement: la princesse de Hesse, Mme de Ligne, Mme de Tarente, Mme de
Chevreuse, la duchesse d'Arenberg. Malheureusement, nous ne pouvons
pas rester, parce que nous allons à une espèce de petite redoute.»
J'écoutais, mais chaque fois que nous avons quelque chose à faire à
un moment déterminé, nous chargeons nous-mêmes un certain personnage
habitué à ce genre de besogne de surveiller l'heure et de nous avertir à
temps. Ce serviteur interne me rappela, comme je l'en avais prié il y
a quelques heures, qu'Albertine, en ce moment bien loin de la pensée,
devait venir chez moi aussitôt après le théâtre. Aussi, je refusai
le souper. Ce n'est pas que je ne me plusse chez la princesse de
Guermantes. Ainsi les hommes peuvent avoir plusieurs sortes de plaisirs.
Le véritable est celui pour lequel ils quittent l'autre. Mais ce
dernier, s'il est apparent, ou même seul apparent, peut donner le change
sur le premier, rassure ou dépiste les jaloux, égare le jugement du
monde. Et pourtant, il suffirait pour que nous le sacrifiions à l'autre
d'un peu de bonheur ou d'un peu de souffrance. Parfois un troisième
ordre de plaisirs plus graves, mais plus essentiels, n'existe pas encore
pour nous chez qui sa virtualité ne se traduit qu'en éveillant des
regrets, des découragements. Et c'est à ces plaisirs-là pourtant que
nous nous donnerons plus tard. Pour en donner un exemple tout à fait
secondaire, un militaire en temps de paix sacrifiera la vie mondaine
à l'amour, mais la guerre déclarée (et sans qu'il soit même besoin de
faire intervenir l'idée d'un devoir patriotique), l'amour à la passion,
plus forte que l'amour, de se battre. Swann avait beau dire qu'il était
heureux de me raconter son histoire, je sentais bien que sa conversation
avec moi, à cause de l'heure tardive, et parce qu'il était trop
souffrant, était une de ces fatigues dont ceux qui savent qu'ils
se tuent par les veilles, par les excès, ont en rentrant un regret
exaspéré, pareil à celui qu'ont de la folle dépense qu'ils viennent
encore de faire les prodigues, qui ne pourront pourtant pas s'empêcher
le lendemain de jeter l'argent par les fenêtres. A partir d'un certain
degré d'affaiblissement, qu'il soit causé par l'âge ou par la maladie,
tout plaisir pris aux dépens du sommeil, en dehors des habitudes,
tout dérèglement, devient un ennui. Le causeur continue à parler par
politesse, par excitation, mais il sait que l'heure où il aurait pu
encore s'endormir est déjà passée, et il sait aussi les reproches qu'il
s'adressera au cours de l'insomnie et de la fatigue qui vont suivre.
Déjà, d'ailleurs, même le plaisir momentané a pris fin, le corps
et l'esprit sont trop démeublés de leurs forces pour accueillir
agréablement ce qui paraît un divertissement à votre interlocuteur. Ils
ressemblent à un appartement un jour de départ ou de déménagement, où ce
sont des corvées que les visites que l'on reçoit assis sur des malles,
les yeux fixés sur la pendule.
--Enfin seuls, me dit-il; je ne sais plus où j'en suis. N'est-ce pas,
je vous ai dit que le Prince avait demandé à l'abbé Poiré s'il pourrait
faire dire sa messe pour Dreyfus. «Non, me répondit l'abbé (je vous
dis «me», me dit Swann, parce que c'est le Prince qui me parle, vous
comprenez?) car j'ai une autre messe qu'on m'a chargé de dire également
ce matin pour lui.--Comment, lui dis-je, il y a un autre catholique que
moi qui est convaincu de son innocence?--Il faut le croire.--Mais
la conviction de cet autre partisan doit être moins ancienne que la
mienne.--Pourtant, ce partisan me faisait déjà dire des messes quand
vous croyiez encore Dreyfus coupable.--Ah! je vois bien que ce n'est pas
quelqu'un de notre milieu.--Au contraire!--Vraiment, il y a parmi nous
des dreyfusistes? Vous m'intriguez; j'aimerais m'épancher avec lui, si
je le connais, cet oiseau rare.--Vous le connaissez.--Il s'appelle?--La
princesse de Guermantes.» Pendant que je craignais de froisser les
opinions nationalistes, la foi française de ma chère femme, elle, avait
eu peur d'alarmer mes opinions religieuses, mes sentiments patriotiques.
Mais, de son côté, elle pensait comme moi, quoique depuis plus longtemps
que moi. Et ce que sa femme de chambre cachait en entrant dans sa
chambre, ce qu'elle allait lui acheter tous les jours, c'était
l'_Aurore_. Mon cher Swann, dès ce moment je pensai au plaisir que
je vous ferais en vous disant combien mes idées étaient sur ce point
parentes des vôtres; pardonnez-moi de ne l'avoir pas fait plus tôt.
Si vous vous reportez au silence que j'avais gardé vis-à-vis de la
Princesse, vous ne serez pas étonné que penser comme vous m'eût alors
encore plus écarté de vous que penser autrement que vous. Car ce sujet
m'était infiniment pénible à aborder. Plus je crois qu'une erreur,
que même des crimes ont été commis, plus je saigne dans mon amour de
l'armée. J'aurais pensé que des opinions semblables aux miennes étaient
loin de vous inspirer la même douleur, quand on m'a dit l'autre jour que
vous réprouviez avec force les injures à l'armée et que les dreyfusistes
acceptassent de s'allier à ses insulteurs. Cela m'a décidé, j'avoue
qu'il m'a été cruel de vous confesser ce que je pense de certains
officiers, peu nombreux heureusement, mais c'est un soulagement pour moi
de ne plus avoir à me tenir loin de vous et surtout que vous sentiez
bien que, si j'avais pu être dans d'autres sentiments, c'est que je
n'avais pas un doute sur le bien-fondé du jugement rendu. Dès que j'en
eus un, je ne pouvais plus désirer qu'une chose, la réparation de
l'erreur.» Je vous avoue que ces paroles du prince de Guermantes m'ont
profondément ému. Si vous le connaissiez comme moi, si vous saviez
d'où il a fallu qu'il revienne pour en arriver là, vous auriez de
l'admiration pour lui, et il en mérite. D'ailleurs, son opinion ne
m'étonne pas, c'est une nature si droite!
Swann oubliait que, dans l'après-midi, il m'avait dit au contraire que
les opinions en cette affaire Dreyfus étaient commandées par l'atavisme.
Tout au plus avait-il fait exception pour l'intelligence, parce que chez
Saint-Loup elle était arrivée à vaincre l'atavisme et à faire de lui un
dreyfusard. Or, il venait de voir que cette victoire avait été de courte
durée et que Saint-Loup avait passé dans l'autre camp. C'était donc
maintenant à la droiture du coeur qu'il donnait le rôle dévolu tantôt à
l'intelligence. En réalité, nous découvrons toujours après coup que nos
adversaires avaient une raison d'être du parti où ils sont et qui ne
tient pas à ce qu'il peut y avoir de juste dans ce parti, et que ceux
qui pensent comme nous c'est que l'intelligence, si leur nature morale
est trop basse pour être invoquée, ou leur droiture, si leur pénétration
est faible, les y a contraints.
Swann trouvait maintenant indistinctement intelligents ceux qui étaient
de son opinion, son vieil ami le prince de Guermantes, et mon camarade
Bloch qu'il avait tenu à l'écart jusque-là, et qu'il invita à déjeuner.
Swann intéressa beaucoup Bloch en lui disant que le prince de Guermantes
était dreyfusard. «Il faudrait lui demander de signer nos listes pour
Picquart; avec un nom comme le sien, cela ferait un effet formidable.»
Mais Swann, mêlant à son ardente conviction d'Israélite la modération
diplomatique du mondain, dont il avait trop pris les habitudes pour
pouvoir si tardivement s'en défaire, refusa d'autoriser Bloch à envoyer
au Prince, même comme spontanément, une circulaire à signer. «Il ne peut
pas faire cela, il ne faut pas demander l'impossible, répétait Swann.
Voilà un homme charmant qui a fait des milliers de lieues pour venir
jusqu'à nous. Il peut nous être très utile. S'il signait votre liste, il
se compromettrait simplement auprès des siens, serait châtié à cause de
nous, peut-être se repentirait-il de ses confidences et n'en ferait-il
plus.» Bien plus, Swann refusa son propre nom. Il le trouvait trop
hébraïque pour ne pas faire mauvais effet. Et puis, s'il approuvait tout
ce qui touchait à la révision, il ne voulait être mêlé en rien à la
campagne antimilitariste. Il portait, ce qu'il n'avait jamais fait
jusque-là, la décoration qu'il avait gagnée comme tout jeune mobile,
en 70, et ajouta à son testament un codicille pour demander que,
contrairement à ses dispositions précédentes, des honneurs militaires
fussent rendus à son grade de chevalier de la Légion d'honneur. Ce
qui assembla, autour de l'église de Combray tout un escadron de ces
cavaliers sur l'avenir desquels pleurait autrefois Françoise, quand elle
envisageait la perspective d'une guerre. Bref Swann refusa de signer
la circulaire de Bloch, de sorte que, s'il passait pour un dreyfusard
enragé aux yeux de beaucoup, mon camarade le trouva tiède, infecté de
nationalisme, et cocardier.
Swann me quitta sans me serrer la main pour ne pas être obligé de faire
des adieux dans cette salle où il avait trop d'amis, mais il me dit:
«Vous devriez venir voir votre amie Gilberte. Elle a réellement grandi
et changé, vous ne la reconnaîtriez pas. Elle serait si heureuse!» Je
n'aimais plus Gilberte. Elle était pour moi comme une morte qu'on a
longtemps pleurée, puis l'oubli est venu, et, si elle ressuscitait, elle
ne pourrait plus s'insérer dans une vie qui n'est plus faite pour elle.
Je n'avais plus envie de la voir ni même cette envie de lui montrer que
je ne tenais pas à la voir et que chaque jour, quand je l'aimais, je me
promettais de lui témoigner quand je ne l'aimerais plus.
Aussi, ne cherchant plus qu'à me donner, vis-à-vis de Gilberte, l'air
d'avoir désiré de tout mon coeur la retrouver et d'en avoir été empêché
par des circonstances dites «indépendantes de ma volonté» et qui ne se
produisent en effet, au moins avec une certaine suite, que quand la
volonté ne les contrecarre pas, bien loin d'accueillir avec réserve
l'invitation de Swann, je ne le quittai pas qu'il ne m'eût promis
d'expliquer en détail à sa fille les contretemps qui m'avaient privé, et
me priveraient encore, d'aller la voir. «Du reste, je vais lui écrire
tout à l'heure en rentrant, ajoutai-je. Mais dites-lui bien que c'est
une lettre de menaces, car, dans un mois ou deux, je serai tout à fait
libre, et alors qu'elle tremble, car je serai chez vous aussi souvent
même qu'autrefois.»
Avant de laisser Swann, je lui dis un mot de sa santé. «Non, ça ne va
pas si mal que ça, me répondit-il. D'ailleurs, comme je vous le disais,
je suis assez fatigué et accepte d'avance avec résignation ce qui peut
arriver. Seulement, j'avoue que ce serait bien agaçant de mourir avant
la fin de l'affaire Dreyfus. Toutes ces canailles-là ont plus d'un tour
dans leur sac. Je ne doute pas qu'ils soient finalement vaincus, mais
enfin ils sont très puissants, ils ont des appuis partout. Dans le
moment où ça va le mieux, tout craque. Je voudrais bien vivre assez pour
voir Dreyfus réhabilité et Picquart colonel.»
Quand Swann fut parti, je retournai dans le grand salon où se trouvait
cette princesse de Guermantes avec laquelle je ne savais pas alors que
je dusse être un jour si lié. La passion qu'elle eut pour M. de Charlus
ne se découvrit pas d'abord à moi. Je remarquai seulement que le baron,
à partir d'une certaine époque et sans être pris contre la princesse de
Guermantes d'aucune de ces inimitiés qui chez lui n'étonnaient pas,
tout en continuant à avoir pour elle autant, plus d'affection peut-être
encore, paraissait mécontent et agacé chaque fois qu'on lui parlait
d'elle. Il ne donnait plus jamais son nom dans la liste des personnes
avec qui il désirait dîner.
Il est vrai qu'avant cela j'avais entendu un homme du monde très méchant
dire que la Princesse était tout à fait changée, qu'elle était amoureuse
de M. de Charlus, mais cette médisance m'avait paru absurde et m'avait
indigné. J'avais bien remarqué avec étonnement que, quand je racontais
quelque chose qui me concernait, si au milieu intervenait M. de Charlus,
l'attention de la Princesse se mettait aussitôt à ce cran plus serré
qui est celui d'un malade qui, nous entendant parler de nous, par
conséquent, d'une façon distraite et nonchalante, reconnaît tout d'un
coup qu'un nom est celui du mal dont il est atteint, ce qui à la fois
l'intéresse et le réjouit. Telle, si je lui disais: «Justement M. de
Charlus me racontait...», la Princesse reprenait en mains les rênes
détendues de son attention. Et une fois, ayant dit devant elle que M.
de Charlus avait en ce moment un assez vif sentiment pour une certaine
personne, je vis avec étonnement s'insérer dans les yeux de la Princesse
ce trait différent et momentané qui trace dans les prunelles comme le
sillon d'une fêlure et qui provient d'une pensée que nos paroles, à leur
insu, ont agitée en l'être à qui nous parlons, pensée secrète qui ne se
traduira pas par des mots, mais qui montera, des profondeurs remuées par
nous, à la surface un instant altérée du regard. Mais si mes paroles
avaient ému la Princesse, je n'avais pas soupçonné de quelle façon.
D'ailleurs peu de temps après, elle commença à me parler de M. de
Charlus, et presque sans détours. Si elle faisait allusion aux bruits
que de rares personnes faisaient courir sur le baron, c'était seulement
comme à d'absurdes et infâmes inventions. Mais, d'autre part, elle
disait: «Je trouve qu'une femme qui s'éprendrait d'un homme de l'immense
valeur de Palamède devrait avoir assez de hauteur de vues, assez de
dévouement, pour l'accepter et le comprendre en bloc, tel qu'il est,
pour respecter sa liberté, ses fantaisies, pour chercher seulement à lui
aplanir les difficultés et à le consoler de ses peines.» Or, par ces
propos pourtant si vagues, la princesse de Guermantes révélait ce
qu'elle cherchait à magnifier, de la même façon que faisait parfois M.
de Charlus lui-même. N'ai-je pas entendu à plusieurs reprises ce dernier
dire à des gens qui jusque-là étaient incertains si on le calomniait ou
non: «Moi, qui ai eu bien des hauts et bien des bas dans ma vie, qui ai
connu toute espèce de gens, aussi bien des voleurs que des rois, et
même je dois dire, avec une légère préférence pour les voleurs, qui ai
poursuivi la beauté sous toutes ses formes, etc...», et par ces paroles
qu'il croyait habiles, et en démentant des bruits dont on ne soupçonnait
pas qu'ils eussent couru (ou pour faire à la vérité, par goût, par
mesure, par souci de la vraisemblance une part qu'il était seul à juger
minime), il ôtait leurs derniers doutes sur lui aux uns, inspirait leurs
premiers à ceux qui n'en avaient pas encore. Car le plus dangereux de
tous les recels, c'est celui de la faute elle-même dans l'esprit du
coupable. La connaissance permanente qu'il a d'elle l'empêche de
supposer combien généralement elle est ignorée, combien un mensonge
complet serait aisément cru, et, en revanche, de se rendre compte à quel
degré de vérité commence pour les autres, dans des paroles qu'il croit
innocentes, l'aveu. Et d'ailleurs il aurait eu de toute façon bien tort
de chercher à le taire, car il n'y a pas de vices qui ne trouvent
dans le grand monde des appuis complaisants, et l'on a vu bouleverser
l'aménagement d'un château pour faire coucher une soeur près de sa soeur
dès qu'on eut appris qu'elle ne l'aimait pas qu'en soeur. Mais ce qui
me révéla tout d'un coup l'amour de la Princesse, ce fut un fait
particulier et sur lequel je n'insisterai pas ici, car il fait partie du
récit tout autre où M. de Charlus laissa mourir une reine plutôt que de
manquer le coiffeur qui devait le friser au petit fer pour un contrôleur
d'omnibus devant lequel il se trouva prodigieusement intimidé.
Cependant, pour en finir avec l'amour de la Princesse, disons quel rien
m'ouvrit les yeux. J'étais, ce jour-là, seul en voiture avec elle. Au
moment où nous passions devant une poste, elle fit arrêter. Elle n'avait
pas emmené de valet de pied. Elle sorti à demi une lettre de son manchon
et commença le mouvement de descendre pour la mettre dans la boîte.
Je voulus l'arrêter, elle se débattit légèrement, et déjà nous nous
rendions compte l'un et l'autre que notre premier geste avait été,
le sien compromettant en ayant l'air de protéger un secret, le mien
indiscret en m'opposant à cette protection. Ce fut elle qui se ressaisit
le plus vite. Devenant subitement très rouge, elle me donna la lettre,
je n'osai plus ne pas la prendre, mais, en la mettant dans la boîte, je
vis, sans le vouloir, qu'elle était adressée à M. de Charlus.
Pour revenir en arrière et à cette première soirée chez la princesse
de Guermantes, j'allai lui dire adieu, car son cousin et sa cousine me
ramenaient et étaient fort pressés, M. de Guermantes voulait cependant
dire au revoir à son frère. Mme de Surgis ayant eu le temps, dans une
porte, de dire au duc que M. de Charlus avait été charmant pour elle et
pour ses fils, cette grande gentillesse de son frère, et la première que
celui-ci eût eue dans cet ordre d'idées, toucha profondément Basin et
réveilla chez lui des sentiments de famille qui ne s'endormaient jamais
longtemps. Au moment où nous disions adieu à la Princesse, il tint, sans
dire expressément ses remerciements à M. de Charlus, à lui exprimer sa
tendresse, soit qu'il eût en effet peine à la contenir, soit pour que
le baron se souvînt que le genre d'actions qu'il avait eu ce soir ne
passait pas inaperçu aux yeux d'un frère, de même que, dans le but de
créer pour l'avenir des associations de souvenirs salutaires, on donne
du sucre à un chien qui a fait le beau. «Hé bien! petit frère, dit le
duc en arrêtant M. de Charlus et en le prenant tendrement sous le bras,
voilà comment on passe devant son aîné sans même un petit bonjour. Je ne
te vois plus, Mémé, et tu ne sais pas comme cela me manque. En cherchant
de vieilles lettres j'en ai justement retrouvé de la pauvre maman qui
sont toutes si tendres pour toi.--Merci, Basin, répondit M. de Charlus
d'une voix altérée, car il ne pouvait jamais parler sans émotion de leur
mère.--Tu devrais te décider à me laisser t'installer un pavillon à
Guermantes, reprit le duc.» «C'est gentil de voir les deux frères si
tendres l'un avec l'autre, dit la Princesse à Oriane.--Ah! ça, je ne
crois pas qu'on puisse trouver beaucoup de frères comme cela. Je vous
inviterai avec lui, me promit-elle. Vous n'êtes pas mal avec lui?...
Mais qu'est-ce qu'ils peuvent avoir à se dire», ajouta-t-elle d'un ton
inquiet, car elle entendait imparfaitement leurs paroles. Elle avait
toujours eu une certaine jalousie du plaisir que M. de Guermantes
éprouvait à causer avec son frère d'un passé à distance duquel il tenait
un peu sa femme. Elle sentait que, quand ils étaient heureux d'être
ainsi l'un près de l'autre et que, ne retenant plus son impatiente
curiosité, elle venait se joindre à eux, son arrivée ne leur faisait pas
plaisir. Mais, ce soir, à cette jalousie habituelle s'en ajoutait une
autre. Car si Mme de Surgis avait raconté à M. de Guermantes les bontés
qu'avait eues son frère, afin qu'il l'en remerciât, en même temps des
amies dévouées du couple Guermantes avaient cru devoir prévenir la
duchesse que la maîtresse de son mari avait été vue en tête à tête
avec le frère de celui-ci. Et Mme de Guermantes en était tourmentée.
«Rappelle-toi comme nous étions heureux jadis à Guermantes, reprit le
duc en s'adressant à M. de Charlus. Si tu y venais quelquefois l'été,
nous reprendrions notre bonne vie. Te rappelles-tu le vieux père
Courveau: «Pourquoi est-ce que Pascal est troublant? parce qu'il est
trou... trou...--blé», prononça M. de Charlus comme s'il répondait
encore à son professeur.--«Et pourquoi est-ce que Pascal est troublé?
parce qu'il est trou... parce qu'il est trou...--Blanc.--Très bien, vous
serez reçu, vous aurez certainement une mention, et Mme la duchesse vous
donnera un dictionnaire chinois.» Si je me rappelle, mon petit Mémé! Et
la vieille potiche que t'avait rapportée Hervey de Saint-Denis, je la
vois encore. Tu nous menaçais d'aller passer définitivement ta vie en
Chine tant tu étais épris de ce pays; tu aimais déjà faire de longues
vadrouilles. Ah! tu as été un type spécial, car on peut dire qu'en rien
tu n'as jamais eu les goûts de tout le monde...» Mais à peine avait-il
dit ces mots que le duc piqua ce qu'on appelle un soleil, car il
connaissait, sinon les moeurs, du moins la réputation de son frère.
Comme il ne lui en parlait jamais, il était d'autant plus gêné d'avoir
dit quelque chose qui pouvait avoir l'air de s'y rapporter, et plus
encore d'avoir paru gêné. Après une seconde de silence: «Qui sait,
dit-il pour effacer ses dernières paroles, tu étais peut-être amoureux
d'une Chinoise avant d'aimer tant de blanches et de leur plaire, si j'en
juge par une certaine dame à qui tu as fait bien plaisir ce soir en
causant avec elle. Elle a été ravie de toi.» Le duc s'était promis de ne
pas parler de Mme de Surgis, mais, au milieu du désarroi que la gaffe
qu'il avait faite venait de jeter dans ses idées, il s'était jeté sur
la plus voisine, qui était précisément celle qui ne devait pas paraître
dans l'entretien, quoiqu'elle l'eût motivé. Mais M. de Charlus avait
remarqué la rougeur de son frère. Et, comme les coupables qui ne veulent
pas avoir l'air embarrassé qu'on parle devant eux du crime qu'ils sont
censés ne pas avoir commis et croient devoir prolonger une conversation
périlleuse: «J'en suis charmé, lui répondit-il, mais je tiens à revenir
sur ta phrase précédente, qui me semble profondément vraie. Tu disais
que je n'ai jamais eu les idées de tout le monde; comme c'est juste!
tu disais que j'avais des goûts spéciaux.--Mais non», protesta M. de
Guermantes, qui, en effet, n'avait pas dit ces mots et ne croyait
peut-être pas chez son frère à la réalité de ce qu'ils désignent.
Et, d'ailleurs, se croyait-il le droit de le tourmenter pour des
singularités qui en tout cas étaient restées assez douteuses ou assez
secrètes pour ne nuire en rien à l'énorme situation du baron? Bien plus,
sentant que cette situation de son frère allait se mettre au service
de ses maîtresses, le duc se disait que cela valait bien quelques
complaisances en échange; eût-il à ce moment connu quelque liaison
«spéciale» de son frère que, dans l'espoir de l'appui que celui-ci lui
prêterait, espoir uni au pieux souvenir du temps passé, M. de Guermantes
eût passé dessus, fermant les yeux sur elle, et au besoin prêtant la
main. «Voyons, Basin; bonsoir, Palamède, dit la duchesse qui, rongée de
rage et de curiosité, n'y pouvait plus tenir, si vous avez décidé de
passer la nuit ici, il vaut mieux que nous restions à souper. Vous nous
tenez debout, Marie et moi, depuis une demi-heure.» Le duc quitta son
frère après une significative étreinte et nous descendîmes tous trois
l'immense escalier de l'hôtel de la Princesse.
Des deux côtés, sur les marches les plus hautes, étaient répandus des
couples qui attendaient que leur voiture fût avancée. Droite, isolée,
ayant à ses côtés son mari et moi, la duchesse se tenait à gauche de
l'escalier, déjà enveloppée dans son manteau à la Tiepolo, le col
enserré dans le fermoir de rubis, dévorée des yeux par des femmes, des
hommes, qui cherchaient à surprendre le secret de son élégance et de sa
beauté. Attendant sa voiture sur le même degré de l'escalier que Mme
de Guermantes, mais à l'extrémité opposée, Mme de Gallardon, qui avait
perdu depuis longtemps tout espoir d'avoir jamais la visite de sa
cousine, tournait le dos pour ne pas avoir l'air de la voir, et surtout
pour ne pas offrir la preuve que celle-ci ne la saluait pas. Mme de
Gallardon était de fort méchante humeur parce que des messieurs qui
étaient avec elle avaient cru devoir lui parler d'Oriane: «Je ne tiens
pas du tout à la voir, leur avait-elle répondu, je l'ai, du reste,
aperçue tout à l'heure, elle commence à vieillir; il paraît qu'elle ne
peut pas s'y faire. Basin lui-même le dit. Et dame! je comprends ça,
parce que, comme elle n'est pas intelligente, qu'elle est méchante comme
une teigne et qu'elle a mauvaise façon, elle sent bien que, quand elle
ne sera plus belle, il ne lui restera rien du tout.»
J'avais mis mon pardessus, ce que M. de Guermantes, qui craignait les
refroidissements, blâma, en descendant avec moi, à cause de la chaleur
qu'il faisait. Et la génération de nobles qui a plus ou moins passé
par Monseigneur Dupanloup parle un si mauvais français (excepté les
Castellane), que le duc exprima ainsi sa pensée: «Il vaut mieux ne pas
être couvert avant d'aller dehors, du moins _en thèse générale_.» Je
revois toute cette sortie, je revois, si ce n'est pas à tort que je le
place sur cet escalier, portrait détaché de son cadre, le prince de
Sagan, duquel ce dut être la dernière soirée mondaine, se découvrant
pour présenter ses hommages à la duchesse, avec une si ample révolution
du chapeau haut de forme dans sa main gantée de blanc, qui répondait au
gardénia de la boutonnière, qu'on s'étonnait que ce ne fût pas un feutre
à plume de l'ancien régime, duquel plusieurs visages ancestraux étaient
exactement reproduits dans celui de ce grand seigneur. Il ne resta
qu'un peu de temps auprès d'elle, mais ses poses, même d'un instant,
suffisaient à composer tout un tableau vivant et comme une scène
historique. D'ailleurs, comme il est mort depuis, et que je ne l'avais
de son vivant qu'aperçu, il est tellement devenu pour moi un personnage
d'histoire, d'histoire mondaine du moins, qu'il m'arrive de m'étonner en
pensant qu'une femme, qu'un homme que je connais sont sa soeur et son
neveu.
Pendant que nous descendions l'escalier, le montait, avec un air de
lassitude qui lui seyait, une femme qui paraissait une quarantaine
d'années bien qu'elle eût davantage. C'était la princesse d'Orvillers,
fille naturelle, disait-on, du duc de Parme, et dont la douce voix
se scandait d'un vague accent autrichien. Elle s'avançait, grande,
inclinée, dans une robe de soie blanche à fleurs, laissant battre sa
poitrine délicieuse, palpitante et fourbue, à travers un harnais de
diamants et de saphirs. Tout en secouant la tête comme une cavale de roi
qu'eût embarrassée son licol de perles, d'une valeur inestimable et d'un
poids incommode, elle posait çà et là ses regards doux et charmants,
d'un bleu qui, au fur et à mesure qu'il commençait à s'user, devenait
plus caressant encore, et faisait à la plupart des invités qui s'en
allaient un signe de tête amical. «Vous arrivez à une jolie heure,
Paulette! dit la duchesse.--Ah! j'ai un tel regret! Mais vraiment il n'y
a pas eu la possibilité matérielle», répondit la princesse d'Orvillers
qui avait pris à la duchesse de Guermantes ce genre de phrases, mais y
ajoutait sa douceur naturelle et l'air de sincérité donné par l'énergie
d'un accent lointainement tudesque dans une voix si tendre. Elle avait
l'air de faire allusion à des complications de vie trop longues à dire,
et non vulgairement à des soirées, bien qu'elle revînt en ce moment de
plusieurs. Mais ce n'était pas elles qui la forçaient de venir si tard.
Comme le prince de Guermantes avait pendant de longues années empêché sa
femme de recevoir Mme d'Orvillers, celle-ci, quand l'interdit fut levé,
se contenta de répondre aux invitations, pour ne pas avoir l'air d'en
avoir soif, par des simples cartes déposées. Au bout de deux ou trois
ans de cette méthode, elle venait elle-même, mais très tard, comme après
le théâtre. De cette façon, elle se donnait l'air de ne tenir nullement
à la soirée, ni à y être vue, mais simplement de venir faire une visite
au Prince et à la Princesse, rien que pour eux, par sympathie, au moment
où, les trois quarts des invités déjà partis, elle «jouirait mieux
d'eux». «Oriane est vraiment tombée au dernier degré, ronchonna Mme
de Gallardon. Je ne comprends pas Basin de la laisser parler à Mme
d'Orvillers. Ce n'est pas M. de Gallardon qui m'eût permis cela.» Pour
moi, j'avais reconnu en Mme d'Orvillers la femme qui, près de l'hôtel
Guermantes, me lançait de longs regards langoureux, se retournait,
s'arrêtait devant les glaces des boutiques. Mme de Guermantes me
présenta, Mme d'Orvillers fut charmante, ni trop aimable, ni piquée.
Elle me regarda comme tout le monde, de ses yeux doux... Mais je ne
devais plus jamais, quand je la rencontrerais, recevoir d'elle une
seule de ces avances où elle avait semblé s'offrir. Il y a des regards
particuliers et qui ont l'air de vous reconnaître, qu'un jeune homme ne
reçoit jamais de certaines femmes--et de certains hommes--que jusqu'au
jour où ils vous connaissent et apprennent que vous êtes l'ami de gens
avec qui ils sont liés aussi.
On annonça que la voiture était avancée. Mme de Guermantes prit sa jupe
rouge comme pour descendre et monter en voiture, mais, saisie peut-être
d'un remords, ou du désir de faire plaisir et surtout de profiter de la
brièveté que l'empêchement matériel de le prolonger imposait à un acte
aussi ennuyeux, elle regarda Mme de Gallardon; puis, comme si elle
venait seulement de l'apercevoir, prise d'une inspiration, elle
retraversa, avant de descendre, toute la longueur du degré et, arrivée à
sa cousine ravie, lui tendit la main. «Comme il y a longtemps», lui dit
la duchesse qui, pour ne pas avoir à développer tout ce qu'était censé
contenir de regrets et de légitimes excuses cette formule, se tourna
d'un air effrayé vers le duc, lequel, en effet, descendu avec moi vers
la voiture, tempêtait en voyant que sa femme était partie vers Mme de
Gallardon et interrompait la circulation des autres voitures. «Oriane
est tout de même encore bien belle! dit Mme de Gallardon. Les gens
m'amusent quand ils disent que nous sommes en froid; nous pouvons, pour
des raisons où nous n'avons pas besoin de mettre les autres, rester des
années sans nous voir, nous avons trop de souvenirs communs pour pouvoir
jamais être séparées, et, au fond, elle sait bien qu'elle m'aime plus
que tant des gens qu'elle voit tous les jours et qui ne sont pas de son
rang.» Mme de Gallardon était en effet comme ces amoureux dédaignés qui
veulent à toute force faire croire qu'ils sont plus aimés que ceux que
choie leur belle. Et (par les éloges que, sans souci de la contradiction
avec ce qu'elle avait dit peu avant, elle prodigua en parlant de la
duchesse de Guermantes) elle prouva indirectement que celle-ci possédait
à fond les maximes qui doivent guider dans sa carrière une grande
élégante laquelle, dans le moment même où sa plus merveilleuse toilette
excite, à côté de l'admiration, l'envie, doit savoir traverser tout un
escalier pour la désarmer. «Faites au moins attention de ne pas mouiller
vos souliers» (il avait tombé une petite pluie d'orage), dit le duc, qui
était encore furieux d'avoir attendu.
Pendant le retour, à cause de l'exiguïté du coupé, les souliers rouges
se trouvèrent forcément peu éloignés des miens, et Mme de Guermantes,
craignant même qu'ils ne les eussent touchés, dit au duc: «Ce jeune
homme va être obligé de me dire comme je ne sais plus quelle caricature:
«Madame, dites-moi tout de suite que vous m'aimez, mais ne me marchez
pas sur les pieds comme cela.» Ma pensée d'ailleurs était assez loin de
Mme de Guermantes. Depuis que Saint-Loup m'avait parlé d'une jeune fille
de grande naissance qui allait dans une maison de passe et de la femme
de chambre de la baronne Putbus, c'était dans ces deux personnes que,
faisant bloc, s'étaient résumés les désirs que m'inspiraient chaque
jour tant de beautés de deux classes, d'une part les vulgaires et
magnifiques, les majestueuses femmes de chambre de grande maison enflées
d'orgueil et qui disent «nous» en parlant des duchesses, d'autre part
ces jeunes filles dont il me suffisait parfois, même sans les avoir vues
passer en voiture ou à pied, d'avoir lu le nom dans un compte rendu
de bal pour que j'en devinsse amoureux et qu'ayant consciencieusement
cherché dans l'annuaire des châteaux où elles passaient l'été (bien
souvent en me laissant égarer par un nom similaire) je rêvasse tour à
tour d'aller habiter les plaines de l'Ouest, les dunes du Nord, les bois
de pins du Midi. Mais j'avais beau fondre toute la matière charnelle
la plus exquise pour composer, selon l'idéal que m'en avait tracé
Saint-Loup, la jeune fille légère et la femme de chambre de Mme Putbus,
il manquait à mes deux beautés possédables ce que j'ignorerais tant que
je ne les aurais pas vues: le caractère individuel. Je devais m'épuiser
vainement à rechercher à me figurer, pendant les mois où j'eusse préféré
une femme de chambre, celle de Mme Putbus. Mais quelle tranquillité,
après avoir été perpétuellement troublé par mes désirs inquiets pour
tant d'êtres fugitifs dont souvent je ne savais même pas le nom, qui
étaient en tout cas si difficiles à retrouver, encore plus à connaître,
impossibles peut-être à conquérir, d'avoir prélevé sur toute cette
beauté éparse, fugitive, anonyme, deux spécimens de choix munis de leur
fiche signalétique et que j'étais du moins certain de me procurer quand
je le voudrais. Je reculais l'heure de me mettre à ce double plaisir,
comme celle du travail, mais la certitude de l'avoir quand je voudrais
me dispensait presque de le prendre, comme ces cachets soporifiques
qu'il suffit d'avoir à la portée de la main pour n'avoir pas besoin
d'eux et s'endormir. Je ne désirais dans l'univers que deux femmes dont
je ne pouvais, il est vrai, arriver à me représenter le visage, mais
dont Saint-Loup m'avait appris les noms et garanti la complaisance. De
sorte que, s'il avait par ses paroles de tout à l'heure fourni un rude
travail à mon imagination, il avait par contre procuré une appréciable
détente, un repos durable à ma volonté.
«Hé bien! me dit la duchesse, en dehors de vos bals, est-ce que je ne
peux vous être d'aucune utilité? Avez-vous trouvé un salon où vous
aimeriez que je vous présente?» Je lui répondis que je craignais que le
seul qui me fît envie ne fût trop peu élégant pour elle. «Qui est-ce?»
demanda-t-elle d'une voix menaçante et rauque, sans presque ouvrir la
bouche. «La baronne Putbus.» Cette fois-ci elle feignit une véritable
colère. «Ah! non, ça, par exemple, je crois que vous vous fichez de moi.
Je ne sais même pas par quel hasard je sais le nom de ce chameau. Mais
c'est la lie de la société. C'est comme si vous me demandiez de vous
présenter à ma mercière. Et encore non, car ma mercière est charmante.
Vous êtes un peu fou, mon pauvre petit. En tout cas, je vous demande en
grâce d'être poli avec les personnes à qui je vous ai présenté, de leur
mettre des cartes, d'aller les voir et de ne pas leur parler de la
baronne Putbus, qui leur est inconnue.» Je demandai si Mme d'Orvillers
n'était pas un peu légère. «Oh! pas du tout, vous confondez, elle serait
plutôt bégueule. N'est-ce pas, Basin?--Oui, en tout cas je ne crois pas
qu'il y ait jamais rien à dire sur elle», dit le duc.
«Vous ne voulez pas venir avec nous à la redoute? me demanda-t-il. Je
vous prêterais un manteau vénitien et je sais quelqu'un à qui cela
ferait bougrement plaisir, à Oriane d'abord, cela ce n'est pas la peine de
le dire; mais à la princesse de Parme. Elle chante tout le temps vos
louanges, elle ne jure que par vous. Vous avez la chance--comme elle est
un peu mûre--qu'elle soit d'une pudicité absolue. Sans cela elle vous
aurait certainement pris comme sigisbée, comme on disait dans ma
jeunesse, une espèce de cavalier servant.»
Je ne tenais pas à la redoute, mais au rendez-vous avec Albertine. Aussi
je refusai. La voiture s'était arrêtée, le valet de pied demanda la
porte cochère, les chevaux piaffèrent jusqu'à ce qu'elle fût ouverte
toute grande, et la voiture s'engagea dans la cour. «A la revoyure, me
dit le duc.--J'ai quelquefois regretté de demeurer aussi près de Marie,
me dit la duchesse, parce que, si je l'aime beaucoup, j'aime un petit
peu moins la voir. Mais je n'ai jamais regretté cette proximité autant
que ce soir puisque cela me fait rester si peu avec vous.--Allons,
Oriane, pas de discours.» La duchesse aurait voulu que j'entrasse un
instant chez eux. Elle rit beaucoup, ainsi que le duc, quand je dis que
je ne pouvais pas parce qu'une jeune fille devait précisément venir me
faire une visite maintenant. «Vous avez une drôle d'heure pour recevoir
vos visites, me dit-elle.--Allons, mon petit, dépêchons-nous, dit M. de
Guermantes à sa femme. Il est minuit moins le quart et le temps de nous
costumer...» Il se heurta devant sa porte, sévèrement gardée par elles,
aux deux dames à canne qui n'avaient pas craint de descendre nuitamment
de leur cime afin d'empêcher un scandale. «Basin, nous avons tenu à
vous prévenir, de peur que vous ne soyez vu à cette redoute: le pauvre
Amanien vient de mourir, il y a une heure.» Le duc eut un instant
d'alarme. Il voyait la fameuse redoute s'effondrer pour lui du moment
que, par ces maudites montagnardes, il était averti de la mort de M.
d'Osmond. Mais il se ressaisit bien vite et lança aux deux cousines ce
mot où il faisait entrer, avec la détermination de ne pas renoncer à un
plaisir, son incapacité d'assimiler exactement les tours de la langue
française: «Il est mort! Mais non, on exagère, on exagère!» Et sans plus
s'occuper des deux parentes qui, munies de leurs alpenstocks, allaient
faire l'ascension dans la nuit, il se précipita aux nouvelles en
interrogeant son valet de chambre: «Mon casque est bien arrivé?--Oui,
monsieur le duc.--Il y a bien un petit trou pour respirer? Je n'ai pas
envie d'être asphyxié, que diable!--Oui, monsieur le duc.--Ah! tonnerre
de Dieu, c'est un soir de malheur. Oriane, j'ai oublié de demander à
Babal si les souliers à la poulaine étaient pour vous!--Mais, mon petit,
puisque le costumier de l'Opéra-Comique est là, il nous le dira. Moi, je
ne crois pas que ça puisse aller avec vos éperons.--Allons trouver le
costumier, dit le duc. Adieu, mon petit, je vous dirais bien d'entrer
avec nous pendant que nous essaierons, pour vous amuser. Mais nous
causerions, il va être minuit et il faut que nous n'arrivions pas en
retard pour que la fête soit complète.»
Moi aussi j'étais pressé de quitter M. et Mme de Guermantes au plus
vite. _Phèdre_ finissait vers onze heures et demie. Le temps de venir,
Albertine devait être arrivée. J'allai droit à Françoise: «Mlle
Albertine est là?--Personne n'est venu.»
Mon Dieu, cela voulait-il dire que personne ne viendrait! J'étais
tourmenté, la visite d'Albertine me semblant maintenant d'autant plus
désirable qu'elle était moins certaine.
Françoise était ennuyée aussi, mais pour une tout autre raison. Elle
venait d'installer sa fille à table pour un succulent repas. Mais en
m'entendant venir, voyant le temps lui manquer pour enlever les plats et
disposer des aiguilles et du fil comme s'il s'agissait d'un ouvrage et
non d'un souper: Elle vient de prendre une cuillère de soupe, me dit
Françoise, je l'ai forcée de sucer un peu de carcasse», pour diminuer
ainsi jusqu'à rien le souper de sa fille, et comme si ç'avait été
coupable qu'il fût copieux. Même au déjeuner ou au dîner, si je
commettais la faute d'entrer dans la cuisine, Françoise faisait semblant
qu'on eût fini et s'excusait même en disant: «J'avais voulu manger un
_morceau_ ou une _bouchée_.» Mais on était vite rassuré en voyant la
multitude des plats qui couvraient la table et que Françoise, surprise
par mon entrée soudaine, comme un malfaiteur qu'elle n'était pas,
n'avait pas eu le temps de faire disparaître. Puis elle ajouta: «Allons,
va te coucher, tu as assez travaillé comme cela aujourd'hui (car elle
voulait que sa fille eût l'air non seulement de ne nous coûter rien, de
vivre de privations, mais encore de se tuer au travail pour nous). Tu ne
fais qu'encombrer la cuisine et surtout gêner Monsieur qui attend de la
visite. Allons, monte», reprit-elle, comme si elle était obligée d'user
de son autorité pour envoyer coucher sa fille qui, du moment que le
souper était raté, n'était plus là que pour la frime et, si j'étais
resté cinq minutes encore, eût d'elle-même décampé. Et se tournant vers
moi, avec ce beau français populaire et pourtant un peu individuel qui
était le sien: «Monsieur ne voit pas que l'envie de dormir lui coupe la
figure.» J'étais resté ravi de ne pas avoir à causer avec la fille de
Françoise.
J'ai dit qu'elle était d'un petit pays qui était tout voisin de celui de
sa mère, et pourtant différent par la nature du terrain, les cultures,
le patois, par certaines particularités des habitants, surtout. Ainsi la
«bouchère» et la nièce de Françoise s'entendaient fort mal, mais avaient
ce point commun, quand elles partaient faire une course, de s'attarder
des heures «chez la soeur» ou «chez la cousine», étant d'elles-mêmes
incapables de terminer une conversation, conversation au cours de
laquelle le motif qui les avait fait sortir s'évanouissait au point que
si on leur disait à leur retour: «Hé bien, M. le marquis de Norpois
sera-t-il visible à six heures un quart», elles ne se frappaient même
pas le front en disant: «Ah! j'ai oublié», mais: «Ah! je n'ai pas
compris que monsieur avait demandé cela, je croyais qu'il fallait
seulement lui donner le bonjour.» Si elles «perdaient la boule» de cette
façon pour une chose dite une heure auparavant, en revanche il était
impossible de leur ôter de la tête ce qu'elles avaient une fois entendu
dire par la soeur ou par la cousine. Ainsi, si la bouchère avait entendu
dire que les Anglais nous avaient fait la guerre en 70 en même temps que
les Prussiens, et que j'eusse eu beau expliquer que ce fait était
faux, toutes les trois semaines la bouchère me répétait au cours d'une
conversation: «C'est cause à cette guerre que les Anglais nous ont faite
en 70 en même temps que les Prussiens.--Mais je vous ai dit cent fois
que vous vous trompez.» Elle répondait, ce qui impliquait que rien
n'était ébranlé dans sa conviction: «En tout cas, ce n'est pas une
raison pour leur en vouloir. Depuis 70, il a coulé de l'eau sous les
ponts, etc.» Une autre fois, prônant une guerre avec l'Angleterre, que
je désapprouvais, elle disait: «Bien sûr, vaut toujours mieux pas de
guerre; mais puisqu'il le faut, vaut mieux y aller tout de suite. Comme
l'a expliqué tantôt la soeur, depuis cette guerre que les Anglais nous
ont faite en 70, les traités de commerce nous ruinent. Après qu'on les
aura battus, on ne laissera plus entrer en France un seul Anglais sans
payer trois cents francs d'entrée, comme nous maintenant pour aller en
Angleterre.»
Tel était, en dehors de beaucoup d'honnêteté et, quand ils parlaient,
d'une sourde obstination à ne pas se laisser interrompre, à reprendre
vingt fois là où ils en étaient si on les interrompait, ce qui finissait
par donner à leurs propos la solidité inébranlable d'une fugue de Bach,
le caractère des habitants dans ce petit pays qui n'en comptait pas
cinq cents et que bordaient ses châtaigniers, ses saules, ses champs de
pommes de terre et de betteraves.
La fille de Françoise, au contraire, parlait, se croyant une femme
d'aujourd'hui et sortie des sentiers trop anciens, l'argot parisien et
ne manquait aucune des plaisanteries adjointes. Françoise lui ayant dit
que je venais de chez une princesse: «Ah! sans doute une princesse à la
noix de coco.» Voyant que j'attendais une visite, elle fit semblant de
croire que je m'appelais Charles. Je lui répondis naïvement que non,
ce qui lui permit de placer: «Ah! je croyais! Et je me disais Charles
attend (charlatan).» Ce n'était pas de très bon goût. Mais je fus moins
indifférent lorsque, comme consolation du retard d'Albertine, elle me
dit: «Je crois que vous pouvez l'attendre à perpète. Elle ne viendra
plus. Ah! nos gigolettes d'aujourd'hui!»
Ainsi son parler différait de celui de sa mère; mais, ce qui est plus
curieux, le parler de sa mère n'était pas le même que celui de sa
grand'mère, native de Bailleau-le-Pin, qui était si près du pays de
Françoise. Pourtant les patois différaient légèrement comme les deux
paysages. Le pays de la mère de Françoise, en pente et descendant à
un ravin, était fréquenté par les saules. Et, très loin de là, au
contraire, il y avait en France une petite région où on parlait presque
tout à fait le même patois qu'à Méséglise. J'en fis la découverte en
même temps que j'en éprouvai l'ennui. En effet, je trouvai une fois
Françoise en grande conversation avec une femme de chambre de la maison,
qui était de ce pays et parlait ce patois. Elles se comprenaient
presque, je ne les comprenais pas du tout, elles le savaient et ne
cessaient pas pour cela, excusées, croyaient-elles, par la joie d'être
payses quoique nées si loin l'une de l'autre, de continuer à parler
devant moi cette langue étrangère, comme lorsqu'on ne veut pas être
compris. Ces pittoresques études de géographie linguistique et de
camaraderie ancillaire se poursuivirent chaque semaine dans la cuisine,
sans que j'y prisse aucun plaisir.
Comme, chaque fois que la porte cochère s'ouvrait, la concierge appuyait
sur un bouton électrique qui éclairait l'escalier, et comme il n'y avait
pas de locataires qui ne fussent rentrés, je quittai immédiatement la
cuisine et revins m'asseoir dans l'antichambre, épiant, là où la tenture
un peu trop étroite, qui ne couvrait pas complètement la porte vitrée de
notre appartement, laissait passer la sombre raie verticale faite par la
demi-obscurité de l'escalier. Si tout d'un coup cette raie devenait d'un
blond doré, c'est qu'Albertine viendrait d'entrer en bas et serait dans
deux minutes près de moi; personne d'autre ne pouvait plus venir à cette
heure-là. Et je restais, ne pouvant détacher mes yeux de la raie qui
s'obstinait à demeurer sombre; je me penchais tout entier pour être sûr
de bien voir; mais j'avais beau regarder, le noir trait vertical, malgré
mon désir passionné, ne me donnait pas l'enivrante allégresse que
j'aurais eue si je l'avais vu changé, par un enchantement soudain et
significatif, en un lumineux barreau d'or. C'était bien de l'inquiétude
pour cette Albertine à laquelle je n'avais pas pensé trois minutes
pendant la soirée Guermantes! Mais, réveillant les sentiments d'attente
jadis éprouvés à propos d'autres jeunes filles, surtout de Gilberte,
quand elle tardait à venir, la privation possible d'un simple plaisir
physique me causait une cruelle souffrance morale.
Il me fallut rentrer dans ma chambre. Françoise m'y suivit. Elle
trouvait, comme j'étais revenu de ma soirée, qu'il était inutile que je
gardasse la rose que j'avais à la boutonnière et vint pour me l'enlever.
Son geste, en me rappelant qu'Albertine pouvait ne plus venir, et en
m'obligeant aussi à confesser que je désirais être élégant pour elle,
me causa une irritation qui fut redoublée du fait qu'en me dégageant
violemment, je froissai la fleur et que Françoise me dit: «Il aurait
mieux valu me la laisser ôter plutôt que non pas la gâter ainsi.»
D'ailleurs, ses moindres paroles m'exaspéraient. Dans l'attente, on
souffre tant de l'absence de ce qu'on désire qu'on ne peut supporter une
autre présence.
Françoise sortie de la chambre, je pensai que, si c'était pour en
arriver maintenant à avoir de la coquetterie à l'égard d'Albertine, il
était bien fâcheux que je me fusse montré tant de fois à elle si mal
rasé, avec une barbe de plusieurs jours, les soirs où je la laissais
venir pour recommencer nos caresses. Je sentais qu'insoucieuse de moi,
elle me laissait seul. Pour embellir un peu ma chambre, si Albertine
venait encore, et parce que c'était une des plus jolies choses que
j'avais, je remis, pour la première fois depuis des années, sur la table
qui était auprès de mon lit, ce portefeuille orné de turquoises que
Gilberte m'avait fait faire pour envelopper la plaquette de Bergotte et
que, si longtemps, j'avais voulu garder avec moi pendant que je dormais,
à côté de la bille d'agate. D'ailleurs, autant peut-être qu'Albertine,
toujours pas venue, sa présence en ce moment dans un «ailleurs» qu'elle
avait évidemment trouvé plus agréable, et que je ne connaissais pas, me
causait un sentiment douloureux qui, malgré ce que j'avais dit, il y
avait à peine une heure, à Swann, sur mon incapacité d'être jaloux,
aurait pu, si j'avais vu mon amie à des intervalles moins éloignés, se
changer en un besoin anxieux de savoir où, avec qui, elle passait son
temps. Je n'osais pas envoyer chez Albertine, il était trop tard, mais
dans l'espoir que, soupant peut-être avec des amies, dans un café,
elle aurait l'idée de me téléphoner, je tournai le commutateur et,
rétablissant la communication dans ma chambre, je la coupai entre le
bureau de postes et la loge du concierge à laquelle il était relié
d'habitude à cette heure-là. Avoir un récepteur dans le petit couloir où
donnait la chambre de Françoise eût été plus simple, moins dérangeant,
mais inutile. Les progrès de la civilisation permettent à chacun de
manifester des qualités insoupçonnées ou de nouveaux vices qui les
rendent plus chers ou plus insupportables à leurs amis. C'est ainsi que
la découverte d'Edison avait permis à Françoise d'acquérir un défaut de
plus, qui était de se refuser, quelque utilité, quelque urgence qu'il y
eût, à se servir du téléphone. Elle trouvait le moyen de s'enfuir quand
on voulait le lui apprendre, comme d'autres au moment d'être vaccinés.
Aussi le téléphone était-il placé dans ma chambre, et, pour qu'il ne
gênât pas mes parents, sa sonnerie était remplacée par un simple bruit
de tourniquet. De peur de ne pas l'entendre, je ne bougeais pas. Mon
immobilité était telle que, pour la première fois depuis des mois, je
remarquai le tic tac de la pendule. Françoise vint arranger des choses.
Elle causait avec moi, mais je détestais cette conversation, sous la
continuité uniformément banale de laquelle mes sentiments changeaient de
minute en minute, passant de la crainte à l'anxiété; de l'anxiété à la
déception complète. Différent des paroles vaguement satisfaites que je
me croyais obligé de lui adresser, je sentais mon visage si malheureux
que je prétendis que je souffrais d'un rhumatisme pour expliquer
le désaccord entre mon indifférence simulée et cette expression
douloureuse; puis je craignais que les paroles prononcées, d'ailleurs à
mi-voix, par Françoise (non à cause d'Albertine, car elle jugeait passée
depuis longtemps l'heure de sa venue possible) risquassent de m'empêcher
d'entendre l'appel sauveur qui ne viendrait plus. Enfin Françoise alla
se coucher; je la renvoyai avec une rude douceur, pour que le bruit
qu'elle ferait en s'en allant ne couvrit pas celui du téléphone. Et je
recommençai à écouter, à souffrir; quand nous attendons, de l'oreille
qui recueille les bruits à l'esprit qui les dépouille et les analyse, et
de l'esprit au coeur à qui il transmet ses résultats, le double trajet
est si rapide que nous ne pouvons même pas percevoir sa durée, et qu'il
semble que nous écoutions directement avec notre coeur.