_M. de Charlus dans le monde.--Un médecin.--Face caractéristique de Mme
de Vaugoubert.--Mme d'Arpajon, le jet d'eau d'Hubert Robert et la gaieté
du grand-duc Wladimir.--Mme d'Amoncourt de Citri, Mme de
Saint-Euverte, etc.--Curieuse conversation entre Swann et le prince de
Guermantes.--Albertine au téléphone.--Visites en attendant mon dernier
et deuxième séjour à Balbec.--Arrivée à Balbec.--Les intermittences du
coeur._
Comme je n'étais pas pressé d'arriver à cette soirée des Guermantes où
je n'étais pas certain d'être invité, je restais oisif dehors; mais le
jour d'été ne semblait pas avoir plus de hâte que moi à bouger. Bien
qu'il fût plus de neuf heures, c'était lui encore qui sur la place de la
Concorde donnait à l'obélisque de Louqsor un air de nougat rose. Puis il
en modifia la teinte et le changea en une matière métallique, de sorte
que l'obélisque ne devint pas seulement plus précieux, mais sembla
aminci et presque flexible. On s'imaginait qu'on aurait pu tordre,
qu'on avait peut-être déjà légèrement faussé ce bijou. La lune était
maintenant dans le ciel comme un quartier d'orange pelé délicatement
quoique un peu entamé. Mais elle devait plus tard être faite de l'or le
plus résistant. Blottie toute seule derrière elle, une pauvre petite
étoile allait servir d'unique compagne à la lune solitaire, tandis que
celle-ci, tout en protégeant son amie, mais plus hardie et allant de
l'avant, brandirait comme une arme irrésistible, comme un symbole
oriental, son ample et merveilleux croissant d'or.
Devant l'hôtel de la princesse de Guermantes, je rencontrai le duc de
Châtellerault; je ne me rappelais plus qu'une demi-heure auparavant
me persécutait encore la crainte--laquelle allait du reste bientôt me
ressaisir--de venir sans avoir été invité. On s'inquiète, et c'est
parfois longtemps après l'heure du danger, oubliée grâce à la
distraction, que l'on se souvient de son inquiétude. Je dis bonjour au
jeune duc et pénétrai dans l'hôtel. Mais ici il faut d'abord que je note
une circonstance minime, laquelle permettra de comprendre un fait qui
suivra bientôt.
Il y avait quelqu'un qui, ce soir-là comme les précédents, pensait
beaucoup au duc de Châtellerault, sans soupçonner du reste qui il était:
c'était l'huissier (qu'on appelait dans ce temps-là «l'aboyeur») de
Mme de Guermantes. M. de Châtellerault, bien loin d'être un des
intimes--comme il était l'un des cousins--de la princesse, était reçu
dans son salon pour la première fois. Ses parents, brouillés avec elle
depuis dix ans, s'étaient réconciliés depuis quinze jours et, forcés
d'être ce soir absents de Paris, avaient chargé leur fils de les
représenter. Or, quelques jours auparavant, l'huissier de la princesse
avait rencontré dans les Champs-Elysées un jeune homme qu'il avait
trouvé charmant mais dont il n'avait pu arriver à établir l'identité.
Non que le jeune homme ne se fût montré aussi aimable que généreux.
Toutes les faveurs que l'huissier s'était figuré avoir à accorder à
un monsieur si jeune, il les avait au contraire reçues. Mais M. de
Châtellerault était aussi froussard qu'imprudent; il était d'autant plus
décidé à ne pas dévoiler son incognito qu'il ignorait à qui il
avait affaire; il aurait eu une peur bien plus grande--quoique mal
fondée--s'il l'avait su. Il s'était borné à se faire passer pour un
Anglais, et à toutes les questions passionnées de l'huissier, désireux
de retrouver quelqu'un à qui il devait tant de plaisir et de largesses,
le duc s'était borné à répondre, tout le long de l'avenue Gabriel: «_I
do not speak french_.»
Bien que, malgré tout--à cause de l'origine maternelle de son cousin--le
duc de Guermantes affectât de trouver un rien de Courvoisier dans le
salon de la princesse de Guermantes-Bavière, on jugeait généralement
l'esprit d'initiative et la supériorité intellectuelle de cette dame
d'après une innovation qu'on ne rencontrait nulle part ailleurs dans
ce milieu. Après le dîner, et quelle que fût l'importance du raout
qui devait suivre, les sièges, chez la princesse de Guermantes, se
trouvaient disposés de telle façon qu'on formait de petits groupes, qui,
au besoin, se tournaient le dos. La princesse marquait alors son sens
social en allant s'asseoir, comme par préférence, dans l'un d'eux. Elle
ne craignait pas du reste d'élire et d'attirer le membre d'un autre
groupe. Si, par exemple, elle avait fait remarquer à M. Detaille, lequel
avait naturellement acquiescé, combien Mme de Villemur, que sa place
dans un autre groupe faisait voir de dos, possédait un joli cou, la
princesse n'hésitait pas à élever la voix: «Madame de Villemur, M.
Detaille, en grand peintre qu'il est, est en train d'admirer votre cou.»
Mme de Villemur sentait là une invite directe à la conversation; avec
l'adresse que donne l'habitude du cheval, elle faisait lentement pivoter
sa chaise selon un arc de trois quarts de cercle et, sans déranger
en rien ses voisins, faisait presque face à la princesse. «Vous ne
connaissez pas M. Detaille? demandait la maîtresse de maison, à qui
l'habile et pudique conversion de son invitée ne suffisait pas.--Je ne
le connais pas, mais je connais ses oeuvres», répondait Mme de Villemur,
d'un air respectueux, engageant, et avec un à-propos que beaucoup
enviaient, tout en adressant au célèbre peintre, que l'interpellation
n'avait pas suffi à lui présenter d'une manière formelle, un
imperceptible salut. «Venez, monsieur Detaille, disait la princesse, je
vais vous présenter à Mme de Villemur.» Celle-ci mettait alors autant
d'ingéniosité à faire une place à l'auteur du _Rêve_ que tout à l'heure
à se tourner vers lui. Et la princesse s'avançait une chaise pour
elle-même; elle n'avait en effet interpellé Mme de Villemur que pour
avoir un prétexte de quitter le premier groupe où elle avait passé les
dix minutes de règle, et d'accorder une durée égale de présence au
second. En trois quarts d'heure, tous les groupes avaient reçu sa
visite, laquelle semblait n'avoir été guidée chaque fois que par
l'improviste et les prédilections, mais avait surtout pour but de mettre
en relief avec quel naturel «une grande dame sait recevoir». Mais
maintenant les invités de la soirée commençaient d'arriver et la
maîtresse de maison s'était assise non loin de l'entrée--droite et
fière, dans sa majesté quasi royale, les yeux flambant par leur
incandescence propre--entre deux Altesses sans beauté et l'ambassadrice
d'Espagne.
Je faisais la queue derrière quelques invités arrivés plus tôt que moi.
J'avais en face de moi la princesse, de laquelle la beauté ne me fait
pas seule sans doute, entre tant d'autres, souvenir de cette fête-là.
Mais ce visage de la maîtresse de maison était si parfait, était
frappé comme une si belle médaille, qu'il a gardé pour moi une vertu
commémorative. La princesse avait l'habitude de dire à ses invités,
quand elle les rencontrait quelques jours avant une de ses soirées:
«Vous viendrez, n'est-ce pas?» comme si elle avait un grand désir de
causer avec eux. Mais comme, au contraire, elle n'avait à leur parler
de rien, dès qu'ils arrivaient devant elle, elle se contentait, sans
se lever, d'interrompre un instant sa vaine conversation avec les deux
Altesses et l'ambassadrice et de remercier en disant: «C'est gentil
d'être venu», non qu'elle trouvât que l'invité eût fait preuve de
gentillesse en venant, mais pour accroître encore la sienne; puis
aussitôt le rejetant à la rivière, elle ajoutait: «Vous trouverez M. de
Guermantes à l'entrée des jardins», de sorte qu'on partait visiter et
qu'on la laissait tranquille. A certains même elle ne disait rien, se
contentant de leur montrer ses admirables yeux d'onyx, comme si on était
venu seulement à une exposition de pierres précieuses.
La première personne à passer avant moi était le duc de Châtellerault.
Ayant à répondre à tous les sourires, à tous les bonjours de la main qui
lui venaient du salon, il n'avait pas aperçu l'huissier. Mais dès le
premier instant l'huissier l'avait reconnu. Cette identité qu'il avait
tant désiré d'apprendre, dans un instant il allait la connaître. En
demandant à son «Anglais» de l'avant-veille quel nom il devait annoncer,
l'huissier n'était pas seulement ému, il se jugeait indiscret,
indélicat. Il lui semblait qu'il allait révéler à tout le monde (qui
pourtant ne se douterait de rien) un secret qu'il était coupable de
surprendre de la sorte et d'étaler publiquement. En entendant la réponse
de l'invité: «Le duc de Châtellerault», il se sentit troublé d'un tel
orgueil qu'il resta un instant muet. Le duc le regarda, le reconnut,
se vit perdu, cependant que le domestique, qui s'était ressaisi
et connaissait assez son armorial pour compléter de lui-même une
appellation trop modeste, hurlait avec l'énergie professionnelle qui se
veloutait d'une tendresse intime: «Son Altesse Monseigneur le duc de
Châtellerault!» Mais c'était maintenant mon tour d'être annoncé. Absorbé
dans la contemplation de la maîtresse de maison, qui ne m'avait
pas encore vu, je n'avais pas songé aux fonctions, terribles pour
moi--quoique d'une autre façon que pour M. de Châtellerault--de cet
huissier habillé de noir comme un bourreau, entouré d'une troupe de
valets aux livrées les plus riantes, solides gaillards prêts à s'emparer
d'un intrus et à le mettre à la porte. L'huissier me demanda mon nom, je
le lui dis aussi machinalement que le condamné à mort se laisse attacher
au billot. Il leva aussitôt majestueusement la tête et, avant
que j'eusse pu le prier de m'annoncer à mi-voix pour ménager mon
amour-propre si je n'étais pas invité, et celui de la princesse de
Guermantes si je l'étais, il hurla les syllabes inquiétantes avec une
force capable d'ébranler la voûte de l'hôtel.
L'illustre Huxley (celui dont le neveu occupe actuellement une place
prépondérante dans le monde de la littérature anglaise) raconte qu'une
de ses malades n'osait plus aller dans le monde parce que souvent, dans
le fauteuil même qu'on lui indiquait d'un geste courtois, elle voyait
assis un vieux monsieur. Elle était bien certaine que, soit le geste
inviteur, soit la présence du vieux monsieur, était une hallucination,
car on ne lui aurait pas ainsi désigné un fauteuil déjà occupé. Et quand
Huxley, pour la guérir, la força à retourner en soirée, elle eut un
instant de pénible hésitation en se demandant si le signe aimable qu'on
lui faisait était la chose réelle, ou si, pour obéir à une vision
inexistante, elle allait en public s'asseoir sur les genoux d'un
monsieur en chair et en os. Sa brève incertitude fut cruelle. Moins
peut-être que la mienne. A partir du moment où j'avais perçu le
grondement de mon nom, comme le bruit préalable d'un cataclysme
possible, je dus, pour plaider en tout cas ma bonne foi et comme si je
n'étais tourmenté d'aucun doute, m'avancer vers la princesse d'un air
résolu.
Elle m'aperçut comme j'étais à quelques pas d'elle et, ce qui ne me
laissa plus douter que j'avais été victime d'une machination, au lieu de
rester assise comme pour les autres invités, elle se leva, vint à moi.
Une seconde après, je pus pousser le soupir de soulagement de la malade
d'Huxley quand, ayant pris le parti de s'asseoir dans le fauteuil, elle
le trouva libre et comprit que c'était le vieux monsieur qui était une
hallucination. La princesse venait de me tendre la main en souriant.
Elle resta quelques instants debout, avec le genre de grâce particulier
à la stance de Malherbe qui finit ainsi:
Et pour leur faire honneur les Anges se lever.
Elle s'excusa de ce que la duchesse ne fût pas encore arrivée, comme si
je devais m'ennuyer sans elle. Pour me dire ce bonjour, elle exécuta
autour de moi, en me tenant la main, un tournoiement plein de grâce,
dans le tourbillon duquel je me sentais emporté. Je m'attendais presque
à ce qu'elle me remît alors, telle une conductrice de cotillon, une
canne à bec d'ivoire, ou une montre-bracelet. Elle ne me donna à vrai
dire rien de tout cela, et comme si au lieu de danser le boston elle
avait plutôt écouté un sacro-saint quatuor de Beethoven dont elle eût
craint de troubler les sublimes accents, elle arrêta là la conversation,
ou plutôt ne la commença pas et, radieuse encore de m'avoir vu entrer,
me fit part seulement de l'endroit où se trouvait le prince.
Je m'éloignai d'elle et n'osai plus m'en rapprocher, sentant qu'elle
n'avait absolument rien à me dire et que, dans son immense bonne
volonté, cette femme merveilleusement haute et belle, noble comme
l'étaient tant de grandes dames qui montèrent si fièrement à l'échafaud,
n'aurait pu, faute d'oser m'offrir de l'eau de mélisse, que me répéter
ce qu'elle m'avait déjà dit deux fois: «Vous trouverez le prince dans le
jardin.» Or, aller auprès du prince, c'était sentir renaître sous une
autre forme mes doutes.
En tout cas fallait-il trouver quelqu'un qui me présentât. On entendait,
dominant toutes les conversations, l'intarissable jacassement de M. de
Charlus, lequel causait avec Son Excellence le duc de Sidonia, dont
il venait de faire la connaissance. De profession à profession, on se
devine, et de vice à vice aussi. M. de Charlus et M. de Sidonia avaient
chacun immédiatement flairé celui de l'autre, et qui, pour tous les
deux, était, dans le monde, d'être monologuistes, au point de ne pouvoir
souffrir aucune interruption. Ayant jugé tout de suite que le mal
était sans remède, comme dit un célèbre sonnet, ils avaient pris la
détermination, non de se taire, mais de parler chacun sans s'occuper de
ce que dirait l'autre. Cela avait réalisé ce bruit confus, produit dans
les comédies de Molière par plusieurs personnes qui disent ensemble des
choses différentes. Le baron, avec sa voix éclatante, était du reste
certain d'avoir le dessus, de couvrir la voix faible de M. de Sidonia;
sans décourager ce dernier pourtant car, lorsque M. de Charlus reprenait
un instant haleine, l'intervalle était rempli par le susurrement du
grand d'Espagne qui avait continué imperturbablement son discours.
J'aurais bien demandé à M. de Charlus de me présenter au prince de
Guermantes, mais je craignais (avec trop de raison) qu'il ne fût fâché
contre moi. J'avais agi envers lui de la façon la plus ingrate en
laissant pour la seconde fois tomber ses offres et en ne lui donnant pas
signe de vie depuis le soir où il m'avait si affectueusement reconduit
à la maison. Et pourtant je n'avais nullement comme excuse anticipée la
scène que je venais de voir, cet après-midi même, se passer entre Jupien
et lui. Je ne soupçonnais rien de pareil. Il est vrai que peu de temps
auparavant, comme mes parents me reprochaient ma paresse et de n'avoir
pas encore pris la peine d'écrire un mot à M. de Charlus, je leur avais
violemment reproché de vouloir me faire accepter des propositions
déshonnêtes. Mais seuls la colère, le désir de trouver la phrase qui
pouvait leur être le plus désagréable m'avaient dicté cette réponse
mensongère. En réalité, je n'avais rien imaginé de sensuel, ni même de
sentimental, sous les offres du baron. J'avais dit cela à mes parents
comme une folie pure. Mais quelquefois l'avenir habite en nous sans
que nous le sachions, et nos paroles qui croient mentir dessinent une
réalité prochaine.
M. de Charlus m'eût sans doute pardonné mon manque de reconnaissance.
Mais ce qui le rendait furieux, c'est que ma présence ce soir chez la
princesse de Guermantes, comme depuis quelque temps chez sa cousine,
paraissait narguer la déclaration solennelle: «On n'entre dans ces
salons-là que par moi.» Faute grave, crime peut-être inexpiable, je
n'avais pas suivi la voie hiérarchique. M. de Charlus savait bien que
les tonnerres qu'il brandissait contre ceux qui ne se pliaient pas à
ses ordres, ou qu'il avait pris en haine, commençaient à passer, selon
beaucoup de gens, quelque rage qu'il y mît, pour des tonnerres en
carton, et n'avaient plus la force de chasser n'importe qui de n'importe
où. Mais peut-être croyait-il que son pouvoir amoindri, grand encore,
restait intact aux yeux des novices tels que moi. Aussi ne le jugeai-je
pas très bien choisi pour lui demander un service dans une fête où ma
présence seule semblait un ironique démenti à ses prétentions.
Je fus à ce moment arrêté par un homme assez vulgaire, le professeur
E... Il avait été surpris de m'apercevoir chez les Guermantes. Je ne
l'étais pas moins de l'y trouver, car jamais on n'avait vu, et on ne vit
dans la suite, chez la princesse, un personnage de sa sorte. Il venait
de guérir le prince, déjà administré, d'une pneumonie infectieuse, et la
reconnaissance toute particulière qu'en avait pour lui Mme de Guermantes
était cause qu'on avait rompu avec les usages et qu'on l'avait invité.
Comme il ne connaissait absolument personne dans ces salons et ne
pouvait y rôder indéfiniment seul, comme un ministre de la mort, m'ayant
reconnu, il s'était senti, pour la première fois de sa vie, une infinité
de choses à me dire, ce qui lui permettait de prendre une contenance, et
c'était une des raisons pour lesquelles il s'était avancé vers moi. Il y
en avait une autre. Il attachait beaucoup d'importance à ne jamais faire
d'erreur de diagnostic. Or son courrier était si nombreux qu'il ne se
rappelait pas toujours très bien, quand il n'avait vu qu'une fois un
malade, si la maladie avait bien suivi le cours qu'il lui avait assigné.
On n'a peut-être pas oublié qu'au moment de l'attaque de ma grand'mère,
je l'avais conduite chez lui le soir où il se faisait coudre tant
de décorations. Depuis le temps écoulé, il ne se rappelait plus le
faire-part qu'on lui avait envoyé à l'époque. «Madame votre
grand'mère est bien morte, n'est-ce pas? me dit-il d'une voix où une
quasi-certitude calmait une légère appréhension. Ah! En effet! Du reste
dès la première minute où je l'ai vue, mon pronostic avait été tout à
fait sombre, je me souviens très bien.»
C'est ainsi que le professeur E... apprit ou rapprit la mort de ma
grand'mère, et, je dois le dire à sa louange, qui est celle du corps
médical tout entier, sans manifester, sans éprouver peut-être de
satisfaction. Les erreurs des médecins sont innombrables. Ils pèchent
d'habitude par optimisme quant au régime, par pessimisme quant au
dénouement. «Du vin? en quantité modérée cela ne peut vous faire du mal,
c'est en somme un tonifiant... Le plaisir physique? après tout c'est une
fonction. Je vous le permets sans abus, vous m'entendez bien. L'excès
en tout est un défaut.» Du coup, quelle tentation pour le malade de
renoncer à ces deux résurrecteurs, l'eau et la chasteté. En revanche, si
l'on a quelque chose au coeur, de l'albumine, etc., on n'en a pas pour
longtemps. Volontiers, des troubles graves, mais fonctionnels, sont
attribués à un cancer imaginé. Il est inutile de continuer des visites
qui ne sauraient enrayer un mal inéluctable. Que le malade, livré à
lui-même, s'impose alors un régime implacable, et ensuite guérisse ou
tout au moins survive, le médecin, salué par lui avenue de l'Opéra quand
il le croyait depuis longtemps au Père-Lachaise, verra dans ce coup
de chapeau un geste de narquoise insolence. Une innocente promenade
effectuée à son nez et à sa barbe ne causerait pas plus de colère au
président d'assises qui, deux ans auparavant, a prononcé contre le
badaud, qui semble sans crainte, une condamnation à mort. Les médecins
(il ne s'agit pas de tous, bien entendu, et nous n'omettons pas,
mentalement, d'admirables exceptions) sont en général plus mécontents,
plus irrités de l'infirmation de leur verdict que joyeux de son
exécution. C'est ce qui explique que le professeur E..., quelque
satisfaction intellectuelle qu'il ressentît sans doute à voir qu'il ne
s'était pas trompé, sut ne me parler que tristement du malheur qui nous
avait frappés. Il ne tenait pas à abréger la conversation, qui lui
fournissait une contenance et une raison de rester. Il me parla de la
grande chaleur qu'il faisait ces jours-ci, mais, bien qu'il fût lettré
et eût pu s'exprimer en bon français, il me dit: «Vous ne souffrez pas
de cette hyperthermie?» C'est que la médecine a fait quelques petits
progrès dans ses connaissances depuis Molière, mais aucun dans son
vocabulaire. Mon interlocuteur ajouta: «Ce qu'il faut, c'est éviter
les sudations que cause, surtout dans les salons surchauffés, un temps
pareil. Vous pouvez y remédier, quand vous rentrez et avez envie
de boire, par la chaleur» (ce qui signifie évidemment des boissons
chaudes).
A cause de la façon dont était morte ma grand'mère, le sujet
m'intéressait et j'avais lu récemment dans un livre d'un grand savant
que la transpiration était nuisible aux reins en faisant passer par la
peau ce dont l'issue est ailleurs. Je déplorais ces temps de canicule
par lesquels ma grand'mère était morte et n'étais pas loin de les
incriminer. Je n'en parlai pas au docteur E..., mais de lui-même il me
dit: «L'avantage de ces temps très chauds, où la transpiration est très
abondante, c'est que le rein en est soulagé d'autant.» La médecine n'est
pas une science exacte.
Accroché à moi, le professeur E... ne demandait qu'à ne pas me quitter.
Mais je venais d'apercevoir, faisant à la princesse de Guermantes de
grandes révérences de droite et de gauche, après avoir reculé d'un pas,
le marquis de Vaugoubert. M. de Norpois m'avait dernièrement fait faire
sa connaissance et j'espérais que je trouverais en lui quelqu'un qui
fût capable de me présenter au maître de maison. Les proportions de
cet ouvrage ne me permettent pas d'expliquer ici à la suite de quels
incidents de jeunesse M. de Vaugoubert était un des seuls hommes du
monde (peut-être le seul) qui se trouvât ce qu'on appelle à Sodome être
«en confidences» avec M. de Charlus. Mais si notre ministre auprès du
roi Théodose avait quelques-uns des mêmes défauts que le baron, ce
n'était qu'à l'état de bien pâle reflet. C'était seulement sous une
forme infiniment adoucie, sentimentale et niaise qu'il présentait ces
alternances de sympathie et de haine par où le désir de charmer, et
ensuite la crainte--également imaginaire--d'être, sinon méprisé, du
moins découvert, faisait passer le baron. Rendues ridicules par une
chasteté, un «platonisme» (auxquels en grand ambitieux il avait, dès
l'âge du concours, sacrifié tout plaisir), par sa nullité intellectuelle
surtout, ces alternances, M. de Vaugoubert les présentait pourtant. Mais
tandis que chez M. de Charlus les louanges immodérées étaient clamées
avec un véritable éclat d'éloquence, et assaisonnées des plus fines, des
plus mordantes railleries et qui marquaient un homme à jamais, chez
M. de Vaugoubert, au contraire, la sympathie était exprimée avec la
banalité d'un homme de dernier ordre, d'un homme du grand monde, et d'un
fonctionnaire, les griefs (forgés généralement de toutes pièces comme
chez le baron) par une malveillance sans trêve mais sans esprit et qui
choquait d'autant plus qu'elle était d'habitude en contradiction avec
les propos que le ministre avait tenus six mois avant et tiendrait
peut-être à nouveau dans quelque temps: régularité dans le changement
qui donnait une poésie presque astronomique aux diverses phases de la
vie de M. de Vaugoubert, bien que sans cela personne moins que lui ne
fît penser à un astre.
Le bonsoir qu'il me rendit n'avait rien de celui qu'aurait eu M. de
Charlus. A ce bonsoir M. de Vaugoubert, outre les mille façons qu'il
croyait celles du monde et de la diplomatie, donnait un air cavalier,
fringant, souriant, pour sembler, d'une part, ravi de l'existence--alors
qu'il remâchait intérieurement les déboires d'une carrière sans
avancement et menacée d'une mise à la retraite--d'autre part, jeune,
viril et charmant, alors qu'il voyait et n'osait même plus aller
regarder dans sa glace les rides se figer aux entours d'un visage qu'il
eût voulu garder plein de séductions. Ce n'est pas qu'il eût souhaité
des conquêtes effectives, dont la seule pensée lui faisait peur à
cause du qu'en-dira-t-on, des éclats, des chantages. Ayant passé d'une
débauche presque infantile à la continence absolue datant du jour où il
avait pensé au quai d'Orsay et voulu faire une grande carrière, il avait
l'air d'une bête en cage, jetant dans tous les sens des regards qui
exprimaient la peur, l'appétence et la stupidité. La sienne était telle
qu'il ne réfléchissait pas que les voyous de son adolescence n'étaient
plus des gamins et que, quand un marchand de journaux lui criait
en plein nez: _La Presse_! plus encore que de désir il frémissait
d'épouvante, se croyant reconnu et dépisté.
Mais à défaut des plaisirs sacrifiés à l'ingratitude du quai d'Orsay,
M. de Vaugoubert--et c'est pour cela qu'il aurait voulu plaire
encore--avait de brusques élans de coeur. Dieu sait de combien de
lettres il assommait le ministère (quelles ruses personnelles il
déployait, combien de prélèvements il opérait sur le crédit de Mme de
Vaugoubert qu'à cause de sa corpulence, de sa haute naissance, de son
air masculin, et surtout à cause de la médiocrité du mari, on croyait
douée de capacités éminentes et remplissant les vraies fonctions de
ministre) pour faire entrer sans aucune raison valable un jeune homme
dénué de tout mérite dans le personnel de la légation. Il est vrai
que quelques mois, quelques années après, pour peu que l'insignifiant
attaché parût, sans l'ombre d'une mauvaise intention, avoir donné des
marques de froideur à son chef, celui-ci se croyant méprisé ou trahi
mettait la même ardeur hystérique à le punir que jadis à le combler.
Il remuait ciel et terre pour qu'on le rappelât, et le directeur des
Affaires politiques recevait journellement une lettre: «Qu'attendez-vous
pour me débarrasser de ce lascar-là. Dressez-le un peu, dans son
intérêt. Ce dont il a besoin c'est de manger un peu de vache enragée.»
Le poste d'attaché auprès du roi Théodose était à cause de cela peu
agréable. Mais pour tout le reste, grâce à son parfait bon sens d'homme
du monde, M. de Vaugoubert était un des meilleurs agents du Gouvernement
français à l'étranger. Quand un homme prétendu supérieur, jacobin, qui
était savant en toutes choses, le remplaça plus tard, la guerre ne tarda
pas à éclater entre la France et le pays dans lequel régnait le roi.
M. de Vaugoubert comme M. de Charlus n'aimait pas dire bonjour le
premier. L'un et l'autre préféraient «répondre», craignant toujours les
potins que celui auquel ils eussent sans cela tendu la main avait pu
entendre sur leur compte depuis qu'ils ne l'avaient vu. Pour moi, M. de
Vaugoubert n'eut pas à se poser la question, j'étais en effet allé le
saluer le premier, ne fût-ce qu'à cause de la différence d'âge. Il
me répondit d'un air émerveillé et ravi, ses deux yeux continuant à
s'agiter comme s'il y avait eu de la luzerne défendue à brouter de
chaque côté. Je pensai qu'il était convenable de solliciter de lui ma
présentation à Mme de Vaugoubert avant celle au prince, dont je comptais
ne lui parler qu'ensuite. L'idée de me mettre en rapports avec sa femme
parut le remplir de joie pour lui comme pour elle et il me mena d'un pas
délibéré vers la marquise. Arrivé devant elle et me désignant de la main
et des yeux, avec toutes les marques de considération possibles, il
resta néanmoins muet et se retira au bout de quelques secondes, d'un
air frétillant, pour me laisser seul avec sa femme. Celle-ci m'avait
aussitôt tendu la main, mais sans savoir à qui cette marque d'amabilité
s'adressait, car je compris que M. de Vaugoubert avait oublié comment je
m'appelais, peut-être même ne m'avait pas reconnu et, n'ayant pas voulu,
par politesse, me l'avouer, avait fait consister la présentation en une
simple pantomime. Aussi je n'étais pas plus avancé; comment me faire
présenter au maître de la maison par une femme qui ne savait pas mon
nom? De plus, je me voyais forcé de causer quelques instants avec Mme de
Vaugoubert. Et cela m'ennuyait à deux points de vue. Je ne tenais pas à
m'éterniser dans cette fête car j'avais convenu avec Albertine (je lui
avais donné une loge pour _Phèdre_) qu'elle viendrait me voir un peu
avant minuit. Certes je n'étais nullement épris d'elle; j'obéissais en
la faisant venir ce soir à un désir tout sensuel, bien qu'on fût à
cette époque torride de l'année où la sensualité libérée visite plus
volontiers les organes du goût, recherche surtout la fraîcheur. Plus
que du baiser d'une jeune fille elle a soif d'une orangeade, d'un bain,
voire de contempler cette lune épluchée et juteuse qui désaltérait
le ciel. Mais pourtant je comptais me débarrasser, aux côtés
d'Albertine--laquelle du reste me rappelait la fraîcheur du flot--des
regrets que ne manqueraient pas de me laisser bien des visages charmants
(car c'était aussi bien une soirée de jeunes filles que de dames que
donnait la princesse). D'autre part, celui de l'imposante Mme de
Vaugoubert, bourbonien et morose, n'avait rien d'attrayant.
On disait au ministère, sans y mettre ombre de malice, que, dans le
ménage, c'était le mari qui portait les jupes et la femme les culottes.
Or il y avait plus de vérité là dedans qu'on ne le croyait. Mme de
Vaugoubert, c'était un homme. Avait-elle toujours été ainsi, ou
était-elle devenue ce que je la voyais, peu importe, car dans l'un et
l'autre cas on a affaire à l'un des plus touchants miracles de la nature
et qui, le second surtout, font ressembler le règne humain au règne des
fleurs. Dans la première hypothèse:--si la future Mme de Vaugoubert
avait toujours été aussi lourdement hommasse--la nature, par une ruse
diabolique et bienfaisante, donne à la jeune fille l'aspect trompeur
d'un homme. Et l'adolescent qui n'aime pas les femmes et veut guérir
trouve avec joie ce subterfuge de découvrir une fiancée qui lui
représente un fort aux halles. Dans le cas contraire, si la femme n'a
d'abord pas les caractères masculins, elle les prend peu à peu, pour
plaire à son mari, même inconsciemment, par cette sorte de mimétisme qui
fait que certaines fleurs se donnent l'apparence des insectes qu'elles
veulent attirer. Le regret de ne pas être aimée, de ne pas être homme
la virilise. Même en dehors du cas qui nous occupe, qui n'a remarqué
combien les couples les plus normaux finissent par se ressembler,
quelquefois même par interchanger leurs qualités? Un ancien chancelier
allemand, le prince de Bulow, avait épousé une Italienne. A la longue,
sur le Pincio, on remarqua combien l'époux germanique avait pris de
finesse italienne, et la princesse italienne de rudesse allemande. Pour
sortir jusqu'à un point excentrique des lois que nous traçons, chacun
connaît un éminent diplomate français dont l'origine n'était rappelée
que par son nom, un des plus illustres de l'Orient. En mûrissant, en
vieillissant, s'est révélé en lui l'Oriental qu'on n'avait jamais
soupçonné, et en le voyant on regrette l'absence du fez qui le
compléterait.
Pour en revenir à des moeurs fort ignorées de l'ambassadeur dont
nous venons d'évoquer la silhouette ancestralement épaissie, Mme de
Vaugoubert réalisait le type, acquis ou prédestiné, dont l'image
immortelle est la princesse Palatine, toujours en habit de cheval et
ayant pris de son mari plus que la virilité, épousant les défauts des
hommes qui n'aiment pas les femmes, dénonçant dans ses lettres de
commère les relations qu'ont entre eux tous les grands seigneurs de la
cour de Louis XIV. Une des causes qui ajoutent encore à l'air masculin
des femmes telles que Mme de Vaugoubert est que l'abandon où elles sont
laissées par leur mari, la honte qu'elles en éprouvent, flétrissent
peu à peu chez elles tout ce qui est de la femme. Elles finissent par
prendre les qualités et les défauts que le mari n'a pas. Au fur et à
mesure qu'il est plus frivole, plus efféminé, plus indiscret, elles
deviennent comme l'effigie sans charme des vertus que l'époux devrait
pratiquer.
Des traces d'opprobre, d'ennui, d'indignation, ternissaient le visage
régulier de Mme de Vaugoubert. Hélas, je sentais qu'elle me considérait
avec intérêt et curiosité comme un de ces jeunes hommes qui plaisaient à
M. de Vaugoubert, et qu'elle aurait tant voulu être maintenant que
son mari vieillissant préférait la jeunesse. Elle me regardait avec
l'attention de ces personnes de province qui, dans un catalogue de
magasin de nouveautés, copient la robe tailleur si seyante à la
jolie personne dessinée (en réalité la même à toutes les pages, mais
multipliée illusoirement en créatures différentes grâce à la différence
des poses et à la variété des toilettes.) L'attrait végétal qui
poussait vers moi Mme de Vaugoubert était si fort qu'elle alla
jusqu'à m'empoigner le bras pour que je la conduisisse boire un verre
d'orangeade. Mais je me dégageai en alléguant que moi, qui allais
bientôt partir, je ne m'étais pas fait présenter encore au maître de la
maison.
La distance qui me séparait de l'entrée des jardins où il causait avec
quelques personnes n'était pas bien grande. Mais elle me faisait plus
peur que si pour la franchir il eût fallu s'exposer à un feu continu.
Beaucoup de femmes par qui il me semblait que j'eusse pu me faire
présenter étaient dans le jardin où, tout en feignant une admiration
exaltée, elles ne savaient pas trop que faire. Les fêtes de ce genre
sont en général anticipées. Elles n'ont guère de réalité que le
lendemain, où elles occupent l'attention des personnes qui n'ont pas été
invitées. Un véritable écrivain, dépourvu du sot amour-propre de tant de
gens de lettres, si, lisant l'article d'un critique qui lui a toujours
témoigné la plus grande admiration, il voit cités les noms d'auteurs
médiocres mais pas le sien, n'a pas le loisir de s'arrêter à ce qui
pourrait être pour lui un sujet d'étonnement, ses livres le réclament.
Mais une femme du monde n'a rien à faire, et en voyant dans le _Figaro_:
«Hier le prince et la princesse de Guermantes ont donné une grande
soirée, etc.», elle s'exclame: «Comment! j'ai, il y a trois jours, causé
une heure avec Marie Gilbert sans qu'elle m'en dise rien!» et elle se
casse la tête pour savoir ce qu'elle a pu faire aux Guermantes. Il faut
dire qu'en ce qui concernait les fêtes de la princesse, l'étonnement
était quelquefois aussi grand chez les invités que chez ceux qui ne
l'étaient pas. Car elles explosaient au moment où on les attendait le
moins, et faisaient appel à des gens que Mme de Guermantes avait
oubliés pendant des années. Et presque tous les gens du monde sont si
insignifiants que chacun de leurs pareils ne prend, pour les juger, que
la mesure de leur amabilité, invité les chérit, exclu les déteste. Pour
ces derniers, si, en effet, souvent la princesse, même s'ils étaient
de ses amis, ne les conviait pas, cela tenait souvent à sa crainte de
mécontenter «Palamède» qui les avait excommuniés. Aussi pouvais-je être
certain qu'elle n'avait pas parlé de moi à M. de Charlus, sans quoi
je ne me fusse pas trouvé là. Il s'était maintenant accoudé devant
le jardin, à côté de l'ambassadeur d'Allemagne, à la rampe du grand
escalier qui ramenait dans l'hôtel, de sorte que les invités, malgré les
trois ou quatre admiratrices qui s'étaient groupées autour du baron et
le masquaient presque, étaient forcés de venir lui dire bonsoir. Il
y répondait en nommant les gens par leur nom. Et on entendait
successivement: «Bonsoir, monsieur du Hazay, bonsoir madame de La Tour
du Pin-Verclause, bonsoir madame de La Tour du Pin-Gouvernet, bonsoir
Philibert, bonsoir ma chère Ambassadrice, etc.» Cela faisait un
glapissement continu qu'interrompaient des recommandations bénévoles ou
des questions (desquelles il n'écoutait pas la réponse), et que M.
de Charlus adressait d'un ton radouci, factice afin de témoigner
l'indifférence, et bénin: «Prenez garde que la petite n'ait pas froid,
les jardins c'est toujours un peu humide. Bonsoir madame de Brantes.
Bonsoir madame de Mecklembourg. Est-ce que la jeune fille est venue?
A-t-elle mis la ravissante robe rose? Bonsoir Saint-Géran.» Certes il y
avait de l'orgueil dans cette attitude. M. de Charlus savait qu'il était
un Guermantes occupant une place prépondérante dans cette fête. Mais il
n'y avait pas que de l'orgueil, et ce mot même de fête évoquait, pour
l'homme aux dons esthétiques, le sens luxueux, curieux, qu'il peut
avoir si cette fête est donnée non chez des gens du monde, mais dans un
tableau de Carpaccio ou de Véronèse. Il est même plus probable que le
prince allemand qu'était M. de Charlus devait plutôt se représenter la
fête qui se déroule dans _Tannhäuser_, et lui-même comme le Margrave,
ayant, à l'entrée de la Warburg, une bonne parole condescendante pour
chacun des invités, tandis que leur écoulement dans le château ou le
parc est salué par la longue phrase, cent fois reprise, de la fameuse
«Marche».
Il fallait pourtant me décider. Je reconnaissais bien sous les arbres
des femmes avec qui j'étais plus ou moins lié, mais elles semblaient
transformées parce qu'elles étaient chez la princesse et non chez sa
cousine, et que je les voyais assises non devant une assiette de Saxe
mais sous les branches d'un marronnier. L'élégance du milieu n'y faisait
rien. Eût-elle été infiniment moindre que chez «Oriane», le même trouble
eût existé en moi. Que l'électricité vienne à s'éteindre dans notre
salon et qu'on doive la remplacer par des lampes à huile, tout nous
paraît changé. Je fus tiré de mon incertitude par Mme de Souvré.
«Bonsoir, me dit-elle en venant à moi. Y a-t-il longtemps que vous
n'avez vu la duchesse de Guermantes?» Elle excellait à donner à ce genre
de phrases une intonation qui prouvait qu'elle ne les débitait pas par
bêtise pure comme les gens qui, ne sachant pas de quoi parler, vous
abordent mille fois en citant une relation commune, souvent très vague.
Elle eut au contraire un fin fil conducteur du regard qui signifiait:
«Ne croyez pas que je ne vous aie pas reconnu. Vous êtes le jeune homme
que j'ai vu chez la duchesse de Guermantes. Je me rappelle très bien.»
Malheureusement cette protection qu'étendait sur moi cette phrase
d'apparence stupide et d'intention délicate était extrêmement fragile et
s'évanouit aussitôt que je voulus en user. Madame de Souvré avait l'art,
s'il s'agissait d'appuyer une sollicitation auprès de quelqu'un de
puissant, de paraître à la fois aux yeux du solliciteur le recommander,
et aux yeux du haut personnage ne pas recommander ce solliciteur,
de manière que ce geste à double sens lui ouvrait un crédit de
reconnaissance envers ce dernier sans lui créer aucun débit vis-à-vis de
l'autre. Encouragé par la bonne grâce de cette dame à lui demander de me
présenter à M. de Guermantes, elle profita d'un moment où les regards du
maître de maison n'étaient pas tournés vers nous, me prit maternellement
par les épaules et, souriant à la figure détournée du prince qui ne
pouvait pas la voir, elle me poussa vers lui d'un mouvement prétendu
protecteur et volontairement inefficace qui me laissa en panne presque à
mon point de départ. Telle est la lâcheté des gens du monde.
Celle d'une dame qui vint me dire bonjour en m'appelant par mon nom
fut plus grande encore. Je cherchais à retrouver le sien tout en lui
parlant; je me rappelais très bien avoir dîné avec elle, je me rappelais
des mots qu'elle avait dits. Mais mon attention, tendue vers la région
intérieure où il y avait ces souvenirs d'elle, ne pouvait y découvrir ce
nom. Il était là pourtant. Ma pensée avait engagé comme une espèce
de jeu avec lui pour saisir ses contours, la lettre par laquelle il
commençait, et l'éclairer enfin tout entier. C'était peine perdue,
je sentais à peu près sa masse, son poids, mais pour ses formes, les
confrontant au ténébreux captif blotti dans la nuit intérieure, je me
disais: «Ce n'est pas cela.» Certes mon esprit aurait pu créer les
noms les plus difficiles. Par malheur il n'avait pas à créer mais à
reproduire. Toute action de l'esprit est aisée si elle n'est pas soumise
au réel. Là, j'étais forcé de m'y soumettre. Enfin d'un coup le nom vint
tout entier: «Madame d'Arpajon.» J'ai tort de dire qu'il vint, car il ne
m'apparut pas, je crois, dans une propulsion de lui-même. Je ne pense
pas non plus que les légers et nombreux souvenirs qui se rapportaient à
cette dame, et auxquels je ne cessais de demander de m'aider (par des
exhortations comme celle-ci: «Voyons, c'est cette dame qui est amie de
Mme de Souvré, qui éprouve à l'endroit de Victor Hugo une admiration si
naïve, mêlée de tant d'effroi et d'horreur»), je ne crois pas que tous
ces souvenirs, voletant entre moi et son nom, aient servi en quoi que
ce soit à le renflouer. Dans ce grand «cache-cache» qui se joue dans
la mémoire quand on veut retrouver un nom, il n'y a pas une série
d'approximations graduées. On ne voit rien, puis tout d'un coup apparaît
le nom exact et fort différent de ce qu'on croyait deviner. Ce n'est pas
lui qui est venu à nous. Non, je crois plutôt qu'au fur et à mesure que
nous vivons, nous passons notre temps à nous éloigner de la zone où
un nom est distinct, et c'est par un exercice de ma volonté et de mon
attention, qui augmentait l'acuité de mon regard intérieur, que tout
d'un coup j'avais percé la demi-obscurité et vu clair. En tout cas, s'il
y a des transitions entre l'oubli et le souvenir, alors ces transitions
sont inconscientes. Car les noms d'étape par lesquels nous passons,
avant de trouver le nom vrai, sont, eux, faux, et ne nous rapprochent
en rien de lui. Ce ne sont même pas à proprement parler des noms, mais
souvent de simples consonnes et qui ne se retrouvent pas dans le nom
retrouvé. D'ailleurs ce travail de l'esprit passant du néant à la
réalité est si mystérieux, qu'il est possible, après tout, que ces
consonnes fausses soient des perches préalables, maladroitement tendues
pour nous aider à nous accrocher au nom exact. «Tout ceci, dira le
lecteur, ne nous apprend rien sur le manque de complaisance de cette
dame; mais puisque vous vous êtes si longtemps arrêté, laissez-moi,
monsieur l'auteur, vous faire perdre une minute de plus pour vous dire
qu'il est fâcheux que, jeune comme vous l'étiez (ou comme était votre
héros s'il n'est pas vous), vous eussiez déjà si peu de mémoire, que de
ne pouvoir vous rappeler le nom d'une dame que vous connaissiez fort
bien.» C'est très fâcheux en effet, monsieur le lecteur. Et plus triste
que vous croyez quand on y sent l'annonce du temps où les noms et les
mots disparaîtront de la zone claire de la pensée, et où il faudra, pour
jamais, renoncer à se nommer à soi-même ceux qu'on a le mieux connus.
C'est fâcheux en effet qu'il faille ce labeur dès la jeunesse pour
retrouver des noms qu'on connaît bien. Mais si cette infirmité ne se
produisait que pour des noms à peine connus, très naturellement oubliés,
et dont on ne voulût pas prendre la fatigue de se souvenir, cette
infirmité-là ne serait pas sans avantages. «Et lesquels, je vous prie?»
Hé, monsieur, c'est que le mal seul fait remarquer et apprendre et
permet de décomposer les mécanismes que sans cela on ne connaîtrait pas.
Un homme qui chaque soir tombe comme une masse dans son lit et ne
vit plus jusqu'au moment de s'éveiller et de se lever, cet homme-là
songera-t-il jamais à faire, sinon de grandes découvertes, au moins de
petites remarques sur le sommeil? A peine sait-il s'il dort. Un peu
d'insomnie n'est pas inutile pour apprécier le sommeil, projeter quelque
lumière dans cette nuit. Une mémoire sans défaillance n'est pas un très
puissant excitateur à étudier les phénomènes de mémoire. «Enfin, Mme
d'Arpajon vous présenta-t-elle au prince?» Non, mais taisez-vous et
laissez-moi reprendre mon récit.
Mme d'Arpajon fut plus lâche encore que Mme de Souvré, mais sa lâcheté
avait plus d'excuses. Elle savait qu'elle avait toujours eu peu de
pouvoir dans la société. Ce pouvoir avait été encore affaibli par la
liaison qu'elle avait eue avec le duc de Guermantes; l'abandon de
celui-ci y porta le dernier coup. La mauvaise humeur que lui causa ma
demande de me présenter au Prince détermina chez elle un silence qu'elle
eut la naïveté de croire un semblant de n'avoir pas entendu ce que
j'avais dit. Elle ne s'aperçut même pas que la colère lui faisait
froncer les sourcils. Peut-être au contraire s'en aperçut-elle, ne
se soucia pas de la contradiction, et s'en servit pour la leçon de
discrétion qu'elle pouvait me donner sans trop de grossièreté, je veux
dire une leçon muette et qui n'était pas pour cela moins éloquente.
D'ailleurs, Mme d'Arpajon était fort contrariée; beaucoup de regards
s'étant levés vers un balcon Renaissance à l'angle duquel, au lieu des
statues monumentales qu'on y avait appliquées si souvent à cette époque,
se penchait, non moins sculpturale qu'elles, la magnifique duchesse de
Surgis-le-Duc, celle qui venait de succéder à Mme d'Arpajon dans
le coeur de Basin de Guermantes. Sous le léger tulle blanc qui la
protégeait de la fraîcheur nocturne on voyait, souple, son corps envolé
de Victoire.
Je n'avais plus recours qu'auprès de M. de Charlus, rentré dans une
pièce du bas, laquelle accédait au jardin. J'eus tout le loisir (comme
il feignait d'être absorbé dans une partie de whist simulée qui lui
permettait de ne pas avoir l'air de voir les gens) d'admirer la
volontaire et artiste simplicité de son frac qui, par des riens qu'un
couturier seul eût discernés, avait l'air d'une «Harmonie» noir et blanc
de Whistler; noir, blanc et rouge plutôt, car M. de Charlus portait,
suspendue à un large cordon au jabot de l'habit, la croix en émail
blanc, noir et rouge de Chevalier de l'Ordre religieux de Malte. A
ce moment la partie du baron fut interrompue par Mme de Gallardon,
conduisant son neveu, le vicomte de Courvoisier, jeune homme d'une jolie
figure et d'un air impertinent: «Mon cousin, dit Mme de Gallardon,
permettez-moi de vous présenter mon neveu Adalbert. Adalbert, tu sais,
le fameux oncle Palamède dont tu entends toujours parler.--Bonsoir,
madame de Gallardon», répondit M. de Charlus. Et il ajouta sans même
regarder le jeune homme: «Bonsoir, Monsieur», d'un air bourru et
d'une voix si violemment impolie, que tout le monde en fut stupéfait.
Peut-être M. de Charlus, sachant que Mme de Gallardon avait des doutes
sur ses moeurs et n'avait pu résister une fois au plaisir d'y faire une
allusion, tenait-il à couper court à tout ce qu'elle aurait pu broder
sur un accueil aimable fait à son neveu, en même temps qu'à faire une
retentissante profession d'indifférence à l'égard des jeunes gens;
peut-être n'avait-il pas trouvé que ledit Adalbert eût répondu aux
paroles de sa tante par un air suffisamment respectueux; peut-être,
désireux de pousser plus tard sa pointe avec un aussi agréable cousin,
voulait-il se donner les avantages d'une agression préalable, comme les
souverains qui, avant d'engager une action diplomatique, l'appuient
d'une action militaire.
Il n'était pas aussi difficile que je le croyais que M. de Charlus
accédât à ma demande de me présenter. D'une part, au cours de ces vingt
dernières années, ce Don Quichotte s'était battu contre tant de moulins
à vent (souvent des parents qu'il prétendait s'être mal conduits à son
égard), il avait avec tant de fréquence interdit «comme une personne
impossible à recevoir» d'être invité chez tels ou telles Guermantes, que
ceux-ci commençaient à avoir peur de se brouiller avec tous les gens
qu'ils aimaient, de se priver, jusqu'à leur mort, de la fréquentation
de certains nouveaux venus dont ils étaient curieux, pour épouser les
rancunes tonnantes mais inexpliquées d'un beau-frère ou cousin qui
aurait voulu qu'on abandonnât pour lui femme, frère, enfants. Plus
intelligent que les autres Guermantes, M. de Charlus s'apercevait qu'on
ne tenait plus compte de ses exclusives qu'une fois sur deux, et,
anticipant l'avenir, craignant qu'un jour ce fût de lui qu'on se privât,
il avait commencé à faire la part du feu, à baisser, comme on dit,
ses prix. De plus, s'il avait la faculté de donner pour des mois, des
années, une vie identique à un être détesté--à celui-là il n'eût pas
toléré qu'on adressât une invitation, et se serait plutôt battu comme un
portefaix avec une reine, la qualité de ce qui lui faisait obstacle
ne comptant plus pour lui--en revanche il avait de trop fréquentes
explosions de colère pour qu'elles ne fussent pas assez fragmentaires.
«L'imbécile, le méchant drôle! on va vous remettre cela à sa place, le
balayer dans l'égout où malheureusement il ne sera pas inoffensif pour
la salubrité de la ville», hurlait-il, même seul chez lui, à la lecture
d'une lettre qu'il jugeait irrévérente, ou en se rappelant un propos
qu'on lui avait redit. Mais une nouvelle colère contre un second
imbécile dissipait l'autre, et pour peu que le premier se montrât
déférent, la crise occasionnée par lui était oubliée, n'ayant pas
assez duré pour faire un fond de haine où construire. Aussi, peut-être
eusse-je--malgré sa mauvaise humeur contre moi--réussi auprès de lui
quand je lui demandai de me présenter au Prince, si je n'avais pas eu
la malheureuse idée d'ajouter par scrupule, et pour qu'il ne pût pas me
supposer l'indélicatesse d'être entré à tout hasard en comptant sur
lui pour me faire rester: «Vous savez que je les connais très bien,
la Princesse a été très gentille pour moi.--Hé bien, si vous les
connaissez, en quoi avez-vous besoin de moi pour vous présenter», me
répondit-il d'un ton claquant, et, me tournant le dos, il reprit sa
partie feinte avec le Nonce, l'ambassadeur d'Allemagne et un personnage
que je ne connaissais pas.
Alors, du fond de ces jardins où jadis le duc d'Aiguillon faisait élever
les animaux rares, vint jusqu'à moi, par les portes grandes ouvertes, le
bruit d'un reniflement qui humait tant d'élégances et n'en voulait rien
laisser perdre. Le bruit se rapprocha, je me dirigeai à tout hasard dans
sa direction, si bien que le mot «bonsoir» fut susurré à mon oreille
par M. de Bréauté, non comme le son ferrailleux et ébréché d'un couteau
qu'on repasse pour l'aiguiser, encore moins comme le cri du marcassin
dévastateur des terres cultivées, mais comme la voix d'un sauveur
possible. Moins puissant que Mme de Souvré, mais moins foncièrement
atteint qu'elle d'inserviabilité, beaucoup plus à l'aise avec le Prince
que ne l'était Mme d'Arpajon, se faisant peut-être des illusions sur ma
situation dans le milieu des Guermantes, ou peut-être la connaissant
mieux que moi, j'eus pourtant, les premières secondes, quelque peine à
capter son attention, car, les papilles du nez frétillantes, les narines
dilatées, il faisait face de tous côtés, écarquillant curieusement son
monocle comme s'il s'était trouvé devant cinq cents chefs-d'oeuvre.
Mais ayant entendu ma demande, il l'accueillit avec satisfaction,
me conduisit vers le Prince et me présenta à lui d'un air friand,
cérémonieux et vulgaire, comme s'il lui avait passé, en les
recommandant, une assiette de petits fours. Autant l'accueil du duc de
Guermantes était, quand il le voulait, aimable, empreint de camaraderie,
cordial et familier, autant je trouvai celui du Prince compassé,
solennel, hautain. Il me sourit à peine, m'appela gravement: «Monsieur».
J'avais souvent entendu le duc se moquer de la morgue de son cousin.
Mais aux premiers mots qu'il me dit et qui, par leur froideur et leur
sérieux faisaient le plus entier contraste avec le langage de Basin, je
compris tout de suite que l'homme foncièrement dédaigneux était le duc
qui vous parlait dès la première visite de «pair à compagnon», et que
des deux cousins celui qui était vraiment simple c'était le Prince.
Je trouvai dans sa réserve un sentiment plus grand, je ne dirai pas
d'égalité, car ce n'eût pas été concevable pour lui, au moins de la
considération qu'on peut accorder à un inférieur, comme il arrive dans
tous les milieux fortement hiérarchisés, au Palais par exemple, dans une
Faculté, où un procureur général ou un «doyen» conscients de leur haute
charge cachent peut-être plus de simplicité réelle et, quand on les
connaît davantage, plus de bonté, de simplicité vraie, de cordialité,
dans leur hauteur traditionnelle que de plus modernes dans l'affectation
de la camaraderie badine. «Est-ce que vous comptez suivre la carrière
de monsieur votre père», me dit-il d'un air distant, mais d'intérêt. Je
répondis sommairement à sa question, comprenant qu'il ne l'avait posée
que par bonne grâce, et je m'éloignai pour le laisser accueillir les
nouveaux arrivants.
J'aperçus Swann, voulus lui parler, mais à ce moment je vis que le
prince de Guermantes, au lieu de recevoir sur place le bonsoir du mari
d'Odette, l'avait aussitôt, avec la puissance d'une pompe aspirante,
entraîné avec lui au fond du jardin, même, dirent certaines personnes,
«afin de le mettre à la porte».
Tellement distrait dans le monde que je n'appris que le surlendemain,
par les journaux, qu'un orchestre tchèque avait joué toute la soirée
et que, de minute en minute, s'étaient succédé les feux de Bengale,
je retrouvai quelque faculté d'attention à la pensée d'aller voir le
célèbre jet d'eau d'Hubert Robert.
Dans une clairière réservée par de beaux arbres dont plusieurs étaient
aussi anciens que lui, planté à l'écart, on le voyait de loin, svelte,
immobile, durci, ne laissant agiter par la brise que la retombée plus
légère de son panache pâle et frémissant. Le XVIIIe siècle avait épuré
l'élégance de ses lignes, mais, fixant le style du jet, semblait en
avoir arrêté la vie; à cette distance on avait l'impression de l'art
plutôt que la sensation de l'eau. Le nuage humide lui-même qui
s'amoncelait perpétuellement à son faîte gardait le caractère de
l'époque comme ceux qui dans le ciel s'assemblent autour des palais de
Versailles. Mais de près on se rendait compte que, tout en respectant,
comme les pierres d'un palais antique, le dessin préalablement tracé,
c'était des eaux toujours nouvelles qui, s'élançant et voulant obéir aux
ordres anciens de l'architecte, ne les accomplissaient exactement qu'en
paraissant les violer, leurs mille bonds épars pouvant seuls donner à
distance l'impression d'un unique élan. Celui-ci était en réalité aussi
souvent interrompu que l'éparpillement de la chute, alors que, de loin,
il m'avait paru infléchissable, dense, d'une continuité sans lacune.
D'un peu près, on voyait que cette continuité, en apparence toute
linéaire, était assurée à tous les points de l'ascension du jet, partout
où il aurait dû se briser, par l'entrée en ligne, par la reprise
latérale d'un jet parallèle qui montait plus haut que le premier et
était lui-même, à une plus grande hauteur, mais déjà fatigante pour lui,
relevé par un troisième. De près, des gouttes sans force retombaient
de la colonne d'eau en croisant au passage leurs soeurs montantes,
et, parfois déchirées, saisies dans un remous de l'air troublé par ce
jaillissement sans trêve, flottaient avant d'être chavirées dans le
bassin. Elles contrariaient de leurs hésitations, de leur trajet en sens
inverse, et estompaient de leur molle vapeur la rectitude et la tension
de cette tige, portant au-dessus de soi un nuage oblong fait de mille
gouttelettes, mais en apparence peint en brun doré et immuable, qui
montait, infrangible, immobile, élancé et rapide, s'ajouter aux
nuages du ciel. Malheureusement un coup de vent suffisait à l'envoyer
obliquement sur la terre; parfois même un simple jet désobéissant
divergeait et, si elle ne s'était pas tenue à une distance respectueuse,
aurait mouillé jusqu'aux moelles la foule imprudente et contemplative.
Un de ces petits accidents, qui ne se produisaient guère qu'au moment où
la brise s'élevait, fut assez désagréable. On avait fait croire à Mme
d'Arpajon que le duc de Guermantes--en réalité non encore arrivé--était
avec Mme de Surgis dans les galeries de marbre rose où on accédait par
la double colonnade, creusée à l'intérieur, qui s'élevait de la margelle
du bassin. Or, au moment où Mme d'Arpajon allait s'engager dans l'une
des colonnades, un fort coup de chaude brise tordit le jet d'eau et
inonda si complètement la belle dame que, l'eau dégoulinante de son
décolletage dans l'intérieur de sa robe, elle fut aussi trempée que si
on l'avait plongée dans un bain. Alors, non loin d'elle, un grognement
scandé retentit assez fort pour pouvoir se faire entendre à toute une
armée et pourtant prolongé par période comme s'il s'adressait non pas à
l'ensemble, mais successivement à chaque partie des troupes; c'était le
grand-duc Wladimir qui riait de tout son coeur en voyant l'immersion de
Mme d'Arpajon, une des choses les plus gaies, aimait-il à dire ensuite,
à laquelle il eût assisté de toute sa vie. Comme quelques personnes
charitables faisaient remarquer au Moscovite qu'un mot de condoléances
de lui serait peut-être mérité et ferait plaisir à cette femme qui,
malgré sa quarantaine bien sonnée, et tout en s'épongeant avec son
écharpe, sans demander le secours de personne, se dégageait malgré l'eau
qui souillait malicieusement la margelle de la vasque, le Grand-Duc,
qui avait bon coeur, crut devoir s'exécuter et, les derniers roulements
militaires du rire à peine apaisés, on entendit un nouveau grondement
plus violent encore que l'autre. «Bravo, la vieille!» s'écriait-il en
battant des mains comme au théâtre. Mme d'Arpajon ne fut pas sensible
à ce qu'on vantât sa dextérité aux dépens de sa jeunesse. Et comme
quelqu'un lui disait, assourdi par le bruit de l'eau, que dominait
pourtant le tonnerre de Monseigneur: «Je crois que Son Altesse
Impériale vous a dit quelque chose», «Non! c'était à Mme de Souvré»,
répondit-elle.
Je traversai les jardins et remontai l'escalier où l'absence du Prince,
disparu à l'écart avec Swann, grossissait autour de M. de Charlus
la foule des invités, de même que, quand Louis XIV n'était pas à
Versailles, il y avait plus de monde chez Monsieur, son frère. Je fus
arrêté au passage par le baron, tandis que derrière moi deux dames et un
jeune homme s'approchaient pour lui dire bonjour.
«C'est gentil de vous voir ici», me dit-il, en me tendant la main.
«Bonsoir madame de la Trémoïlle, bonsoir ma chère Herminie.» Mais sans
doute le souvenir de ce qu'il m'avait dit sur son rôle de chef dans
l'hôtel Guermantes lui donnait le désir de paraître éprouver à l'endroit
de ce qui le mécontentait, mais qu'il n'avait pu empêcher, une
satisfaction à laquelle son impertinence de grand seigneur et son
égaillement d'hystérique donnèrent immédiatement une forme d'ironie
excessive: «C'est gentil, reprit-il, mais c'est surtout bien drôle.»
Et il se mit à pousser des éclats de rire qui semblèrent à la fois
témoigner de sa joie et de l'impuissance où la parole humaine était de
l'exprimer. Cependant que certaines personnes, sachant combien il
était à la fois difficile d'accès et propre aux «sorties» insolentes,
s'approchaient avec curiosité et, avec un empressement presque indécent,
prenaient leurs jambes à leur cou. «Allons, ne vous fâchez pas, me
dit-il, en me touchant doucement l'épaule, vous savez que je vous aime
bien. Bonsoir Antioche, bonsoir Louis-René. Avez-vous été voir le jet
d'eau? me demanda-t-il sur un ton plus affirmatif que questionneur.
C'est bien joli, n'est-ce pas? C'est merveilleux. Cela pourrait être
encore mieux, naturellement, en supprimant certaines choses, et alors
il n'y aurait rien de pareil, en France. Mais tel que c'est, c'est déjà
parmi les choses les mieux. Bréauté vous dira qu'on a eu tort de mettre
des lampions, pour tâcher de faire oublier que c'est lui qui a eu cette
idée absurde. Mais, en somme, il n'a réussi que très peu à enlaidir.
C'est beaucoup plus difficile de défigurer un chef-d'oeuvre que de le
créer. Nous nous doutions du reste déjà vaguement que Bréauté était
moins puissant qu'Hubert Robert.»
Je repris la file des visiteurs qui entraient dans l'hôtel. «Est-ce
qu'il y a longtemps que vous avez vu ma délicieuse cousine Oriane?»
me demanda la Princesse qui avait depuis peu déserté son fauteuil à
l'entrée, et avec qui je retournais dans les salons. «Elle doit venir ce
soir, je l'ai vue cet après-midi, ajouta la maîtresse de maison. Elle
me l'a promis. Je crois du reste que vous dînez avec nous deux chez la
reine d'Italie, à l'ambassade, jeudi. Il y aura toutes les Altesses
possibles, ce sera très intimidant.» Elles ne pouvaient nullement
intimider la princesse de Guermantes, de laquelle les salons en
foisonnaient et qui disait: «Mes petits Cobourg» comme elle eût dit:
«Mes petits chiens». Aussi, Mme de Guermantes dit-elle: «Ce sera très
intimidant», par simple bêtise, qui, chez les gens du monde, l'emporte
encore sur la vanité. A l'égard de sa propre généalogie, elle en savait
moins qu'un agrégé d'histoire. Pour ce qui concernait ses relations,
elle tenait à montrer qu'elle connaissait les surnoms qu'on leur avait
donnés. M'ayant demandé si je dînais la semaine suivante chez la
marquise de la Pommelière, qu'on appelait souvent «la Pomme», la
Princesse, ayant obtenu de moi une réponse négative, se tut pendant
quelques instants. Puis, sans aucune autre raison qu'un étalage voulu
d'érudition involontaire, de banalité et de conformité à l'esprit
général, elle ajouta: «C'est une assez agréable femme, la Pomme!»
Tandis que la Princesse causait avec moi, faisaient précisément leur
entrée le duc et la duchesse de Guermantes! Mais je ne pus d'abord aller
au-devant d'eux, car je fus happé au passage par l'ambassadrice de
Turquie, laquelle, me désignant la maîtresse de maison que je venais
de quitter, s'écria en m'empoignant par le bras: «Ah! quelle femme
délicieuse que la Princesse! Quel être supérieur à tous! Il me semble
que si j'étais un homme, ajouta-t-elle, avec un peu de bassesse et de
sensualité orientales, je vouerais ma vie à cette céleste créature.» Je
répondis qu'elle me semblait charmante en effet, mais que je connaissais
plus sa cousine la duchesse. «Mais il n'y a aucun rapport, me dit
l'ambassadrice. Oriane est une charmante femme du monde qui tire
son esprit de Mémé et de Babal, tandis que Marie-Gilbert, c'est
_quelqu'un_.»
Je n'aime jamais beaucoup qu'on me dise ainsi sans réplique ce que je
dois penser des gens que je connais. Et il n'y avait aucune raison
pour que l'ambassadrice de Turquie eût sur la valeur de la duchesse
de Guermantes un jugement plus sûr que le mien. D'autre part, ce qui
expliquait aussi mon agacement contre l'ambassadrice, c'est que les
défauts d'une simple connaissance, et même d'un ami, sont pour nous de
vrais poisons, contre lesquels nous sommes heureusement «mithridatés».
Mais, sans apporter le moindre appareil de comparaison scientifique et
parler d'anaphylaxie, disons qu'au sein de nos relations amicales ou
purement mondaines, il y a une hostilité momentanément guérie, mais
récurrente, par accès. Habituellement on souffre peu de ces poisons tant
que les gens sont «naturels». En disant «Babal», «Mémé», pour désigner
des gens qu'elle ne connaissait pas, l'ambassadrice de Turquie
suspendait les effets du «mithridatisme» qui, d'ordinaire, me la rendait
tolérable. Elle m'agaçait, ce qui était d'autant plus injuste qu'elle
ne parlait pas ainsi pour faire mieux croire qu'elle était intime de
«Mémé», mais à cause d'une instruction trop rapide qui lui faisait
nommer ces nobles seigneurs selon ce qu'elle croyait la coutume du pays.
Elle avait fait ses classes en quelques mois et n'avait pas suivi la
filière. Mais en y réfléchissant je trouvais à mon déplaisir de rester
auprès de l'ambassadrice une autre raison. Il n'y avait pas si longtemps
que chez «Oriane» cette même personnalité diplomatique m'avait dit,
d'un air motivé et sérieux, que la princesse de Guermantes lui était
franchement antipathique. Je crus bon de ne pas m'arrêter à ce
revirement: l'invitation à la fête de ce soir l'avait amené.
L'ambassadrice était parfaitement sincère en me disant que la princesse
de Guermantes était une créature sublime. Elle l'avait toujours pensé.
Mais n'ayant jamais été jusqu'ici invitée chez la princesse, elle avait
cru devoir donner à ce genre de non-invitation la forme d'une abstention
volontaire par principes. Maintenant qu'elle avait été conviée et
vraisemblablement le serait désormais, sa sympathie pouvait librement
s'exprimer. Il n'y a pas besoin, pour expliquer les trois quarts des
opinions qu'on porte sur les gens, d'aller jusqu'au dépit amoureux,
jusqu'à l'exclusion du pouvoir politique. Le jugement reste incertain:
une invitation refusée ou reçue le détermine. Au reste, l'ambassadrice
de Turquie, comme disait la princesse de Guermantes qui passa avec moi
l'inspection des salons, «faisait bien». Elle était surtout fort utile.
Les étoiles véritables du monde sont fatiguées d'y paraître. Celui
qui est curieux de les apercevoir doit souvent émigrer dans un autre
hémisphère, où elles sont à peu près seules. Mais les femmes pareilles à
l'ambassadrice ottomane, toutes récentes dans le monde, ne laissent pas
d'y briller pour ainsi dire partout à la fois. Elles sont utiles à ces
sortes de représentations qui s'appellent une soirée, un raout, et où
elles se feraient traîner, moribondes, plutôt que d'y manquer. Elles
sont les figurantes sur qui on peut toujours compter, ardentes à ne
jamais manquer une fête. Aussi, les sots jeunes gens, ignorant que ce
sont de fausses étoiles, voient-ils en elles les reines du chic, tandis
qu'il faudrait une leçon pour leur expliquer en vertu de quelles raisons
Mme Standish, ignorée d'eux et peignant des coussins, loin du monde, est
au moins une aussi grande dame que la duchesse de Doudeauville.
Dans l'ordinaire de la vie, les yeux de la duchesse de Guermantes
étaient distraits et un peu mélancoliques, elle les faisait briller
seulement d'une flamme spirituelle chaque fois qu'elle avait à dire
bonjour à quelque ami; absolument comme si celui-ci avait été quelque
mot d'esprit, quelque trait charmant, quelque régal pour délicats dont
la dégustation a mis une expression de finesse et de joie sur le visage
du connaisseur. Mais pour les grandes soirées, comme elle avait trop
de bonjours à dire, elle trouvait qu'il eût été fatigant, après
chacun d'eux, d'éteindre à chaque fois la lumière. Tel un gourmet de
littérature, allant au théâtre voir une nouveauté d'un des maîtres de
la scène, témoigne sa certitude de ne pas passer une mauvaise soirée
en ayant déjà, tandis qu'il remet ses affaires à l'ouvreuse, sa lèvre
ajustée pour un sourire sagace, son regard avivé pour une approbation
malicieuse; ainsi c'était dès son arrivée que la duchesse allumait pour
toute la soirée. Et tandis qu'elle donnait son manteau du soir, d'un
magnifique rouge Tiepolo, lequel laissa voir un véritable carcan de
rubis qui enfermait son cou, après avoir jeté sur sa robe ce dernier
regard rapide, minutieux et complet de couturière qui est celui d'une
femme du monde, Oriane s'assura du scintillement de ses yeux non moins
que de ses autres bijoux. Quelques «bonnes langues» comme M. de Janville
eurent beau se précipiter sur le duc pour l'empêcher d'entrer: «Mais
vous ignorez donc que le pauvre Mama est à l'article de la mort?
On vient de l'administrer.--Je le sais, je le sais, répondit M. de
Guermantes en refoulant le fâcheux pour entrer. Le viatique a produit le
meilleur effet», ajouta-t-il en souriant de plaisir à la pensée de la
redoute à laquelle il était décidé de ne pas manquer après la soirée du
prince. «Nous ne voulions pas qu'on sût que nous étions rentrés», me
dit la duchesse. Elle ne se doutait pas que la princesse avait d'avance
infirmé cette parole en me racontant qu'elle avait vu un instant sa
cousine qui lui avait promis de venir. Le duc, après un long regard dont
pendant cinq minutes il accabla sa femme: «J'ai raconté à Oriane les
doutes que vous aviez.» Maintenant qu'elle voyait qu'ils n'étaient pas
fondés et qu'elle n'avait aucune démarche à faire pour essayer de les
dissiper, elle les déclara absurdes, me plaisanta longuement. «Cette
idée de croire que vous n'étiez pas invité! Et puis, il y avait moi.
Croyez-vous que je n'aurais pas pu vous faire inviter chez ma cousine?»
Je dois dire qu'elle fit souvent, dans la suite, des choses bien plus
difficiles pour moi; néanmoins je me gardai de prendre ses paroles dans
ce sens que j'avais été trop réservé. Je commençais à connaître l'exacte
valeur du langage parlé ou muet de l'amabilité aristocratique, amabilité
heureuse de verser un baume sur le sentiment d'infériorité de ceux à
l'égard desquels elle s'exerce, mais pas pourtant jusqu'au point de la
dissiper, car dans ce cas elle n'aurait plus de raison d'être. «Mais
vous êtes notre égal, sinon mieux», semblaient, par toutes leurs
actions, dire les Guermantes; et ils le disaient de la façon la plus
gentille que l'on puisse imaginer, pour être aimés, admirés, mais non
pour être crus; qu'on démêlât le caractère fictif de cette amabilité,
c'est ce qu'ils appelaient être bien élevés; croire l'amabilité réelle,
c'était la mauvaise éducation. Je reçus du reste à peu de temps de là
une leçon qui acheva de m'enseigner, avec la plus parfaite exactitude,
l'extension et les limites de certaines formes de l'amabilité
aristocratique. C'était à une matinée donnée par la duchesse de
Montmorency pour la reine d'Angleterre; il y eut une espèce de petit
cortège pour aller au buffet, et en tête marchait la souveraine ayant
à son bras le duc de Guermantes. J'arrivai à ce moment-là. De sa main
libre, le duc me fit au moins à quarante mètres de distance mille signes
d'appel et d'amitié, et qui avaient l'air de vouloir dire que je pouvais
m'approcher sans crainte, que je ne serais pas mangé tout cru à la place
des sandwichs. Mais moi, qui commençais à me perfectionner dans le
langage des cours, au lieu de me rapprocher même d'un seul pas, à mes
quarante mètres de distance je m'inclinai profondément, mais sans
sourire, comme j'aurais fait devant quelqu'un que j'aurais à peine
connu, puis continuai mon chemin en sens opposé. J'aurais pu écrire un
chef-d'oeuvre, les Guermantes m'en eussent moins fait d'honneur que de
ce salut. Non seulement il ne passa pas inaperçu aux yeux du duc, qui ce
jour-là pourtant eut à répondre à plus de cinq cents personnes, mais à
ceux de la duchesse, laquelle, ayant rencontré ma mère, le lui raconta
en se gardant bien de lui dire que j'avais eu tort, que j'aurais dû
m'approcher. Elle lui dit que son mari avait été émerveillé de mon
salut, qu'il était impossible d'y faire tenir plus de choses. On ne
cessa de trouver à ce salut toutes les qualités, sans mentionner
toutefois celle qui avait paru la plus précieuse, à savoir qu'il avait
été discret, et on ne cessa pas non plus de me faire des compliments
dont je compris qu'ils étaient encore moins une récompense pour le
passé qu'une indication pour l'avenir, à la façon de celle délicatement
fournie à ses élèves par le directeur d'un établissement d'éducation:
«N'oubliez pas, mes chers enfants, que ces prix sont moins pour vous que
pour vos parents, afin qu'ils vous renvoient l'année prochaine.» C'est
ainsi que Mme de Marsantes, quand quelqu'un d'un monde différent entrait
dans son milieu, vantait devant lui les gens discrets «qu'on trouve
quand on va les chercher et qui se font oublier le reste du temps»,
comme on prévient, sous une forme indirecte, un domestique qui sent
mauvais que l'usage des bains est parfait pour la santé.
Pendant que, avant même qu'elle eût quitté le vestibule, je causais avec
Mme de Guermantes, j'entendis une voix d'une sorte qu'à l'avenir
je devais, sans erreur possible, discerner. C'était, dans le cas
particulier, celle de M. de Vaugoubert causant avec M. de Charlus. Un
clinicien n'a même pas besoin que le malade en observation soulève sa
chemise ni d'écouter la respiration, la voix suffit. Combien de fois
plus tard fus-je frappé dans un salon par l'intonation ou le rire de tel
homme, qui pourtant copiait exactement le langage de sa profession ou
les manières de son milieu, affectant une distinction sévère ou une
familière grossièreté, mais dont la voix fausse me suffisait pour
apprendre: «C'est un Charlus», à mon oreille exercée, comme le diapason
d'un accordeur. A ce moment tout le personnel, d'une ambassade passa,
lequel salua M. de Charlus. Bien que ma découverte du genre de maladie
en question datât seulement du jour même (quand j'avais aperçu M.
de Charlus et Jupien), je n'aurais pas eu besoin, pour donner un
diagnostic, de poser des questions, d'ausculter. Mais M. de Vaugoubert
causant avec M. de Charlus parut incertain. Pourtant il aurait dû savoir
à quoi s'en tenir après les doutes de l'adolescence. L'inverti se
croit seul de sa sorte dans l'univers; plus tard seulement, il se
figure--autre exagération--que l'exception unique, c'est l'homme normal.
Mais, ambitieux et timoré, M. de Vaugoubert ne s'était pas livré depuis
bien longtemps à ce qui eût été pour lui le plaisir. La carrière
diplomatique avait eu sur sa vie l'effet d'une entrée dans les ordres.
Combinée avec l'assiduité à l'Ecole des Sciences politiques, elle
l'avait voué depuis ses vingt ans à la chasteté du chrétien. Aussi,
comme chaque sens perd de sa force et de sa vivacité, s'atrophie quand
il n'est plus mis en usage, M. de Vaugoubert, de même que l'homme
civilisé qui ne serait plus capable des exercices de force, de la
finesse d'ouïe de l'homme des cavernes, avait perdu la perspicacité
spéciale qui se trouvait rarement en défaut chez M. de Charlus; et
aux tables officielles, soit à Paris, soit à l'étranger, le ministre
plénipotentiaire n'arrivait même plus à reconnaître ceux qui, sous le
déguisement de l'uniforme, étaient au fond ses pareils. Quelques noms
que prononça M. de Charlus, indigné si on le citait pour ses goûts, mais
toujours amusé de faire connaître ceux des autres, causèrent à M. de
Vaugoubert un étonnement délicieux. Non qu'après tant d'années il
songeât à profiter d'aucune aubaine. Mais ces révélations rapides,
pareilles à celles qui dans les tragédies de Racine apprennent à Athalie
et à Abner que Joas est de la race de David, qu'Esther assise dans la
pourpre a des parents youpins, changeant l'aspect de la légation de
X... ou tel service du Ministère des Affaires étrangères, rendaient
rétrospectivement ces palais aussi mystérieux que le temple de Jérusalem
ou la salle du trône de Suse. Pour cette ambassade dont le jeune
personnel vint tout entier serrer la main de M. de Charlus, M. de
Vaugoubert prit l'air émerveillé d'Élise s'écriant dans _Esther_:
Ciel! quel nombreux essaim d'innocentes beautés
S'offre à mes yeux en foule et sort de tous côtés!
Quelle aimable pudeur sur leur visage est peinte!
Puis désireux d'être plus «renseigné», il jeta en souriant à M. de
Charlus un regard niaisement interrogateur et concupiscent: «Mais
voyons, bien entendu», dit M. de Charlus, de l'air docte d'un érudit
parlant à un ignare. Aussitôt M. de Vaugoubert (ce qui agaça beaucoup
M. de Charlus) ne détacha plus ses yeux de ces jeunes secrétaires, que
l'ambassadeur de X... en France, vieux cheval de retour, n'avait pas
choisis au hasard. M. de Vaugoubert se taisait, je voyais seulement ses
regards. Mais, habitué dès mon enfance à prêter, même à ce qui est muet,
le langage des classiques, je faisais dire aux yeux de M. de Vaugoubert
les vers par lesquels Esther explique à Élise que Mardochée a tenu, par
zèle pour sa religion, à ne placer auprès de la Reine que des filles qui
y appartinssent.
Cependant son amour pour notre nation
A peuplé ce palais de filles de Sion,
Jeunes et tendres fleurs par le sort agitées,
Sous un ciel étranger comme moi transplantées
Dans un lieu séparé de profanes témoins,
Il (l'excellent ambassadeur) met à les former son
étude et ses soins.
Enfin M. de Vaugoubert parla, autrement que par ses regards. «Qui sait,
dit-il avec mélancolie, si, dans le pays où je réside, la même chose
n'existe pas.--C'est probable, répondit M. de Charlus, à commencer par
le roi Théodose, bien que je ne sache rien de positif sur lui.--Oh! pas
du tout!--Alors il n'est pas permis d'en avoir l'air à ce point-là. Et
il fait des petites manières. Il a le genre «ma chère», le genre que je
déteste le plus. Je n'oserais pas me montrer avec lui dans la rue. Du
reste, vous devez bien le connaître pour ce qu'il est, il est connu
comme le loup blanc.--Vous vous trompez tout à fait sur lui. Il est du
reste charmant. Le jour où l'accord avec la France a été signé, le Roi
m'a embrassé. Je n'ai jamais été si ému.--C'était le moment de lui
dire ce que vous désiriez.--Oh! mon Dieu, quelle horreur, s'il avait
seulement un soupçon! Mais je n'ai pas de crainte à cet égard.» Paroles
que j'entendis, car j'étais peu éloigné, et qui firent que je me récitai
mentalement:
Le Roi jusqu'à ce jour ignore qui je suis,
Et ce secret toujours tient ma langue enchaînée.
Ce dialogue, moitié muet, moitié parlé, n'avait duré que peu d'instants,
et je n'avais encore fait que quelques pas dans les salons avec la
duchesse de Guermantes quand une petite dame brune, extrêmement jolie,
l'arrêta:
«Je voudrais bien vous voir. D'Annunzio vous a aperçue d'une loge, il a
écrit à la princesse de T... une lettre où il dit qu'il n'a jamais rien
vu de si beau. Il donnerait toute sa vie pour dix minutes d'entretien
avec vous. En tout cas, même si vous ne pouvez pas ou ne voulez pas,
la lettre est en ma possession. Il faudrait que vous me fixiez un
rendez-vous. Il y a certaines choses secrètes que je ne puis dire ici.
Je vois que vous ne me reconnaissez pas, ajouta-t-elle en s'adressant à
moi; je vous ai connu chez la princesse de Parme (chez qui je n'étais
jamais allé). L'empereur de Russie voudrait que votre père fût envoyé à
Pétersbourg. Si vous pouviez venir mardi, justement Isvolski sera là,
il en parlerait avec vous. J'ai un cadeau à vous faire, chérie,
ajouta-t-elle en se tournant vers la duchesse, et que je ne ferais à
personne qu'à vous. Les manuscrits de trois pièces d'Ibsen, qu'il m'a
fait porter par son vieux garde-malade. J'en garderai une et vous
donnerai les deux autres.»
Le duc de Guermantes n'étais pas enchanté de ces offres. Incertain
si Ibsen ou d'Annunzio étaient morts ou vivants, il voyait déjà des
écrivains, des dramaturges allant faire visite à sa femme et la mettant
dans leurs ouvrages. Les gens du monde se représentent volontiers les
livres comme une espèce de cube dont une face est enlevée, si bien
que l'auteur se dépêche de «faire entrer» dedans les personnes qu'il
rencontre. C'est déloyal évidemment, et ce ne sont que des gens de peu.
Certes, ce ne serait pas ennuyeux de les voir «en passant», car grâce
à eux, si on lit un livre ou un article, on connaît «le dessous des
cartes», on peut «lever les masques». Malgré tout, le plus sage est
de s'en tenir aux auteurs morts. M. de Guermantes trouvait seulement
«parfaitement convenable» le monsieur qui faisait la nécrologie dans le
_Gaulois_. Celui-là, du moins, se contentait de citer le nom de M.
de Guermantes en tête des personnes remarquées «notamment» dans les
enterrements où le duc s'était inscrit. Quand ce dernier préférait que
son nom ne figurât pas, au lieu de s'inscrire il envoyait une lettre de
condoléances à la famille du défunt en l'assurant de ses sentiments bien
tristes. Que si cette famille faisait mettre dans le journal: «Parmi les
lettres reçues, citons celle du duc de Guermantes, etc.», ce n'était pas
la faute de l'échotier, mais du fils, frère, père de la défunte, que le
duc qualifiait d'arrivistes, et avec qui il était désormais décidé à ne
plus avoir de relations (ce qu'il appelait, ne sachant pas bien le sens
des locutions, «avoir maille à partir»). Toujours est-il que les noms
d'Ibsen et d'Annunzio, et leur survivance incertaine, firent se froncer
les sourcils du duc, qui n'était pas encore assez loin de nous pour ne
pas avoir entendu les amabilités diverses de Mme Timoléon d'Amoncourt.
C'était une femme charmante, d'un esprit, comme sa beauté, si ravissant,
qu'un seul des deux eût réussi à plaire. Mais, née hors du milieu où
elle vivait maintenant, n'ayant aspiré d'abord qu'à un salon littéraire,
amie successivement--nullement amante, elle était de moeurs fort
pures--et exclusivement de chaque grand écrivain qui lui donnait tous
ses manuscrits, écrivait des livres pour elle, le hasard l'ayant
introduite dans le faubourg Saint-Germain, ces privilèges littéraires
l'y servirent. Elle avait maintenant une situation à n'avoir pas à
dispenser d'autres grâces que celles que sa présence répandait. Mais
habituée jadis à l'entregent, aux manèges, aux services à rendre, elle y
persévérait bien qu'ils ne fussent plus nécessaires. Elle avait toujours
un secret d'État à vous révéler, un potentat à vous faire connaître,
une aquarelle de maître à vous offrir. Il y avait bien dans tous ces
attraits inutiles un peu de mensonge, mais il faisaient de sa vie une
comédie d'une complication scintillante et il était exact qu'elle
faisait nommer des préfets et des généraux.
Tout en marchant à côté de moi, la duchesse de Guermantes laissait la
lumière azurée de ses yeux flotter devant elle, mais dans le vague, afin
d'éviter les gens avec qui elle ne tenait pas à entrer en relations, et
dont elle devinait parfois, de loin, l'écueil menaçant. Nous avancions
entre une double haie d'invités, lesquels, sachant qu'ils ne
connaîtraient jamais «Oriane», voulaient au moins, comme une curiosité,
la montrer à leur femme: «Ursule, vite, vite, venez voir Madame de
Guermantes qui cause avec ce jeune homme.» Et on sentait qu'il ne s'en
fallait pas de beaucoup pour qu'ils fussent montés sur des chaises, pour
mieux voir, comme à la revue du 14 juillet ou au Grand Prix. Ce n'est
pas que la duchesse de Guermantes eût un salon plus aristocratique que
sa cousine. Chez la première fréquentaient des gens que la seconde n'eût
jamais voulu inviter, surtout à cause de son mari. Jamais elle n'eût
reçu Mme Alphonse de Rothschild, qui, intime amie de Mme de la Trémoïlle
et de Mme de Sagan, comme Oriane elle-même, fréquentait beaucoup chez
cette dernière. Il en était encore de même du baron Hirsch, que le
prince de Galles avait amené chez elle, mais non chez la princesse à qui
il aurait déplu, et aussi de quelques grandes notoriétés bonapartistes
ou même républicaines, qui intéressaient la duchesse mais que le prince,
royaliste convaincu, n'eût pas voulu recevoir. Son antisémitisme, étant
aussi de principe, ne fléchissait devant aucune élégance, si accréditée
fût-elle, et s'il recevait Swann dont il était l'ami de tout temps,
étant d'ailleurs le seul des Guermantes qui l'appelât Swann et non
Charles, c'est que, sachant que la grand'mère de Swann, protestante
mariée à un juif, avait été la maîtresse du duc de Berri, il essayait,
de temps en temps, de croire à la légende qui faisait du père de
Swann un fils naturel du prince. Dans cette hypothèse, laquelle était
d'ailleurs fausse, Swann, fils d'un catholique, fils lui-même d'un
Bourbon et d'une catholique, n'avait rien que de chrétien.
«Comment, vous ne connaissez pas ces splendeurs», me dit la duchesse,
en me parlant de l'hôtel où nous étions. Mais après avoir célébré le
«palais» de sa cousine, elle s'empressa d'ajouter qu'elle préférait
mille fois «son humble trou». «Ici, c'est admirable pour _visiter_.
Mais je mourrais de chagrin s'il me fallait rester à coucher dans des
chambres où ont eu lieu tant d'événements historiques. Ça me ferait
l'effet d'être restée après la fermeture, d'avoir été oubliée, au
château de Blois, de Fontainebleau ou même au Louvre, et d'avoir comme
seule ressource contre la tristesse de me dire que je suis dans
la chambre où a été assassiné Monaldeschi. Comme camomille, c'est
insuffisant. Tiens, voilà Mme de Saint-Euverte. Nous avons dîné tout à
l'heure chez elle. Comme elle donne demain sa grande machine annuelle,
je pensais qu'elle serait allée se coucher. Mais elle ne peut pas rater
une fête. Si celle-ci avait eu lieu à la campagne, elle serait montée
sur une tapissière plutôt que de ne pas y être allée.»
En réalité, Mme de Saint-Euverte était venue, ce soir, moins pour le
plaisir de ne pas manquer une fête chez les autres que pour assurer le
succès de la sienne, recruter les derniers adhérents, et en quelque
sorte passer _in extremis_ la revue des troupes qui devaient le
lendemain évoluer brillamment à sa garden-party. Car, depuis pas mal
d'années, les invités des fêtes Saint-Euverte n'étaient plus du tout les
mêmes qu'autrefois. Les notabilités féminines du milieu Guermantes, si
clairsemées alors, avaient--comblées de politesses par la maîtresse de
la maison--amené peu à peu leurs amies. En même temps, par un travail
parallèlement progressif, mais en sens inverse, Mme de Saint-Euverte
avait d'année en année réduit le nombre des personnes inconnues au monde
élégant. On avait cessé de voir l'une, puis l'autre. Pendant quelque
temps fonctionna le système des «fournées», qui permettait, grâce à des
fêtes sur lesquelles on faisait le silence, de convier les réprouvés à
venir se divertir entre eux, ce qui dispensait de les inviter avec les
gens de bien. De quoi pouvaient-ils se plaindre? N'avaient-ils pas
_panem et circenses_, des petits fours et un beau programme musical?
Aussi, en symétrie en quelque sorte avec les deux duchesses en exil,
qu'autrefois, quand avait débuté le salon Saint-Euverte, on avait vues
en soutenir, comme deux cariatides, le faîte chancelant, dans les
dernières années on ne distingua plus, mêlées au beau monde, que deux
personnes hétérogènes: la vieille Mme de Cambremer et la femme à belle
voix d'un architecte à laquelle on était souvent obligé de demander de
chanter. Mais ne connaissant plus personne chez Mme de Saint-Euverte,
pleurant leurs compagnes perdues, sentant qu'elles gênaient, elles
avaient l'air prêtes à mourir de froid comme deux hirondelles qui n'ont
pas émigré à temps. Aussi l'année suivante ne furent-elles pas invitées;
Mme de Franquetot tenta une démarche en faveur de sa cousine qui aimait
tant la musique. Mais comme elle ne put pas obtenir pour elle une
réponse plus explicite que ces mots: «Mais on peut toujours entrer
écouter de la musique si ça vous amuse, ça n'a rien de criminel!» Mme de
Cambremer ne trouva pas l'invitation assez pressante et s'abstint.
Une telle transmutation, opérée par Mme de Saint-Euverte, d'un salon de
lépreux en un salon de grandes dames (la dernière forme, en apparence
ultra-chic, qu'il avait prise), on pouvait s'étonner que la personne
qui donnait le lendemain la fête la plus brillante de la saison eût eu
besoin de venir la veille adresser un suprême appel à ses troupes. Mais
c'est que la prééminence du salon Saint-Euverte n'existait que pour
ceux dont la vie mondaine consiste seulement à lire le compte rendu des
matinées et soirées, dans le _Gaulois_ ou le _Figaro_, sans être jamais
allés à aucune. A ces mondains qui ne voient le monde que par le
journal, l'énumération des ambassadrices d'Angleterre, d'Autriche, etc.;
des duchesses d'Uzès, de La Trémoïlle, etc., etc., suffisait pour qu'ils
s'imaginassent volontiers le salon Saint-Euverte comme le premier de
Paris, alors qu'il était un des derniers. Non que les comptes rendus
fussent mensongers. La plupart des personnes citées avaient bien été
présentes. Mais chacune était venue à la suite d'implorations, de
politesses, de services, et en ayant le sentiment d'honorer infiniment
Mme de Saint-Euverte. De tels salons, moins recherchés que fuis, et
où on va pour ainsi dire en service commandé, ne font illusion qu'aux
lectrices de «Mondanités». Elles glissent sur une fête vraiment
élégante, celle-là où la maîtresse de la maison, pouvant avoir toutes
les duchesses, lesquelles brûlent d'être «parmi les élus», ne demandent
qu'à deux ou trois, et ne font pas mettre le nom de leurs invités dans
le journal. Aussi ces femmes, méconnaissant ou dédaignant le pouvoir
qu'a pris aujourd'hui la publicité, sont-elles élégantes pour la reine
d'Espagne, mais, méconnues de la foule, parce que la première sait et
que la seconde ignore qui elles sont.
Mme de Saint-Euverte n'était pas de ces femmes, et en bonne butineuse
elle venait cueillir pour le lendemain tout ce qui était invité. M. de
Charlus ne l'était pas, il avait toujours refusé d'aller chez elle. Mais
il était brouillé avec tant de gens, que Mme de Saint-Euverte pouvait
mettre cela sur le compte du caractère.
Certes, s'il n'y avait eu là qu'Oriane, Mme de Saint-Euverte eût pu ne
pas se déranger, puisque l'invitation avait été faite de vive voix, et
d'ailleurs acceptée avec cette charmante bonne grâce trompeuse dans
l'exercice de laquelle triomphent ces académiciens de chez lesquels le
candidat sort attendri et ne doutant pas qu'il peut compter sur leur
voix. Mais il n'y avait pas qu'elle. Le prince d'Agrigente viendrait-il?
Et Mme de Durfort? Aussi, pour veiller au grain, Mme de Saint-Euverte
avait-elle cru plus expédient de se transporter elle-même; insinuante
avec les uns, impérative avec les autres, pour tous elle annonçait à
mots couverts d'inimaginables divertissements qu'on ne pourrait revoir
une seconde fois, et à chacun promettait qu'il trouverait chez elle la
personne qu'il avait le désir, ou le personnage qu'il avait le besoin de
rencontrer. Et cette sorte de fonction dont elle était investie pour une
fois dans l'année--telles certaines magistratures du monde antique--de
personne qui donnera le lendemain la plus considérable garden-party de
la saison lui conférait une autorité momentanée. Ses listes étaient
faites et closes, de sorte que, tout en parcourant les salons de la
princesse avec lenteur pour verser successivement dans chaque oreille:
«Vous ne m'oublierez pas demain», elle avait la gloire éphémère de
détourner les yeux, en continuant à sourire, si elle apercevait un
laideron à éviter ou quelque hobereau qu'une camaraderie de collège
avait fait admettre chez «Gilbert», et duquel la présence à sa
garden-party n'ajouterait rien. Elle préférait ne pas lui parler pour
pouvoir dire ensuite: «J'ai fait mes invitations verbalement, et
malheureusement je ne vous ai pas rencontré.» Ainsi elle, simple
Saint-Euverte, faisait-elle de ses yeux fureteurs un «tri» dans la
composition de la soirée de la princesse. Et elle se croyait, en
agissant ainsi, une vraie duchesse de Guermantes.
Il faut dire que celle-ci n'avait pas non plus tant qu'on pourrait
croire la liberté de ses bonjours et de ses sourires. Pour une part,
sans doute, quand elle les refusait, c'était volontairement: «Mais elle
m'embête, disait-elle, est-ce que je vais être obligée de lui parler de
sa soirée pendant une heure?»
On vit passer une duchesse fort noire, que sa laideur et sa bêtise, et
certains écarts de conduite, avaient exilée non de la société, mais de
certaines intimités élégantes. «Ah! susurra Mme de Guermantes, avec le
coup d'oeil exact et désabusé du connaisseur à qui on montre un bijou
faux, on reçoit ça ici!» Sur la seule vue de la dame à demi tarée, et
dont la figure était encombrée de trop de grains de poils noirs, Mme de
Guermantes cotait la médiocre valeur de cette soirée. Elle avait été
élevée, mais avait cessé toutes relations avec cette dame; elle ne
répondit à son salut que par un signe de tête des plus secs. «Je ne
comprends pas, me dit-elle, comme pour s'excuser, que Marie-Gilbert nous
invite avec toute cette lie. On peut dire qu'il y en a ici de toutes les
paroisses. C'était beaucoup mieux arrangé chez Mélanie Pourtalès. Elle
pouvait avoir le Saint-Synode et le Temple de l'Oratoire si ça lui
plaisait, mais, au moins, on ne nous faisait pas venir ces jours-là.»
Mais pour beaucoup, c'était par timidité, peur d'avoir une scène de son
mari, qui ne voulait pas qu'elle reçût des artistes, etc. (Marie-Gilbert
en protégeait beaucoup, il fallait prendre garde de ne pas être abordée
par quelque illustre chanteuse allemande), par quelque crainte aussi à
l'égard du nationalisme qu'en tant que, détenant, comme M. de Charlus,
l'esprit des Guermantes, elle méprisait au point de vue mondain (on
faisait passer maintenant, pour glorifier l'état-major, un général
plébéien avant certains ducs) mais auquel pourtant, comme elle se savait
cotée mal pensante, elle faisait de larges concessions, jusqu'à redouter
d'avoir à tendre la main à Swann dans ce milieu antisémite. A cet égard
elle fut vite rassurée, ayant appris que le Prince n'avait pas laissé
entrer Swann et avait eu avec lui «une espèce d'altercation». Elle ne
risquait pas d'avoir à faire publiquement la conversation avec «pauvre
Charles» qu'elle préférait chérir dans le privé.
--Et qu'est-ce encore que celle-là? s'écria Mme de Guermantes en voyant
une petite dame l'air un peu étrange, dans une robe noire tellement
simple qu'on aurait dit une malheureuse, lui faire, ainsi que son mari,
un grand salut. Elle ne la reconnut pas et, ayant de ces insolences,
se redressa comme offensée, et regarda sans répondre, d'un air étonné:
«Qu'est-ce que c'est que cette personne, Basin?» demanda-t-elle d'un
air étonné, pendant que M. de Guermantes, pour réparer l'impolitesse
d'Oriane, saluait la dame et serrait la main du mari. «Mais, c'est Mme
de Chaussepierre, vous avez été très impolie.--Je ne sais pas ce que
c'est Chaussepierre.--Le neveu de la vieille mère Chanlivault.--Je
ne connais rien de tout ça. Qui est la femme, pourquoi me
salue-t-elle?--Mais, vous ne connaissez que ça, c'est la fille de Mme
de Charleval, Henriette Montmorency.--Ah! mais j'ai très bien connu sa
mère, elle était charmante, très spirituelle. Pourquoi a-t-elle épousé
tous ces gens que je ne connais pas? Vous dites qu'elle s'appelle Mme
de Chaussepierre?» dit-elle en épelant ce dernier mot d'un air
interrogateur et comme si elle avait peur de se tromper. Le duc lui jeta
un regard dur. «Cela n'est pas si ridicule que vous avez l'air de croire
de s'appeler Chaussepierre! Le vieux Chaussepierre était le frère de
la Charleval déjà nommée, de Mme de Sennecour et de la vicomtesse du
Merlerault. Ce sont des gens bien.--Ah! assez, s'écria la duchesse
qui, comme une dompteuse, ne voulait jamais avoir l'air de se laisser
intimider par les regards dévorants du fauve. Basin, vous faites ma
joie. Je ne sais pas où vous avez été dénicher ces noms, mais je vous
fais tous mes compliments. Si j'ignorais Chaussepierre, j'ai lu
Balzac, vous n'êtes pas le seul, et j'ai même lu Labiche. J'apprécie
Chanlivault, je ne hais pas Charleval, mais j'avoue que du Merlerault
est le chef-d'oeuvre. Du reste, avouons que Chaussepierre n'est pas mal
non plus. Vous avez collectionné tout ça, ce n'est pas possible. Vous
qui voulez faire un livre, me dit-elle, vous devriez retenir Charleval
et du Merlerault. Vous ne trouverez pas mieux.--Il se fera faire tout
simplement procès, et il ira en prison; vous lui donnez de très mauvais
conseils, Oriane.--J'espère pour lui qu'il a à sa disposition des
personnes plus jeunes s'il a envie de demander de mauvais conseils, et
surtout de les suivre. Mais s'il ne veut rien faire de plus mal qu'un
livre!» Assez loin de nous, une merveilleuse et fière jeune femme se
détachait doucement dans une robe blanche, toute en diamants et en
tulle. Madame de Guermantes la regarda qui parlait devant tout un groupe
aimanté par sa grâce.
«Votre soeur est partout la plus belle; elle est charmante ce soir»,
dit-elle, tout en prenant une chaise, au prince de Chimay qui passait.
Le colonel de Froberville (il avait pour oncle le général du même nom)
vint s'asseoir à côté de nous, ainsi que M. de Bréauté, tandis que M. de
Vaugoubert, se dandinant (par un excès de politesse qu'il gardait même
quand il jouait au tennis où, à force de demander des permissions
aux personnages de marque avant d'attraper la balle, il faisait
inévitablement perdre la partie à son camp), retournait auprès de M. de
Charlus (jusque-là quasi enveloppé par l'immense jupe de la comtesse
Molé, qu'il faisait profession d'admirer entre toutes les femmes),
et, par hasard, au moment où plusieurs membres d'une nouvelle mission
diplomatique à Paris saluaient le baron. A la vue d'un jeune secrétaire
à l'air particulièrement intelligent, M. de Vaugoubert fixa sur M. de
Charlus un sourire où s'épanouissait visiblement une seule question. M.
de Charlus eût peut-être volontiers compromis quelqu'un, mais se sentir,
lui, compromis par ce sourire partant d'un autre et qui ne pouvait avoir
qu'une signification, l'exaspéra. «Je n'en sais absolument rien, je vous
prie de garder vos curiosités pour vous-même. Elles me laissent plus que
froid. Du reste, dans le cas particulier, vous faites un impair de tout
premier ordre. Je crois ce jeune homme absolument le contraire.» Ici,
M. de Charlus, irrité d'avoir été dénoncé par un sot, ne disait pas la
vérité. Le secrétaire eût, si le baron avait dit vrai, fait exception
dans cette ambassade. Elle était, en effet, composée de personnalités
fort différentes, plusieurs extrêmement médiocres, en sorte que, si l'on
cherchait quel avait pu être le motif du choix qui s'était porté sur
elles, on ne pouvait découvrir que l'inversion. En mettant à la tête
de ce petit Sodome diplomatique un ambassadeur aimant au contraire les
femmes avec une exagération comique de compère de revue, qui faisait
manoeuvrer en règle son bataillon de travestis, on semblait avoir obéi
à la loi des contrastes. Malgré ce qu'il avait sous les yeux, il ne
croyait pas à l'inversion. Il en donna immédiatement la preuve en
mariant sa soeur à un chargé d'affaires qu'il croyait bien faussement
un coureur de poules. Dès lors il devint un peu gênant et fut bientôt
remplacé par une Excellence nouvelle qui assura l'homogénéité de
l'ensemble. D'autres ambassades cherchèrent à rivaliser avec celle-là,
mais elles ne purent lui disputer le prix (comme au concours général,
où un certain lycée l'a toujours) et il fallut que plus de dix ans se
passassent avant que, des attachés hétérogènes s'étant introduits dans
ce tout si parfait, une autre pût enfin lui arracher la funeste palme et
marcher en tête.
Rassurée sur la crainte d'avoir à causer avec Swann, Mme de Guermantes
n'éprouvait plus que de la curiosité au sujet de la conversation qu'il
avait eue avec le maître de maison. «Savez-vous à quel sujet? demanda le
duc à M. de Bréauté.--J'ai entendu dire, répondit celui-ci, que c'était
à propos d'un petit acte que l'écrivain Bergotte avait fait représenter
chez eux. C'était ravissant, d'ailleurs. Mais il paraît que l'acteur
s'était fait la tête de Gilbert, que, d'ailleurs, le sieur Bergotte
aurait voulu en effet dépeindre.--Tiens, cela m'aurait amusée de voir
contrefaire Gilbert, dit la duchesse en souriant rêveusement.--C'est
sur cette petite représentation, reprit M. de Bréauté en avançant sa
mâchoire de rongeur, que Gilbert a demandé des explications à Swann, qui
s'est contenté de répondre, ce que tout le monde trouva très spirituel:
«Mais, pas du tout, cela ne vous ressemble en rien, vous êtes bien plus
ridicule que ça!» Il paraît, du reste, reprit M. de Bréauté, que cette
petite pièce était ravissante. Mme Molé y était, elle s'est énormément
amusée.--Comment, Mme Molé va là? dit la duchesse étonnée. Ah! c'est
Mémé qui aura arrangé cela. C'est toujours ce qui finit par arriver avec
ces endroits-là. Tout le monde, un beau jour, se met à y aller, et moi,
qui me suis volontairement exclue par principe, je me trouve seule à
m'ennuyer dans mon coin.» Déjà, depuis le récit que venait de leur faire
M. de Bréauté, la duchesse de Guermantes (sinon sur le salon Swann, du
moins sur l'hypothèse de rencontrer Swann dans un instant) avait, comme
on voit, adopté un nouveau point de vue. «L'explication que vous nous
donnez, dit à M. de Bréauté le colonel de Froberville, est de tout point
controuvée. J'ai mes raisons pour le savoir. Le Prince a purement et
simplement fait une algarade à Swann et lui a fait assavoir, comme
disaient nos pères, de ne plus avoir à se montrer chez lui, étant donné
les opinions qu'il affiche. Et, selon moi, mon oncle Gilbert a eu mille
fois raison, non seulement de faire cette algarade, mais aurait dû en
finir il y a plus de six mois avec un dreyfusard avéré.»
Le pauvre M. de Vaugoubert, devenu cette fois-ci de trop lambin joueur
de tennis une inerte balle de tennis elle-même qu'on lance sans
ménagements, se trouva projeté vers la duchesse de Guermantes, à
laquelle il présenta ses hommages. Il fut assez mal reçu, Oriane vivant
dans la persuasion que tous les diplomates--ou hommes politiques--de son
monde étaient des nigauds.
M. de Froberville avait forcément bénéficié de la situation de
faveur qui depuis peu était faite aux militaires dans la société.
Malheureusement, si la femme qu'il avait épousée était parente très
véritable des Guermantes, c'en était une aussi extrêmement pauvre, et
comme lui-même avait perdu sa fortune, ils n'avaient guère de relations
et c'étaient de ces gens qu'on laissait de côté, hors des grandes
occasions, quand ils avaient la chance de perdre ou de marier un parent.
Alors, ils faisaient vraiment partie de la communion du grand monde,
comme les catholiques de nom qui ne s'approchent de la sainte Table
qu'une fois l'an. Leur situation matérielle eût même été malheureuse si
Mme de Saint-Euverte, fidèle à l'affection qu'elle avait eue pour feu
le général de Froberville, n'avait pas aidé de toutes façons le ménage,
donnant des toilettes et des distractions aux deux petites filles.
Mais le colonel, qui passait pour un bon garçon, n'avait pas l'âme
reconnaissante. Il était envieux des splendeurs d'une bienfaitrice qui
les célébrait elle-même sans trêve et sans mesure. La garden-party
était pour lui, sa femme et ses enfants, un plaisir merveilleux qu'ils
n'eussent pas voulu manquer pour tout l'or du monde, mais un plaisir
empoisonné par l'idée des joies d'orgueil qu'en tirait Mme de
Saint-Euverte. L'annonce de cette garden-party dans les journaux qui,
ensuite, après un récit détaillé, ajoutaient machiavéliquement: «Nous
reviendrons sur cette belle fête», les détails complémentaires sur les
toilettes, donnés pendant plusieurs jours de suite, tout cela faisait
tellement mal aux Froberville, qu'eux, assez sevrés de plaisirs et qui
savaient pouvoir compter sur celui de cette matinée, en arrivaient
chaque année à souhaiter que le mauvais temps en gênât la réussite, à
consulter le baromètre et à anticiper avec délices les prémices d'un
orage qui pût faire rater la fête.
--Je ne discuterai pas politique avec vous, Froberville, dit M. de
Guermantes, mais, pour ce qui concerne Swann, je peux dire franchement
que sa conduite à notre égard a été inqualifiable. Patronné jadis
dans le monde par nous, par le duc de Chartres, on me dit qu'il est
ouvertement dreyfusard. Jamais je n'aurais cru cela de lui, de lui un
fin gourmet, un esprit positif, un collectionneur, un amateur de vieux
livres, membre du Jockey, un homme entouré de la considération générale,
un connaisseur de bonnes adresses qui nous envoyait le meilleur porto
qu'on puisse boire, un dilettante, un père de famille. Ah! j'ai été bien
trompé. Je ne parle pas de moi, il est convenu que je suis une vieille
bête, dont l'opinion ne compte pas, une espèce de va-nu-pieds, mais rien
que pour Oriane, il n'aurait pas dû faire cela, il aurait dû désavouer
ouvertement les Juifs et les sectateurs du condamné.
«Oui, après l'amitié que lui a toujours témoignée ma femme, reprit
le duc, qui considérait évidemment que condamner Dreyfus pour haute
trahison, quelque opinion qu'on eût dans son for intérieur sur sa
culpabilité, constituait une espèce de remerciement pour la façon dont
on avait été reçu dans le faubourg Saint-Germain, il aurait dû se
désolidariser. Car, demandez à Oriane, elle avait vraiment de l'amitié
pour lui.» La duchesse, pensant qu'un ton ingénu et calme donnerait
une valeur plus dramatique et sincère à ses paroles, dit d'une voix
d'écolière, comme laissant sortir simplement la vérité de sa bouche et
en donnant seulement à ses yeux une expression un peu mélancolique:
«Mais c'est vrai, je n'ai aucune raison de cacher que j'avais une
sincère affection pour Charles!--Là, vous voyez, je ne lui fais pas
dire. Et après cela, il pousse l'ingratitude jusqu'à être dreyfusard!»
«A propos de dreyfusards, dis-je, il paraît que le prince Von
l'est,--Ah! vous faites bien de me parler de lui, s'écria M. de
Guermantes, j'allais oublier qu'il m'a demandé de venir dîner lundi.
Mais, qu'il soit dreyfusard ou non, cela m'est parfaitement égal
puisqu'il est étranger. Je m'en fiche comme de colin-tampon. Pour un
Français, c'est autre chose. Il est vrai que Swann est juif. Mais
jusqu'à ce jour--excusez-moi, Froberville--j'avais eu la faiblesse de
croire qu'un juif peut être Français, j'entends un juif honorable, homme
du monde. Or Swann était cela dans toute la force du terme. Hé bien! il
me force à reconnaître que je me suis trompé, puisqu'il prend parti
pour ce Dreyfus (qui, coupable ou non, ne fait nullement partie de son
milieu, qu'il n'aurait jamais rencontré) contre une société qui l'avait
adopté, qui l'avait traité comme un des siens. Il n'y a pas à dire,
nous nous étions tous portés garants de Swann, j'aurais répondu de son
patriotisme comme du mien. Ah! il nous récompense bien mal. J'avoue que
de sa part je ne me serais jamais attendu à cela. Je le jugeais mieux.
Il avait de l'esprit (dans son genre, bien entendu). Je sais bien qu'il
avait déjà fait l'insanité de son honteux mariage. Tenez, savez-vous
quelqu'un à qui le mariage de Swann a fait beaucoup de peine? C'est à
ma femme. Oriane a souvent ce que j'appellerai une affectation
d'insensibilité. Mais au fond, elle ressent avec une force
extraordinaire.» Mme de Guermantes, ravie de cette analyse de son
caractère, l'écoutait d'un air modeste mais ne disait pas un mot, par
scrupule d'acquiescer à l'éloge, surtout par peur de l'interrompre. M.
de Guermantes aurait pu parler une heure sur ce sujet qu'elle eût encore
moins bougé que si on lui avait fait de la musique. «Hé bien! je me
rappelle, quand elle a appris le mariage de Swann, elle s'est sentie
froissée; elle a trouvé que c'était mal de quelqu'un à qui nous avions
témoigné tant d'amitié. Elle aimait beaucoup Swann; elle a eu beaucoup
de chagrin. N'est-ce pas Oriane?» Mme de Guermantes crut devoir répondre
à une interpellation aussi directe sur un point de fait qui lui
permettrait, sans en avoir l'air, de confirmer des louanges qu'elle
sentait terminées. D'un ton timide et simple, et un air d'autant plus
appris qu'il voulait paraître «senti», elle dit avec une douceur
réservée: «C'est vrai, Basin ne se trompe pas.--Et pourtant ce n'était
pas encore la même chose. Que voulez-vous, l'amour est l'amour quoique,
à mon avis, il doive rester dans certaines bornes. J'excuserais encore
un jeune homme, un petit morveux, se laissant emballer par les utopies.
Mais Swann, un homme intelligent, d'une délicatesse éprouvée, un fin
connaisseur en tableaux, un familier du duc de Chartres, de Gilbert
lui-même!» Le ton dont M. de Guermantes disait cela était d'ailleurs
parfaitement sympathique, sans ombre de la vulgarité qu'il montrait trop
souvent. Il parlait avec une tristesse légèrement indignée, mais tout en
lui respirait cette gravité douce qui fait le charme onctueux et large
de certains personnages de Rembrandt, le bourgmestre Six par exemple.
On sentait que la question de l'immoralité de la conduite de Swann dans
l'Affaire ne se posait même pas pour le duc, tant elle faisait peu de
doute; il en ressentait l'affliction d'un père voyant un de ses enfants,
pour l'éducation duquel il a fait les plus grands sacrifices, ruiner
volontairement la magnifique situation qu'il lui a faite et déshonorer,
par des frasques que les principes ou les préjugés de la famille ne
peuvent admettre, un nom respecté. Il est vrai que M. de Guermantes
n'avait pas manifesté autrefois un étonnement aussi profond et aussi
douloureux quand il avait appris que Saint-Loup était dreyfusard. Mais
d'abord il considérait son neveu comme un jeune homme dans une mauvaise
voie et de qui rien, jusqu'à ce qu'il se soit amendé, ne saurait
étonner, tandis que Swann était ce que M. de Guermantes appelait «un
homme pondéré, un homme ayant une position de premier ordre». Ensuite et
surtout, un assez long temps avait passé pendant lequel, si, au point
de vue historique, les événements avaient en partie semblé justifier
la thèse dreyfusiste, l'opposition antidreyfusarde avait redoublé de
violence, et de purement politique d'abord était devenue sociale.
C'était maintenant une question de militarisme, de patriotisme, et
les vagues de colère soulevées dans la société avaient eu le temps
de prendre cette force qu'elles n'ont jamais au début d'une tempête.
«Voyez-vous, reprit M. de Guermantes, même au point de vue de ses chers
juifs, puisqu'il tient absolument à les soutenir, Swann a fait une
boulette d'une portée incalculable. Il prouve qu'ils sont en quelque
sorte forcés de prêter appui à quelqu'un de leur race, même s'ils ne le
connaissent pas. C'est un danger public. Nous avons évidemment été
trop coulants, et la gaffe que commet Swann aura d'autant plus de
retentissement qu'il était estimé, même reçu, et qu'il était à peu près
le seul juif qu'on connaissait. On se dira: _Ab uno disce omnes_.» (La
satisfaction d'avoir trouvé à point nommé, dans sa mémoire, une citation
si opportune éclaira seule d'un orgueilleux sourire la mélancolie du
grand seigneur trahi.)
J'avais grande envie de savoir ce qui s'était exactement passé entre le
Prince et Swann et de voir ce dernier, s'il n'avait pas encore quitté la
soirée. «Je vous dirai, me répondit la duchesse, à qui je parlais de
ce désir, que moi je ne tiens pas excessivement à le voir parce
qu'il paraît, d'après ce qu'on m'a dit tout à l'heure chez Mme
de Saint-Euverte, qu'il voudrait avant de mourir que je fasse la
connaissance de sa femme et de sa fille. Mon Dieu, ce me fait une peine
infinie qu'il soit malade, mais d'abord j'espère que ce n'est pas aussi
grave que ça. Et puis enfin ce n'est tout de même pas une raison, parce
que ce serait vraiment trop facile. Un écrivain sans talent n'aurait
qu'à dire: «Votez pour moi à l'Académie parce que ma femme va mourir
et que je veux lui donner cette dernière joie.» Il n'y aurait plus de
salons si on était obligé de faire la connaissance de tous les mourants.
Mon cocher pourrait me faire valoir: «Ma fille est très mal, faites-moi
recevoir chez la princesse de Parme.» J'adore Charles, et cela me ferait
beaucoup de chagrin de lui refuser, aussi est-ce pour cela que j'aime
mieux éviter qu'il me le demande. J'espère de tout mon coeur qu'il n'est
pas mourant, comme il le dit, mais vraiment, si cela devait arriver, ce
ne serait pas le moment pour moi de faire la connaissance de ces deux
créatures qui m'ont privée du plus agréable de mes amis pendant quinze
ans, et qu'il me laisserait pour compte une fois que je ne pourrais même
pas en profiter pour le voir lui, puisqu'il serait mort!»
Mais M. de Bréauté n'avait cessé de ruminer le démenti que lui avait
infligé le colonel de Froberville.
--Je ne doute pas de l'exactitude de votre récit, mon cher ami, dit-il,
mais je tenais le mien de bonne source. C'est le prince de La Tour
d'Auvergne qui me l'avait narré.
--Je m'étonne qu'un savant comme vous dise encore le prince de La Tour
d'Auvergne, interrompit le duc de Guermantes, vous savez qu'il ne l'est
pas le moins du monde. Il n'y a plus qu'un seul membre de cette famille:
c'est l'oncle d'Oriane, le duc de Bouillon.
--Le frère de Mme de Villeparisis? demandai-je, me rappelant que
celle-ci était une demoiselle de Bouillon.
--Parfaitement. Oriane, Mme de Lambresac vous dit bonjour.
En effet, on voyait par moments se former et passer comme une étoile
filante un faible sourire destiné par la duchesse de Lambresac à quelque
personne qu'elle avait reconnue. Mais ce sourire, au lieu de se préciser
en une affirmation active, en un langage muet mais clair, se noyait
presque aussitôt en une sorte d'extase idéale qui ne distinguait
rien, tandis que la tête s'inclinait en un geste de bénédiction béate
rappelant celui qu'incline vers la foule des communiantes un prélat
un peu ramolli. Mme de Lambresac ne l'était en aucune façon. Mais je
connaissais déjà ce genre particulier de distinction désuète. A Combray
et à Paris, toutes les amies de ma grand'mère avaient l'habitude de
saluer, dans une réunion mondaine, d'un air aussi séraphique que si
elles avaient aperçu quelqu'un de connaissance à l'église, au moment
de l'Élévation ou pendant un enterrement, et lui jetaient mollement un
bonjour qui s'achevait en prière. Or, une phrase de M. de Guermantes
allait compléter le rapprochement que je faisais. «Mais vous avez vu
le duc de Bouillon, me dit M. de Guermantes. Il sortait tantôt de ma
bibliothèque comme vous y entriez, un monsieur court de taille et tout
blanc.» C'était celui que j'avais pris pour un petit bourgeois
de Combray, et dont maintenant, à la réflexion, je dégageais la
ressemblance avec Mme de Villeparisis. La similitude des saluts
évanescents de la duchesse de Lambresac avec ceux des amies de ma
grand'mère avait commencé de m'intéresser en me montrant que dans les
milieux étroits et fermés, qu'ils soient de petite bourgeoisie ou de
grandes noblesse, les anciennes manières persistent, nous permettant
comme à un archéologue de retrouver ce que pouvait être l'éducation et
la part d'âme qu'elle reflète, au temps du vicomte d'Arlincourt et de
Loïsa Puget. Mieux maintenant la parfaite conformité d'apparence entre
un petit bourgeois de Combray de son âge et le duc de Bouillon me
rappelait (ce qui m'avait déjà tant frappé quand j'avais vu le
grand-père maternel de Saint-Loup, le duc de La Rochefoucauld, sur un
daguerréotype où il était exactement pareil comme vêtements, comme air
et comme façons à mon grand-oncle) que les différences sociales, voire
individuelles, se fondent à distance dans l'uniformité d'une époque. La
vérité est que la ressemblance des vêtements et aussi la réverbération
par le visage de l'esprit de l'époque tiennent, dans une personne, une
place tellement plus importante que sa caste, en occupent une grande
seulement dans l'amour-propre de l'intéressé et l'imagination des
autres, que, pour se rendre compte qu'un grand seigneur du temps
de Louis-Philippe est moins différent d'un bourgeois du temps de
Louis-Philippe que d'un grand seigneur du temps de Louis XV, il n'est
pas nécessaire de parcourir les galeries du Louvre.