Le peuple est incapable d’entendre ses intérêts; on doit, pour son bien,
le tenir toujours en tutelle. N’est-ce pas à ceux qui ont des lumières
de conduire ceux qui manquent de lumières?
Ainsi parlent une foule d’hypocrites qui veulent faire les affaires du
peuple, afin de s’engraisser de la substance du peuple.
Vous êtes incapables, disent-ils, d’entendre vos intérêts; et sur cela,
ils ne vous permettront pas même de disposer de ce qui est à vous pour
un objet que vous jugerez utile; et ils en disposeront, contre votre
gré, pour un autre objet qui vous déplaît et vous répugne.
Vous êtes incapables d’administrer une petite propriété commune,
incapables de savoir ce qui vous est bon ou mauvais, de connoître vos
besoins, et d’y pourvoir; et sur cela, on vous enverra des hommes bien
payés, à vos dépens, qui géreront vos biens à leur fantaisie, vous
empêcheront de faire ce que vous voudrez, et vous forceront de faire ce
que vous ne voudrez pas.
Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de
donner à vos enfants; et par tendresse pour vos enfants, on les jettera
dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs, à moins que vous
n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute espèce d’instruction.
Vous êtes incapables de juger si vous vous pouvez, vous et votre
famille, subsister avec le salaire qu’on vous accorde pour votre
travail; et l’on vous défendra, sous des peines sévères, de vous
concerter ensemble pour obtenir une augmentation de ce salaire, afin que
vous puissiez vivre, vous, vos femmes et vos enfants.
Si ce que dit cette race hypocrite et avide étoit vrai, vous seriez bien
au-dessous de la brute, car la brute sait tout ce qu’on affirme que vous
ne savez pas, et elle n’a besoin que de l’instinct pour le savoir.
Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de quelques autres
hommes. Il vous a faits pour vivre librement en société comme des
frères. Or un frère n’a rien à commander à son frère. Les frères se
lient entre eux par des conventions mutuelles, et ces conventions c’est
la loi, et la loi doit être respectée, et tous doivent s’unir pour
empêcher qu’on ne la viole, parce qu’elle est la sauvegarde de tous, la
volonté et l’intérêt de tous.
Soyez hommes: nul n’est assez puissant pour vous atteler au joug malgré
vous; mais vous pouvez passer la tête dans le collier, si vous le
voulez.
Il y a des animaux stupides qu’on enferme dans des étables, qu’on
nourrit pour le travail, et puis, lorsqu’ils vieillissent, qu’on
engraisse pour manger leur chair.
Il y en a d’autres qui vivent dans les champs en liberté, qu’on ne peut
plier à la servitude, qui ne se laissent point séduire par des caresses
trompeuses, ni vaincre par des menaces et de mauvais traitements.
Les hommes courageux ressemblent à ceux-ci: les lâches sont comme les
premiers.