XX

Le peuple est incapable d’entendre ses intérêts; on doit, pour son bien,

le tenir toujours en tutelle. N’est-ce pas à ceux qui ont des lumières

de conduire ceux qui manquent de lumières?

Ainsi parlent une foule d’hypocrites qui veulent faire les affaires du

peuple, afin de s’engraisser de la substance du peuple.

Vous êtes incapables, disent-ils, d’entendre vos intérêts; et sur cela,

ils ne vous permettront pas même de disposer de ce qui est à vous pour

un objet que vous jugerez utile; et ils en disposeront, contre votre

gré, pour un autre objet qui vous déplaît et vous répugne.

Vous êtes incapables d’administrer une petite propriété commune,

incapables de savoir ce qui vous est bon ou mauvais, de connoître vos

besoins, et d’y pourvoir; et sur cela, on vous enverra des hommes bien

payés, à vos dépens, qui géreront vos biens à leur fantaisie, vous

empêcheront de faire ce que vous voudrez, et vous forceront de faire ce

que vous ne voudrez pas.

Vous êtes incapables de discerner quelle éducation il est convenable de

donner à vos enfants; et par tendresse pour vos enfants, on les jettera

dans des cloaques d’impiété et de mauvaises mœurs, à moins que vous

n’aimiez mieux qu’ils demeurent privés de toute espèce d’instruction.

Vous êtes incapables de juger si vous vous pouvez, vous et votre

famille, subsister avec le salaire qu’on vous accorde pour votre

travail; et l’on vous défendra, sous des peines sévères, de vous

concerter ensemble pour obtenir une augmentation de ce salaire, afin que

vous puissiez vivre, vous, vos femmes et vos enfants.

Si ce que dit cette race hypocrite et avide étoit vrai, vous seriez bien

au-dessous de la brute, car la brute sait tout ce qu’on affirme que vous

ne savez pas, et elle n’a besoin que de l’instinct pour le savoir.

Dieu ne vous a pas faits pour être le troupeau de quelques autres

hommes. Il vous a faits pour vivre librement en société comme des

frères. Or un frère n’a rien à commander à son frère. Les frères se

lient entre eux par des conventions mutuelles, et ces conventions c’est

la loi, et la loi doit être respectée, et tous doivent s’unir pour

empêcher qu’on ne la viole, parce qu’elle est la sauvegarde de tous, la

volonté et l’intérêt de tous.

Soyez hommes: nul n’est assez puissant pour vous atteler au joug malgré

vous; mais vous pouvez passer la tête dans le collier, si vous le

voulez.

Il y a des animaux stupides qu’on enferme dans des étables, qu’on

nourrit pour le travail, et puis, lorsqu’ils vieillissent, qu’on

engraisse pour manger leur chair.

Il y en a d’autres qui vivent dans les champs en liberté, qu’on ne peut

plier à la servitude, qui ne se laissent point séduire par des caresses

trompeuses, ni vaincre par des menaces et de mauvais traitements.

Les hommes courageux ressemblent à ceux-ci: les lâches sont comme les

premiers.

Paroles d'un croyant, 1833 · 第 18 / 40 题