CHAPITRE XXV

Indéfinissable.

Je jouissais d'avance de la délicieuse surprise que j'allais causer au

marquis en lui annonçant ce qui m'était arrivé d'heureux. Il parut

enfin; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences

intéressantes que j'avais à lui faire. La joie dont elles le

transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d'avancer que

bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en

épousant sa chère Zéila... Quoi! le meurtrier de son mari! s'écrieront

ici nos sentimenteurs modernes!... Mais non, ils n'auront pas lu cet

ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup

moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu'ici la

lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je

l'avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être

d'honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant;

mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins

autant que peut être justifié le coeur d'une esclave, telle qu'elle

était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet

amant, qu'elle regardait plutôt comme un maître qui l'avait achetée pour

ses plaisirs. Elle s'était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M.

de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l'éducation,

l'expérience, l'usage du monde avaient mis ses sentiments et ses

principes à l'unisson de nos moeurs; mais retrouvant un bien qu'on lui

avait inhumainement ravi, n'ayant jamais été attachée à son époux qui

l'avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de

cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais

heureuse, quand l'occasion s'offrait de réparer toutes ses pertes, de

guérir toutes les plaies de son coeur? Il est des cas particuliers qui

font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis.

Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle

était (j'en dis un mot ici pour n'en plus parler), telle était la

position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons,

effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament,

fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d'un

même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux noeuds qui me

liaient à mon père, à mon frère? Mais laissons cette thèse délicate; je

ne prétends pas prouver que tout était bien; tout était du moins

réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec

rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté?

Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se

trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord

Sydney.--Ma chère Félicia, me dit-il, je t'avoue que le retour de milord

m'assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons; je ne supportais plus

l'alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop

âgé pour toi, puisqu'il est en effet ton père, est d'ailleurs très

aimable, je le sais... Pouvais-je manquer de m'en informer?--N'y pensons

plus, mon cher.--Tu l'as aimé?--Je ne m'en défends pas. Peut-être la

force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament

détermina.--Et ton frère! ce beau Monrose?--Marquis, vous m'étonnez! Qui

peut vous en avoir tant appris?--Toi-même; dans les premiers temps de

notre connaissance, un jour que tu m'avais permis d'écrire un billet à

côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne

disais-tu pas: «Bel amour, petit fripon!» Dieu sait combien

d'infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d'Angleterre! Sois

sage. Si tu ne devais pas l'être là-bas plus qu'ici, ce n'aurait pas été

la peine de se priver de toi.--Nigaud! je disais cela pour m'assurer,

pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire: «Marquis de

glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d'une rigueur à désespérer les

gens.»--Ah, friponne! je ne prends pas le change, je sais...--Allons,

monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu'il ne l'était

guère. Non, je ne le veux pas... je vous boude... vous deviez du moins

faire semblant d'ignorer...

Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point; il me serrait dans ses

bras... Déjà les miens le pressaient avec transport... le même désir...

il me faisait respirer son âme... je lui rendais la mienne. Nous

n'étions plus... Nous ressuscitâmes un moment... pour mourir de

nouveau... Dieux!... quelle nuit!... quel homme!... quel amour!...

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 146 / 155 题