Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur
Béatin se trouva dans un étrange embarras.
Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m'eussent laissé que quelques
heures de sommeil, je m'éveillai plus tôt qu'à l'ordinaire et me levai
tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte
une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était
devenu l'un des plus grands plaisirs de la vie. Il n'était pas encore
jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu'elle
était belle dans son lit! quel incarnat! Qu'une de nos femmes à rouge, à
blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila! A mon âge, je lui
disputais à peine le prix de la fraîcheur! Quelles grâces donnait à son
sourire la satisfaction dont on voyait qu'elle jouissait intérieurement!
Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un
moment d'entretien particulier; elle était sur le point de m'envoyer
chercher.
--Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d'albâtre,
avec lequel elle m'attira pour me donner un baiser.--Viens, prends place
sur mon lit, chère petite, et causons, non pas comme mère et fille, mais
comme deux amies désormais inséparables.--Que cette familiarité me
plaisait! Cependant je ne pouvais pas me défendre de certaine timidité.
Je craignais que ma mère, ayant peut-être connaissance de ma vie
mondaine, ne voulût me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma
liberté, de mes habitudes. Naturellement indépendante, accoutumée à ne
rien refuser, à ne penser, à n'agir que d'après moi-même, je ne me
sentais pas capable de me soumettre à la gêne... Cependant je me
trouvais sous puissance de père et de mère! Qu'allaient-ils exiger de
moi? Mais cette inquiétude fut de peu de durée.
Ma mère voulait d'abord savoir d'où nous connaissions Robert, et par
quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrégé succinct des
malheurs du comte. Elle était bien éloignée, malgré les insinuations de
Dupuis, de le croire d'une naissance aussi distinguée et même de lui
supposer une âme honnête: toutes les apparences avaient déposé contre
lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des larmes aux aventures
tragiques, où la violence de sa passion et le désespoir avaient mis si
souvent en danger les jours de l'infortuné Robert...
Un laquais vint demander s'il devait introduire un ecclésiastique qui
disait avoir les plus importantes nouvelles à communiquer.--Maman,
m'écriai-je, si ce pouvait être le docteur Béatin!--Je n'en doute pas,
répondit-elle.--C'est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis
avant-hier une lettre au portier...--Ah! c'est lui, c'est Béatin,
dîmes-nous à la fois; qu'on le fasse entrer.
Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n'était
plus le même; au lieu de l'habit ecclésiastique ordinaire qu'il avait
autrefois, il portait maintenant celui de prêtre de l'Oratoire. C'est du
moins ce qu'il nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que
signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. D'ailleurs le
maintien du drôle était encore plus hypocrite, ses yeux plus pénitents,
plus faux, ses reins plus souples, plus exercés aux courbettes. Il fut
un peu surpris de trouver une femme auprès de ma mère, qu'il espérait
entretenir seule. J'avais une calèche dont la gaze abaissée me cachait
au cafard défiant que je voyais s'efforcer de démêler mes traits;
peut-être m'eût-il reconnue, quoiqu'il y eût déjà longtemps que nous
n'eussions eu l'honneur de nous voir.--Quelles nouveautés intéressantes
m'amènent si matin, monsieur le docteur? dit ma mère d'un ton sec, dont
l'oratorien parut interdit.--Tous m'excuserez, madame... Mais, d'après
ce que j'ai pris la liberté de faire savoir à madame... si les choses...
que j'aurais peut-être à y ajouter y ressemblaient... madame concevrait
sans doute la nécessité de ne pas différer notre entretien...--Non, non,
monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma meilleure amie; je
n'ai rien de caché pour elle. Vos secrets regardent mon fils; madame le
connaît. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.)--Ce
que j'aurais à dire à madame ne regarde plus monsieur son fils...--Et de
quoi s'agit-il donc?--De milord Sydney, madame.--De milord Sydney?... Je
le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous
vous plaisez donc à nous distiller des calomnies? Mon fils perdu, mon
fils parti pour les colonies? Il est retrouvé, ce cher fils; je le
reverrai sous peu de jours, et j'ai les plus grandes obligations aux
personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le traître
souriait ironiquement).--Dans ce cas, madame, je n'ai plus rien à
dire... je m'y perds... Puisque madame est mieux instruite que je ne le
suis moi-même, il est inutile que je demeure.--Vous resterez, monsieur,
dis-je avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme il
faisait un mouvement pour se retirer... Ma mère sonna.--Qu'il y ait
quelqu'un à ma porte, dit-elle, et qu'on reçoive tout le monde... Nous
entendîmes siffler; l'instant d'après, on annonça Madame Sylvina et
milord Sydney.