Conversation intéressante.
Bientôt les esprits furent plus calmes. Zéila, retrouvant son fils et
son amant, renaissait. On voyait reparaître sur son adorable physionomie
la douceur qui en était le caractère très naturel. Le ton civil de
milord, l'amitié, la considération qu'il nous témoignait l'assuraient
assez que nous n'étions pas de viles créatures. Autant elle avait pris à
tâche de nous humilier, autant elle s'appliquait à nous flatter, à se
concilier notre attention.
On prit du thé: milord Sydney conservait cette habitude. Mme de
Kerlandec restait avec nous. Milord avait mille éclaircissements à lui
demander, mille questions à à lui faire; il répétait souvent à Zéila
qu'elle pouvait s'expliquer librement devant nous, qu'il nous accordait
toute sa confiance et que nous étions incapables d'abuser des secrets
que leur entretien pourrait nous découvrir. Cependant, les femmes étant
naturellement dissimulées et Mme de Kerlandec devant peut-être à ses
malheurs d'être plus défiante qu'une autre, elle s'expliquait avec
contrainte. Sydney venait difficilement à bout de lui arracher ce qu'il
désirait savoir; il s'agissait principalement des détails relatifs au
temps qui s'était écoulé entre le combat avec Robert à Paris et
l'affaire de Bordeaux, où M. de Kerlandec avait trouvé la mort; Zéila ne
paraissait pas conserver de cet époux un souvenir bien cher. Il avait
été plus amoureux qu'aimable, il n'eût pas été regretté s'il eût péri
sous des coups portés par une autre main. L'obstacle que sir Sydney
avait apporté lui-même à une réunion autrefois si désirée paraissait
insurmontable selon les préjugés reçus. Ce point délicat fut agité.--Ma
chère Zéila, disait milord, je prends à témoin ces dames de la constance
du voeu que j'avais fait de vous aimer toujours et de me conserver pour
vous; mais je me crus, je l'avoue, effacé de votre souvenir. Je
préférais de craindre ce malheur à craindre que vous n'existiez plus.
Votre silence...--Sydney! pouvais-je imaginer moi-même qu'après votre
combat avec ce forcené de Robert, que vous deviez soupçonner de n'avoir
pas osé vous disputer ma conquête, sans avoir quelques droits...--Non,
Zéila, je ne vous soupçonnais point. Je n'accusais de ce malheur que mon
étoile funeste, je vous respectai.--Mon père me confina dans le fond de
la basse Bretagne. Vous savez en quel état j'étais alors: nos malheurs
furent fatals à l'enfant que je portais. Il était sans vie quand je le
mis au monde. Mon beau-père m'ayant ensuite gardée à vue jusqu'à sa
mort, comment aurais-je pu vous donner de mes nouvelles, quand même
bravant les préjugés les plus forts...--Eh! cruelle, lorsque vous
épousâtes ce tigre, qui s'était fait à vos yeux un jouet de ma vie,
songeâtes-vous à les respecter ces préjugés fanatiques?...--J'en rougis,
Sydney... Mais... Vous avez été cruellement vengé.--Ah! si du moins le
sort eût laissé vivre le fruit infortuné de nos premières amours? Ce
lien puissant et antérieur à de vains obstacles... Que vois-je, Zéila?
vos yeux se mouillent... votre embarras... Ciel! quel nouvel aveu va me
déchirer le coeur ou me transporter de joie? Zéila, quelque chose
d'intéressant vous presse!... n'hésitez plus.--Sydney!--Ma chère
Zéila!--Je vous trompai dans ce temps, quand je vous assurai que notre
fille ne vivait plus.--Dieu! quelle heureuse espérance! elle vit! en
quel lieu?--Modérez une joie que le même instant va détruire. J'avais
allaité pendant la traversée ma fille, heureusement douée d'une
constitution robuste; mais M. de Kerlandec, toujours cruel, m'en priva
dès que nous fûmes débarqués, et bientôt après il essaya de me persuader
que la petite était morte à la campagne, chez d'honnêtes laboureurs qui
s'en étaient chargés. Cependant le refus de me nommer ces villageois et
le lieu qu'ils habitaient me fit douter que le rapport de mon mari fût
véritable. Je m'informai soigneusement auprès des domestiques et les
gagnai par des présents. Un seul avait connaissance du sort de ma fille;
il voulut bien m'en éclaircir, à condition que je me contenterais de ce
qu'il croirait pouvoir me confier et que je n'exigerais rien de plus. Je
promis, je jurai. Il m'apprit que cette chère enfant avait été
transférée, par lui-même, dans un hôpital d'orphelins sans aveu, mais il
me fut impossible de lui faire nommer l'endroit. Cependant il me
tranquillisa beaucoup en m'assurant que, soit qu'il continuât de servir
chez moi, soit qu'il changeât de condition, il aurait soin de me donner,
au moins une fois l'année, des nouvelles de ma fille, qu'il ne perdrait
point de vue. En effet, aussi exact à sa parole envers moi qu'envers M.
de Kerlandec, qui lui avait fait jurer un secret inviolable sur le
séjour qu'habitait mon enfant, il m'en donna des nouvelles pendant douze
années consécutives. Depuis ce temps, je n'ai plus su ce qu'était devenu
mon homme. Cependant, milord, quand je vous retrouvai, je pouvais encore
supposer que notre fille existait; mais épouse de M. de Kerlandec encore
vivant...