CHAPITRE XXII

Entrevue orageuse avec Mme de Kerlandec.

Le lot supposé du marquis ayant amené fort naturellement l'histoire de

Thérèse, j'ai parlé de cette fille et me trouve au delà de plusieurs

événements sur lesquels il est maintenant nécessaire que je recule. Le

lecteur voudra bien se souvenir que j'avais donné rendez-vous à Mme de

Kerlandec pour le troisième jour après l'arrivée de milord Sydney. Ce

fut le lendemain de son retour que celui-ci m'envoya la balle et les

mille louis; le soir du même jour que je fis passer cette somme au

marquis, et le lendemain matin, jour du rendez-vous avec Mme de

Kerlandec, que le marquis me renvoya la moitié de l'argent. Cependant il

s'était passé bien des choses depuis la lettre de Mme de Kerlandec et ma

réponse.

Quoiqu'elle m'eût annoncé des dispositions à la conciliation et à

l'amitié, nous la vîmes arriver agitée, décelant, par des mouvements

d'impatience, un trouble secret, une humeur que nous devions nous

attendre à voir bientôt éclater. Nous étions dans le salon de compagnie;

milord Sydney, derrière le rideau d'une porte de glaces, était à portée

de tout entendre,

--Laissons les compliments, mesdames, dit brusquement la belle

Kerlandec, aussitôt que nous l'eûmes saluée, nous avons à parler de

choses importantes: les moments sont précieux. (Puis s'adressant à

moi):--Puis-je savoir, madame, par quel hasard vous avez connu milord

Sydney? depuis quand il vous aime? et quand vous l'avez épousé... Vous

rougissez, madame!... Fort bien. Je crois déjà voir clair sur cet

article. Elle chercha dans son portefeuille une lettre et lut ce qui

suit: «Madame, je me félicite... (je reçus hier cette lettre, mesdames):

je me félicite d'avoir été enfin assez heureux pour découvrir ce

qu'était devenu Monsieur votre fils, ce cher fils si digne devons et

d'un père...» (etc., ce n'est pas de cela qu'il s'agit... Écoutez

maintenant, mesdames): «Il s'échappa du collège pendant que tout y était

en désordre: c'était un abominable homme que ce père Principal!...

(Passons... Ah! voici enfin.) J'ai su, madame, et je suis en état de

prouver que le jeune M. de Kerlandec, manquant de tout et poussé

d'ailleurs par un sentiment bien digne de sa belle âme, s'était joint à

quelques soldats et se proposait de servir. Ceux-ci commirent quelques

excès en route et furent, les uns tués, les autres dispersés. L'affaire

s'était engagée à propos de quelques femmes de mauvaise vie: un galant

homme qui voyageait délivra ces aventurières. Mais Monsieur votre fils

leur ayant plu, elles l'enlevèrent et l'emmenèrent à Paris. Il a vécu

quelque temps chez elles, où probablement il était gardé à vue: peu

après, ce beau jeune homme a disparu. Ce qu'on peut supposer de plus

modéré, c'est que ces malheureuses l'auront fait partir pour quelqu'une

de nos colonies...»

Je me levai furieuse.--Quel insolent a pu vous écrire cette lettre,

madame? et vous-même, quelle audace peut vous porter à nous faire la

lecture d'un écrit où vous ne doutez pas qu'on ait voulu nous

désigner?--Mme de Kerlandec. un peu déconcertée: Parlons tranquillement,

s'il se peut, madame.--Non, madame, tout le monde n'a pas ce sang-froid

avec lequel vous prenez à tâche de nous outrager; apprenez,

madame...--Entendons-nous, madame; est-ce à vous que l'aventure avec ces

soldats est arrivée? est-ce à vous que mon fils...--Oui, madame, M.

Monrose, votre fils, comme on n'en peut plus douter, c'est nous qui

l'avons emmené à Paris. Il venait de se prêter à nous rendre service

d'une manière qui lui faisait tout l'honneur possible; il était avec des

scélérats; nous l'arrachâmes à cette détestable compagnie, il nous

suivit de son plein gré...--Et qu'est devenu ce cher fils?...--Il est

heureux, madame, il est protégé de milord Sydney.--Juste Ciel! mon fils

au pouvoir du meurtrier de son père!--Elle s'évanouit.

--Quel coup mortel pour un coeur tel que le mien, dit milord Sydney

sortant du cabinet et joignant ses secours à ceux que nous prodiguions à

la méfiante veuve. Elle ouvrit enfin les yeux; mais apercevant milord,

elle fit un cri perçant, et voulut s'échapper.--Cessez, cruelle Zéila,

dit-il, la retenant et lui parlant avec une bonté qui faisait briller

dans ce moment la tendresse et la générosité de son coeur, cessez de

m'insulter, en détournant vos regards. Je ne fus jamais un homme vil; je

suis incapable...--Mon fils! Où est mon cher fils?--Zéila, votre fils

est en sûreté. Accourant à Paris avec un empressement dont vous étiez

l'objet, j'ai laissé ce cher Monrose en Angleterre; mais vous le

reverrez incessamment et vous apprendrez de lui-même qu'il se trouvait

heureux de vivre avec moi.--Milord... je dois vous croire.--Vous

m'insulteriez si vous aviez des doutes.--Mais où suis-je? je ne vois

donc autour de moi que des personnes à qui j'ai donné des sujets de

plainte... Mesdames!...

--L'exécrable homme! m'écriai-je tout à coup, lisant involontairement le

nom de Béatin au bas de la lettre dont Mme de Kerlandec venait de nous

faire part, et que je ramassais pour la lui rendre.--Qu'est-ce donc? dit

Sylvina troublée. Quel étonnement!...--L'infâme Béatin, ajoutai-je...

Mme de Kerlandec se hâta de mettre le papier en morceaux; mais il

n'était plus temps.--Apprenez, dis-je à mon tour à Mme de Kerlandec,

apprenez, madame, que le monstre qui vous écrit...--Celui qui m'écrit,

madame, est un honnête ecclésiastique qui fut régent de mon fils dans le

collège...--Sylvina et milord Sydney, joignant leurs exclamations aux

miennes, interrompirent Mme de Kerlandec.--Zéila, lui dit milord, ce

scélérat vous abusait et c'est bien injustement que vous venez d'accuser

ces dames. Votre fils leur a les plus grandes obligations. Ce régent,

digne du dernier supplice, fut seul la cause de la fuite de Monrose, par

ses duretés, par son abominable passion, par l'éclat de son infâme

jalousie.--Ah! milord, ah! mesdames, dit-elle éplorée et nous tendant

les bras.

Elle nous pénétrait d'attendrissement. Les alarmes d'une mère déclamante

excusaient l'outrage sanglant qu'elle venait de nous faire essuyer. Nous

le pardonnions à son égarement.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 143 / 155 题