Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse.
Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire
de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de
plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire
en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle
poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le
drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais
qu'au contraire, elle se prêta de tout son coeur à l'empoisonner et se
donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché
le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en
le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure...
va... bon courage... tiens, tu l'as voulu... Eh bien!... tiens... tiens,
si tu ne l'as pas...»
Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa
dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second
impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour
s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié
tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups
de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du
secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de
Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez
ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le
bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris.
Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se
cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une
demi-journée du lieu de la catastrophe.
Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait
malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de
tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette
bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses
parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père.
Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le
polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après
l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans
une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier
assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils,
et obtint son congé.
Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de
jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les
formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés
que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son
père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit
à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a
trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir.
Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux
président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la
même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire,
s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant
quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes
laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le
Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne
retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était
resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que,
malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte
de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup
d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit,
il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru
d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir
incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique
soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé.
Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de
faire les choses... Les esprits ainsi disposés, la première rencontre
décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de
l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le
marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur
bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la
loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu
de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le noeud
solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon
plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois,
dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre
circonstance.