CHAPITRE XXI

Suite et conclusion des grands événements arrivés à Thérèse.

Thérèse violée, abandonnée de ses esprits, ou ne croyant pas nécessaire

de rien disputer au vainqueur, gisait palpitante de frayeur et de

plaisir. La facilité d'une seconde jouissance mit l'effronté militaire

en humeur de lui faire une seconde insulte; mais ce fut alors qu'elle

poussa le ressentiment au point que non seulement elle n'avertit plus le

drôle, comme elle avait eu la bonté de le faire la première fois, mais

qu'au contraire, elle se prêta de tout son coeur à l'empoisonner et se

donna toute l'action qui pouvait contribuer à bien inoculer au débauché

le venin dangereux qu'il osait braver. «Tiens, scélérat, disait-elle en

le mordant avec fureur, tu t'en souviendras longtemps, je te jure...

va... bon courage... tiens, tu l'as voulu... Eh bien!... tiens... tiens,

si tu ne l'as pas...»

Le bruit effrayant de la décharge que firent les gens de Sydney frappa

dans ce beau moment les organes distraits du couple heureux. Leur second

impromptu d'amour venait de se consommer. Le soldat se débattait pour

s'échapper des bras de son empoisonneuse, qui, moitié frayeur, moitié

tempérament, le pressait fortement contre son sein. Cependant les coups

de pistolet et les cris des blessés signifiaient que nous avions reçu du

secours, et que l'affaire était des plus sérieuses; le soldat de

Thérèse, saisi subitement de cette pusillanimité à laquelle on est assez

ordinairement sujet après un combat amoureux, s'enfuit à travers le

bois, au lieu de rejoindre ses camarades. Dès lors son parti fut pris.

Il n'alla plus au régiment, et prenant une route détournée, il courut se

cacher chez des parents qu'il avait dans un village éloigné d'une

demi-journée du lieu de la catastrophe.

Les bonnes gens, à qui le jeune homme confia qu'il se trouvait

malheureusement compromis dans une affaire où il y avait eu du monde de

tué (il s'en doutait; d'ailleurs, peu de jours après, le bruit de cette

bagarre devint public), notre soldat, dis-je, ayant intéressé ses

parents, obtint qu'ils sollicitassent en sa faveur auprès de son père.

Celui-ci était un homme ferme, qui n'avait pas pris en bonne part que le

polisson eût mis la main sur une somme et se fût fait soldat après

l'avoir dissipée; c'était bien pis lorsqu'il se trouvait englobé dans

une affaire criminelle. Cependant ce bourgeois, qui était un fermier

assez protégé, sacrifia de l'argent, accommoda les affaires de son fils,

et obtint son congé.

Pendant que tout se négociait, l'infortuné jeune homme voyait croître de

jour en jour un vilain mal qui se déclarait à la fois sous toutes les

formes possibles. Les papiers attendus ne furent pas plus tôt arrivés

que, craignant les effets d'un nouveau ressentiment de la part de son

père, il repartit et vint à Paris: Bicêtre fut son refuge. Il se soumit

à la barbare charité qu'on y exerce envers les malheureux que Vénus a

trompés; il eut le bonheur de soutenir le traitement et de guérir.

Convalescent, il avait fait connaissance avec le Saint-Jean du vieux

président, venu dans le même lieu, pour la même cause, dérivant de la

même source. Les nouveaux amis, sortis ensemble du cruel purgatoire,

s'étaient répandus. Saint-Jean, retourné chez ses maîtres et les ayant

quelquefois suivis chez moi, s'était quelquefois faufilé avec mes

laquais. Bientôt il fut assez lié pour pouvoir présenter un ami. M. Le

Franc, c'était le nom du sien, fut amené et reconnu de Thérèse, qu'il ne

retrouva pas sans en ressentir lui-même une joie très vive. Il était

resté à ces deux êtres une bonne opinion réciproque, qui faisait que,

malgré ce qui s'était passé, ils se voulaient au fond de l'âme une sorte

de bien. Le Franc se rappelait que la belle Thérèse avait mis beaucoup

d'honnêteté dans ses procédés et que, d'après ce qu'elle lui avait dit,

il n'eût tenu qu'à lui d'être moins imprudent. Elle lui avait paru

d'ailleurs une excellente jouissance, et en faveur du plaisir

incomparable qu'il avait goûté dans les bras de cette lubrique

soubrette, il lui pardonnait généreusement de l'avoir si mal accommodé.

Thérèse, de son côté, se rappelait certaine vigueur, certaine manière de

faire les choses... Les esprits ainsi disposés, la première rencontre

décida de leur sympathie: ils devinrent éperdument amoureux l'un de

l'autre et s'arrangèrent au mieux. Depuis que je vivais moi-même avec le

marquis, Thérèse favorisait très régulièrement M. Le Franc. Un jour leur

bon génie leur inspira de prendre de moitié un terne sec d'un louis à la

loterie de l'École militaire; le billet réussit et fit leur fortune. Peu

de temps après, le couple amoureux s'unit tout de bon par le noeud

solide du mariage. Ce fut alors que Le Franc, qui était un assez bon

plaisant, nous conta dans le plus grand détail son aventure du bois,

dont Thérèse, amie de la vérité, ne contredit pas la moindre

circonstance.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 142 / 155 题