CHAPITRE XX

Argent qui circule.--Thérèse fait fortune. Par quel enchaînement

d'aventures.

Je fus étonnée le lendemain de trouver sur ma toilette un sac de mille

louis. Thérèse souriait; elle ne put me taire, quoiqu'on le lui eût fait

promettre, que cette somme avait été rapportée avec une balle de

colifichets charmants, dans lesquels était égarée une boîte d'or du

dernier goût, décorée du portrait de milord Sydney, où la ressemblance

était saisie de la manière la plus frappante. Il était cependant ordonné

à la confidente indiscrète de ne m'avouer que la balle, et de cacher

l'argent quelque part, où j'eusse pu le trouver sous ma main, en

cherchant autre chose. Mais elle crut augmenter ma satisfaction. Je

rougis, au contraire, de penser que pendant que milord me faisait des

dons aussi magnifiques, je me rendais coupable envers lui de

l'infidélité la plus réfléchie. Je fus au moment de lui renvoyer la

somme et de commettre l'insigne faute de lui avouer mon nouveau choix.

J'eus cependant le bon sens de ne point céder à cette tentation bizarre,

et je fis bien. Il m'en prit une autre qui ne tendait pas à d'aussi

dangereuses conséquences et à laquelle je ne résistai point. Ce fut de

faire passer les mille louis au marquis avec plus de mystère, je le

savais à l'étroit. Ses gens avaient eu l'indiscrétion de dire aux miens

que leur maître devait et négligeait depuis quelque temps la plupart des

maisons qu'il fréquentait précédemment, faute de pouvoir continuer d'y

jouer: il perdait toujours. Ce fut le prétexte que je saisis, et,

contrefaisant avec art mon écriture, qui lui était connue, je lui mandai

qu'une personne qui regrettait de le voir devenir plus rare dans leur

société supposait que c'était la constance de son malheur au jeu qui

l'éloignait ainsi, qu'en conséquence, on le priait de reparaître et de

se servir de la somme jointe à la lettre comme d'une ressource dont on

partagerait par la suite le bon ou le mauvais succès, se réservant de se

faire connaître avec le temps. On exigeait pour le moment que le marquis

ne fît aucune démarche pour découvrir qui pouvait lui rendre ce léger

service, qu'on lui permettait seulement d'attribuer au plus vif et au

plus solide attachement.

Le lendemain, cet amant délicat, usant d'un stratagème imité du mien, et

auquel le tirage d'une loterie donnait lieu, le marquis, dis-je,

m'écrivit le lendemain qu'ayant pris quelques billets avec intention que

nous fussions de moitié, il avait eu le bonheur de gagner le gros lot de

mille louis et qu'en conséquence il me priait d'agréer les cinq cents

qui m'appartenaient. Cette tournure ingénieuse me mit d'autant plus dans

l'impossibilité de refuser qu'il avait pris toutes les mesures

nécessaires pour soutenir, avec une parfaite vraisemblance, son mensonge

galant.

Cependant, si le gros lot du marquis n'était qu'une honnête imposture,

il n'en fut pas de même quelques jours après d'un gros lot gagné par Mme

Thérèse... Je ne parle pas de quelque lot perfide, tel que celui dont

elle avait fait part au sieur de la Caffardière; je veux dire qu'elle

gagna très sérieusement un terne à la loterie de l'École militaire.

Voici comment:

O fortune! comme tout est pêle-mêle dans cette urne immense où tu puises

au hasard! Comment un grand malheur est souvent la cause d'un bonheur

plus grand encore!... Comment... Mais y pensé-je? à quoi bon ces

déclamations? laissons la fortune et ses caprices, et revenons à

Thérèse.

On se souvient sans doute que lorsque nous fûmes attaquées en partant de

chez monseigneur, par des bandits, dont les uns cherchaient à

détrousser, les autres à trousser seulement, l'un de ceux-ci poursuivit

Thérèse, que sa frayeur chassait devers un taillis. J'ai dit qu'au

premier coup d'oeil, l'air lascif de Thérèse avait frappé singulièrement

tous ces messieurs. Le plus épris fut apparemment le plus prompt à la

lancer: il l'atteignit; on les oublia quand on les eut perdus de vue.

Thérèse, dans un danger pressant, se mit aux genoux du soldat et lui

demanda la vie.--La vie? rien de plus juste, répondit celui-ci, mais à

votre tour, poulette, vous ne me refuserez pas une grâce qui n'est pas,

à beaucoup près, d'une aussi grande importance.--Puis aussitôt les mains

vont, les tétons sont brusqués; d'autres charmes...--Surtout, ne criez

pas, princesse, ajouta-t-il, ou sinon...--Pour Dieu, monsieur... vous

avez l'air d'un galant homme...--Oui, très galant, mais

dépêchons-nous...--Quoi! vous aurez le courage!...--Ah! pardieu, vous en

voyez la preuve; cela n'a pas peur.--Fi! cachez... finissez...

Qu'allez-vous faire?... (Les jupes gênaient; il coupait les

ceintures.)--Là, cela ira mieux maintenant.--Grand Dieu! tuez-moi

plutôt... Ah! ah! vous me blessez... malheureux... arrêtez... ah!...

vous vous perdez... cessez... vous ne savez pas...--Ma foi, vogue la

galère.--Monsieur!... mon ami... ah!... j'en suis... j'en suis au

désespoir... mais... quel entêtement!... Eh bien... retirez-vous donc...

malheureux; ô...ô...ôtez...--Un moment...--Je me meurs.

Ne croyez pas, lecteur, que, semblable à ces écrivains babillards, qui

vous racontent avec les circonstances les plus minutieuses des faits

arrivés il y a mille ans, j'aie pris dans mon imagination les détails de

la scène dont je viens de vous faire part. Un moment, s'il vous plaît,

vous saurez comment j'ai pu être instruite de ces particularités, si

bien faites pour se graver dans ma mémoire. En attendant, reprenons le

fil de notre aventure.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 141 / 155 题