CHAPITRE XIX

Court, mais intéressant.

Milord Sydney nous donna la soirée: le ton amical qu'il eut avec moi

m'eut bientôt rassurée: je me remis à mon aise par degrés. Nous parlâmes

librement de toutes nos affaires et même de la dernière lettre qu'il

m'avait écrite.--Je vous connais assez, me dit-il, pour ne pas craindre

que ma franchise vous ait déplu. Je pense aussi, ma chère Félicia, que

vous m'estimez trop pour imaginer que, retrouvant Zéila, je cesse de

vous être attaché. J'ai beau l'aimer, j'éviterais de la revoir si le

bonheur de vivre avec elle était attaché au chagrin de n'être plus votre

ami. Je me charge du soin de votre fortune. La mienne me met à même de

soutenir dans tous les temps votre maison sur le plus excellent ton,

et...--Milord, interrompis-je, si vous voulez tout de bon que nous

demeurions amis, je vous prie de ne jamais toucher cette dernière corde.

Il est inutile que je conserve un aussi grand train, cela n'aboutirait

qu'à me faire participer au mépris dont le public accable les femmes qui

doivent leur opulence au produit de leurs faveurs. J'ai pu céder par une

imprudente vanité de jeune fille au désir de briller quelques moments;

mais cet éclat, ce faste, n'est point essentiel à mon bonheur. Une vie

paisible, une société choisie, de l'aisance sans luxe, des plaisirs sans

fracas: voilà tout ce qu'il me faut. Le lieu charmant dont vous m'avez

fait accepter la jouissance sera ma demeure. La vente d'un riche

superflu me fera un fonds dont le revenu sera plus que suffisant pour me

faire passer agréablement le reste de mes jours...--D'ailleurs, milord,

interrompit Sylvina, dont il semblait que ma modestie soulageât les

regrets jaloux, Félicia doit s'attendre à jouir un jour de ce qui

m'appartient: elle sera fort à son aise alors...

En un mot, il fut très sérieusement question d'intérêt. Mais milord ne

voulut point entendre parler de réforme; et brisant sur un sujet qu'il

se proposait de traiter dans un autre moment, il fit tourner la

conversation sur le chapitre de son malheureux rival. Quand nous l'eûmes

instruit de tout ce qui intéressait le comte, il opina que cette

infortune ne pouvait être un obstacle au dessein qu'il avait lui-même

d'épouser la veuve de Kerlandec; il avait eu d'elle deux enfants, dont

il ignorait à la vérité le destin; il était aimé. Lord, opulent et de

belle figure, il jouissait d'une parfaite santé. Il s'agissait

d'entendre le surlendemain ce que dirait Mme de Kerlandec.

A minuit, milord se retira, me laissant aussi tranquille que j'avais été

agitée au commencement de sa visite. Mon coeur était soulagé de tout ce

qui le bouleversait depuis quelque temps. J'attendais impatiemment le

marquis; je brûlais de lui apprendre que l'obstacle qui semblait vouloir

s'opposer à notre bonheur n'avait été qu'un faible brouillard, après

lequel je revoyais enfin la lumière la plus pure: je ne fus pas

longtemps seule dans mon appartement. J'avais à peine commencé ma

toilette de nuit que le plus tendre des amants y parut, mais avec des

yeux éteints, défait comme s'il eût relevé d'une longue maladie. Thérèse

ne fut pas moins frappée que moi de la pâleur du marquis. Cette nouvelle

preuve de son amour mit le comble à la satisfaction du mien. Mais si

j'avais poussé son chagrin à l'excès, que je sus bien réparer ma faute!

Par quelles caresses, par quels transports ne lui fis-je pas oublier les

heures malheureuses qui venaient de s'écouler! Il semblait renaître, en

écoutant ce que je disais de propre à le rassurer et que j'accompagnais

des caresses les plus passionnées. Nous demeurâmes plus d'un quart

d'heure étroitement embrassés, répandant en silence de délicieuses

larmes. Thérèse sanglotait aussi dans un coin par imitation. Ces doux

moments furent bientôt couronnés par des plaisirs encore plus

ravissants. Cette nuit fut sans contredit l'une des plus heureuses de ma

vie.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 140 / 155 题