Comment j'appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher
encore.--Ce qui nous arriva.--Ma première entrevue avec milord Sydney.
--Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous
trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma
mort! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon
bonheur! Je ne puis me dissimuler l'amour que Mme de Kerlandec a pour
lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait
préférer à tout ce qui existe, si vous n'usez de tout ce pouvoir de vos
charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons
avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l'espérance
me donnait le courage de vivre, va m'échapper une dernière fois...
Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler
abondamment les nôtres.--Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout
l'intérêt d'un coeur qui lui était tendrement attaché, le bonheur
chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment
le principal objet de vos désirs: fermez votre âme aux chagrins, à la
jalousie. C'est par une faveur bien préférable à la conquête d'une femme
insensible que le sort veut aujourd'hui réparer toutes ses injustices à
votre égard. (Il m'écoutait avec une attention avide.)--Quoi donc? quel
bonheur, dites-vous? Madame! ne différez plus... Mais, de quelle
espérance peut-on me flatter?... Que peut-il désormais m'arriver
d'heureux à moi? Non, chère Félicia, je ne prends point le change; je ne
puis être heureux que par...--Vous le serez, mon cher comte, par
l'événement le plus avantageux pour vous, et s'il fallait choisir entre
la main de l'insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis
vous prédire...--Achevez, mon impatience est au comble... hâtez-vous
d'annoncer ce bonheur à celui qui n'a peut-être plus que quelques jours
à vivre...--Vous vivrez. Votre digne père...--Mon père?--Cet homme,
aussi vertueux que malheureux, est justifié par l'aveu même de ceux qui
l'avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa
mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre
état et de reprendre votre rang dans la société...
Ce que nous avions craint ne manqua point d'arriver. La révolution que
cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l'usage de
ses sens; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis
transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me
reprocher ma précipitation; il était impossible qu'il ne vît milord
Sydney, ou, du moins, qu'il ne le sût chez moi dans quelques moments.
J'avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se
laisser porter par ses passions; il pouvait se détruire; il pouvait
attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur
nous les plus grands malheurs. J'avais donc cru devoir verser en son âme
une source d'espérances et de consolation. Son trouble était l'ouvrage
du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je
détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui
commençaient à l'assaillir; je prévenais les dangereux effets de la
jalousie; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L'homme de
confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut
bientôt suivie d'un sommeil assez calme.
Milord Sydney parut enfin; il me serra dans ses bras avec les
expressions de la plus vive tendresse; mais j'y répondis d'autant plus
froidement que je craignais d'avoir ensuite à rougir de ma perfidie si
je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un
mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l'aurait permis,
sans mes réflexions, le sincère attachement que j'avais pour lui.
Cependant il n'avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui
causait le prodigieux changement du visage de Sylvina; le mouvement
qu'il fit quand notre amie s'approcha pour l'embrasser n'échappa point à
celle-ci:--Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour
paraître sereine et même assez gaie, avouez qu'ailleurs que chez moi
vous ne m'auriez point reconnue?--Puis cette naïveté qui se concilie si
singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit
ajouter:--Que cette petite folle est heureuse d'avoir payé dès son
enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m'a tout enlevé!
Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré
l'amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle
qui conserve de la beauté.