CHAPITRE XVII

Où l'on verra des gens bien embarrassés.

Je cherchais ce qu'il y avait à répondre, quand le valet de chambre de

milord Sydney parut et m'annonça que son maître, arrivé depuis un

moment, se proposait de se rendre chez moi le soir; mais j'avais besoin

de le voir plus tôt; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur

l'heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.

Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient

rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu'elle me demandait.

Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me

faisait éprouver le retour subit de milord m'apprenait trop combien le

marquis m'était cher... Comment allais-je me comporter?... que dire?...

Quel arrangement prendre, dont l'un et l'autre de mes amants fût

satisfait? J'estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup; mais

j'aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de

le sacrifier... Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me

décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages,

plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête... Cependant, la dernière

lettre de milord me rassurait un peu: retrouvant son ancienne maîtresse,

il allait, sans doute, me laisser libre... Mais, alors, que devenait le

pauvre comte? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour?

Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais?... Il

m'intéressait; il méritait d'être heureux, d'être dédommagé de tout ce

qu'il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui

l'avaient aimée...

Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au

sujet de l'aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait

qu'il me supposait une fortune indépendante, et qu'il ignorait que

quelqu'un fît les frais de mon excessive dépense. Il n'était pas riche

lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d'un

corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et

dans quelle circonstance, lorsqu'il s'agissait de lui dire: «Marquis, ta

maîtresse ne peut plus disposer d'elle même: elle appartient à quelqu'un

qui, dans ce moment, vient te l'enlever, ou bien je perds tout ce

bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée; mais je

n'hésite pas: tout à l'amour, je donne la préférence à ses faveurs sur

celle de la fortune.» J'étais sûre que de ces deux partis, l'un ou

l'autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux: s'il

eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le

rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands

sacrifices; mais je le savais dans l'impossibilité de me rien offrir...

Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. A son aspect, je

ne pus retenir mes larmes.--Qu'est-ce donc, adorable Félicia? dit-il,

avec un transport mêlé d'amour et de crainte, vous pleurez! quel malheur

imprévu?...--Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous

prêt à le partager?--Vous me glacez d'effroi! Nous allons être

séparés...

A ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans

connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son

empressement ordinaire; il fut étonné de l'état violent où nous nous

trouvions: son amitié fut vivement alarmée... Cependant, d'un regard

expressif, j'appris au marquis que je souhaitais qu'il gardât le

silence; et prenant la parole, je dis au comte que je m'affligais avec

son ami d'une nouvelle fâcheuse qu'il venait de recevoir. Cette

confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu

former. Il plaignit le marquis et demanda d'être instruit plus en

détail; mais ce sujet fut encore éloigné par l'apparition de Sylvina,

qui, informée de l'arrivée de milord, venait faire éclater dans mon

appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant

avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce

malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney...

Nous nous taisions: le marquis s'accusant de la gêne où il nous voyait

tous, sortit. Je n'osai lui faire des signes d'intelligence, de peur de

trahir nos secrets; mais j'étais sûre qu'il reviendrait à l'heure

ordinaire: jamais le besoin de le revoir ne s'était fait sentir aussi

vivement.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 138 / 155 题