CHAPITRE XVI

Négociations de Dupuis.--Ce qui en arriva. Lettre de Mme de Kerlandec.

Cependant, l'intrigant Dupuis avait tâché de servir le comte auprès de

Mme de Kerlandec. Ce domestique, doué d'un esprit liant, avait réussi

sans peine à gagner la confiance de sa maîtresse. Affable, populaire,

ainsi que le comte me l'avait dépeinte, elle s'était bientôt accoutumée

à causer avec Dupuis, parce qu'il connaissait milord Sydney. Elle lui

avait fait part d'une partie des aventures auxquelles cet Anglais avait

donné lieu. L'affaire de Bordeaux n'avait pas été oubliée; il avait été

nécessairement question de Robert, Dupuis, à qui son rôle était dicté,

fit alors semblant de former des conjectures, et, comparant les noms,

les époques... les circonstances, se trouve tout à coup--qu'il avait

connu ce M. Robert... N'était-ce pas un homme de telle figure, de tel

maintien? de tel caractère? il avait fait ceci? il avait été là? C'était

un fou passionnément amoureux de certaine belle... et cette belle,

c'était donc Madame; dans ce cas, Dupuis ne connaissait autre chose que

l'homme en question. Cependant, ce même Robert n'était pas, comme madame

le disait, un homme de rien. Il était très bon gentilhomme, titré même:

Dupuis en était sûr. Comment donc! ce M. Robert devait être très connu

dans Paris, et si madame souhaitait d'en avoir des nouvelles, on se

faisait fort de lui en donner sous peu, de positives... En effet, le

seigneur avait été accusé de la mort d'un officier de marine, du mari de

madame, par conséquent. Mais c'était pure calomnie. M. Robert s'était

lavé de cette odieuse accusation; au contraire, il avait failli d'être

tué lui-même, se battant en second pour ce même officier, et contre qui?

contre le second du milord même Sydney.

Ici, Dupuis avait été interrompu. On lui avait dit que l'affaire de

Bordeaux, à propos de laquelle on avait d'abord sévi contre Robert,

s'était trouvée tout à coup terminée par l'autorité du ministère. Mme de

Kerlandec avait ajouté qu'informée par un avis secret de la cour que

Sydney s'avouait lui-même l'auteur de la mort de M. de Kerlandec, elle

avait eu ses raisons pour mettre fin aux poursuites. Mais la vérité de

tous ces faits était encore pour elle une énigme fort difficile à

résoudre. Cependant, si c'était en effet de la main de Sydney que

Kerlandec eût péri, elle paraissait regarder cette mort «comme un

châtiment mérité», et les accusations contre Robert, «comme des

injustices qui méritaient la réparation la plus authentique et les plus

forts dédommagements». C'était à ce point que Dupuis voulait amener sa

maîtresse.--Madame, dit-il, je ne vois qu'un moyen de dédommager un

homme tel que M. Robert, s'il aimait encore madame, après qu'elle aurait

attiré sur lui les plus grands malheurs.--Et ce moyen, Dupuis,

serait...?--Ce serait, madame, d'épouser ce gentilhomme; il est fait,

soyez-en sûre, pour prétendre à cet honneur, d'autant plus que milord

Sydney...--Que milord Sydney est un ingrat, qui s'est marié pour achever

de me faire tout le mal qui dépendait de lui...

Dupuis s'était troublé; il avait manqué d'effronterie pour soutenir avec

assez de vraisemblance un mensonge dont les suites pouvaient devenir de

conséquence pour lui. Mme de Kerlandec commença dès lors à se méfier de

ce confident; puis, ayant fait en secret des recherches exactes, elle

découvrit bientôt que je n'étais que la maîtresse de milord Sydney; que

Dupuis avait chez moi de fréquentes habitudes, et que j'avais dans ma

maison certain étranger qui, sur le portrait qu'on lui en faisait,

pouvait bien être ce Robert lui-même... Elle se souvint d'avoir vu au

Luxembourg un homme qui lui ressemblait beaucoup, et qui, en effet,

avait paru la remarquer; et se rappelant encore certain laquais qui

l'avait suivie avec affectation jusqu'à son carrosse, il lui sembla que

la livrée de ce curieux était la mienne. Ces soupçons devinrent des

certitudes, lorsque, ayant congédié Dupuis, qu'elle faisait épier

soigneusement, elle s'assura qu'il était rentré à mon service. Dès lors,

son inquiétude et sa curiosité crûrent à l'excès, et, brûlant enfin

d'être éclaircie, elle m'écrivit la lettre suivante, à l'adresse de

milady Sydney, sous enveloppe à Mme Sylvina:

«Milady, la plus malheureuse des femmes, saisit, il y a quelque temps,

un léger prétexte pour aller vous voir et ne vous rencontra point.

Aujourd'hui, je vais au fait et vous fais part des motifs qui me

faisaient désirer d'avoir l'honneur de vous entretenir. J'avais pris à

mon service le nommé Dupuis, qui quittait le vôtre et qui vient d'y

rentrer; ce garçon est fort au fait de tout ce qui regarde vous, milady,

milord Sydney (avec qui mon étrange destinée me fit autrefois d'intimes

liaisons), et enfin un certain Robert, à qui je suis aussi dans le cas

de prendre beaucoup d'intérêt. Dupuis m'a fait entrevoir bien des

choses; mais c'est de vous seule, milady, que je veux apprendre la

vérité de plusieurs faits dont vous êtes immanquablement instruite. Je

me flatte donc que vous ne me refuserez pas une heure d'entretien. Si,

par hasard vous savez que j'ai connu milord Sydney, et sur quel pied,

que cela ne soit point un obstacle à notre entrevue. Je ne suis plus

faite pour avoir des prétentions, dès que vous avez des droits sacrés...

Mais... non, je ne puis, dans ce moment, vous en dire davantage.

Voyons-nous, milady, et si, comme je n'en doute pas, vous mettez autant

de bonne foi que moi dans la conférence que nous aurons ensemble, nous

ne nous quitterons pas sans être contentes l'une de l'autre. Comme je ne

crains pas d'avoir des témoins quand nous nous entretiendrons, vous

pourrez admettre en tiers la dame qui m'a reçue chez vous. J'attends

votre réponse avec impatience, me préparant d'avance à vous apporter un

esprit d'accommodement, et d'après le bien infini qu'on m'a dit de vous,

milady, des dispositions sincères à beaucoup d'estime et d'attachement.

Je suis, etc.

«Zéila de Kerlandec.»

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 137 / 155 题