CHAPITRE XV

Fin de mes peines.--Comment j'en suis enfin dédommagée.

Mon nouvel amant ne ressemblait que par les beaux côtés à ceux qui

m'avaient fait leur cour jusqu'alors: aussi bien de taille et de figure

que d'Aiglemont; aussi caressant que Monrose, il n'était ni aussi léger

que l'oncle et le neveu, ni aussi grave que l'Anglais, ni aussi neuf que

mon jeune élève. Le marquis était doux, tendre, sans amour-propre,

craignait toujours de déplaire, et ne faisant cependant rien qui ne fût

à propos; empressé, capable des plus petits soins, et amusant; il

possédait encore mille talents agréables.

Cependant, quelque vif que fût mon goût pour cet homme charmant, je ne

tardai pas à m'apercevoir qu'il me témoignait beaucoup plus d'amour

qu'il n'était à mon pouvoir de le lui rendre. Il me faisait regretter de

n'être pas assez sensible; je remettais en question: «s'il est plus

heureux d'aimer légèrement, de changer souvent de goût et de plaisir, ou

de n'exister que pour un seul objet, de lui vouer toutes les facultés de

son être.» J'avais été partisan du changement, je souhaitais maintenant

pouvoir me fixer; mais, réfléchissant sérieusement aux motifs secrets de

ce nouveau désir, je reconnaissais avec douleur qu'il n'était lui-même

qu'une modification de l'amour de la variété. Je me persuadai donc que,

née pour voltiger de caprice en caprice, pour tout effleurer, sans

m'attacher à rien, je ferais d'inutiles efforts pour répondre à la

passion d'un jeune marquis par une passion aussi forte, aussi exclusive.

Je me flattais, au reste, que puisqu'il s'était assez facilement consolé

de la perfidie de sa belle provinciale, il pourrait en être de même

lorsque je ne serais plus maîtresse de lui demeurer attachée. J'avais

fait toutes ces réflexions avant de rendre le marquis heureux, je puis

dire avant de le devenir moi-même.

La maladie de Sylvina, en l'enlaidissant, l'avait changée à bien

d'autres égards: elle était devenue scrupuleuse; elle ne se souvenait

plus de s'être livrée, sans la moindre circonspection, à tous les écarts

de son tempérament; elle conservait un reste de pruderie, vestige

malheureux de sa sotte dévotion, fruit amer de sa disgrâce présente. En

conséquence, je n'étais plus moi-même aussi libre. Sa bégueulerie se

serait furieusement effarouchée si je m'étais conduite sous ses yeux,

avec le marquis, comme j'avais fait autrefois avec d'Aiglemont et mes

autres amants. Mais cette gêne, devenue d'autant plus nécessaire que la

présence du comte, qui demeurait avec nous, exigeait des égards; ce

mystère, dis-je, ajoutait à nos plaisirs. Le marquis vivait

clandestinement avec moi. L'amie Thérèse était seule confidente de nos

amours. On voyait chaque fois le marquis faire retraite; mais il

rentrait aussitôt par la petite porte du jardin, dont il avait une clef,

et je le recevais dans mon lit.

J'aurais trop à dire si j'entreprenais de décrire tous les charmes de

nos heureuses nuits. Mon amant, dont aucun excès n'avait affaibli la

vigueur, dont aucun dérèglement du coeur n'avait altéré la délicatesse,

était l'homme le plus fait pour combler les désirs d'une femme

voluptueuse. Toujours propre à donner du plaisir, cet objet était le

seul qu'il eût en vue en jouissant. C'était pour me procurer mille morts

délicieuses qu'il ménageait avec art ce baume précieux qui donne la vie.

Il en était quelquefois avare, jusque dans les moments où, ne supportant

plus l'excessive ardeur de mes feux, je le priais de me prodiguer ce qui

seul pouvait les éteindre; je ne le trouvais disposé à mettre ainsi le

comble à notre félicité que lorsque l'amortissement de mes sens lui

annonçait la fin prochaine de mes désirs; alors l'ardeur des siens

savait les faire renaître; il me faisait goûter de nouveaux

ravissements, dont j'aurais été privée, s'il eût partagé jusque-là tous

mes plaisirs.

Que les hommes aussi délicats sont rares! le plus grand nombre, au

contraire, nous regardant comme des machines destinées à les amuser un

moment, se hâtent de remplir un objet grossier et refroidi; repus nous

laissent en proie à des flammes dévorantes; d'autres, se piquant d'une

inutile vigueur, tirant vanité de leur force, nous fatiguent, mais

ignorent l'art enchanteur de donner du plaisir; souvent aussi, ces

sylphes délicats qui savent enflammer, suspendre, par mille charmants

préludes, le moment de la jouissance, manquent tout à fait lorsqu'il est

temps enfin de réaliser, ou finissent très mal ce qu'ils ont très bien

commencé. Ceux enfin qui, semblables à d'Aiglemont, ont à la vérité le

solide et l'agréable, mais font un métier d'amuser toutes les femmes;

ces hommes _banaux_ ne valent point encore mon aimable marquis, dont

l'âme appartenait tout entière à qui possédait la personne. J'avais tout

avec lui; j'étais assurée qu'il ne sortait point de mes bras pour voler

dans ceux de la première femme qui lui aurait fait quelque agacerie, je

n'avais à craindre ni partage, ni indiscrétion. J'étais, en un mot,

parfaitement heureuse, et, pour la première fois, sans doute, j'aimais

tout de bon.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 136 / 155 题