Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.
Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procuré la
connaissance, l'insensible marquis enfin de retour à Paris, vint
aussitôt nous voir. Il s'était formé des liaisons assez étroites entre
le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province.
Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre
là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de
savoir ce qu'étaient devenus des parents éloignés qu'il espérait
d'intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son
père, s'ils soupçonnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche
assassinat dont on l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour
bien remplir la commission dont il s'était chargé, rapportait les
nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le
déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment
avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses
crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant
obscurément à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir par
deux notaires les aveux du malheureux nègre et n'avaient pas jugé à
propos de les rendre publics ni d'entreprendre à leurs frais de faire
réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son
fils existât encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement
se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient
posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier son digne
père.
La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annonçât sans
précautions d'aussi importantes nouvelles. Nous tînmes donc conseil et
fûmes d'avis qu'il était d'autant plus nécessaire de ne les lui
apprendre que par degrés, que l'excès de sa passion pour Mme de
Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il
se connaîtrait des titres suffisants pour prétendre à l'épouser.
Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires du comte,
il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. Sa dame de province
n'aimait apparemment pas les inter-règnes; elle avait pris, en attendant
qu'il revînt, un représentant, ne laissant pas de soutenir dans ses
lettres au marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de
la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du monde. Il
espérait de la surprendre agréablement en arrivant, sans l'avoir
prévenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et
voulut le préparer à la disgrâce que la découverte d'un rival heureux
allait lui faire essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de
croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant
passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le
marquis, outré, fit un éclat, blessa son rival et fit que le mari
déshonoré relégua sa femme au couvent. Ces expéditions faites et ses
affaires terminées, il revenait à Paris, tâchant d'effacer de son coeur
jusqu'à la moindre trace de son malheureux amour.
Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait
du moins); j'avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut
mille fois plus aimable, étant devenu plus facile à captiver et surtout
m'ayant prouvé, à l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et
le coeur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait
beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort amoureux est
ordinairement tout entier à l'objet qu'il aime. Le peu d'intérêt qu'il
prend au reste de la société fait qu'il ne se donne point de peine de
chercher à lui plaire; isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas
à tirer parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup à
ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n'était plus le
même. Je m'abandonnais entièrement au plaisir de l'aimer. Je vis avec
joie qu'il n'était plus retenu de m'offrir son hommage que par la
crainte de m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement
ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait
négligé à répondre; il craignait, je l'ai su depuis, que, me prévalant
de ce qu'il n'avait plus de maîtresse, je ne voulusse le désespérer à
mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont
l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de ce dessein!
Devinant les soupçons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et
j'eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d'autant
plus passionnés qu'il avait résisté plus longtemps au besoin de leur
donner l'essor.