CHAPITRE XIV

Heureux changement dans les affaires du comte et dans les miennes.

Le cavalier dont mon aventure nocturne avec Belval m'avait procuré la

connaissance, l'insensible marquis enfin de retour à Paris, vint

aussitôt nous voir. Il s'était formé des liaisons assez étroites entre

le malheureux comte et lui: leurs familles étaient de la même province.

Le marquis devant y faire un voyage avait promis à son ami de lui rendre

là-bas tous les services qui dépendraient de lui. Le comte désirait de

savoir ce qu'étaient devenus des parents éloignés qu'il espérait

d'intéresser encore en sa faveur; ce que ses parents pensaient de son

père, s'ils soupçonnaient celui-ci d'avoir, en effet, commis le lâche

assassinat dont on l'avait accusé. Le marquis n'ayant rien épargné pour

bien remplir la commission dont il s'était chargé, rapportait les

nouvelles les plus satisfaisantes. Le nègre scélérat qui avait causé le

déshonneur et la mort de ses maîtres étant lui-même à son dernier moment

avait fait appeler ces parents en question et il leur avait déclaré ses

crimes. Cependant, ces gentilshommes, pauvres et sans ambition, vivant

obscurément à la campagne, s'étaient contentés de faire recevoir par

deux notaires les aveux du malheureux nègre et n'avaient pas jugé à

propos de les rendre publics ni d'entreprendre à leurs frais de faire

réhabiliter la mémoire de leur parent. Ils ignoraient surtout que son

fils existât encore; mais l'apprenant, leur honneur et leur attachement

se réveillèrent; ils promirent de sacrifier tout ce qu'ils pouvaient

posséder au devoir d'aider l'infortuné rejeton à justifier son digne

père.

La faiblesse du comte ne permettait pas que son ami lui annonçât sans

précautions d'aussi importantes nouvelles. Nous tînmes donc conseil et

fûmes d'avis qu'il était d'autant plus nécessaire de ne les lui

apprendre que par degrés, que l'excès de sa passion pour Mme de

Kerlandec pourrait augmenter au point de lui devenir funeste dès qu'il

se connaîtrait des titres suffisants pour prétendre à l'épouser.

Cependant, si le marquis avait fait à merveille les affaires du comte,

il avait en revanche tout à fait gâté les siennes. Sa dame de province

n'aimait apparemment pas les inter-règnes; elle avait pris, en attendant

qu'il revînt, un représentant, ne laissant pas de soutenir dans ses

lettres au marquis le rôle de l'amante la plus fidèle et d'entretenir de

la sorte l'amour dont il brûlait de la meilleure foi du monde. Il

espérait de la surprendre agréablement en arrivant, sans l'avoir

prévenue. Un ami, seul confident de son retour, vint au-devant de lui et

voulut le préparer à la disgrâce que la découverte d'un rival heureux

allait lui faire essuyer. L'amoureux marquis se refusa d'abord de

croire; mais on lui fit voir, et il fut enfin convaincu. Le nouvel amant

passait en effet toutes les nuits avec la plus perfide des coquettes. Le

marquis, outré, fit un éclat, blessa son rival et fit que le mari

déshonoré relégua sa femme au couvent. Ces expéditions faites et ses

affaires terminées, il revenait à Paris, tâchant d'effacer de son coeur

jusqu'à la moindre trace de son malheureux amour.

Qu'il arrivait à propos! je perdais aussi milord Sydney (autant valait

du moins); j'avais grand besoin de consolations. Le marquis me parut

mille fois plus aimable, étant devenu plus facile à captiver et surtout

m'ayant prouvé, à l'occasion du pauvre comte, qu'il avait l'âme belle et

le coeur bienfaisant. D'ailleurs son nouvel état de liberté ajoutait

beaucoup à ses grâces naturelles. Un homme fort amoureux est

ordinairement tout entier à l'objet qu'il aime. Le peu d'intérêt qu'il

prend au reste de la société fait qu'il ne se donne point de peine de

chercher à lui plaire; isolé, concentré dans son amour, il ne songe pas

à tirer parti de ce qu'il peut valoir. Le marquis ressemblait beaucoup à

ce portrait quand nous avions fait connaissance, mais il n'était plus le

même. Je m'abandonnais entièrement au plaisir de l'aimer. Je vis avec

joie qu'il n'était plus retenu de m'offrir son hommage que par la

crainte de m'avoir déplu précédemment, quand ayant fait très ouvertement

ce qu'il fallait pour lui prouver que je lui voulais du bien, il avait

négligé à répondre; il craignait, je l'ai su depuis, que, me prévalant

de ce qu'il n'avait plus de maîtresse, je ne voulusse le désespérer à

mon tour, en lui tenant rigueur, vengeance ordinaire des femmes dont

l'amour-propre serait offensé. Mais que j'étais éloignée de ce dessein!

Devinant les soupçons du marquis, je le traitais mieux que jamais, et

j'eus enfin la satisfaction de recevoir de sa bouche des aveux d'autant

plus passionnés qu'il avait résisté plus longtemps au besoin de leur

donner l'essor.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 135 / 155 题