CHAPITRE XIII

Qui n'est pas le moins intéressant du livre.

Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la

maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir

ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle éprouverait en

retrouvant un homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle

était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes

injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour

se découvrir. Nous n'osions nous mêler de son affaire, à cause de milord

Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir

des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du

comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de

consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de

Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié,

avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous

demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme

passionné. Milord Sydney répondit qu'il se disposait à nous rejoindre

sous peu; il ajoutait: J'ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui

se passe maintenant dans mon coeur. Je vous aime; mais si vous saviez de

quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la belle

Zéila... je ne vous l'ai point caché; faite pour être adorée par

vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé que par une ressemblance

étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais

avoir à me plaindre d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais

donc persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais

revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux

engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais:

heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m'avez appris à

penser que le coeur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et

l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était point offensé

quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amitié. La mienne

pour vous, belle Félicia, ne finira qu'avec ma vie.

Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire de

ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu'il en

devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l'amenait en Europe,

sur une frégate anglaise, dont il était, à l'âge de vingt-quatre ans,

déjà commandant, étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance

dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La

frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que

commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps

douteux. Zéila, presque au terme d'une première grossesse, et que

l'horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se

retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les

mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire

se décidait, s'était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus

déterminés de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les

douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur

Kerlandec et de porter à son coeur une atteinte profonde. Il ordonna

qu'on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux,

s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le

temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à

s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des

vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d'un

oeil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le malheureux

Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au même instant, une vague

culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila,

qu'un brave matelot, qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa

conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des

couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.

Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile.

Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à quelques débris de la

frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui

le sauve, comme par un miracle... Il ne croit pas que sa chère Zéila

puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit

longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne

l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant,

se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnément épris de

sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel

envers ses ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources pour

elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par les appâts d'une

fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je,

cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l'amoureux

Kerlandec.

On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de

nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit

Kerlandec de son inhumanité.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 134 / 155 题