Qui n'est pas le moins intéressant du livre.
Le comte était désespéré de ce que nous ne nous étions pas trouvés à la
maison lorsque Mme de Kerlandec y avait paru; il lui tardait de savoir
ce que cette dame pouvait penser de lui et ce qu'elle éprouverait en
retrouvant un homme d'autant plus fait pour intéresser à la fin qu'elle
était cause de tous ses malheurs et qu'elle avait envers lui de grandes
injustices à réparer. Cependant, il ne savait comment s'y prendre pour
se découvrir. Nous n'osions nous mêler de son affaire, à cause de milord
Sydney, qui nous intéressait encore beaucoup plus, et qui pouvait avoir
des projets auxquels il était à craindre que nos démarches en faveur du
comte ne nuisissent. Avant donc de prendre un parti, avant même de
consulter milord Sydney, nous lui mandâmes que nous avions vu Mme de
Kerlandec; que celle-ci, croyant sur un faux rapport, lui, Sydney marié,
avait paru mortellement affligée. Nous parlions aussi du comte, nous
demandions quelle conduite il était à propos de tenir avec cet homme
passionné. Milord Sydney répondit qu'il se disposait à nous rejoindre
sous peu; il ajoutait: J'ai peine à vous définir, belle Félicia, ce qui
se passe maintenant dans mon coeur. Je vous aime; mais si vous saviez de
quelle force les liens qui m'attachent depuis si longtemps à la belle
Zéila... je ne vous l'ai point caché; faite pour être adorée par
vous-même, vous ne m'aviez peut-être charmé que par une ressemblance
étonnante avec une femme que je ne cessais de regretter. Je croyais
avoir à me plaindre d'elle; je n'avais qu'à me louer de vous; je m'étais
donc persuadé qu'attaché désormais exclusivement à vous, je pourrais
revoir Zéila sans amour et lui connaître sans jalousie de nouveaux
engagements; mais je crois sentir maintenant que je m'abusais:
heureusement votre propre système vient à mon aide. Vous m'avez appris à
penser que le coeur ne doit pas se piquer d'une constance forcée et
l'objet auquel on avait accordé beaucoup d'amour n'était point offensé
quand on ne lui offrait plus qu'une tendre et solide amitié. La mienne
pour vous, belle Félicia, ne finira qu'avec ma vie.
Le reste de sa lettre, qui était très longue, contenait l'histoire de
ses amours avec Mme de Kerlandec. Elle se nommait Zéila, lorsqu'il en
devint amoureux en Géorgie, où elle était née. Il l'amenait en Europe,
sur une frégate anglaise, dont il était, à l'âge de vingt-quatre ans,
déjà commandant, étant neveu d'un amiral et servant depuis l'enfance
dans la marine. Nous étions alors en guerre avec l'Angleterre, La
frégate de Sydney se trouvant attaquée par un vaisseau français que
commandait M. de Kerlandec, il y eut un combat opiniâtre et longtemps
douteux. Zéila, presque au terme d'une première grossesse, et que
l'horreur de mourir oubliée dans un endroit où Sydney voulait qu'elle se
retirât, empêcha de quitter le pont, y accoucha parmi les morts et les
mourants. Car déjà le commandant français, en faveur de qui la victoire
se décidait, s'était élancé sur le bâtiment anglais, avec les plus
déterminés de ses gens. Quoique ternie par l'effroi, le sens et les
douleurs, la rare beauté de Zéila ne laissa pas de frapper le dur
Kerlandec et de porter à son coeur une atteinte profonde. Il ordonna
qu'on transportât cette belle femme sur son bord; mais Sydney, furieux,
s'opposant à cette capture, fit face avec une nouvelle rage et donna le
temps aux siens de descendre Zéila de la frégate, qui commençait à
s'embraser, dans une chaloupe qui devenait la dernière ressource des
vaincus. Cependant le cruel Kerlandec, de retour à son bord, vit d'un
oeil tranquille la frégate s'engloutir, et avec elle le malheureux
Sydney, qui n'avait pas voulu l'abandonner; au même instant, une vague
culbuta la chaloupe; mais on eut la bonté de retirer de la mer Zéila,
qu'un brave matelot, qui avait veillé jusqu'au dernier moment à sa
conservation, avait eu soin d'envelopper avec son enfant dans des
couvertures; on laissa périr sans secours tout le reste de l'équipage.
Après cette funeste victoire, M. de Kerlandec continua à faire voile.
Cependant Sydney, jouet des flots, s'accrocha à quelques débris de la
frégate; il est rencontré le lendemain par un bâtiment hollandais, qui
le sauve, comme par un miracle... Il ne croit pas que sa chère Zéila
puisse avoir évité la mort. Il retourne en Angleterre et y languit
longtemps. Quant à Zéila, moins amoureuse de Sydney que Sydney ne
l'était d'elle, et ne pouvant douter de la mort de ce malheureux amant,
se trouvant d'ailleurs au pouvoir d'un vainqueur passionnément épris de
sa belle figure et aussi tendre pour elle qu'il s'était montré cruel
envers ses ennemis; Zéila, d'un côté, sans appui, sans ressources pour
elle-même et pour son enfant; de l'autre, séduite par les appâts d'une
fortune et d'un rang honorable qui lui sont offerts; Zéila, dis-je,
cédant à tant de considérations, épouse en arrivant en France l'amoureux
Kerlandec.
On sait comment ensuite Sydney la retrouva, comment il s'en fit aimer de
nouveau, et comment, prenant enfin sa revanche à Bordeaux, il punit
Kerlandec de son inhumanité.