Comment on se retrouve au moment qu'on y pense le moins.
C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à Sylvina celle de
la visite de Mme de Kerlandec, j'avais eu à mon tour celle de
rencontrer... qui? le vieux président et son grand imbécile de gendre,
M. de la Caffardière. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux
allait s'arrêter précisément devant ma porte comme je sortais. Mon
cocher rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les
haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant être
reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse les prit en flanc, toutes
deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessèrent
point; cela n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si,
mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous n'avions pas
fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs
aurait, sans doute, essuyé quelques bons coups de fouet.
Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il m'avait à la vérité
beaucoup ennuyée; mais je rendais justice à sa bonhomie et je me
souvenais qu'il m'avait témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et
lui demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard
il se trouvait à Paris et si près de chez moi;--Nous venions, ma belle
dame, dit-il, en grimaçant galamment, nous venions, la Caffardière et
moi, vous présenter nos respectueux hommages, et vous donner des
nouvelles de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire;
mais vous sortez et à moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous
recevoir.--Président (interrompis-je), il n'est pas encore jour pour
Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans façon que je sors pour des
affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n'avez
rien de mieux à faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je
vous y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans doute,
aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils acceptèrent. Je partis.
Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande allée.
Ils m'attendaient assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée, qui se
divertissait de la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le
beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre
à paniers, orné d'une multitude de boutons et de boutonnières de
clinquant d'argent; cette parure devait avoir été dans son temps du plus
grand effet; la veste était d'une riche étoffe, or et argent, dont le
fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la
culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, de
vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand chapeau brodé
d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible et la longue canne à bec de
corbin complétaient le costume du bon président.
Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis plus
bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il
était coiffé d'une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux
boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse,
dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, tenait
diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la
tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon
d'argent, mal festonné; la veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée
d'une longue frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la
culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les
souliers plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont l'éclat
éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un
plumet crasseux. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive
longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces
messieurs étaient à montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi
d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma
connaissance que j'abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut
bien se charger d'amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu
l'imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus
donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes gens, qui
se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la
glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n'ayant pas trouvé en
dedans l'espace qui lui était nécessaire. J'étais furieuse; le président
gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot.
Enfin, nous arrivâmes.
Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l'objet
de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un
don fatal au seigneur Caffardot. Il s'était mis en conséquence entre les
mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de
trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre _des cures
incurables_; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement
guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était déclaré de
nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remèdes. La Caffardière
l'avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean,
Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur)
au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle,
mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son
indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours
par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de
lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En
un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris
pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un
hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n'avait
eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme
l'on voit, hors d'affaire. Le premier en était quitte pour le reste de
ses dents et de ses facultés viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni
gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne
jouissaient pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de
grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec
fureur dans une vieille cheminée où la suie s'est amassée pendant un
demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de
goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes
pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de
ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous
n'avions garde de le prévenir.
Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement
ensemble et s'amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne
nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des
nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient
sincèrement attachés.