CHAPITRE XII

Comment on se retrouve au moment qu'on y pense le moins.

C'était la matinée des aventures. S'il était arrivé à Sylvina celle de

la visite de Mme de Kerlandec, j'avais eu à mon tour celle de

rencontrer... qui? le vieux président et son grand imbécile de gendre,

M. de la Caffardière. La remise qui voiturait ces illustres provinciaux

allait s'arrêter précisément devant ma porte comme je sortais. Mon

cocher rendait la main, mes chevaux s'élançaient avec feu; les

haridelles de l'autre voiture, manquant de bouche et ne pouvant être

reculées assez tôt, la flèche de mon carrosse les prit en flanc, toutes

deux furent abattues du coup. Heureusement mes chevaux ne se blessèrent

point; cela n'empêcha pas que mon cocher ne fît grand bruit, et si,

mettant les uns et les autres la tête aux portières, nous n'avions pas

fait des exclamations de reconnaissance, le conducteur de ces messieurs

aurait, sans doute, essuyé quelques bons coups de fouet.

Je ne voulais point de mal au ridicule président. Il m'avait à la vérité

beaucoup ennuyée; mais je rendais justice à sa bonhomie et je me

souvenais qu'il m'avait témoigné de l'attachement. Je lui souris donc et

lui demandai, pendant qu'on mettait sur pied ses rosses, par quel hasard

il se trouvait à Paris et si près de chez moi;--Nous venions, ma belle

dame, dit-il, en grimaçant galamment, nous venions, la Caffardière et

moi, vous présenter nos respectueux hommages, et vous donner des

nouvelles de vos amis: nous avons une infinité de choses à vous dire;

mais vous sortez et à moins que Mme Sylvina ne veuille bien nous

recevoir.--Président (interrompis-je), il n'est pas encore jour pour

Sylvina; quant à moi, je vous avoue sans façon que je sors pour des

affaires qui ne peuvent se remettre; mais, messieurs, si vous n'avez

rien de mieux à faire, trouvez-vous à deux heures au Palais-Royal, je

vous y joindrai et nous dînerons ensemble; Sylvina sera, sans doute,

aussi enchantée que moi de vous revoir. Ils acceptèrent. Je partis.

Exacte au rendez-vous, je trouvai mes originaux dans la grande allée.

Ils m'attendaient assis et entourés d'une jeunesse désoeuvrée, qui se

divertissait de la manière remarquable dont ils étaient accoutrés. Le

beau-père avait, en dépit de la saison, un antique habit de drap pourpre

à paniers, orné d'une multitude de boutons et de boutonnières de

clinquant d'argent; cette parure devait avoir été dans son temps du plus

grand effet; la veste était d'une riche étoffe, or et argent, dont le

fond crasseux et les bouquets débrochés trahissaient le grand âge; la

culotte, pareille à l'habit, était un peu plus neuve; des bas roulés, de

vastes souliers, la perruque à la brigadière, le grand chapeau brodé

d'argent, sous le bras; l'épée imperceptible et la longue canne à bec de

corbin complétaient le costume du bon président.

Le sieur de la Caffardière ne lui cédait pas l'honneur d'être mis plus

bizarrement: ayant perdu presque tous ses cheveux, et pour cause, il

était coiffé d'une fausse grecque, huppée, placée de travers, et de deux

boucles empâtées, dont la pommade fondait au soleil; une petite bourse,

dont le sac vide badinait à deux doigts d'une nuque allongée, tenait

diagonalement à quelques cheveux qui meublaient encore le derrière de la

tête. L'habit était de camelot bleu de ciel, enrichi d'un large galon

d'argent, mal festonné; la veste d'un très beau bazin un peu sale, ornée

d'une longue frange à graine d'épinards, battait sur les genoux; la

culotte de velours noir et des bas de soie couleur de chair; les

souliers plats, décorés d'une antique boucle d'argent, dont l'éclat

éblouissait tous les yeux; le petit chapeau sous le bras portait un

plumet crasseux. Quant à l'épée, elle réparait par son excessive

longueur l'extrême petitesse de celle du beau-père. En un mot, ces

messieurs étaient à montrer pour de l'argent. Je ne pus prendre sur moi

d'avancer jusqu'à eux, mais rencontrant heureusement une personne de ma

connaissance que j'abordai, je leur détachai le comte: celui-ci voulut

bien se charger d'amener mes hétéroclites hors du jardin. Ils avaient eu

l'imbécillité de renvoyer leur voiture, comptant sur la mienne. J'eus

donc la honte de les y recevoir, à la vue de nombre d'honnêtes gens, qui

se moquaient de ces ridicules figures. Le gauche Caffardière cassa la

glace de devant, en se plaçant, son énorme épée n'ayant pas trouvé en

dedans l'espace qui lui était nécessaire. J'étais furieuse; le président

gronda fort et longtemps et ne m'ennuya pas moins que l'autre sot.

Enfin, nous arrivâmes.

Sylvina reçut amicalement nos étrangers. Voici ce qui avait été l'objet

de leur voyage: on se souvient que la vindicative Thérèse avait fait un

don fatal au seigneur Caffardot. Il s'était mis en conséquence entre les

mains du plus habile chirurgien du lieu, personnage fameux à plus de

trois lieues à la ronde et qui avait fait en tout genre _des cures

incurables_; aussi le mal de la Caffardière avait-il été promptement

guéri. Mais peu de temps après le mariage, il s'était déclaré de

nouveau, beaucoup plus violemment qu'avant les remèdes. La Caffardière

l'avait communiqué à la tendre Éléonore; celle-ci à Saint-Jean,

Saint-Jean à Mme la présidente, et Mme la présidente (voyez la noirceur)

au pauvre président qui, depuis longtemps, ne vivait plus avec elle,

mais qu'elle avait cru devoir reprendre à l'occasion de son

indisposition dont elle se trouvait affligée. Le bonhomme avait toujours

par-ci par-là quelques petites amourettes suspectes; il s'agissait de

lui persuader qu'on tenait de lui ce qu'au contraire on lui donnait. En

un mot, toute la maison se trouvait infectée; on s'était rendu à Paris

pour se faire guérir. Les maîtres avaient sué à grands frais dans un

hôtel garni; le pauvre Saint-Jean, abandonné dans la détresse, n'avait

eu que Bicêtre pour asile. Le président et la Caffardière étaient, comme

l'on voit, hors d'affaire. Le premier en était quitte pour le reste de

ses dents et de ses facultés viriles; l'autre n'avait plus de cheveux ni

gras de jambe, mais cela pouvait revenir. Quant aux dames, elles ne

jouissaient pas encore d'une bien bonne santé. Le mal faisait surtout de

grands ravages chez Mme la présidente, comme on voit le feu prendre avec

fureur dans une vieille cheminée où la suie s'est amassée pendant un

demi-siècle. Il fut parlé de tous ces accidents sous les noms décents de

goutte et de rhumatisme, mais nous étions bien au fait, nous ne prîmes

pas le change. Nous fûmes enchantées de ce que la situation fâcheuse de

ces dames nous préservait du malheur de les recevoir souvent: nous

n'avions garde de le prévenir.

Lambert et sa petite femme, toujours amoureux, vivaient parfaitement

ensemble et s'amusaient à faire des enfants. Mais, à cet égard, on ne

nous apprenait rien de nouveau. Nous recevions, de temps en temps, des

nouvelles de ces époux que nous chérissions et qui nous étaient

sincèrement attachés.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 133 / 155 题