CHAPITRE XI

Événements intéressants.

La saison était belle: le comte se faisait quelquefois porter au

Luxembourg, dont notre hôtel était voisin. Il en revint un jour, fort

agité, et même avec de la fièvre.--Je suis perdu, me dit-il, je viens de

revoir Mme de Kerlandec. C'est elle, je n'en puis douter; je l'ai

reconnue, et je me suis fort trompé si elle ne m'a pas aussi reconnu.

J'ai fait remarquer à Dupuis cette beauté dangereuse; il a ordre de ne

point la perdre de vue et de s'informer avec soin de sa demeure

actuelle.

Je ne savais si je devais féliciter le comte ou le plaindre. Sa passion

se rallumait; mais elle ne pouvait devenir heureuse, puisqu'en supposant

que Mme de Kerlandec pût enfin consentir à épouser cet infortuné, il

perdrait néanmoins tout le fruit de ce bonheur; ses infirmités, sa

faiblesse, lui interdisant, sous peine de mourir, les doux plaisirs du

mariage.

Cependant Dupuis revint fort instruit. Mme de Kerlandec habitait

toujours le même hôtel et se fixait à Paris; elle était de retour depuis

peu d'un voyage, qui avait eu pour objet de retrouver plusieurs

personnes auxquelles elle prenait le plus vif intérêt, mais dont elle

n'avait rapporté aucunes nouvelles.

L'émissaire avait tiré fort adroitement tous ces détails du suisse,

vieux babillard, toujours prêt à mettre le premier venu au fait de ce

qu'il pouvait savoir des affaires de ses maîtres.

Dupuis fut fort applaudi du succès de son premier message et n'eut dès

lors plus rien à faire qu'à servir l'insatiable curiosité du comte.

Dupuis, afin d'être à même de mieux remplir son emploi, me demanda la

permission d'entrer pour quelque temps au service de Mme de Kerlandec,

fit débaucher un de ses domestiques, et risqua de se faire proposer par

le suisse, dont il s'était concilié la faveur en payant plusieurs fois

bouteille. Tout cela lui réussit. Dupuis se disait sortant de chez

milady Sydney, chez qui l'on pourrait s'informer de ses moeurs et de sa

capacité.

Milady Sydney! Ce nom piqua la curiosité de Mme de Kerlandec, elle

voulut entretenir Dupuis. Il connaissait assez milord Sydney, pour

pouvoir le dépeindre à ne pas s'y méprendre. Il savait tout l'intérêt

que ce seigneur prenait à moi, mais il savait en même temps que je

n'étais point sa femme. Cependant il s'était flatté que, dans cette

occasion importante, je ne le démentirais pas. Je l'avais en effet

promis. Nous ne prévoyions, ni l'un ni l'autre, les grandes conséquences

que devait bientôt avoir ce mensonge léger.

Dupuis répondit en homme d'esprit à mille questions que lui fit la belle

veuve, mais il la mit au désespoir en lui faisant un roman fort

vraisemblable, dont il n'y avait cependant de vrai que mon portrait et

le tendre attachement de milord Sydney.--C'est assez, mon ami, dit-elle,

outrée d'apprendre que Sydney n'était plus libre; c'en est assez,

j'écrirai un mot à milady Sydney, et pour peu qu'elle me rende bon

compte de vous... ou plutôt dites à mon cocher de se tenir prêt et vous

me ferez conduire sur l'heure chez milady.

C'était le matin. Je ne pouvais m'attendre à semblable visite. J'étais

sortie avec le comte pour des emplettes. Sylvina reçut Mme de Kerlandec.

Dupuis n'était qu'un prétexte. La belle veuve brûlait de s'assurer par

elle-même si mes charmes étaient aussi dangereux que Dupuis les lui

avait dépeints. Elle ne put cacher le déplaisir qu'elle avait de ne

point me rencontrer. L'entretien languissait; elle avait les yeux fixés,

avec un intérêt frappant, sur deux portraits, dont l'un était le mien,

peint avec la dernière vérité par Sylvino, peu de temps avant son

départ, et l'autre celui de Monrose, aussi de la main d'un habile homme

et qui servait de pendant au mien. Sylvina crut obliger Mme de

Kerlandec, en lui apprenant que cette jeune personne, dont les traits

paraissaient l'intéresser, était milady Sydney elle-même, et l'autre

image celle d'un parent pour qui milord Sydney avait beaucoup

d'attachement. Les yeux de la belle veuve retenaient, depuis quelques

moments, un torrent de larmes, qui prit enfin son cours. Elle demanda

pardon et voulut se retirer. Mais Sylvina s'efforça de la retenir

jusqu'à ce qu'elle se fût un peu remise.--Vous voyez, madame, lui dit la

belle Géorgienne, vous voyez une femme que le malheur poursuit partout.

Je ne puis faire un pas sans que les choses les plus indifférentes

portent à mon coeur des atteintes mortelles. Puis tirant une boîte de sa

poche, elle ajouta: Voyez, Madame, si le portrait de ce jeune homme,

dont j'admirais la beauté, ne ressemble pas régulièrement à cette

miniature.--(Sylvina fut forcée d'en convenir). Eh bien, madame,

continua la veuve éplorée, ce cavalier fut mon époux. Il n'est plus;

j'ai mille raisons de ne me consoler jamais de sa mort...

Cependant Sylvina la consolait et voulait la retenir jusqu'à mon retour.

Mais mon portrait ne lui en ayant que trop appris, elle résista et se

retira suivie de Dupuis, admis à son service.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 132 / 155 题