De pis en pis.
Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas encore à la fin
de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart d'heure avec la femme dont
j'ai fait mention, puis, m'ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans
la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses
inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait
Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir malin de
leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes.
Milord Kinston, qui n'entendait point raillerie, avait menacé le masque
indiscret: celui-ci s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une
espèce de scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il me
gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d'écrire à milord
Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée; mais, retrouvant bientôt ma
fierté naturelle, j'eus le courage de hausser le ton; cela me réussit,
et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me
tira d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants
motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de reproches à essuyer que
de moi-même; mais ils n'étaient pas les moins cruels; et quoique je
fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l'oeil.
A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de l'officieux
marquis; l'autre de ce petit fat de Belval... Le premier me mandait d'un
style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires
indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de
la journée, comme il me l'avait promis; il ne disait pas quand il
viendrait s'acquitter de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa
davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son
billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu... Dieu! quel
nouveau sujet de douleur! «Je suis au désespoir, belle Félicia,
m'écrivait l'insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite...
mais vous étiez si belle!... et j'étais si amoureux!... songez à votre
santé... Je vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte
Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes
remords non moins funestes.»
Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de mes transports
et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes
fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma
confidence, je la chargeai de m'amener un docteur dont j'avais ouï
vanter les talents et qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à
son art, il dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce
luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode signalent
impunément leur ignorance et leur cruauté.
L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha
point à me flatter; mais il m'ordonna des remèdes, un régime, insistant
surtout sur la nécessité d'être sage. Ce fut bien à regret que je le
promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j'avais
peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre me
semblait une éternité...
Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: il avait su
prévenir les accidents, je n'avais plus rien à craindre. Le marquis
venait de temps en temps chez moi; mais dès les premiers jours il
m'avait désolée en m'apprenant que, retenu à Paris par des affaires
importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont
il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il
n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin
si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les
intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir
de ses amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je me
remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité
du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j'avais juré qu'il me
délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand
nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une
absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les maladies, les
extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des
jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m'aimait tendrement, était,
pendant ce temps d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris
surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi.
Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer comme un
amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux
feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement
bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient
éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.
O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à mon
amour-propre!