CHAPITRE X

De pis en pis.

Remise entre les mains de milord Kinston, je n'étais pas encore à la fin

de mes déplaisirs. Il n'avait été qu'un quart d'heure avec la femme dont

j'ai fait mention, puis, m'ayant cherchée, et ne me retrouvant ni dans

la salle ni auprès de Sylvina, il avait fait part à celle-ci de ses

inquiétudes. Un masque, mauvais plaisant, qui, sans doute, connaissait

Belval et qui nous avait vus partir, s'était fait un plaisir malin de

leur raconter mon escapade, égayant son récit de quelques épigrammes.

Milord Kinston, qui n'entendait point raillerie, avait menacé le masque

indiscret: celui-ci s'était fâché. Tout cela avait donné lieu à une

espèce de scène dont milord conservait encore un reste d'humeur. Il me

gronda sérieusement en me ramenant et me parla même d'écrire à milord

Sydney. Je fus d'abord un peu déconcertée; mais, retrouvant bientôt ma

fierté naturelle, j'eus le courage de hausser le ton; cela me réussit,

et milord crut devoir mettre fin à sa mercuriale. La même fermeté me

tira d'affaire avec Sylvina, contre qui j'avais d'ailleurs de puissants

motifs de récrimination. Je n'eus donc plus de reproches à essuyer que

de moi-même; mais ils n'étaient pas les moins cruels; et quoique je

fusse accablée de lassitude, je ne pus fermer l'oeil.

A midi je sonnai. L'on me remit deux billets, l'un de l'officieux

marquis; l'autre de ce petit fat de Belval... Le premier me mandait d'un

style froid, qui me déplut excessivement, que des affaires

indispensables le priveraient du plaisir de me voir pendant le cours de

la journée, comme il me l'avait promis; il ne disait pas quand il

viendrait s'acquitter de sa parole; j'en eus un dépit qui m'indisposa

davantage contre le téméraire danseur. Je faillis faire jeter au feu son

billet; cependant je fus curieuse d'en savoir le contenu... Dieu! quel

nouveau sujet de douleur! «Je suis au désespoir, belle Félicia,

m'écrivait l'insolent, je suis un monstre, abhorrez-moi, je le mérite...

mais vous étiez si belle!... et j'étais si amoureux!... songez à votre

santé... Je vous venge en m'imposant un exil involontaire: je quitte

Paris, résolu de mourir loin de vous, de mes maux invétérés et de mes

remords non moins funestes.»

Ma rage ne peut se décrire. J'effrayai tout le monde de mes transports

et de mes imprécations. Cependant, après le premier essai de mes

fureurs, je pris un parti sage, et mettant la seule Thérèse dans ma

confidence, je la chargeai de m'amener un docteur dont j'avais ouï

vanter les talents et qui m'agréait d'autant plus qu'humain et tout à

son art, il dédaignait d'en imposer par ce verbiage effronté, par ce

luxe ridicule à l'abri desquels nos charlatans à la mode signalent

impunément leur ignorance et leur cruauté.

L'Esculape accourut. Très humblement je le mis au fait. Il ne chercha

point à me flatter; mais il m'ordonna des remèdes, un régime, insistant

surtout sur la nécessité d'être sage. Ce fut bien à regret que je le

promis. Dans la première fureur de mon goût pour le marquis, j'avais

peine à satisfaire de chères espérances. Ce temps que j'allais perdre me

semblait une éternité...

Cependant l'honnête docteur ne tarda pas à me rassurer: il avait su

prévenir les accidents, je n'avais plus rien à craindre. Le marquis

venait de temps en temps chez moi; mais dès les premiers jours il

m'avait désolée en m'apprenant que, retenu à Paris par des affaires

importantes, il brûlait de retourner en province, auprès d'une dame dont

il était passionnément amoureux et qui lui accordait du retour. Il

n'avait donc pour moi qu'une amitié tendre, fondée surtout sur ce besoin

si pressant chez les personnes préoccupées de parler de ce qui les

intéresse. Je croyais avoir du plaisir à entendre mon ami m'entretenir

de ses amours; cependant, j'éprouvais une secrète jalousie, et je me

remettais, au moment où je serais sûre de ma santé, à mettre la fidélité

du marquis à de fortes épreuves. En un mot, j'avais juré qu'il me

délivrerait de mon importun caprice. Je touchais à ce but heureux, quand

nous apprîmes la mort de Sylvino. Presque aussitôt le marquis fit une

absence, qui ajouta beaucoup à mes chagrins; ensuite les maladies, les

extravagances, les malheurs de Sylvina, tout cela me fit passer des

jours bien maussades. La pauvre Thérèse, qui m'aimait tendrement, était,

pendant ce temps d'infortune, mon unique consolation. J'avais pris

surtout les hommes en horreur. Je faisais coucher Thérèse avec moi.

Sensible et folle de plaisir, elle avait la sottise de m'aimer comme un

amant, et moi celle de le souffrir, et, permettant un libre essor aux

feux libertins de cette soubrette passionnée, je trouvais un soulagement

bizarre, dont mes sens, moins refroidis que mon âme, me faisaient

éprouver le besoin. La nature ne renonce jamais à ses droits.

O vérité! quels pénibles sacrifices tu viens d'arracher à mon

amour-propre!

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 131 / 155 题