Comment tout allait mal cette nuit-là.
--Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu de repos et
quelques rafraîchissements eurent calmé mes esprits, pourrais-je, sans
indiscrétion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si
tard et avec cette parure à la merci d'un cocher de place et d'un
polisson. Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui vous
accompagnait.
Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.--Vous ne me
paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce
riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grâces, tout
annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire.
Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon
laquais va courir et...--Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont à la
porte du bal de l'Opéra, où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma
compagnie. Tout ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas
dans ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des détails,
qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous; mais je vous prie,
en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupçons sur mon compte
et...--Moi des soupçons. Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et
vous paraîtrai-je assez incivil?
Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes oreilles; j'y
portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendîmes
promptement, et à l'aide d'une torche que le marquis fit allumer nous
retrouvâmes dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait passé
dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne fallait rien
moins que les attentions de notre hôte pour faire diversion à mon dépit,
à ma colère. Être la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir été sur le
point de tomber entre les mains du guet, de paraître chez un
commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie
d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait pas me
laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied.
Cependant je me contraignais à cause de mon aimable marquis.--Belle
dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à vous offrir, mais on prépare
mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J'acceptai;
cependant j'étais un peu surprise de me voir traitée avec tant de
respect et de désintéressement par un homme très jeune, qui devait être
sensible et qui paraissait se connaître en beauté.--Quelle différence,
disais-je en moi-même, du marquis à ce petit faquin de Belval! Celui-ci,
prétendant audacieusement à mes faveurs sans aucun titre pour les
mériter, a brusqué l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins
il ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis n'ose
rien demander! il ne témoigne pas même le plus léger désir, quand tout
est fait pour l'enhardir, quand il pourrait impunément faire semblant de
me prendre pour une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la
rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!... Mais c'était
précisément ce qui me mettait en sûreté... En sûreté! je dis mal;
j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée d'y être. Félicia, qui venait
de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l'avait bien dit),
Félicia, souillée par un petit coureur de cachet, était trop humiliée
dans ce moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un
homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service.
Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, nous y
montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne
trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s'étaient fait
ramener de bonne heure. Nous nous retirâmes à notre tour. J'indiquai ma
demeure au marquis, le priant de venir me voir le même jour; je désirais
bien vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de ma
connaissance et qu'il désirait la cultiver.