CHAPITRE IX

Comment tout allait mal cette nuit-là.

--Pourrais-je, belle dame, me dit-il, après qu'un peu de repos et

quelques rafraîchissements eurent calmé mes esprits, pourrais-je, sans

indiscrétion, vous demander par quelle aventure vous vous trouvez si

tard et avec cette parure à la merci d'un cocher de place et d'un

polisson. Permettez-moi la liberté de qualifier ainsi l'étourdi qui vous

accompagnait.

Cette question me causa beaucoup d'embarras et de confusion.--Vous ne me

paraissez pas faite, ajouta-t-il, pour courir la nuit dans un fiacre. Ce

riche habillement, ces diamants, tant de charmes et de grâces, tout

annonce que vous vous trouvez dans quelque situation extraordinaire.

Vous avez sans doute quelque part une voiture, des gens. Ordonnez: mon

laquais va courir et...--Non, Monsieur, ma voiture et mes gens sont à la

porte du bal de l'Opéra, où j'étais moi-même, et où j'ai laissé ma

compagnie. Tout ceci est la suite d'une intrigue de masque. Je n'ai pas

dans ce moment l'esprit assez tranquille pour vous faire des détails,

qui d'ailleurs seraient peu intéressants pour vous; mais je vous prie,

en attendant, de ne pas porter trop loin vos soupçons sur mon compte

et...--Moi des soupçons. Madame! Vous méprendriez-vous vous-même, et

vous paraîtrai-je assez incivil?

Il parlait avec distraction, les yeux fixés sur une de mes oreilles; j'y

portai ma main: la girandole manquait. Nouveau malheur! Nous descendîmes

promptement, et à l'aide d'une torche que le marquis fit allumer nous

retrouvâmes dans la boue ma girandole, mais brisée: une roue avait passé

dessus. J'étais désespérée de tant de disgrâces. Il ne fallait rien

moins que les attentions de notre hôte pour faire diversion à mon dépit,

à ma colère. Être la dupe de ce petit gredin de Belval! avoir été sur le

point de tomber entre les mains du guet, de paraître chez un

commissaire! perdre un bijou de prix, et tout cela pour m'être servie

d'un maudit fiacre par le conseil d'un sot, qui ne voulait pas me

laisser soupçonner qu'il fût venu au bal à pied.

Cependant je me contraignais à cause de mon aimable marquis.--Belle

dame, me dit-il, je n'ai pas un carrosse à vous offrir, mais on prépare

mon cabriolet, et vous me permettez de vous reconduire? J'acceptai;

cependant j'étais un peu surprise de me voir traitée avec tant de

respect et de désintéressement par un homme très jeune, qui devait être

sensible et qui paraissait se connaître en beauté.--Quelle différence,

disais-je en moi-même, du marquis à ce petit faquin de Belval! Celui-ci,

prétendant audacieusement à mes faveurs sans aucun titre pour les

mériter, a brusqué l'événement! il m'a eu presque malgré moi: du moins

il ne m'a pas laissé le temps de réfléchir; et ce pauvre marquis n'ose

rien demander! il ne témoigne pas même le plus léger désir, quand tout

est fait pour l'enhardir, quand il pourrait impunément faire semblant de

me prendre pour une de ces femmes à qui il sied mal de montrer de la

rigueur, quand je suis, en un mot, en son pouvoir!... Mais c'était

précisément ce qui me mettait en sûreté... En sûreté! je dis mal;

j'avoue, de bonne foi, que j'étais fâchée d'y être. Félicia, qui venait

de favoriser deux fois un jeune polisson (le marquis l'avait bien dit),

Félicia, souillée par un petit coureur de cachet, était trop humiliée

dans ce moment pour qu'elle eût osé jouer la dignité vis-à-vis d'un

homme galant et beau qui venait de lui rendre un grand service.

Cependant rien ne me fut proposé. Le cabriolet fut prêt, nous y

montâmes. Le marquis me fit voler au bal; il allait finir. Nous ne

trouvâmes plus que milord Kinston. Sylvina et le comte s'étaient fait

ramener de bonne heure. Nous nous retirâmes à notre tour. J'indiquai ma

demeure au marquis, le priant de venir me voir le même jour; je désirais

bien vivement que son exactitude m'assurât qu'il faisait cas de ma

connaissance et qu'il désirait la cultiver.

L'oeuvre du chevalier Andrea de Nerciat (2/2) Félicia ou mes fredaines · 第 130 / 155 题